Blague idiote (2005)

J’avais écrit :

 » En amour il faut être deux… »

Sur le moment, j’avais été frappée par la justesse de la formule.

C’était si simple et tellement évident…

Simple.

On prenait deux personnes. Soudain, elles s’aimaient et tout allait de soi, sans heurts, sans raclement dans l’embrayage, sans sortie de route, sans embardées, sans grincements, mécanique bien huilée. Et en plus c’était garanti à vie. Bref, l’amour c’était beau comme une Ferrari rouge.

On pouvait comparer l’amour à plein de trucs.

Une maison, bien jolie, avec un jardin bourré de fleurs.

Une abbaye romane.

Une tarte aux prunes.

Un vitrail.

Un Matisse.

Y avait le choix.

Voilà.

Mais « en amour, il faut être deux ».

Ça tombait mal, je me retrouvais seule.

Seule avec mon amour bébête et éternel, avec mes projets et mes certitudes à la noix.

Accessoirement avec mon chagrin (d’amour) et mes illusions (brisées).

Une Ferrari sans carrosserie, une pâte sans prunes, une maison sans murs, une abbaye en ruine, un Matisse sans rouge, un vitrail sans plomb.

Voilà à quoi je ressemblais.

J’avais beau essayer de compter jusqu’à deux, j’en restais à un.

Le deux avait déclaré forfait, il battait la campagne.

J’ étais un.

Ça fait pas beaucoup quand on y pense.

Et en l’occurrence, c’était pas suffisant.

Et puis, sans que je le décide, sans que je le comprenne sur le moment, j’ai agi comme s’il était possible de faire sans le deux.

Envers et contre lui. Contre et malgré.

Une sorte de passage en force.

Une obstination désespérée.

Comme s’il suffisait de faire semblant et de faire deux fois plus.

Comme si le chemin parcouru était plus important que le chemin à parcourir.

Comme si chaque minute gagnée était plus importante que l’éternité à venir.

Tenir la position, aussi intenable fût-elle.

Combler les fossés, aplanir le sol.

Reconstruire.

Reconstruire autrement. Autre chose.

Plus solide et plus fragile à la fois.

Un amour aux alouettes, plein de miroirs et de pierres qui brillent.

Un château de sable décoré de coquillages et de plumes.

Un vitrail de tessons de bouteilles polis par la mer et de bouts d’assiettes fleuries.

Un amour de sentiers, de cascades, de plages.

Un amour fait de matériaux glanés, de graines, de semis, de jardinage.

Un amour de gros sel, de café, de la glace des pôles, d’anecdotes sinueuses, de kilomètres, de noms qui échappent, de titres de films oubliés, de monastères, de poulpe, de palais vénitiens, de disques écoutés cent fois et dont j’oublie le nom, de caresses dans le dos, de frisquettes, de mots inventés.

Un vrai faux-amour.

Un faux vrai-amour.

Un amour au conditionnel, : on aurait dit que je ferais comme si tu m’aimais…

Je ne sais pas qui de nous deux tient le rôle le plus difficile de l’histoire.

Je ne sais pas comment elle se termine, ni quand, ni même si elle va se terminer.

Le scénario est incertain, voire inexistant.

Mais je suis bien décidée à tenir mon rôle.

Même si je ne suis qu’une.

Même si je doute parfois, même si je suis lasse, même si je me blesse.

Peut-être que finalement « en amour, on peut être un », à condition d’y mettre le prix, à condition de le vouloir vraiment, à condition d’être patient, à condition…

Je ne sais pas.

En fait, je ne sais pas. »

Oui, j’avais écrit cela.

Le jour de mon anniversaire, en réponse, en écho à ma déclaration, tu as redit ce que tu ne disais plus jamais. Un « moi aussi… moi aussi, je t’aime »

Je me suis rendu compte alors de l’étendue de mon incrédulité.

Après quelques secondes, j’ai commencé à m’interroger.

L’ avais-tu dit par gentillesse, par loyauté, en hommage à mon amour , cet amour indéfectible que je te porte..?

Les mots étaient-ils sortis de ta bouche contre ta volonté, peut-être avais-tu baissé ta garde quelques instants ?

Le fait que cette phrase vienne en réponse et non comme une affirmation isolée, font pencher la balance dans ce sens.

L’aurais-tu dit autrement, un autre jour, sans que cela soit en écho à ma voix ?

Tu vois, je n’ai plus confiance, je ne crois plus les mots.

Paradoxe.

J’attendais tant que tu dises que tu m’aimes.

C’est dit, et je ne sais pas si je peux y croire.

Blague idiote.

Fouilles : Chapitre 5

Objet 63 — Poignard court en fer à double tranchant (Fouille du village, parcelle 3-3, habitat domestique, niveau de sol compacté)

Dans une couche d’effondrement mêlée à des charbons, au pied d’un pan de mur écroulé, a été découvert un poignard court en fer, à double tranchant. La lame, longue de 18,4 cm, conserve une pointe intacte et une soie complète. Les rivets de fixation du manche, disparu, sont encore visibles. La corrosion, bien que marquée, laisse apparaître le profil net de l’arme.
L’objet reposait isolé, sans fourreau, dans une position horizontale, lame tournée vers l’ouverture de la pièce.
Ce type de lame, plus épaisse qu’un couteau domestique, témoigne d’un usage à la fois utilitaire et défensif. Sa position, proche du seuil, et l’absence de mobilier associé suggèrent un abandon brutal, peut-être à la suite d’un événement violent.
L’orientation de la lame et son emplacement au centre du passage confèrent à cette découverte une forte charge interprétative.

Le soleil déclinait déjà, projetant de longues ombres sur le chemin bordé d’arbustes dégarnis. Syagria avait quitté la maison un peu plus tôt, un panier vide au bras, disant vouloir se rendre chez Elwig. Adso, resté en arrière, s’affairait à vérifier le collier du jeune chien qu’il voulait habituer à être en laisse.
Un instant d’inattention : il avait lâché l’animal qui s’était mis à flairer plus loin. C’est en le cherchant dans un buisson, peu plus loin derrière lui qu’Adso perçut d’abord des voix étouffées, puis, plus net, les cris étranglés de Syagria.
Alerté, il la chercha du regard . Il aperçut deux hommes qui l’avaient saisie chacun par un poignet, qui l’entraînaient maintenant vers le bois, tentant de faire taire ses cris, l’un la bâillonnant et la ceinturant, l’autre la traînant presque.
Il courut vers eux, aussi vite que sa jambe lui permettait de le faire.

La violence du coup qu’Adso lui porta, assomma le premier. Le second, de surprise, lâcha Syagria qui se remit à hurler. Porté par la rage et la peur qu’il avait éprouvée, Adso assénait des coups dont il ne maîtrisait plus la force. Il aurait pu les laisser pour morts. Ils ne bougeaient plus, Adso continuait à frapper. Ce fut Syagria qui l’arrêta, alors qu’il sortait un court poignard. Elle posa sa main sur son épaule.

« Non. Ne fais pas ça, le supplia-t-elle. »
Elle sanglotait : peur, soulagement, horreur mêlés.
Alors seulement Adso s’immobilisa, comme s’il se rendait compte de ce qu’il faisait, comme si pendant les minutes précédentes, il n’avait plus été lui, Adso, mais un autre, devenu fou. Il reprit son souffle et se leva lourdement, trébuchant, comme assommé lui-même. Ses poings lui faisaient mal, ils saignaient.
Syagria vint se jeter contre lui. Elle s’accrochait à lui, ses doigts crispés dans sa tunique. Elle ne disait rien, incapable. Ses sanglots secouaient tout son corps, et chaque hoquet résonnait dans la poitrine d’Adso.

Il la serra sans réfléchir, encore ivre de colère et de la peur qu’il avait ressentie pour Syagria. Il lui caressa maladroitement la nuque, ses gestes raides trahissant son trouble. Lui qui frappait quelques instants plus tôt comme un possédé, sentait maintenant la fragilité d’un corps qui se collait au sien pour y chercher refuge.

Il n’y avait plus de mots. Plus rien que son souffle court, le tremblement de Syagria contre lui et le silence des deux corps étendus au sol.

Adso inspira profondément, cherchant à calmer le tumulte en lui. Ses poings le brûlaient, ses bras tremblaient encore de la violence qu’il venait de déchaîner. Syagria ne le lâchait pas, les doigts toujours agrippés à sa tunique comme si elle craignait de tomber si elle desserrait son étreinte.

Il tourna un instant la tête vers les deux hommes gisant à terre. Il les connaissait. Leurs visages, même tuméfiés, ne laissaient aucun doute. Un rictus lui monta aux lèvres, mais il n’avait pas son poignard, et Syagria, blottie contre lui, l’empêchait de les achever.

Il se contenta de cracher à terre, près d’eux.
 » Je saurai vous retrouver. »

Puis, sans plus leur accorder un regard, il resserra Syagria contre lui. Elle avait cessé de crier, mais son souffle restait court, coupé de sanglots. Elle chancelait et se serait effondrée si Adso ne l’avait soutenue. Adso ramena Syagria contre lui. Elle tremblait encore, les sanglots la secouaient par vagues. Il posa ses mains sur ses épaules, maladroitement, comme pour la maintenir debout. Elle n’avait plus de forces. Sans un mot, il l’entraîna hors du chemin, là où personne ne pouvait les voir. Il l’assit sur une souche, s’agenouilla devant elle. Son souffle était court, ses poings tuméfiés et maintenant rougis. Elle baissa les yeux, vit le sang sur ses phalanges. Alors seulement, elle osa lever la main et effleurer sa joue -geste incertain, comme pour vérifier qu’il était encore là, qu’il n’allait pas disparaître avec la même brutalité que celle dont il venait de faire preuve.

Ils restèrent ainsi un moment, sans parler. Adso, lui, luttait pour contenir la rage qui battait encore dans ses tempes. La main de Syagria sur son épaule l’avait retenu au bord du gouffre.

Elle baissa le visage vers lui, essuya ses joues d’un geste maladroit.

«  J’ai cru… qu’ils allaient…
Sa voix se brisa, mais Adso comprit.
– Non, dit-il fermement. Personne. Pas tant que je serai là. »

Il avait parlé bas, presque rauque, mais la certitude dans son ton était sans appel ;
Syagria plongea un instant son regard dans le sien. Elle y lut encore la fureur qui ne s’était pas totalement dissipée, mais aussi une force brute, inébranlable, qui n’était pas menaçante pour elle, seulement protectrice.

Quand elle réussit à se lever, elle s’agrippa à son bras. Adso la soutint, et ils reprirent la route. Le chemin jusqu’à la maison d’Ansegrid lui parut interminable. Syagria avançait d’un pas vacillant, serrée contre lui.

En franchissant la palissade, Adso s’arrêta un instant, le regard sombre fixé devant lui. Il avait déjà décidé : il retrouverait les deux hommes. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, il fallait d’abord ramener Syagria en sûreté.

Ils entrèrent dans la maison. L’odeur du feu couvait dans l’air. Des voix s’élevaient de la grande salle. Ansegrid était là, attablé avec quelques hommes du clan. En voyant Adso et Syagria apparaître, il fronça les sourcils : leur mine, la pâleur de Syagria, la main crispée sur le bras d’Adso disaient assez qu’il s’était passé quelque chose.

Adso s’inclina légèrement, sa voix basse, sèche :
 » L’affaire attendra demain. Elle doit se reposer. »

Il ne dit rien de plus. Il entraîna Syagria vers leur chambre. Ansegrid le suivit des yeux, mais ne posa pas de question.

Il fit asseoir Syagria sur le lit, la dévêtit, ne lui laissant que sa dernière tunique, puis l’allongea. Syagria se laissait faire comme un enfant fatigué que l’on met au lit. Il la recouvrit de deux couvertures. Il s’assit près d’elle, lui prit une main.
Syagria eut un mouvement pour se redresser, elle s’exclama presque :

 » Tes poings, il faut que je les soigne !
– Repose-toi d’abord. Nous verrons après.
La tête de Syagria retomba, elle ferma les yeux. Son souffle devint régulier, elle s’endormait.
– Ne pars pas… dit-elle encore dans un demi-sommeil.
– Je veille sur toi, ne t’inquiète pas, lui murmura-t-il. »
Alors, elle s’endormit tout à fait.

Objet 64 — Louche en fer et jarre en céramique commune (Fouille de la motte, parcelle 1-18, niveau domestique, proximité du foyer principal)

Dans une couche d’occupation riche en cendres, charbons et fragments de torchis rubéfié, ont été découverts les restes d’une louche en fer et d’une jarre en céramique commune.
Objet 64a — Louche en fer : longueur conservée 27,3 cm, comprenant le manche et une partie du cuvelage. Le manche plat, recourbé vers l’extrémité, est perforé pour une suspension. Le cuvelage, circulaire, montre une forte corrosion, mais la forme générale reste identifiable. L’objet a manifestement subi un contact prolongé avec le feu : la surface interne présente une oxydation rougeâtre et un dépôt charbonneux.
Objet 64b — Jarre en céramique : fragments appartenant à un même récipient, à pâte grossière orangée, avec décor d’incisions horizontales sous le col. Diamètre restitué : 22 cm. Les cassures franches et la dispersion des tessons indiquent une rupture in situ, probablement provoquée par l’effondrement du foyer ou un choc thermique.

L’association des deux objets, conjuguée à leur localisation au cœur du niveau domestique, évoque une activité culinaire interrompue brutalement.
L’ensemble constitue un rare instantané de la vie quotidienne dans la maison fortifiée, figé au moment de l’abandon ou de la destruction du site.

Lorsque Syagria s’éveilla, il faisait sombre dans la pièce. L’obscurité était seulement trouée par la faible lueur d’une petite lampe à huile.
– Il faut que tu manges, habille-toi.

La grande salle était presque plongée dans l’ombre. Seules quelques braises couvaient encore. Adso y jeta un peu de bois qui se mit à crépiter immédiatement.

Ils trouvèrent, posé sur la pierre, un pot de soupe que l’on avait laissé pour eux. Deux écuelles en bois attendaient. Syagria alla puiser un peu d’eau dans une jarre, la mit à chauffer, puis servit. Ils mangèrent en silence, côte à côte, la cuillère heurtant parfois le bois. Syagria n’avait pas son voile. Ses cheveux étaient seulement retenus en une lourde natte sur laquelle se reflétait la lueur du feu.

Quand Adso posa enfin sa cuillère, Syagria se leva sans un mot. Elle disparut un instant, puis revint avec un petit cuveau, un linge, un petit pot d’onguent. Elle les disposa près de lui avec assurance.
Adso la regardait faire, surpris.
– Que fais-tu ? demanda-t-il, la voix basse.
– Ce qui doit être fait, répondit-elle simplement, sans le regarder.

Elle saisit doucement une de ses mains blessée.
Adso voulut la retirer mais elle resserra sa prise, ferme et douce à la fois. Elle trempa un linge dans l’eau chaude, puis entreprit de lui laver le poing.
La brûlure de l’eau sur ses plaies ouvertes lui arracha un frisson. Ses doigts, écorchés et douloureux, lui paraissaient soudain étrangers. Elle les tenait, les tournait avec une attention minutieuse, rinçant chaque phalange, tamponnant chaque repli de peau, comme si elle voulait effacer les coups qu’il avait portés.

Il était mal à l’aise, comme toujours quand on prenait soin de lui. Il se sentait comme nu, dépossédé de sa force. Pourtant il ne dit rien. Il la laissa faire. Le linge suivait ses os, ses veines, glissait entre ses doigts. Elle procéda de même avec l’autre main.

Syagria sécha ses mains, puis sortit un petit pot d’onguent dont l’odeur âcre emplit l’air. Du bout des doigts, elle en enduisit les plaies, effleurant avec précaution les jointures meurtries. Le contraste était brutal : ses gestes étaient calmes, appliqués, presque tendres, alors qu’il se souvenait encore de la peur panique qui l’avait possédée quelques heures plus tôt.

Quand elle eut fini, elle rangea ses affaires sans un mot. Adso s’était levé lui aussi. Elle revint vers lui, et sans hésiter cette fois, elle posa ses mains contre son visage. Ses paumes étaient tièdes. Elle leva les yeux vers lui, Adso ferma un instant les yeux.
C’est alors qu’elle l’embrassa. Un baiser bref, presque léger, comme une offrande fragile.

Adso ne bougea pas d’abord, pris de court. Puis son corps réagit avant sa pensée : ses bras se refermèrent sur elle avec une brusquerie contenue, comme si toute la fatigue et la retenue des jours passés se libéraient d’un coup. Sa bouche prit la sienne, exigeante, affamée. Son baiser devint celui d’un homme, profond, pressant, chargé de tout le désir qu’il retenait depuis trop longtemps.

Il sentit la résistance de Syagria, brève, un souffle d’hésitation dans la raideur de son corps. Puis elle céda. Son parfum, la chaleur de son souffle, le fit chanceler. Il resserra son étreinte, ses doigts glissant dans le creux de sa nuque.

Syagria posa une main contre sa poitrine, comme pour le repousser. Mais ses doigts restèrent là, immobiles, puis se crispèrent dans le tissu de sa tunique. Son cœur battait sous sa paume, lourd et rapide. Elle ferma les yeux, se laissant envahir malgré elle.

Le désir d’Adso grondait, brutal, insistant. Pourtant il luttait pour ne pas franchir le seuil trop vite. Il effleurait son visage de ses pouces, goûtait ses lèvres avec une avidité contenue, puis s’écartait un instant pour la regarder. Dans la lueur vacillante de la lampe, il distingua ses joues rougies, ses yeux brillants d’incertitude.

– Syagria…, souffla-t-il, la voix rauque.

Elle ne répondit pas, mais ne détourna pas le regard. Ses lèvres tremblaient encore de leur baiser, et sa main restait crispée sur sa tunique, comme si elle craignait qu’il s’éloigne.

Adso la tenait toujours, mais il avait ralenti son élan, comme s’il craignait de la briser. Leurs souffles se mêlaient, chauds, rapides. Il sentait ses mains trembler contre lui, et ce frisson se propageait à son propre corps.
Il baissa la tête, effleurant sa joue de ses lèvres, puis la ligne de son cou.
 » Dis-moi d’arrêter, murmura-t-il, la voix basse, étranglée. »

Elle ne dit rien. Ses doigts, qui reposaient sur sa poitrine, remontèrent lentement jusqu’à son épaule. Elle lui agrippa la nuque.Geste hésitant, maladroit, mais qui le bouleversa plus que n’importe quelle parole.

Adso ferma les yeux, retenant un élan plus brutal. Son désir cognait contre ses tempes, exigeant. Mais il demeura là, à la frontière, suspendu entre l’envie de l’emporter et la peur de l’effaroucher.
Syagria, dans un souffle, prononça seulement :
– Adso…

Il baissa la tête, chercha son regard. Elle détourna les yeux aussitôt, comme si elle était effrayée de ce qu’il pourrait y voir.
Alors il se contenta de l’enlacer plus fort, son front posé contre le sien, luttant contre l’ivresse qui le gagnait. Le monde s’était rétréci à cette chaleur partagée, à ces lèvres qu’il n’osait reprendre.

 » Viens  » lui dit-il seulement.

Objet 59 — Boucle de ceinture en alliage cuivreux (Fouille de la motte, parcelle 1-16, talus interne, zone de remblai)

Dans un remblai mêlé de terres compactées, de torchis rubéfié et de scories isolées, a été découverte une boucle de ceinture en alliage cuivreux.
L’objet, de forme rectangulaire arrondie, mesure 4,1 × 3,2 cm. La boucle, coulée d’une seule pièce, conserve son ardillon, légèrement tordu, et présente des traces d’usure sur la face interne.
La patine vert sombre, uniforme, témoigne d’une oxydation prolongée en milieu humide. Aucun décor n’a été observé, hormis de fines stries d’usage.
La découverte de cette pièce dans les remblais de la motte, en position secondaire, suggère un remploi ou un rejet lors d’un réaménagement du site.

L’objet illustre l’équipement vestimentaire courant et renvoie à la pratique généralisée du port de ceinture, chez les hommes comme chez les femmes, servant à fixer bourses, couteaux ou éléments d’habillement.

Arrivé dans la chambre, Adso ne laissa pas le temps à Syagria de se reprendre. Il la saisit par la nuque, l’attira contre lui et l’embrassa avec une ardeur longtemps contenue, puis sa bouche descendit dans le cou, il embrassa dans le creux délicat sous l’oreille. L’odeur de Syagria l’envahissait : une odeur de pré et de savon, mais aussi une odeur plus animale, une odeur de femme… sa femme. Son souffle s’échauffa, ses mains étaient partout, elles glissaient déjà sur elle, impatientes de franchir les couches de laine et de tissu qui les séparaient.,.
Une de ses mains posée sur la hanche de Syagria se fit insistante, la plaquant toujours plus contre lui.
Adso était tendu vers son désir, tous ses muscles étaient durs.
Sa main glissa au creux des reins de Syagria, la maintenant fermement. De son autre main, il se fraya un passage, et caressa un sein à travers l’étoffe de sa robe.

Il la poussa alors vers le lit. Il n’avait pas cessé de l’embrasser. Syagria recula, toujours soudée à lui.
Elle tomba assise sur lit. Il entreprit de la déshabiller, robe, puis tunique, ses épaules apparurent d’abord, Adso embrassa le creux au dessus des fines clavicules.
Syagria se laissait faire, ne sachant quoi dire ni quoi faire.

Adso s’interrompit un instant pour la regarder, le regard durci par le désir. Il n’avait plus qu’un envie : la posséder et la faire jouir. Il ne pensait plus qu’à la prendre et à l’entendre gémir. Ses doigts parcoururent sa peau, lourds et possessifs, traçant la courbe de ses seins, pressant ses hanches comme pour s’assurer qu’elle était bien là, à lui.
Il saisit un sein, et prit la pointe de l’autre dans la bouche. Enfin, vint ce qu’il attendait : Syagria gémit de plaisir. Il pinça un de ses seins plus fort pendant que son autre main descendait sur son ventre, dépassant bientôt la toison de son pubis.

Il reprit sa bouche en un baiser profond. Alors il la pénétra de deux doigts impatients. Syagria se cramponna aux épaules d’Adso, puis écarta enfin plus largement les cuisses. Les doigts d’Adso purent enfin s’enfoncer dans sa chaleur humide et entreprirent des allers et retours, d’abord lents , puis de plus en plus rapides. Syagria gémissait, haletait, faisant onduler son bassin. Adso soudain arrêta tout mouvement.
Adso se dévêtit, impatient. La boucle de sa ceinture teinta sur le sol. Il s’allongea sur elle, tout en la caressant.
Il étouffa un grognement, bas, rauque, en la sentant entièrement nue sous lui. D’un seul mouvement, il la pénétra.Elle eut un cri, surprise par la force, mais son corps céda aussitôt, se cambra pour l’accueillir.
Adso crut qu’il allait jouir immédiatement et ne bougea plus.

« Syagria, regarde-moi… »
Elle souleva les paupières et planta son regard dans le sien. Il commença alors à se mouvoir en elle, il ne la quittait pas des yeux.


Chaque soupir, chaque frisson qu’il arrachait à son silence l’enivrait davantage. Il n’entendait plus que ça : le heurt de leurs souffles mêlés, le battement précipité de son propre cœur, la chaleur de ce corps qu’ elle offrait malgré elle. Il se laissa aller sans retenue.

Les reins d’Adso battaient un rythme de plus en plus sauvage, ses poings serrés de chaque côté d’elle, ses lèvres sur sa gorge. Syagria, emportée, l’entoura de ses jambes, s’agrippant à lui avec force.

Il accéléra encore, haletant, perdu. Elle cria son nom, ses ongles s’enfoncèrent dans ses épaules. Adso sentit alors les spasmes de plaisir qui la traversaient, telles des ondes concentriques.

Puis le plaisir le submergea, à son tour. Il s’abattit sur elle. Ils restèrent ainsi, collés l’un à l’autre, le corps nimbé d’un voile de sueur. Syagria caressait le creux de son dos. Puis Adso se dressa sur un coude. Son cœur battait à grands coups sourds.
Puis, un éclat de rire le secoua. Un rire de satisfaction.

C’était à nouveau le printemps, c’était à nouveau la guerre.
Les peuples venus du nord-est avaient franchi la frontière, ravagé les villages, incendié les granges. Pendant trois semaines, la plaine n’avait été qu’un tumulte de fer, de cris et de fumée. Les clans saliens, naguère dispersés, s’étaient rassemblés en une seule ligne, mêlant leurs bannières, leurs rancunes et leurs serments.

Adso combattait au côté de Marovig. La bataille s’était étirée du matin jusqu’à l’effacement du jour, dans la boue rougie, les chevaux éventrés, les hommes à genoux qui ne savaient plus s’ils priaient ou s’ils mouraient.
Une hache jaillit du tumulte — un éclat bref, presque beau — et Adso la reçut dans le flanc. Il plia sans un cri, la main sur la blessure, et s’affaissa lentement, comme un arbre qui cède.

Quand le silence revint, Marovig parcourut le champ jonché de corps. Le vent s’était levé, traînant les étendards effilochés. Il trouva enfin Adso, étendu sur le dos, les yeux ouverts vers le ciel bas.
Le sang avait cessé de couler. Le visage était calme, presque apaisé.

«  Fils ! cria Marovig tomba à genoux, le prit dans ses bras.
Marovig retenait à peine ses larmes.


Adso rouvrit à peine les yeux, bougea à peine les lèvres. Un souffle passa…un murmure :
– Ramène-moi près d’elle.
Puis plus rien.
Le vent se remit à tourner autour des morts, et la plaine s’assombrit.

Marovig fit attacher le corps d’Adso sur la mule grise, celle qu’il montait autrefois dans les traversées de gué, puis enfourcha lourdement son chaval. Le cadavre pesait lourd, et le sang séché collait la tunique au cuir du bât. Ils allèrent au pas, longtemps, lui et la bête, à travers les chemins crevassés, sans autre bruit que le cliquetis du harnais et le frottement du vent sur les haies.

Quand il parvint au domaine, la nuit tombait déjà. De loin, il vit la fumée.
Le village n’était plus qu’un champ de cendres. Les toits s’étaient effondrés, les palissades noircies s’ouvraient comme des côtes brisées. Seules deux maisons tenaient encore debout, sans portes, béantes sur le vide.
La motte, jadis dressée au-dessus des champs, n’était plus qu’un monticule effondré, rongé par le feu.

Marovig descendit de cheval et entra dans l’enceinte. Le sol crissait sous les débris. L’air sentait la suie, la graisse brûlée et le fer froid.
Au pied du mur effondré, là où s’ouvrait jadis la salle, il la vit.
Syagria reposait sur le flanc, les cheveux défaits, une main sur la poitrine. Le visage était intact, seulement couvert d’une fine pellicule de cendre. Elle semblait dormir.

Marovig s’agenouilla près d’elle, posa une main sur son front. La peau était glacée, mais le geste resta, comme pour apaiser un souffle qui ne reviendrait plus.
Derrière lui, la mule renâcla doucement, puis se tut.

Marovig resta longtemps immobile, le cœur creux. Le silence s’était abattu sur le lieu comme une chape. Tout avait disparu : les cris, les voix, la fumée des foyers, jusqu’aux traces du passage des hommes qui avaient vécu là.
Il pensa qu’Adso n’avait pas vu cela, qu’il était mort avant de connaître la ruine de son clan, et cette idée lui apporta un bref apaisement -une lumière fragile au milieu de la désolation.

Puis il se mit à chercher autour de lui. Dans les décombres de la maison fortifiée, il trouva, parmi les poutres calcinées, le manche brisé d’une pioche et un fer à demi tordu. Il assembla tant bien que mal l’outil, raffermit la douille d’un éclat de bois, et se mit à l’ouvrage.

Il dégagea un espace au pied de la motte, là où la terre était encore meuble, et se mit à creuser. Le fer heurtait les pierres, le sol exhalait une odeur d’humus et de cendre.
Il creusa longtemps, sans compter les heures, jusqu’à ce que la fosse soit assez large pour deux corps.

Il alla chercher Adso, le souleva avec précaution, et le déposa près de Syagria. Ils semblaient dormir, les visages tournés l’un vers l’autre. Marovig prit la main de l’un et la plaça dans celle de l’autre, les doigts entremêlés comme pour sceller ce qui, de leur vivant, était resté inachevé.
Puis il ramena la terre, à pleines mains, à pleines poignées, jusqu’à ce que leurs formes disparaissent. Il plaça ensuite les pierres, une à une, en cercle, selon le vieux rite, sans un mot, sans un cri.

Quand tout fut refermé, il resta encore un moment, à genoux, la tête baissée. Le vent faisait battre le pan de sa cape et soulevait les cendres autour de lui.

Alors il murmura :
 » Que les esprits t’accueillent, Adso, fils d’Ansegrid, dernier du clan des Voerhing. »

Il se redressa, jeta un dernier regard vers la motte silencieuse, puis s’éloigna à pas lourds, laissant derrière lui le monticule.

Objet 65 — Ensemble funéraire (double sépulture)

Fouille du tertre double — Secteur 2-5 (proximité immédiate de la motte)

Au sud-ouest de la motte, à moins de vingt mètres de l’enceinte effondrée, a été mis au jour un tertre funéraire double, orienté nord-sud, de 4,2 m de diamètre.
Sous une couche de pierres disposées en cercle, la fouille a révélé deux sépultures accolées, creusées dans la même fosse.

  • Sépulture 65a : squelette féminin adulte, en décubitus dorsal, bras le long du corps. Os bien conservés, crâne légèrement déplacé vers la droite, sans mobilier associé.
  • Sépulture 65b : squelette masculin adulte, en décubitus dorsal, main droite reposant sur celle du sujet voisin. L’humérus droit présente une calcification osseuse sur une entaille ancienne, compatible avec une blessure cicatrisée ante mortem. Aucun traumatisme perimortem distinct n’a été relevé.

Aucun mobilier n’a été retrouvé dans la fosse, hormis deux fragments de boucle en fer très oxydés, sans position fonctionnelle identifiable.
L’ensemble des données suggère une inhumation simultanée ou rapprochée, probablement dans le laps de temps suivant la destruction du site.
La proximité immédiate de la motte et l’absence de mobilier guerrier pourraient indiquer une inhumation domestique ou clanique — peut-être celle d’un couple de statut particulier, enseveli à part selon un rite de fermeture du lieu.

Coda

Le jour baissait derrière les vitres.
Laura, allongée sur le canapé, avait laissé tomber ses feuilles sur le tapis : impressions des comptes-rendus, croquis du site, plans annotés de sa main. Son mémoire de thèse portait un titre provisoire :
« Vestiges d’une mémoire : dynamiques funéraires et permanence des symboles dans les nécropoles saliennes ».
Elle relisait pour la centième fois les notes de la fouille préventive – celle qui avait précédé l’aménagement de la route départementale – quand le sommeil l’avait prise.

Tout s’était mêlé dans son rêve : le chantier, la motte, les corps endormis sous les pierres, les voix des hommes, le fracas des armes.
Les images se fondaient dans la lumière du feu, les mots des comptes-rendus se tordaient, devenaient des phrases de roman.
Et tout à coup, le silence.

Elle s’éveilla brusquement, encore prise dans la trame du songe. Les feuilles autour d’elle bruissaient comme des ailes.
Guillaume venait d’entrer, ses pas avaient fait grincer le parquet du salon. Il s’arrêta près d’elle, l’air inquiet.

 » Tu dormais… tu pleurais, dit-il doucement.

Elle passa la main sur ses joues, incrédule.
– J’ai rêvé d’eux. De ceux du site. J’ai vu le visage d’un guerrier – comment s’appelait- il déjà ? Adso ! Oui c’est cela, Adso – puis celui d’une femme aux cheveux châtains, le front couvert de cendre. J’ai vu leurs scènes d’amour, celles d’un petit chien, d’un vieil homme, de loups qui attaquent. C’était si réel…
Tout se mélangeait maintenant, se diluait.

– Le stress, sans doute. Tu vis avec ces fouilles depuis des mois, glissa Guillaume en lui caressant les cheveux.

Il s’assit à côté d’elle, se ménageant une place. Elle se redressa à moitié, encore perdue.
– Il y avait un homme, blessé à mort, et une femme. Ils étaient là, sous la motte, leurs mains jointes. Je savais leurs noms. Et quand il est mort, il a dit…

Elle s’interrompit, elle secoua la tête Guillaume posa une main sur son épaule.
– Je vais te préparer quelque chose de chaud dit-il simplement. »

Il se leva, traversa la pièce. Il s’éloigna vers la cuisine, de sa démarche légèrement claudicante, ce balancement à peine perceptible, séquelle d’une grave chute à moto.
Une étrange émotion la traversa, indéfinissable, comme un souvenir.

Elle resta un moment immobile, le regard dans le vide.
Sur la table basse, un feuillet s’était retourné.
En haut, en lettres fines, on lisait encore :
Objet 65 — Ensemble funéraire (double sépulture).

Fouilles : Chapitre 4

Objet 54 — Ensemble funéraire féminin (Fouille de la nécropole, parcelle 2-3, tumulus antérieur aux tertres voisins)

Un tumulus partiellement arasé, situé à proximité immédiate de celui attribué à un homme adulte, a livré une sépulture féminine. La structure de la fosse, de plan ovale, était bordée de pierres disposées en arc discontinu. L’implantation du tertre, sans recoupement avec les autres, indique une chronologie antérieure aux sépultures voisines.
Le squelette, incomplet mais lisible, correspond à une femme adulte d’environ 30 ans. Elle reposait en décubitus dorsal, les membres inférieurs allongés et les bras ramenés le long du corps. L’état de conservation des os est médiocre, avec une forte altération corticale, mais la position générale a pu être reconstituée.
Le mobilier funéraire, modeste mais révélateur, comprenait :
Objet 54a : fibule annulaire en bronze, à ardillon encore lisible, décor simple ;
Objet 54b : deux perles en pâte de verre bleuâtre, perforées, état fragmentaire ;
Objet 54c : petit couteau en fer, longueur conservée 9,8 cm, fortement corrodé.
L’ensemble suggère une sépulture féminine de statut supérieur, placée en position fondatrice dans la nécropole.

La salle s’était vidée peu à peu, jusqu’à ne plus résonner que du souffle des torches au mur. Les derniers convives s’étaient éclipsés, leurs pas s’éteignant dans le couloir.

– Reste, dit Ansegrid.

Ce n’était pas un ordre, pas tout à fait. Sa voix avait perdu la dureté qu’Adso lui connaissait depuis toujours. C’était presque une demande. Il s’immobilisa, surpris, puis revint sur ses pas.

Ansegrid demeura debout, les mains dans le dos. Il ne parlait pas encore, comme si les mots lui pesaient.

– J’ai été dur avec vous, lâcha-t-il enfin, la tête un peu basse. Avec toi, avec Landerich… surtout avec toi.

Adso le fixait sans comprendre. Il avait jamais entendu son père parler ainsi, comme si chaque phrase lui coûtait.

– Un chef ne mène pas son clan avec des gestes tendres, reprit Ansegrid. On tient parce qu’on est droit, parce qu’on ne plie pas… parce qu’on ne s’autorise rien. La rigueur, ça finit par entrer dans le sang.

Il fit un pas, posa sa main sur l’épaule d’Adso. Un geste brusque, maladroit, presque hésitant.

– Mais ça use. Ça ferme le cœur. Parfois… on oublie d’être père.

Adso sentit ses muscles se tendre malgré lui. Depuis combien d’années attendait-il ce mot-là ? Père. Pas chef, pas commandant, pas juge. Père. Il le regarda, incapable de parler.

Le visage d’Ansegrid s’était assombri. Il resta silencieux un long moment avant de reprendre, la voix plus basse, comme pour lui seul :

– Ta mère n’était pas comme moi, dit-il enfin. Elle avait la douceur, elle… Elle riait pour un rien. Quand elle entrait dans une pièce, on avait l’impression qu’il faisait plus clair, même au cœur de l’hiver. Elle savait parler aux gens, aux enfants… À toi, à Landerich. Moi, je ne savais pas. Je la voyais faire, je me disais : un jour, j’apprendrai.

Il eut un mince sourire, presque honteux.
– Elle avait une manière de poser la main sur la table quand elle voulait la paix. Ou sur mon bras, quand elle voyait que je bouillais. Ça suffisait. J’aurais voulu la protéger de tout… mais c’est elle qui nous tenait, en vérité.

Il s’interrompit, serra la mâchoire.
– Et puis, elle est morte. Bien trop tôt. Après ça… il a fallu se raidir. Se dresser devant tout. Les hommes, les ennemis, les hivers. Sinon… je crois que je serais tombé.
Ansegrid ajouta dans un souffle :
– Je l’aimais…

Adso sentit un trouble grandir en lui. Ce père, qu’il avait toujours vu comme une pierre dressée, venait de laisser paraître une faille.
– C’est pour ça qu’il nous faut des fils, dit encore Ansegrid. Pas seulement pour le clan. Pour qu’il reste quelque chose d’elle. Pour qu’on ne s’éteigne pas tout à fait.

Il se tut, et laissa retomber sa main. Le silence dura encore, lourd, comme s’il regrettait déjà d’avoir dit tout cela.
Puis son visage retrouva son masque habituel, sa voix ses angles durs :
– Va. Demain, il y a d’autres affaires. »

Adso s’inclina. En quittant la salle, il ne savait plus s’il devait admirer son père, le plaindre… ou juste le regarder autrement.

Adso quitta la grande salle encore imprégné des paroles d’Ansegrid.
Puis il se rendit dans sa chambre.

Syagria se leva à son entrée. Elle avait entendu son pas, reconnu sa démarche aux pas irréguliers.
A son entrée, Adso remarqua son léger sursaut, le tremblement de ses mains. Elle fit deux pas vers lui. Il en fit de même.
Elle s’inclina un peu, et ferma les yeux un instant. Elle sembla sur le point de dire quelque chose puis se ravisa.
« Que voulais-tu dire ?
Elle secoua la tête.
– Allons, parle, reprit Adso. »

Elle hésita encore puis commença :

« C’est une nouvelle vie pour moi… elle hésitait. Dans mon clan, j’avais ma famille, mes frères, mes sœurs…je connaissais les gens, j’allais chez la guérisseuse pour apprendre. J’avais un chien.. que j’aimais beaucoup…»
Elle se tordait les mains au souvenir de ce passé révolu. Elle ajouta : « et il y avait un homme que j’appréciais et avec lequel… » Elle laissa sa phrase en suspens.

A ces mots elle éclata en sanglots.
Adso se raidit, il sentit un frisson sur sa nuque.
Il la considéra pendant quelques instants. Elle ne pleurait plus et tentait de reprendre contenance.

Il était partagé entre la colère et la résignation. Il oscillait entre le dépit et l’apitoiement. Il prit sur lui et dit dans un sourire forcé, presque une grimace :

« Pour ce qui est du chien, nous en trouverons un autre. »
Sa voix était teintée d’amertume.
« Tu pourras aller chez Elwig pour continuer d’apprendre, tu en as tout le loisir. »
Sa voix se fit plus rude, plus sèche :
« En ce qui concerne l’homme, je crois qu’il te faille désormais te contenter de moi. »

Sur ces mots, il tourna les talons et sortit. Il arpenta quelques instants la grande salle, marchant à grands pas, visage fermé et mâchoires crispées.
Il rafla une pelisse.
Arrivé dans la cour, il se rendit compte qu’il était exténué. Il se dirigea alors vers l’écurie. Là, dans l’odeur âcre des chevaux, celle de la paille des litières, il s’affala sur un tas de foin et ferma les yeux. Le silence n’était troublé que par un cheval qui renâclait, par le bruit d’un sabot qui frappait le sol. La chaleur des bêtes, la semi obscurité, l’odeur du fourrage firent le reste. Il s’endormit.

Il ne sut pas combien de temps il avait dormi. A son réveil le soleil était déjà bas comme il le constata lorsqu’il sortit dans la cour.

Objet 58 — Cerclages de demi-tonneau en fer (Fouille du village, parcelle 3-3, habitat domestique)

Dans un niveau d’effondrement de parois, mêlé à des fragments de torchis et de céramique culinaire, ont été découverts deux cerclages métalliques en fer, corrodés mais complets sur de larges segments.
Le premier, de diamètre restitué à 54 cm, correspond à un cerclage médian. Le second, légèrement plus réduit (49 cm), est identifiable comme le cerclage inférieur. La largeur des bandes — 2,2 à 2,4 cm — et la présence de perforations pour chevilles de bois confirment l’assemblage sur des douelles. Aucun élément ligneux n’a été conservé, mais des empreintes sombres dans le sédiment suggèrent la trace du contenant disparu.
L’ensemble est interprété comme les vestiges d’un demi-tonneau, ou cuveau, en bois. Les dimensions restituées indiquent un usage domestique comme récipient à eau, plutôt qu’un conteneur de denrées alimentaires. La présence conjointe du cerclage inférieur et du cerclage médian permet de restituer la forme galbée du récipient.

Il s’arrêta près de la femme qui préparait le repas, sous un préau où était allumé un feu. Il lui glissa quelques mots, elle hocha la tête, saisit un panier, remplit un pot de la soupe qu’elle avait préparée, sortit une miche de pain qui réchauffait dans la cendre, et trois œufs.
Il héla un gamin qu’il chargea de prévenir Ansegrid.
Puis il franchit les enceintes de la grande demeure.
Ses pas le dirigèrent vers la maison de Wulfgarde.

Au matin, il mit quelques instants à comprendre où il se trouvait. Puis la voix gouailleuse de Wulfgarde résonna :
«  Eh bien, mon poulain, t’as rudement bien dormi ! ». Elle lui adressa un sourire moqueur.
« Y’a pas que la chasse aux loups qui fatigue, hein… » et elle rit.

« Bon, je t’ai préparé un petit cuveau d’eau chaude, parce qu’à faire la sieste dans les écuries, tu commences à sentir l’étalon. » et elle se pinça le nez, tout en secouant une main. Elle lui désigna le cuveau.

«Va te laver ! Compte sur moi pour te récurer l’dos ! »
Adso sourit et sauta hors de la couche, nu comme un ver.
«  C’est un plaisir de te voir au réveil. Pas frais, et elle abaissa son regard sur sa nudité, mais en pleine forme ! » elle gloussa, tandis qu’Adso mettait les deux pieds dans le cuveau. L’eau chaude lui arrivait à mi-mollets. Il tournait le dos à Wulfgarde.
Celle-ci l’observa, presque gourmande.
Des épaules larges, un dos musclé, des fesses fermes, des hanches étroites.
« Quel bel animal tu fais, décidément. Dommage que t’aies la patte abîmée !  Mais sinon tu serais trop parfait et je ne sais pas si c’est pas moi, alors, qui te paierais pour tes bons services !» Elle rit encore.
Elle s’empara d’un bloc de suif, de saponaire et de sable, et commença à le savonner.
« Je fais que le dos et les fesses, t’es assez grand pour t’occuper du devant.  Quoique…» Elle le rinça. Adso se retourna.
« T’es sans pitié, Adso, tu vas me donner des regrets ! »
Adso rit, et Wulfgarde secoua la tête. Quand Adso riait, et c’était chose rare, son visage dur était transformé.
Quand il eut finit de se laver, elle lui tendit de quoi s’essuyer. Puis il s’habilla.
« Pour c’ que tu m’as raconté hier… Essaie la douceur, desserre les mâchoires, et quitte ce regard sévère… Si tu peux. »
Elle lui claqua une bise sur chaque joue
« Et sois patient. Très patient… »

Ansegrid ne dit pas un mot sur l’absence d’Adso. Il eut juste une moue interrogative à laquelle Adso ne répondit pas.
« Il faut que tu te rendes aux confins de notre territoire, Adso, du côté du clan des Madarg. Des villageois de plaignent. Selon eux des brebis auraient disparu à plusieurs reprises et nos hommes ont franchi plusieurs fois la rivière pour régler le problème. Des jets de pierres ont volé de part et d’autre. Il faut y voir plus clair. Démêler l’écheveau. Savoir s’il y a eu réellement vol et de qui c’est le fait, avant que tout cela ne dégénère.
Prends quatre hommes avec toi, et va. ».
Adso ne posa pas de questions, il sortit de la salle.

Le petit groupe de cavaliers trottait vers la rivière. Les hommes étaient coiffés d’un capuchon et ils portaient une cape en épais cuir de porc. La pluie fine qui avait commencé à tomber dès leur départ s’était muée en trombes d’eau. Hommes et bêtes étaient ruisselants.
Enfin, ils purent faire halte dans le village dont Ansegrid avait parlé.

Objet 60 — Pierre d’affût en grès fin (Fouille du village, parcelle 3-1, secteur de la forge)

Dans un niveau riche en scories et fragments de métal, a été découverte une pierre d’affût en grès fin, de forme oblongue, longue de 15,2 cm pour 3,8 cm de large. Les deux faces présentent une usure régulière, plus marquée sur l’une, ainsi que des rainures longitudinales d’affûtage. Les extrémités sont émoussées, l’une présentant une cassure ancienne.
Aucune perforation n’a été observée, ce qui indique un usage tenu à la main, sans suspension.
Le contexte, associé à des déchets de forge et à un foyer rubéfié, confirme sa fonction dans l’entretien des outils ou des armes. La finesse du grain suggère un travail de finition plutôt que d’ébauche.
Cet objet témoigne de l’activité métallurgique locale et du soin apporté à l’entretien de l’outillage tranchant, indispensable à la vie du village et à l’armement des guerriers.

La pluie battait le chaume des toits, rendant l’air lourd et humide dans la grande salle. Les paysans, trempés, s’agglutinaient devant Adso. Leurs capes ruisselaient sur les dalles, répandant une odeur âcre de laine mouillée.
-Trois brebis disparues, lança l’un, les yeux brillants de colère. Je dis que ce sont les Madarg qui les ont prises.
Un autre secoua la tête, les poings crispés :
– Cinq brebis !
– Vous les avez vus ? demanda Adso
– Mais qui d’autre ? reprit le premier, la voix haussée. Personne d’autre ne rôde dans ces parages !Les voix se croisèrent, s’entrechoquèrent, chacun ajoutant sa rumeur, son soupçon.
– On m’a dit qu’ils avaient besoin de viande.
– Ce sont des voleurs, c’est bien connu !
Le vacarme emplissait la salle, gonflé par la peur de perdre encore, par la colère qui grondait.
Adso se redressa et coupa net :
– Tais-toi. Et toi aussi.

Les voix s’éteignirent peu à peu, comme domptées. Il les regarda tour à tour, dur, le visage fermé.
– Vous ne savez rien. Accuser les Madarg sans preuve, c’est semer la guerre pour trois brebis. Voulez-vous cela ?Adso serra la mâchoire. Vous criez pour couvrir votre peur, pas pour chercher la vérité.

Il fit un pas en avant.
– Mon père m’a chargé de trancher.
Un silence pesant suivit. Quelques hommes hochèrent la tête, contraints.
Adso poursuivit :
– Quiconque répandra encore des rumeurs sans preuve devra répondre devant moi.

Un silence épais tomba. Quelques têtes se baissèrent, d’autres détournèrent le regard. On n’entendait plus que la pluie, battant la toiture comme un rappel obstiné.

– Quant aux jets de pierre ? s’enquit Adso.
Tous protestèrent de leur bon droit. C’était les hommes du clan des Madarg qui les avaient attaqués les premiers.

Adso prit un air sévère.
– Demain, j’irai moi-même écouter ce qu’en disent ceux de Mardag. J’espère que vous n’avez rien inventé. Si c’était le cas, vous pourriez le regretter. Nous n’avons pas besoin d’un conflit avec les Madarg, il y en a trop eu, aussi meurtriers qu’inutiles. J’ai dit. »

Adso croisa les bras.

Adso s’avança seul sur la passerelle de bois. Le courant gonflé par la pluie battait contre les pieux, charriant des branches et des herbes arrachées. Chaque pas faisait craquer les planches détrempées.

De l’autre côté, quelques hommes du clan Madarg s’étaient rassemblés. L’un d’eux, armé d’une hache, s’élança vers lui. Adso leva la main gauche, paume ouverte, tandis que sa droite restait posée sur sa poitrine : geste ancien de paix, mais qui pouvait à tout instant se changer en défi.

– Je viens sans haine, dit-il d’une voix forte qui couvrit le grondement de l’eau. Je veux parler.

L’homme hésita, puis baissa légèrement son arme. Après un échange bref en dialecte, il hocha la tête et fit signe à Adso de le suivre.

Au bout du chemin, sous un auvent grossier, un homme trapu était assis, une pierre d’affût à la main. Il relevait lentement la tête de son ouvrage, et ses yeux d’un gris dur fixèrent Adso.

– Je suis Adso, fils d’Ansegrid, du clan des Voerhing, dit-il simplement.

Un silence pesant suivit. Le nom circulait déjà : guerrier estropié, mais redouté. Des récits mêlés de vérité et d’exagération avaient gonflé sa réputation. L’homme en face plissa les yeux, l’évaluant sans un mot.

-Va chercher ton chef, reprit Adso. Dis-lui que je l’attendrai demain sur cette passerelle. Qu’il vienne lui-même ou qu’il envoie son fils. Nous devons parler.

Il n’y avait ni menace ni conciliation dans sa voix : seulement l’autorité d’un homme qui ne laissait pas place au refus.
Adso fit demi tour et reprit le chemin qui menait à la passerelle, sans se retourner.

Adso s’avança jusqu’au milieu de la passerelle. Le fleuve charriait des troncs d’arbres qui venaient ébranler les pieux de la construction ne bois. Il ne pleuvait plus, mais le ciel était menaçant. Il se posta, immobile, le regard fixé vers la berge opposée. Le vent rabattait sa cape contre lui, et la morsure de l’humidité s’infiltrait dans ses os. Il attendit.
Un mouvement attira bientôt son attention : un petit groupe d’hommes s’avançait. En tête, un jeune guerrier, droit, large d’épaules, la trentaine. Ses cheveux clairs étaient retenus par une lanière de cuir, et il portait un manteau sombre dont le bord était trempé de pluie. Il n’avait pas d’arme apparente, sinon le couteau toujours à la ceinture.

Arrivé à l’entrée de la passerelle, il fit signe à ses compagnons de rester en arrière. Puis il avança seul, chaque pas résonnant sur les planches gorgées d’eau.

Ils se retrouvèrent face à face, séparés de quelques coudées seulement. Le jeune homme plongea ses yeux dans ceux d’Adso.

-Je suis Erwald, fils de Madarg. Mon père m’envoie pour entendre ce que tu as à dire.

Adso inclina brièvement la tête, signe de reconnaissance sans soumission.

-Je suis Adso, fils d’Ansegrid. Cinq ou six brebis ont disparu de nos pâtures. Les villageois grondent déjà. Si je laisse les choses aller, demain on parlera de représailles. Et après-demain, ce sera la guerre. Si je suis venu, ce n’est pas pour échanger des menaces. Nos bêtes disparaissent, et déjà certains accusent vos gens. Déjà, il y a eu des jets de pierres de part et d’autre.
Adso reprit :

– Peut-être se trompent-ils…Mais quand les bêtes disparaissent, les enfants pleurent de faim. Crois-tu que les paroles suffisent à remplir les ventres ?

Erwald haussa un sourcil, et ajouta d’un ton bravache :
– Mes paysans ne sont pas des voleurs. Mais crois-moi, si les Madarg avaient voulu vos bêtes, vous n’en auriez plus aucune.
Adso conserva le silence.
Erwald plissa les yeux et reprit sur un ton sifflant :
– Et tu dis que c’est nous ?
– Je dis que mes paysans l’affirment. Et que si je les laisse, ils prendront leurs fourches et que ce sera l’escalade.

Adso marqua une pause, puis ajouta d’un ton sec :
– Je suis venu pour éviter cela.
Erwald croisa les bras.
– Et que proposes-tu ?
– Un geste, répondit Adso. Trois bêtes offertes en retour, non pas comme aveu, mais comme signe de paix. Tes gens diront que c’est pour sceller notre entente. Les miens verront que justice a été faite. Et les deux clans éviteront de s’étriper pour trois carcasses.

Un silence pesa, troublé seulement par le grondement du fleuve.
Erwald soupira par le nez.
-Tu parles comme un marchand.
– Non, dit Adso. Je parle comme un homme qui ne veut pas enterrer ses voisins pour si peu.

Le fils de Madarg soutint encore son regard, il réfléchissait. Puis il finit par hocher la tête.
– Soit. Trois brebis seront données. Mais retiens ceci : si un de tes hommes franchit nos limites pour une bête de plus, il ne reviendra pas.
Adso inclina la tête.
– C’est entendu.

Erwald recula, tourna les talons, et repartit vers sa rive.

Adso resta quelques instants seul sur la passerelle, sa cape battue par le vent. Il savait qu’il n’avait pas gagné une amitié, mais il avait évité un combat. Pour l’heure, c’était assez.

Objet 61 — Fibule annulaire en argent (Fouille de la motte, parcelle 1-17, niveau de sol, zone d’habitat)

Dans une couche d’occupation située à proximité de la maison fortifiée, a été recueillie une fibule en argent, de type annulaire, finement ouvragée. L’objet, d’un diamètre de 3,6 cm, conserve son ardillon complet ainsi qu’une partie du ressort. La face externe présente un décor gravé de lignes concentriques et de petites incisions radiales, formant un motif solaire stylisé.
L’alliage, à forte teneur en argent, montre une oxydation superficielle sans corrosion profonde. La pièce a été légèrement déformée par pression, probablement lors de l’effondrement du niveau supérieur.
Cette fibule, d’exécution soignée, se distingue nettement des exemplaires plus communs en bronze. Elle signale un statut social élevé et s’inscrit dans un horizon chronologique correspondant à la fin du IVᵉ siècle ou au tout début du Vᵉ.
Sa présence dans un contexte domestique et non funéraire évoque un objet de parure porté au quotidien, plutôt qu’un dépôt intentionnel.

Adso revint sans tarder vers la demeure paternelle. Dans la grande salle, Ansegrid, encore entouré de deux anciens, leva à peine la tête.
– Alors ? demanda-t-il simplement.
– Affaire réglée, répondit Adso. Pas de sang versé.
Ansegrid eut un bref signe de tête, presque satisfait, mais sans commentaire. Adso s’inclina et sortit aussitôt. Il n’avait nulle envie de prolonger l’entrevue.

Il traversa la cour, prit à l’écurie un sac de cuir, et, sans souffler mot, ressortit du domaine. Dans le village, il s’était souvenu d’une chaumière où l’on entendait japper derrière la palissade : une chienne avait eu portée trois mois plus tôt. Les bêtes, déjà sevrées, étaient vives, lourdes sur leurs pattes trop courtes. Le paysan, surpris mais honoré qu’Adso lui demande un chiot, accueillit sa demande avec le sourire.

Adso choisit le plus solide, un mâle au pelage sombre tacheté de blanc, qu’il glissa dans son sac. Le chiot protestait à demi, de petits couinements étouffés, mais finit par se blottir contre les parois du sac.
En reprenant le chemin de la demeure, Adso songea aux conseils de Wulfgarde.
Il lui fallait amadouer son épouse rétive. « De la douceur et de la patience. Beaucoup de patience.. » avait-elle dit.
Il serra le sac contre lui et accéléra le pas.

Il avait reparu au repas du soir, assis à sa place habituelle, le visage fermé, la parole rare. Syagria, était en face de lui, son manteau léger retenu par une fibule en argent. Adso lui jetait parfois un regard discret. Il mangeait en silence, distrait, comme absent. Aux yeux des autres, rien ne semblait troubler l’ordre du repas.

Plus tard, quand chacun eut regagné son logis, Syagria se dirigea vers la chambre. Elle remarqua aussitôt le panier posé juste devant l’entrée…

Elle distingua un petit mouvement. Intriguée, elle se pencha : deux yeux ronds la fixaient, brillants dans la pénombre. Le chiot, maladroit, tentait de grimper hors de la corbeille et geignait faiblement.

Syagria se redressa, surprise. Elle regarda autour d’elle : nul ne se tenait dans le couloir. Pas un pas, pas un souffle. Elle revint vers le panier et effleura la tête chaude de l’animal. Le petit se tortilla, remua la queue, cherchant le contact.

Un sourire, le premier depuis longtemps, se dessina sur ses lèvres. Elle comprit d’où venait ce présent. Adso n’avait pas eu besoin de paraître : son silence pesant du repas, sa façon de détourner les yeux : il avait voulu lui laisser ce don sans témoin, sans paroles.

Syagria prit le chiot dans ses bras. L’animal jappa, colla sa langue humide contre sa main. Elle s’assit sur le lit, le tenant serré contre elle. Ses pensées se brouillaient : elle voyait l’entêtement d’Adso, sa rudesse, mais aussi cette étrange délicatesse, presque maladroite.

Adso entra. Son pas était lourd, son visage fermé comme à l’ordinaire. Il s’arrêta net en voyant Syagria assise, le chiot lové contre sa poitrine.

Le petit chien jappa, tendant le museau vers Adso, comme s’il reconnaissait son odeur. Syagria leva les yeux vers lui. Elle ne dit rien tout de suite. Ses doigts caressaient machinalement la nuque du chiot, et son regard semblait chercher à déchiffrer l’homme qui se tenait devant elle.

Adso, lui, paraissait hésiter. Ses lèvres remuèrent, puis il lâcha simplement, d’une voix un peu rauque :
– Il… il veillera sur toi.

Syagria inclina légèrement la tête. Elle ne se moqua pas, ne posa pas de question. Un sourire fin, discret, passa sur son visage, plus franc encore que tout mot de gratitude. Elle baissa les yeux vers le chiot qui s’agitait, puis répondit doucement :
– Alors je veillerai sur lui.

Adso rompit le silence :
– Et toi… pendant que j’étais parti ?

Syagria releva la tête, le chiot s’était endormi contre ses genoux.
– Je suis allée chez Elwig, dit-elle simplement. Nous avons parlé de soins. Elle me prend comme élève. J’irai tous les deux jours.

Elle marqua une pause, caressant machinalement l’animal.
– J’y ai croisé une femme… étrange. Wulfgarde. Nous avons quitté la maison ensemble et elle m’a raccompagnée.

Le nom fit lever un sourcil à Adso.
– Wulfgarde ? Qu’est-ce qu’elle voulait ?

Syagria haussa doucement les épaules.
– Elle paraissait contente de me rencontrer. Elle s’est montrée presque… bienveillante. Comme si elle voulait me mettre à l’aise, elle parlait calmement, avec des gestes lents, une manière d’apaiser.

Adso se redressa un peu, fixant Syagria.
– Et que t’a-t-elle dit exactement ?

Le ton avait durci. Syagria détourna les yeux, feignant de s’absorber dans la respiration tranquille du chiot.
– Nous avons marché un moment ensemble. Elle posait des questions, me parlait du clan, de la vie en général …

Syagria se montrait évasive.

– Syagria… je veux savoir. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? insista-t-il, la voix plus basse.

Elle releva enfin les yeux vers lui. Dans son regard brillait une réserve têtue.
Elle regardait Adso, sans se départir d’un calme presque volontaire, et reprit son geste de caresse sur la tête du chiot.
Adso serra la mâchoire. Il comprit qu’il n’en tirerait pas davantage.
Adso prit délicatement le chiot dans ses bras.
– Je vais le mettre avec nos chiens pour la nuit.

Syagria voulut protester mais Adso ne lui en laissa pas le temps.

– Il ne peut pas dormir ici, c’est un chiot, il va y faire des bêtises et uriner partout. Et puis il ne sera pas seul, ne t’inquiète pas pour lui . Tu le récupéreras demain. Couche-toi et dors, je rentrerai tard. 

Adso tourna les talons et sortit. Il déposa le chien dans l’enclos du chenil et dirigea ses pas, une nouvelle fois vers la maison de Wulfgarde. Qu’avait-elle bien pu raconter ? Il voulait l’entendre de sa bouche.

Objet 62 — Bracelet de perles en pâte de verre bleue (Fouille du village, parcelle 3-3, habitat domestique)

Sous un niveau d’effondrement de toiture, à proximité immédiate du foyer, a été retrouvé un bracelet composé de petites perles bleues en pâte de verre. L’ensemble, dispersé dans un rayon d’environ 20 cm, comprend trente-huit perles sphériques, de 0,6 à 0,8 cm de diamètre, dont certaines conservent des reflets opalins.
Leur surface, légèrement usée, montre des traces d’enfouissement prolongé, mais la couleur reste vive. Aucun fil ou lien d’enfilage n’a subsisté, mais la disposition et la régularité du diamètre indiquent un bracelet complet plutôt qu’un collier fragmenté.
La pâte de verre bleue, probablement teintée au cobalt ou au cuivre, suggère une provenance d’atelier spécialisé, peut-être méridional.
La présence de cet objet dans un espace domestique, et non funéraire, évoque la perte accidentelle d’un bijou de parure courante, appartenant à une femme ou à un enfant.

Wulfgarde entrouvrit la porte, l’œil pétillant, la voix gouailleuse :
– Tiens donc, mon beau boiteux me rend visite ! Entre, Adso, viens donc t’asseoir, j’ai de quoi réchauffer la gorge.
Elle s’écarta pour le laisser entrer. Adso fit quatre pas dans la pièce.

– Pas de détour, Wulfgarde. Qu’as-tu dit à Syagria ?

Elle haussa les épaules, amusée.
– Tout doux, mon beau !Une causette entre femmes. Des histoires de guérisseuses, de plantes, de ventres et de fièvres. Rien qui regarde un homme.

– Ne me prends pas pour un sot. Tu n’es pas Elwig. Dis-moi ce que tu lui as raconté.

Elle plissa les yeux, soutenant son regard sans se démonter.
– Eh bien nous avons parlé de tout et de rien.
– Tu lui as parlé de moi ?

Wulfgarde comme prise de court, se tut et rougit. Elle tripotait son petit bracelet de perles bleues, gênée.
Adso fit un pas, le ton dur :
– Wulfgarde… Je ne te le demanderai pas deux fois.

Un silence pesa. Elle soupira, s’adossa à la porte.
– Bon. Je lui ai dit ce que tout le monde voit : que tu n’es pas comme ton père. Que tu es un guerrier courageux. Un homme valeureux..
Elle toussota puis reprit :

– Que bien des femmes aimeraient t’avoir pour époux. Qu’elle faisait sans aucun doute des envieuses. Que tu n’étais pas …

Wulgarde cherchait ses mots.
– Que tu savais t’y prendre avec une femme, finit-elle d’un ton piteux. C’est tout, je n’ai rien dit de plus.
Adso hésitait encore entre colère et amusement . Il répondit sur un ton sarcastique :
– Rien de plus, vraiment ? Pendant que tu y étais, tu aurais dû raconter tout ce que tu m’as appris… ou encore le récit de mes dernières visites… Wulgarde ! tonna Adso. Excepté son dépucelage bâclé, elle n’a aucune expérience de ces choses-là ! Elle aurait été enchantée…
– Non, non, je suis restée très vague, protesta Wulfgarde. Je lui ai fait comprendre que tu savais être patient mais que ta patience ne serait pas infinie… qu’un autre à ta place agirait autrement. Ce genre de choses.
Adso serra les mâchoires.
– Tu n’avais pas à semer ça dans son esprit.

Wulfgarde esquissa un sourire triste.
– Je n’ai semé que ce qu’elle espérait déjà entendre. J’ai juste mis des mots. Elle n’est pas sotte, Adso.

Adso fit une grimace désabusée. Wulfgarde reprit :
– Tu n’avais pas à la laisser dans ses silences. Elle a besoin de croire qu’elle n’est pas seule. Alors je lui ai parlé. Pas contre toi… mais pour elle.
Adso ne répondit rien.
– Tu devrais me remercier, au lieu de gronder. Tu verras. Ça portera ses fruits.
Adso resta sans voix, puis sortit en silence. Pour la première fois, il n’était pas certain d’avoir eu raison de se mettre en colère.
Plus tard lorsqu’il arriva dans sa chambre, il trouva Syagria endormie. Une petite lampe à huile brûlait encore. Il l’éteignit, se déshabilla en silence, et gagna le lit.
Syagria, dans un demi-sommeil, se retourna vers lui et se blottit contre lui. Son souffle était régulier.
Adso pensa qu’elle était comme un chiot, elle aussi. Elle se tournait vers qui pouvait lui apporter chaleur et affection. Lui, en voulait plus. La chaleur et l’affection, si tant est qu’il y en ait un jour, ne lui suffiraient pas. Le corps de Syagria, lovée contre lui, la lourde odeur de sa chevelure, celle plus légère de son corps au parfum d’herbes et de de fleurs le saisirent. Il eut une bouffée de désir. Des images se mirent à défiler dans sa tête, il tenta de les repousser, mais d’autres revenaient, toujours plus crues et bizarrement plus tendres. Il s’écarta un peu de Syagria. Il porta la main à son sexe, incapable de résister. Le plaisir monta, rapidement : il connaissait son corps. Il jouit en silence, se mordant le dos de la main, puis s’essuya dans les draps. Son corps était apaisé mais le dépit l’avait saisi : les images ne pouvaient rivaliser avec une étreinte réelle.
Puis, il sombra dans le sommeil. Syagria dormait toujours.

Fouilles : Chapitre 3


Objet 51 — Coupe en bois carbonisé (Fouille de la motte, parcelle 1-13, salle principale, zone de l’âtre)

Dans les niveaux de destruction et de rejet liés à l’incendie de la maison fortifiée, a été mise au jour une petite coupe en bois carbonisé, fragmentaire mais identifiable. Le récipient, d’un diamètre restitué de 10 à 12 cm pour une hauteur d’environ 6 cm, présente un profil arrondi et un fond légèrement bombé. Des traces de polissage circulaire subsistent sur la paroi interne.
La carbonisation a préservé le volume général de l’objet, bien que les parois soient fragiles et fissurées.
Il s’agit vraisemblablement d’une coupe destinée à la consommation de boissons fermentées ou aromatisées — hydromel ou bière légère — attestant l’usage de vaisselle en bois parallèlement aux récipients en céramique ou en métal.
Cette découverte, bien que modeste, documente les pratiques de consommation au sein de la salle seigneuriale et suggère des repas collectifs où le bois tenait une place importante dans la vaisselle du quotidien.

La grande salle était éclairée par les torches fixées dans les murs et les flammes vives du feu. Les ombres y dansaient haut, projetées sur les poutres du plafond. Ansegrid était déjà là, assis à sa place, le regard vif et perçant. Autour de la table, six ou sept hommes, des figures familières, quelques anciens, deux guerriers qu’Adso avait côtoyés dans sa jeunesse.

Il entra sans s’annoncer. La conversation s’interrompit aussitôt.

 » Le voilà, dit Ansegrid avec un sourire forcé. Le héros de la saison froide. »

Adso salua les hommes présents d’un simple geste de la tête. Il s’installa sans chercher à nier ni confirmer le titre. Il avait appris à composer avec les formules de son père.
Syagria se tenait à l’écart.

Le repas fut servi. Viande en sauce, légumes racines, pain chaud. Le vin aromatisé de miel et d’épices circulait. Les hommes échangeaient des nouvelles, racontaient des faits d’armes. On évoquait la retraite des ennemis, les prises de butin, les morts aussi.

Puis les regards se tournèrent vers Adso.

 » Raconte-nous, dit l’un. On a entendu mille versions. Combien étaient-ils ? Et comment avez-vous tenu ce gué si longtemps ? »

Adso, la voix calme, livra quelques faits, ni plus ni moins. Il parlait de ses hommes, jamais de lui-même. Il faisait des phrases courtes, nettes. Il ne cherchait ni à enjoliver ni à dramatiser.

 » Trois jours, dit-il. Nous avions des vivres pour deux. Le vent était avec nous, heureusement, et la glace de la rivière commençait à céder. On a tenu. On devait tenir. »

Certains opinèrent, d’autres rirent doucement, admiratifs. On trinqua.
Ansegrid, tout en mangeant lentement, observait son fils. Il guettait ce qui ne se disait pas. Il attendait, peut-être, une faille, un éclat, une affirmation plus franche. Il n’en eut aucune.
« – Tu as bien parlé, dit-il enfin. Comme il faut.
Puis, en se tournant vers ses invités :
– Mais vous l’avez vu, n’est-ce pas ? Il revient, il rentre au foyer… Maintenant, il va guerroyer dans les bras de sa jeune épousée ! N’est-ce pas, Adso ? »
Des rires répondirent à la remarque d’Ansegrid.
Adso ne répondit rien. Il sourit à peine. Mais son regard s’était légèrement tourné vers Syagria.

Il était tard, les convives s’étaient retirés.
 » Père, nous allons nous retirer nous aussi, il est plus que temps. « 
Adso se leva, imité par Syagra.
Ansegrid la regarda puis porta son regard sur Adso.
 » Sois vaillant comme au combat, Adso. « 

A ces mots, Syagria rougit, plus que gênée par la remarque d’Ansegrid. Elle ne put qu’échanger un regard avec Adso, avant de lui emboîter le pas.

Objet 52 — Lampe en terre cuite (Fouille de la motte, parcelle 1-14, espace domestique, chambre attenante à la salle principale)

Dans une couche de sol rubéfié mêlée à des fragments de torchis, a été découverte une petite lampe rudimentaire façonnée en terre cuite grossière.

Le récipient, de forme oblongue, mesure 8,6 cm de long pour 5,2 cm de large. L’orifice central est circulaire, avec une lèvre épaissie, et une extrémité pincée forme un léger bec. Des traces noirâtres internes et externes, issues de combustion, confirment son usage comme lampe à huile.
La pâte, micacée et mal cuite, suggère une fabrication locale, sans décor ni engobe. L’objet a sans doute servi pour un usage domestique quotidien, dans des espaces réduits comme les chambres ou les annexes, plutôt qu’en contexte cérémoniel.
Cet exemplaire, bien que rudimentaire, atteste la diffusion de formes simples d’éclairage domestique en contexte de motte.

Il faisait froid dans la chambre. Adso alla tirer immédiatement deux des rideaux du lit clos.
Il était silencieux, d’un silence concentré, soucieux. Il s’assit sur le lit. Il se tourna vers Syagria. Celle-ci avait saisi sur la table, quelques branches de marjolaines desséchées maintenant, nouées par un ruban. Elles étaient censées porter bonheur aux couples de jeunes mariés et étaient un symbole de fécondité.

Adso rompit enfin le silence.

« Viens ici. » souffla-t-il. Syagria marcha lentement vers lui. Elle se retrouva devant lui, tête baissée, Adso lui prit alors les deux mains. Elles étaient froides.

« La situation est difficile pour toi, mais elle n’est pas simple pour moi non plus. Je t’en prie, regarde-moi. » Le ton était presque implorant.

Elle releva la tête. Adso plongea son regard dans le sien.
«Nous sommes les objets d’une alliance entre nos clans, cela nous ne pouvons pas le changer. » Il parlait d’une voix qu’il tentait de rendre rassurante.

«  Je ne te connais pas, je ne sais pas qui tu es, je ne sais pas ce que tu aimes ou ce que tu détestes, et tu ne me connais pas non plus. Nous ne savons rien l’un de l’autre. Mais ce que je sais c’est que nous sommes amenés à vivre quelques années ensemble comme mari et femme, tu comprends ? »
Syagria hocha la tête. Adso ne lui avait pas lâché les mains. Il reprit :

« Tu sais que c’est ton devoir… »
Syagria hocha de nouveau la tête, timidement.
– Et que nous n’avons pas le choix… Je ferai de mon mieux.. »

Adso suspendit sa phrase.
Il vit alors les larmes silencieuses qui coulaient le long des joues de Syagria.
Adso sourit douloureusement. Il lâcha les mains de Syagria,. il conclut :
« Viens dans le lit maintenant. »
Il éteignit la lampe, ils se déshabillèrent dans le noir.
Il fit alors ce que tous attendaient de lui. Syagria resta silencieuse, n’eut pas un cri quand il franchit la barrière fragile de son hymen. Elle gardait la bouche serrée, refusant obstinément celle d’Adso.
Après quelques minutes, enfin, Adso s’écroula sur elle dans un grognement rauque. Elle ne bougea pas. Adso roula sur le flanc. Il pensa que c’était pire que ce qu’il avait imaginé et sombra dans le sommeil.

Il se réveilla au petit matin, serré contre Syagria dont il enserrait la taille, le nez dans son abondante chevelure tressée pour la nuit en une unique natte lâche. Il eut immédiatement envie d’elle. Il se recula un peu.

Puis il se rendormit.

Objet 53 — Petit récipient à onguent en céramique (Fouille du village, parcelle 3-4)

Dans un niveau d’abandon de l’habitat, en lien avec les rejets domestiques retrouvés dans la maison, a été découvert un petit récipient en céramique, presque complet. Le pot, de forme globulaire, mesure 6,3 cm de haut pour un diamètre maximal de 5,5 cm. La pâte est fine, légèrement micacée, et la surface brunâtre présente des traces d’usure polie. L’orifice est régulier, le col évasé et la lèvre arrondie.
De minces concrétions blanchâtres recouvrent par endroits la paroi interne. Des analyses physico-chimiques suggéreraient un usage destiné à contenir des substances grasses ou résineuses, interprétées comme des onguents médicinaux.
La présence de ce petit récipient dans un contexte domestique intime, combinée aux autres indices de soins — outils, dépôts organiques — conforte l’hypothèse d’une pratique quotidienne de préparation et d’utilisation de remèdes à base végétale.

Au réveil, Adso songea que Syagria n’avait pas franchi les limites de l’enceinte fortifiée pendant son absence et que la seule sortie qu’elle avait effectuée était la promenade à cheval qu’ils avait faite la veille. Aussi lui proposa-t-il d’aller visiter le village et d’aller à pied, à la rencontre de quelques-un de ses habitants.
Adso n’avait pas fait trois pas dans la chambre qu’il regretta amèrement sa proposition : sa jambe le faisait souffrir atrocement et il pouvait à peine poser le pied par terre.
Ils partirent cependant. Ils prirent le chemin qui descendait vers le village. Le vent rabattait la neige sur leurs visages. Chaque appui sur sa jambe blessée arrachait à Adso une crispation, qu’il dissimulait mal.
Adso marchait lentement mais son boitement de plus en plus accentué et son visage, qui se crispait par instants, le trahissaient. Il s’arrêta de nombreuses fois, trouvant des prétextes.
Syagria lui jetait des regards soucieux.
Adso indiqua son ancienne maison, et Syagria insista pour la voir. Quand enfin ils atteignirent la porte basse de la maison, il s’adossa un instant au chambranle.
Ils n’avaient pas fait cinq pas dans la petite maison qu’Adso dut s’asseoir sur le lit, les mâchoires serrées, le souffle plus court que d’ordinaire. Un voile de sueur lui mouillait les tempes malgré le froid. Sa jambe refusait presque de le porter. Syagria le regarda sans un mot, puis demanda, fronçant légèrement les sourcils.
«  Où vit la guérisseuse du village ? demanda-t-elle.

Il la fixa, surpris.
– Là-bas… près du puits, indiqua-t-il d’un geste vague. C’est la veuve Elwig.»

Sans plus de mots, elle se détourna et sortit. Il la vit traverser la cour d’un pas vif, le bas de sa pelisse effleurant la neige. Resté seul, il inspira lentement pour calmer les pulsations rapides de son cœur. La douleur battait dans sa cuisse, l’empêchant presque de respirer.

Syagria revint quelques instants plus tard avec deux petits pots de terre et un linge qui semblait plus lourd.

Elle posa le tout sur la table, ôta ses gants, et, sans un mot de plus elle rompit de ses doigts fins mais sûrs, la croûte du pot, versa l’argile dans un bol. Elle y ajouta un peu d’eau, mélangea. Le bruit humide et régulier du pétrissage emplissait la pièce.

« Voilà pour l’argile qui réduira l’inflammation. » annonça-t-elle
« Saule, dit-elle en montrant les pots. En onguent, ça apaise. En décoction ça calme la douleur.
Elle reprit :
« Tu ne vas pas rester ainsi. Allonge-toi. »

Adso fronça les sourcils.
«  Ce n’est pas… nécessaire.
– Allonge-toi » répéta-t-elle, cette fois d’un ton qui ne souffrait aucune discussion.

Sa voix était ferme, dénuée de toute hésitation. Adso n’entendait plus l’épouse timide et renfermée qui lui parlait à mots mesurés, mais une jeune femme sûre d’elle et de ses gestes. Elle s’assit près de lui, dénoua les lanières de ses bottes et les ôta, elle en fit de même avec ses braies, puis posa ses mains chaudes et fermes sur sa cuisse juste au dessus du genou. Il eut un mouvement de recul.
– Ne bouge pas.

Ses mains glissèrent sur sa peau, cherchant le point exact de tension. Les doigts palpèrent, s’arrêtèrent sur un point précis. La douleur fit tressaillir Adso. Il eut un souffle rauque.

– C’est normal, respire.
« C’est là » murmura-t-elle pour elle-même.

Elle commença à masser. Ses gestes étaient fermes, méthodiques, sans hésitation.
Adso inspira, longuement. Les doigts de Syagria travaillaient avec assurance mais il y avait autre chose, une attention qui n’avait rien à voir avec le simple soin. La chaleur de ses paumes pénétrait sa chair, effaçant peu à peu le nœud de douleur. Chaque pression arrachait à Adso un grognement suivi d’un relâchement presque agréable. Puis, au fil des pressions lentes et précises, une chaleur sourde se répandit, comme si la douleur et un certain plaisir s’entremêlaient. Il se surprit à fermer les yeux, troublé par cette sensation. Le frottement régulier des mains sur sa peau, la pression mesurée, tout cela le troublait. Il se surprit à fermer les yeux: être pris en charge, se laisser faire.

Il n’était pas habitué à ce qu’on prenne soin de lui ainsi. Là, il se retrouvait contraint de céder, de se laisser faire. Et il comprit qu’il venait, pour la première fois depuis longtemps, de s’abandonner.

Un frisson de plaisir lui parcourut l’échine. Elle s’interrompit.
«  Tu as froid ?
– Non… ce n’est rien, souffla-t-il »

Elle enduisit ses mains d’un onguent sombre. L’odeur âcre du saule monta jusqu’à lui, familière et étrangère à la fois. Les gestes reprirent, plus lents, plus profonds. La chaleur pénétrait dans le muscle, effaçait la crispation. Adso sentit ses défenses se dissoudre.

Ses doigts travaillaient avec méthode, appliquant l’onguent à même la peau, puis modelant l’argile autour de la zone meurtrie. Elle l’appliqua par mouvements réguliers, puis recouvrit d’argile chaude et serra le bandage.
– Ça doit tenir jusqu’à demain.
– Tu sais faire ça… murmura-t-il.
– J’allais tous les jours chez la guérisseuse, pour apprendre, quand j’étais encore chez les miens. »

Elle alluma un feu, et prépara une décoction. Adso la regardait, il suivait tous ses mouvements.

– Bois, dit-elle en lui tendant un gobelet.

Il s’adossa. Le breuvage amer coula dans sa gorge, répandant une chaleur nouvelle. Il regarda Syagria ranger les pots dans un panier qu’elle trouva sur un clou à une poutre. Ce n’était plus la jeune épouse qu’il voyait, mais une autre facette d’elle : assurée, compétente, qui ne demandait ni permission ni approbation.

Il lui semblait que quelque chose avait changé entre eux.

La petite maison baignait dans la chaleur des braises, le bois crépitait doucement. L’air, saturé d’odeurs de saule et de laine humide, formait un cocon où le monde extérieur semblait ne plus exister.

Syagria était assise à ses côtés. Quand elle leva la tête, leurs regards se croisèrent. Ni l’un ni l’autre ne détourna les yeux.
Il y avait, dans cette fraction de seconde, tout ce qu’ils n’avaient pas dit, tout ce qu’ils avaient retenu.

Syagria resserrait une fois de plus le nœud du linge, mais au lieu de reculer, elle posa la paume sur sa cuisse, juste au-dessus de l’emplâtre, et la laissa là.
Adso sentit la chaleur de sa main traverser sa peau, et sa respiration se fit plus rapide.
Il ne dit rien, et elle non plus.

Quand elle se leva pour remettre le fait-tout sur le feu, il tendit la main et la retint doucement par le poignet. Elle ne se dégagea pas. Il la tint une longue minute puis la lâcha.

Ils avaient fait venir des vivres de la grande bâtisse. Un gamin, trébuchant sous le poids d’un panier, leur avait apporté le repas qu’ils partagèrent en silence. Dehors, la neige tombait serrée, étouffant tout bruit. L’impression qu’ils étaient seuls au monde.

Ils partagèrent un peu de viande fumée, du pain, une jarre de bière aigre.

Chaque fois que leurs doigts se frôlaient, Adso sentait la tension revenir, plus forte, comme une corde qu’on tend jusqu’à la rupture.

La nuit tomba. Syagria se coucha sans un mot.
Adso resta allongé, les yeux ouverts dans l’obscurité, conscient qu’il suffirait d’un souffle, d’un mot, pour abolir la distance.

Adso se réveilla, Syagra était nichée contre lui, la tête posée dans le creux de son épaule. Elle dormait, sa respiration était calme. Il sourit et sentit apaisé et serein. Il n’osait pas bouger. Il voulait prolonger ce moment, qu’elle ne s’éveille pas et qu’elle continue à dormir contre lui.
Syagra bougea un peu, se serra plus encore contre lui, comme si elle recherchait sa chaleur.
Puis ses paupières papillotèrent et elle ouvrit les yeux. Elle sursauta et, gênée, eut un mouvement de recul comme si elle était prise en faute. Elle rougit sous le regard d’ Adso qui lui souriait.

Il faisait froid dans la maison, le feu était éteint.
Elle se leva immédiatement, elle n’avait pour dormir conservé que sa longue tunique. Elle enfila rapidement sa robe, et se couvrit de sa pelisse.
« Je vais faire du feu. » Voyant qu’ Adso allait se lever à son tour, elle dit d’un ton ferme :
«  Toi, tu ne bouges pas, il faut d’abord que je voie ta jambe. »

Elle s’activa, cassa un fagot, prépara quelques bûches et frotta le briquet. Quelques étincelles, des poignées d’herbes sèches, puis le craquement du petit bois qui s’enflamme, bientôt le feu flamba. Elle rajouta deux bûches avec précaution, puis vint se rasseoir sur le bord du lit.
Elle repoussa les couvertures, dégagea la jambe d’ Adso. Elle dénoua le linge qui ceignait l’emplâtre, considéra un moment son travail de la veille. Elle étala le linge sous la cuisse, elle brisa l’emplâtre qui avait séché, recueillant sur le linge les morceaux d’argile.
Elle tâta délicatement, puis plus fermement la cuisse d’ Adso. Celui-ci se laissait faire sans protester.
Elle prit la jambe sous le genou, souleva et manipula, scrutant le visage d’ Adso à la recherche de la moindre crispation de douleur.
« Tu vas t’asseoir avec précaution, puis te lever. »
Adso s’exécuta, avec docilité, un petit sourire aux lèvres. Jamais on n’avait pris tant de précautions avec lui. Jamais on n’avait pris soin de lui comme ça, autant qu’il s’en souvienne. Sa mère, peut-être, mais elle était morte quand il était encore en bas âge et il n’en conservait aucun souvenir.
Elle continuait à lui donner des consignes :
« Mets-toi en appui sur les deux pieds, plie un peu les genoux. Plusieurs fois, plie un peu plus ! Tu as mal ?» Adso secoua négativement la tête.‘

« Maintenant en appui sur une jambe puis sur l’autre. »
Enfin, Syagria hocha la tête, elle semblait satisfaite.
« Quand nous serons rentrés, je te ferai à nouveau une décoction de saule…pour être sûre. »
Adso s’assit, s’habilla à son tour. Il rompit en deux morceaux, ce qu’il restait de pain, découpa des lanières de viande séchée qu’il tendit à Syagria et ils mangèrent près du feu.
Puis Syagria secoua et étendit les couvertures sur le lit. Adso enfila ses bottes.
Ils devaient rentrer.

Objet 55 — Mortier et pilon en pierre (Fouille du village, parcelle 3-5, habitat, zone domestique)

Dans un niveau de sol compacté, associé à des rejets de foyer et des fragments de vaisselle commune, ont été découverts les restes d’un mortier en pierre accompagné de son pilon.
Objet 55a : mortier façonné dans un bloc de grès à gros grains, diamètre externe 13,6 cm, profondeur conservée 6 cm. La cuvette interne, fortement polie, présente des stries circulaires d’usage. Le rebord, partiellement fracturé, laisse deviner une lèvre épaisse et arrondie.
Objet 55b : pilon en pierre dure (quartzite), longueur conservée 9,8 cm, extrémité sphérique usée par frottement répété.
Le contexte domestique, ainsi que les traces de broyage visibles dans la cuvette, suggèrent une utilisation régulière pour la préparation de denrées alimentaires — graines, herbes — ou de substances médicinales. La proximité avec d’autres rejets domestiques, notamment des ossements animaux et des tessons de céramique culinaire, conforte cette interprétation.

Ils marchaient lentement et firent un détour par la maison d’Elwig-la-guérisseuse.
Il faisait bien chaud dans la pièce. Des bouquets d’herbes séchaient au plafond emplissant la pièce d’odeurs fortes, une multitude de pots étaient rangés sur les nombreuses étagères. Deux grands pots, ouverts, une spatule, un mortier et son pilon en pierre se trouvaient sur une grande table.
Elwig se leva de sa chaise à leur entrée et leur sourit :
« Alors, Adso, ferait-elle une bonne guérisseuse ?
– Excellente, un peu autoritaire avec le malade, certes, pas commode, mais efficace. »

Adso coula un regard vers Syagria dont le visage s’empourpra.
Ignorant son fard, Adso reprit :
« Nous te rapportons les pots, et les restes d’argile. »

Il fut interrompu par Syagria :
« Je te reprends de l’écorce de saule. Je ne sais pas s’il y en a chez Ansegrid. Je reviendrai te payer.
– Très bien, nous en profiterons pour discuter, toutes les deux. Elwig sourit. Je me fais vieille, j’aurais bien besoin d’une aide… Mais nous verrons ça ensemble… » conclut-elle.

Ils sortirent de la petite maison, et reprirent leur marche. Adso prit Syagria par le bras. Elle le laissa faire.
En rentrant dans la grande salle, Adso sentit la chaleur de feu lui mordre presque le visage après l’air glacé du dehors. Ansegrid était déjà installé sur son siège, mais il ne semblait pas détendu. Devant lui , trois hommes aux vêtements usés, encore couverts de poussière et de neige, attendaient debout, tête nue, le visage fermé.
Ils s’inclinèrent en voyant Adso, mais leurs yeux ne quittaient pas Ansegrid, comme si leur requête ne souffrait pas de délai.
 » Parlez, dit le chef d’un ton bref.
Le plus âgé des trois, un homme aux mains larges et crevassées, s’avança d’un pas.
– Seigneur, c’est la troisième fois en deux semaines que les loups frappent près de nos maisons. D’abord un cheval, puis deux veaux, et cette nuit… ils ont tué une femme qui rentrait du four commun.
Il marqua un temps, avala sa salive.
– On l’a retrouvée… enfin… il ne restait pas grand-chose.

Un frisson courut dans le dos d’Adso. Il avait déjà vu ce que des loups affamés pouvaient faire à un corps.
Le deuxième homme prit la parole :
– Nous avons veillé en armes, mais ils étaient trop nombreux. On ne peut plus sortir la nuit. Nos enfants ont peur. Même les chiens se terrent. Nous demandons votre aide pour lever des hommes et les traquer.

Ansegrid échangea un regard avec Adso, puis avec deux des chefs de famille présents autour du feu. Il hocha lentement la tête.
– Nous chasserons, dit-il. Pas demain matin. Ce soir. On les surprendra avant qu’ils ne frappent encore. »

Le plus jeune des paysans laissa échapper un soupir de soulagement, mais ses mains restaient crispées sur son bonnet.

Déjà, les ordres étaient donnés : prévenir les hommes valides des hameaux proches, préparer les torches, les arcs, les piques, et préparer les chevaux pour la neige et la glace.
Adso, qui n’avait pas chassé le loup depuis des années, sentit remonter en lui une vieille tension de veille de combat. Mais il savait que cette chasse-là serait différente : il ne s’agissait pas de traquer un ennemi qui manie l’épée, mais une meute invisible, rapide, et affamée.

Objet 56 — Éléments de collier canin à pointes en fer (Fouille du village, parcelle 3-6, zone périphérique, à proximité d’un ancien enclos)

Dans un comblement de fossé, mêlé à des ossements animaux fragmentaires, ont été recueillis plusieurs pointes métalliques en fer, longues de 4 à 6 cm, à section quadrangulaire.

L’extrémité proximale présente des perforations circulaires, permettant probablement leur fixation sur une bande de cuir aujourd’hui disparue.
L’ensemble est interprété comme des éléments de collier de chien à piques, dispositif défensif destiné à protéger l’animal contre l’attaque des loups en milieu forestier. Le regroupement des pièces et l’absence d’autres fragments métalliques associés suggèrent l’abandon d’un collier complet, dont seules les parties ferreuses subsistent.
Cet objet illustre à la fois l’importance de la garde canine dans l’habitat et la menace réelle représentée par les prédateurs dans l’environnement immédiat.

Dès la fin du repas, les hommes s’éparpillèrent pour se préparer : certains s’affairaient à aiguiser les fers de leurs lances, d’autres tressaient à la hâte des torches de résine. On attela un chariot chargé de carcasses de chèvres que l’on traînerait jusqu’à une clairière pour appâter les bêtes. Les chiens, grands et nerveux, furent tenus au repos afin de garder leur énergie intacte.

La chasse n’était pas qu’un service rendu aux villages : elle était une démonstration de puissance, un rituel de cohésion guerrière. Adso n’aurait pas supporté de rester en retrait.

Ils atteignirent le village qui avait été attaqué à la fin de l’après-midi.

Après le coucher du soleil, couverts de fourrures épaisses, les hommes se regroupèrent. La chasse s’organisa. Ils se répartirent la trentaine de chiens dont le collier était renforcé de piques.
Les hommes avançaient à pas mesurés, le poids du corps sur l’avant des pieds, pour que la neige ne crisse pas trop fort sous les bottes. On entendait seulement le crissement des pas dans la neige gelée, et le frottement des armes contre les boucliers.

La lune, réduite à un mince quartier, jetait une lumière assez faible pour dissimuler la neige sous une pâleur grise. Le vent avait cessé, laissant dans la forêt un silence qui pesait sur les épaules comme un fardeau. Adso avançait lentement, le souffle court dans l’air glacé. Sa jambe le lançait déjà, et il savait qu’elle le trahirait si la chasse durait trop longtemps.

Arrivés près de la clairière, les hommes disposèrent les carcasses au centre, puis prirent position. Derrière lui, les hommes formaient une ligne, puis un arc, dissimulés derrière les arbres. Les chiens, muselés, frémissaient d’impatience, tirant sur leur longe qui les retenait encore. Ils haletaient, une buée blanche sortait à chaque souffle.

L’attente fut longue. Adso sentait le froid lui mordre les doigts malgré ses gants. Sa jambe engourdie vibrait de douleur. Mais il n’aurait cédé sa place pour rien au monde.

Enfin, des hurlements déchirèrent la nuit. Graves, prolongés, qui semblaient venir de toutes parts à la fois. Les hommes se raidirent. A la faveur d’un quartier de lune, ils distinguèrent bientôt des ombres mouvantes. Les loups, méfiants, tournaient autour de la clairière.

Le premier bondit sans un bruit. Une masse sombre surgie de nulle part, toutes dents dehors. Un paysan eut juste le temps d’abaisser sa lance. Le choc fut brutal, l’animal s’empala avec un hurlement rauque, s’abattit dans la neige en se tordant convulsivement.

Soudain, l’assaut vint en meute. Trois, puis cinq, puis dix silhouettes sombres jaillirent ensemble. Les lances s’abaissèrent. On lâcha les chiens qui s’élancèrent, un chien fut renversé, tué avant d’avoir pu mordre. Les cris des hommes jaillirent : ils éclatèrent d’un seul coup : ordres brefs, jurons. L’air s’emplit d’aboiements et de hurlements de bêtes blessées. Les lances frappaient, les boucliers se baissaient, les silhouettes tournaient dans le clair-obscur lunaire. Un loup jaillit, happant un morceau de chair, avant de reculer aussitôt.
Le cercle des hommes se resserra, chacun luttant dos à dos.

Adso, la lance en avant, sentit la masse d’un loup heurter son bouclier. L’animal, la gueule écumante, tenta de s’accrocher. D’un mouvement sec, il enfonça le fer entre les côtes. Le choc remonta dans son bras, presque jusqu’à son épaule. Il eut à peine le temps de dégager son arme qu’un autre bondissait.

Puis, soudain, la mêlée se dispersa. les loups fuirent en silence vers la forêt, glissant entre les troncs comme des ombres liquides. Les chiens qu’on avait lâchés voulaient poursuivre, on les retint de justesse.

Le calme retomba d’un coup. Plus lourd encore que le vacarme.

On n’entendait plus que les halètements des hommes et le gémissement d’un chien blessé. La vapeur montait des corps des bêtes abattues. Les hommes reprenaient leur souffle, les mains tremblantes, le cœur battant à grands coups.

On alluma les torches qui éclairèrent la scène. Elles grésillaient en se consumant lentement.
Les hommes, haletants, se regardaient les uns les autres. Beaucoup souriaient, exaltés par la victoire. Mais chacun savait qu’il leur faudrait recommencer dès le lendemain.

Ils rentrèrent au village, ils devaient se reposer, manger et dormir, puis ils devraient décider de la stratégie à adopter.

Objet 57 — Plaque de miroir en alliage cuivreux (Fouille de la motte, parcelle 1-15, secteur domestique, espace de la maison fortifiée)

Un fragment métallique plat, de forme rectangulaire (9,2 × 6,1 cm), a été découvert dans une couche de destruction mêlant torchis rubéfié et tessons de céramique.
La pièce, en alliage cuivreux, présente une face interne fortement corrodée, mais la face externe conserve une surface polie, encore partiellement réfléchissante. Les bords, irréguliers et ébréchés, suggèrent une rupture accidentelle plutôt qu’une découpe volontaire.
L’objet est interprété comme une plaque de métal poli utilisée comme miroir portatif, sans cadre conservé. De tels miroirs, simples et fragiles, sont attestés dans plusieurs contextes mérovingiens, généralement liés aux pratiques de toilette et de soin.
La conservation exceptionnelle de la surface polie, malgré l’oxydation, permet d’identifier clairement la fonction de l’objet.

« Nous les avons trouvés au lever du jour, dit-il. La meute avait quitté le bois pour gagner les collines. Ils étaient sept. Deux grands mâles, quatre femelles et un jeune.
Il fit une brève pause.
– On les a rabattus vers le sommet, là où les rochers forment une sorte de nasse. Les paysans connaissaient bien le terrain. Ils avaient tendu des filets entre les troncs, préparé des pieux pour barrer le passage. Les loups se sont retrouvés coincés, acculés par les chiens et les hommes.
Il laissa passer un silence, puis reprit :
-Les flèches ont fait le reste. Trois ont été pris au piège. Deux percés net. Les autres ont fui, mais nous les avons poursuivis jusqu’au fleuve. Les chiens ont eu raison des plus faibles. Il n’en reste aucun. »

Il se tut. Il jeta un œil à son père et aux chefs de familles présents au repas. Il se servit un peu de cervoise, but une gorgée. Son visage restait fermé, mais on sentait la fatigue sous ses traits.
Il chercha des yeux Syagria, mais elle était reléguée en bout de table et il ne put intercepter son regard. Il ressentit un mélange de frustration et de dépit. Il avait hâte de la retrouver, de lire peut-être, dans ses yeux le soulagement après l’inquiétude du départ.

C’était la fin du repas. On servait maintenant des galettes agrémentées de miel et de fruits secs, ainsi qu’une fromentée.

Prévenu de son arrivée par un des hommes revenu à cheval, Ansegrid avait sur le champ convié quelques chefs de famille et improvisé un banquet. Dès son arrivée, Adso avait dû s’asseoir et commencer le récit que tous attendaient. Il n’avait même pas pu adresser trois mots à Syagria.

Adso était propre et rasé, les cheveux luisants. Quatre jours, presque cinq, dans la neige et la boue, et pourtant il paraissait presque solennel, comme s’il avait tenu à se présenter sans taches ni poussière devant son père.

Avant le départ du village, il avait demandé qu’on chauffe de l’eau dans un grand chaudron. On avait rempli un cuveau de bois, apporté un linge sec. Adso s’y était lavé les mains, le visage, la nuque, jusqu’aux épaules puis en se contorsionnant, le reste du corps. La crasse des jours de chasse était tombée en filets grisâtres à la surface de l’eau. Il avait revêtu une tunique propre qu’on avait fait sécher près du feu. Un jeune garçon lui avait prêté une lame affûtée ; il s’était rasé dans la cour, d’un geste sûr, se taillant la joue juste une fois. L’eau froide avait resserré sa peau.

Quand il se dressa enfin pour lever sa coupe, il avait le port altier qu’Ansegrid exigeait d’un fils de chef. Tous avaient levés leur coupe à leur tour. Adso-le-boiteux, le temps venu, ferait un bon chef de clan.

Fouilles : Chapitre 2

Objet 29 — Barrette ou épingle de coiffure en alliage cuivreux (Fouille de la motte, parcelle 1-6, secteur de la maison fortifiée)

Lors du dégagement des niveaux liés à l’habitat sommital, en bordure intérieure de la palissade, a été recueilli un petit objet de parure métallique. Il s’agit d’un élément allongé en alliage cuivreux, fortement corrodé (longueur conservée : 7 à 8 cm). Une extrémité est arrondie, l’autre plus fine, et deux perforations traversantes subsistent malgré l’oxydation. La morphologie générale évoque un accessoire capillaire, de type barrette ou épingle, destiné à maintenir une chevelure tressée.

L’objet n’était pas associé à une sépulture, mais à des traces domestiques — céramiques communes et fragments de torchis rubéfié. Sa présence dans ce contexte suggère une perte accidentelle plutôt qu’un dépôt intentionnel.
Bien que modeste, cette découverte illustre les pratiques de parure féminine dans l’environnement de la maison fortifiée et contribue à documenter le quotidien de ses habitantes.

Adso tira un lourd rideau qui masqua la porte. Il jeta un coup d’oeil vers le lit avec ses rideaux sur trois côtés qu’on pouvait tirer. Un souffle glacé passait par les interstices du mur, la nuit était noire, il n’y avait aucun feu dans la pièce. Seule une lampe à huile dispensait une faible lumière et étiraient les ombres.
Le silence tomba, soudain épais. Seuls les pas d’Adso brisaient le silence. Syagria ne bougeait pas.

Syagria se tenait immobile et droite. Elle attendait, les yeux baissés. Il vit son profil, le cou long dont il pouvait deviner sa raideur. Elle attendait que cela commence. Que l’inévitable advienne. Elle ne disait rien, elle ne tremblait pas. Mais elle devait savoir ce qui allait advenir. Quelque matrone avait dû lui dire, ou une de ses amies.

Adso se détourna, occupa ses mains à ôter sa cape . Puis il s’assit, en silence, sur le banc près du lit. Il sentait sa présence, à quelques pas. Il aurait suffi d’un ordre, d’un geste. Il pouvait la saillir là, sans un mot, sans explications, il en avait le droit, il était son mari. Syagria le savait.

Tout le clan l’attendait, il n’était plus un jeune homme, il avait des terres, une maisonnée, une obligation. Engendrer. Concrétiser l’alliance par des enfants. C’était inscrit. S’il ne le faisait pas ce soir, il faudrait le faire demain. Ou après. Mais le faire, cela ne faisait aucun doute.

Il pensa aux nuits avec Begga. La première avait été glacée. Le corps raide d’une fille effrayée. Il avait pris ce qu’il croyait devoir prendre. Une forme de devoir. Puis les nuits s’étaient succédé, froides ou mécaniques toujours muettes, mais parfois brutales. Comme si une colère ancienne s’exprimait là, dans cet acte de chair sans mots, sans douceur.

Il regarda l’ombre portée de Syagria, il repensa à la façon dont elle s’était tenue tout au long de cette journée. Calme, digne. Trop digne pour son âge. Il pensa à son silence, à ses gestes réglés, à cette main qu’elle avait posée sur sa coupe sans boire. Elle savait qu’elle n’était qu’un lien. Une promesse de paix entre deux clans. Elle savait aussi ce qu’on faisait, dans cette pièce, la première nuit. Elle l’attendait.

Mais il ne bougeait pas.

– Ne reste pas debout, viens te coucher. Il avait parlé du ton le plus neutre possible.

Sans un mot, elle fit quelques pas. Elle ôta sa tunique, lentement. Dessous, elle portait une chemise de lin pâle. Elle garda son voile. Elle prit la chemise de nuit préparée par sa servante, la déplia, se retourna pour ne pas dévoiler trop de sa nudité et l’enfila.

Elle défit enfin son voile qui tomba à ses pieds. Elle ôta la barrette qui la maintenait. Adso vit alors sa chevelure qu’elle avait dénouée.

Une masse lourde, sombre, lisse. Une cascade épaisse qui luisait faiblement dans l’obscurité. Elle n’avait pas bougé. Elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir ce que cela provoquait en lui. Un vertige. Une pulsion. Il sentit une envie violente. Y plonger la main. Attraper ces mèches pleines, les tirer, les sentir glisser entre ses doigts. Il faillit se lever et faire un pas vers elle. Mais il se figea. Non. Pas comme ça. Pas cette nuit-là.

Elle se tourna. Il la regarda s’approcher du lit, monter sur la couche, et s’allonger, bien droite. Elle était prête. Elle attendait. Elle ne disait rien.

Il resta un long moment assis. Il regardait le vide. Il pensa à lui, à elle, aux regards qu’ils croiseraient au matin. Il se leva et éteignit la lampe. Puis il alla jusqu’au lit, se dévêtit sans bruit. Il s’étendit à son tour, sans la toucher. Il sentait sa chaleur, à quelques pouces. Il sentait son odeur, une odeur de fleur mélangée à l’odeur plus aigrelette de la peur.

Syagria ne bougeait toujours pas.

Il ferma les yeux, mais le sommeil refusait de venir. Syagria ne bougeait pas. Il aurait voulu se tourner vers elle, lui parler, mais il n’avait pas de mots. Il n’avait que des silences. Des silences lourds comme des chaînes.

Il pensa à ce que serait la suite. Une autre nuit, puis une autre. À la fin, il finirait par céder, à l’envie, au manque peut-être. Par devoir. Par usure. Parce que c’était attendu. Il ferait ce qu’il faut. Il ensemencerait ce ventre jour après jour. Il lui ferait des enfants. Et puis ? Il serait honoré, reconnu, peut-être admiré. Et vide. Il ne voulait pas de cette gloire-là. Mais il n’était pas sûr d’avoir le courage d’y renoncer.

Il respira profondément. Il fit glisser lentement sa main jusqu’à la chevelure de Syagria, il caressa un instant une des mèches soyeuses. Puis il retira sa main et la posa contre sa propre poitrine. Il ferma les yeux. C’était sa façon de dire : Ce n’est pas toi. C’est ce qu’on attend de moi qui me broie.
Il ne la toucha pas.

Objet 41 — Vestiges de guichet de porte (Fouille de la motte, parcelle 1-7, secteur de la maison fortifiée)

Au dégagement de l’entrée supposée de la maison fortifiée, sur la motte, a été repéré un ensemble de fragments ferreux associés à des clous et à de fines barres métalliques, disposés en faisceau désordonné. Parmi ces éléments, plusieurs tiges parallèles, d’environ 15 à 20 cm de long, fortement corrodées, semblent correspondre à un petit dispositif de grille. Leur disposition et les restes de rivets suggèrent l’existence d’un cadre inséré dans une huisserie plus vaste.
L’ensemble est interprété comme les vestiges d’un guichet de porte — une ouverture grillagée aménagée dans le battant principal, permettant d’identifier les personnes se présentant sans avoir à ouvrir toute la porte.
Bien que très lacunaire, cette découverte illustre un mode de sécurisation sophistiqué pour l’époque, confirmant la fonction défensive de l’habitat fortifié.

Un bruit, à peine un froissement, le tira du sommeil. Adso ouvrit les yeux. La chambre était sombre. La lampe s’était éteinte. Il souleva lentement le rideau du lit. Rien. Mais quelque chose avait changé dans l’air. Une tension. Une vibration dans le silence. Il se leva sans bruit.

Il marcha pieds nus jusqu’à la fenêtre. La nuit était encore noire, mais il lui sembla percevoir un bruit lointain, un hennissement, puis un martèlement diffus. Il s’habilla à tâtons, empoigna ses bottes sans les enfiler, et sortit.

Dans la grande salle, une lampe brûlait faiblement. Il en reconnut l’odeur d’huile et de suie. Alors, il les entendit clairement : les sabots sur la terre, les voix, les cris d’hommes essoufflés. Une corne retentit, brève, suivie d’une autre plus lointaine, qui lui répondit.

Il passa ses bottes en hâte, s’arma d’un geste sûr, et se dirigea vers le portail. Les coups y résonnaient, urgents. Il ouvrit le guichet. Un cavalier au visage noir de poussière l’apostropha : « C’est grave. Le Rijn est franchi. Ils arrivent. Cloio appelle aux armes. »

Adso déverrouilla. Déjà des hommes s’étaient levés, attirés par les bruits. Ils s’approchaient, poignard à la ceinture, la mine alerte. On reconnut Erpoald, un messager de Cloio.

Ansegrid parut, tiré du sommeil. Le silence se fit autour de lui.

Erpoald prit la parole, haletant : « Les peuples du nord-est sont passés. Ils s’enfoncent vite. Trop vite. Ils prennent tout. Cloio réunit les clans. Il faut marcher vers lui dès demain. La moitié des hommes ici doivent se préparer, l’autre moitié restera défendre la terre. »

Ansegrid acquiesça sans un mot. Déjà des ordres circulaient. Gaïlen s’activait. Des torches furent allumées, d’autres cavaliers arrivaient encore. L’enceinte bruissait de pas, de souffles, de voix graves.

Adso suivit Ansegrid à l’intérieur. Le vieux chef parla d’une voix ferme.

« Tu pars avec eux. Tu conduiras nos hommes. Cloio aura besoin de toi. Je reste ici, s’il nous faut défendre ce lieu. Sois prêt. Avant l’aube. »

Adso hocha la tête. Pas un mot. Il sortit, la mâchoire crispée. Il marcha jusqu’à la remise aux armes, vérifia son équipement. Il demanda qu’on selle son cheval.

En passant devant la cuisine, il s’empara d’un morceau de pain, de quelques restes de viande. Il mâcha sans appétit. Son esprit roulait déjà vers la guerre. Le fer, le sang, la peur, les cris, les nuits sans fin. Il ferma un instant les yeux, pris de vertige.

Puis il rouvrit les paupières.

Dans la grande pièce, des hommes s’équipaient à la hâte. L’air était froid, chargé de souffle et de tension. Adso saisit sa ceinture, accrocha scramasaxe et couteau, vérifia les sangles de ses bottes, puis passa une épaisse pelisse. Les voix dans la cour montaient – on appelait, on répondait, on vérifiait les harnais, les lanières, les réserves.

Adso passa le seuil, franchit les marches d’un pas sec. Il avait l’allure d’un homme prêt. Il l’était, en apparence.

Dans la cour, le vent tournait. Il laissa sa main sur la garde de son lourd poignard. Ses yeux balayèrent les visages – des frères d’armes, des cousins, des jeunes qu’il avait vu grandir.

Et puis, le silence. Intérieur.
Une pensée le traversa.

Syagra.
Sa femme !

Il aurait pu revenir dans la chambre. Franchir la porte. Dire quelques mots. Elle était là, dans cette chambre, encore étendue, sans doute réveillée par le tumulte. Peut-être même l’avait-elle entendu quitter le lit. Elle l’attendait peut-être. Ou elle ne l’attendait pas.

Il pesa sa décision.

Il imagina son regard. Les questions muettes. La réserve. Pas maintenant. Pas ce matin.

Il y aurait eu des mots. Des gestes. Des doutes. Et puis quoi ? Il aurait promis ? Ou menti ? Il n’avait pas de réponse. Et il n’en voulait pas.

Il ferma les yeux un bref instant. Puis il secoua la tête.

Non.

Ce n’était pas le moment pour les atermoiements. Pas le moment pour s’interroger sur ce qu’il aurait dû faire, ou dire. La guerre appelait. Et avec elle, le seul langage que son peuple comprenait : partir, se battre, revenir ou ne pas revenir.

Il se hissa sur sa monture sans un mot. Donna des ordres. Tourna la tête vers le nord-est.

Et le convoi partit.

Objet 44 — Francisque en fer (Fouille de la motte, secteur domestique)

Au sein d’une couche de comblement argilo-sableuse mêlée à des rejets domestiques — tessons de céramique commune et ossements animaux fragmentés — a été dégagée une lame en fer de dimensions quasi complètes. L’objet, long de 16,8 cm pour une largeur maximale de 7,3 cm, présente un tranchant nettement arrondi et une douille robuste. Sa morphologie correspond à celle d’une francisque.
L’état de conservation, bien que marqué par une corrosion importante, permet de reconnaître la silhouette caractéristique : lame évasée, emmanchement solide, équilibre global adapté au jet.
Sa découverte dans un niveau domestique, hors contexte funéraire ou défensif, peut suggérer la conservation volontaire de l’arme dans la maison fortifiée, peut-être comme symbole de prestige autant que comme outil guerrier.

Adso fit lentement demi-tour. Sa jambe lui faisait mal. Il marchait, ou plutôt il titubait, boitant bas, long poignard encore en main, une hache pendue au bout de son autre bras, comme un poids mort. Il reprenait sa respiration par saccades, la bouche entrouverte, la gorge sèche. Le sang battait à ses tempes, bourdonnait dans ses oreilles. L’odeur était insoutenable – le fer, la sueur, les viscères.

Il s’arrêta un instant, essuya la lame sur une cape abandonnée là, puis la remit dans le fourreau avec un bruit mat. Le geste lui coûta. Son bras tremblait légèrement. Il rejoignit ses hommes d’un pas raide, comme s’il traversait un marécage invisible.

Ils avaient gagné. Tué tous les hommes. Une cinquantaine de combattants ennemis. Un point avancé sur la ligne ondoyante du front, qui épousait les lisières de leur territoire. Adso avait mené une trentaine de guerriers jusqu’à ce campement isolé. Ils étaient partis bien avant l’aube, progressant à la lueur de la lune, silencieux comme des ombres. Une seule sentinelle gardait le camp. Elle avait eu à peine le temps de tourner la tête. On lui avait tranché la gorge, et sa chute n’avait fait aucun bruit.

Ils avaient encore attendu. Puis, sur un geste bref d’Adso, ils s’étaient rués. L’assaut avait été court, brutal, efficace. Les dormeurs n’avaient rien compris. Ceux qui avaient réussi à bondir hors de leurs couches n’avaient pas survécu assez longtemps pour organiser une défense. Ce n’était pas une bataille, c’était une exécution.

Adso regarda les cadavres épars, les restes calcinés du feu de camp, les bras crispés, les yeux ouverts des cadavres. Il sentit son estomac se nouer. Autour de lui, ses hommes riaient, s’interpellaient, se félicitaient. Quelques-uns vérifiaient les sacs, ramassaient les armes, détachaient les baudriers. Adso força un sourire. Il passa entre eux, posant une main sur une épaule, lançant une accolade, un mot bref. Juste ce qu’il fallait. Il n’était pas connu pour ses effusions, et personne ne s’en étonna. Il était « comme ça ». Droit, silencieux, sans débordement. « un homme de retenue » disaient-ils.

Il envoya deux hommes en avant, prévenir le reste de la troupe. Trois cents guerriers, stationnés à une dizaine de lieues au sud. Ils n’attendaient qu’un signal. À l’aube, ils marcheraient pour le rejoindre. Une fois regroupés, ils pourraient tenter de reprendre une lande de terres devenue stratégique, ou tout au moins freiner l’avancée ennemie. Le plus longtemps possible.

Cela faisait trois semaines que les peuples de l’est avaient franchi la frontière. Deux semaines que la troupe d’Adso avait été coupée du gros de l’armée de Cloio. Et depuis, il tenait bon. En première ligne, dans les terres ravagées, avec ses hommes fatigués.

Il se souvenait des paroles de Cloio, le jour de son arrivée au camp principal.

Le chef souverain l’avait pris à part, comme toujours, à l’écart des autres, dans sa tente devant laquelle brûlait un feu. Il lui avait parlé d’une voix calme, presque lasse.

– La situation est mauvaise. Je le sens. J’ai besoin de quelqu’un comme toi, Adso. Quelqu’un qui regarde au-delà. Qui invente ce que les autres ne voient pas. Je veux que tu remontes le plus haut possible dans leur ligne. Que tu fasses ce que tu peux. Mais surtout, garde-toi en vie !

Il avait hoché la tête, sans répondre. Cloio ne donnait pas d’ordres, il lançait des défis.

Adso tourna la tête vers la forêt. L’aube commençait à poindre, gris pâle sur les branches nues. Le froid montait. Il entendait les pas des hommes, les chuchotements, les morsures de l’hiver.

Un autre jour. Une autre marche. Et des combats à venir.

Objet 45 — Écuelle ou bol en bois carbonisé (Fouille de la motte, parcelle 1-10, secteur domestique de la maison fortifiée)

Dans une fosse de rejet attenante à la zone d’habitat, au sud de la maison fortifiée, ont été mis au jour plusieurs fragments ligneux carbonisés. Après tamisage et consolidation, ils ont pu être identifiés comme des éléments d’un récipient en bois tourné — écuelle ou petit bol. Le diamètre restitué est estimé à 14–16 cm pour une profondeur de 5 à 6 cm, et la surface interne conserve des traces de polissage circulaire.

L’état carbonisé laisse supposer une destruction par incendie domestique, les fragments ayant été rejetés ensuite dans une zone secondaire.
La rareté de la conservation d’objets organiques en contexte de motte confère à cette découverte une valeur particulière : elle illustre le recours à une vaisselle en bois, d’usage quotidien, aux côtés des céramiques plus communes.

Adso pouvait enfin prendre du repos. Dans l’après midi, le gros de l’armée de Cloio avait rejoint sa troupe aux avant-postes des combats. Adso s’était rendu compte alors qu’il était exténué. Trois semaines ! Trois semaines de mauvaises nuits, couché n’importe où, parfois sans même un abri, trois semaines sans feu pour ne pas être repéré, trois semaines dans le froid ou sous les intempéries, à se déplacer sans cesse.
Trois semaines de combats, de tension, de veille. L’esprit aux aguets.

La nuit tombait, assis près d’un feu de camp, Adso dévorait un bol de haricot et du pain, écoutait d’une oreille distraite le récit des autres batailles. Autour de lui, les hommes parlaient, racontaient les affrontements du jour, les victoires, les pertes. Il les écoutait d’une oreille lointaine. Son corps se réchauffait lentement, ses muscles se dénouaient. La chaleur s’insinuait dans tout son corps, il se relâchait peu à peu. Il reposa son bol, se releva péniblement. Sa jambe le faisait souffrir. Il allait enfin pouvoir dormir en sécurité, d’autres que lui veilleraient.
Alors qu’il se dirigeait vers sa tente, une voix le héla :

 « Adso, mon ami !  »
Il se retourna. Dans la lumière vacillante du feu, un homme s’approchait, massif, barbe grisonnante. Il le reconnut à peine.
C’était un guerrier venu d’un clan allié aux Voerhing. Adso l’avait croisé ou côtoyé à de multiples reprises. Ils avaient échangé. L’homme d’une bonne quarantaine d’années, de cinquante, peut-être, -Adso n’aurait su dire-, qui avait toujours semblé quelle que soit la situation, réfléchi et maître de lui. C’était pourtant un redoutable guerrier.
« Adso, mon ami ! Alors ? Tu en as réchappé…  » dit-il dans un rire.
Adso trouva la force de sourire. Il appréciait cet homme. Il se sentait en confiance, libre d’évoquer ses pensées, sans fard. Un peu comme si… Un peu comme si…

« Marovig !  » s’exclama Adso.
Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et se donnèrent l’accolade. Puis alors qu’il se reculait, Marovig retint Adso par les bras, et le scruta d’un air moqueur :
 » Mais dis donc, Adso, qu’est devenu le fier héritier du clan Voerhing ? Te voilà si poilu qu’on dirait un Virsing ! « 
A ces mots, Adso se passa la main sur le menton et sur ses joues râpeuses, faisant crisser sa barbe.
« Aucun barbier dans ma troupe. Et ceux qu’on a croisés voulaient nous tailler la gorge, dit-il dans un sourire.
– Retournons près du feu, fils… »
L’apostrophe prit Adso de court et le fit tressaillir. Marovig s’en aperçut.

 » Eh quoi ! Je t’ai presque vu grandir ! Et j’ai l’âge d’être ton père.
– Plût à l’esprit de mes ancêtres que tu l’aies été, Marovig. J’en aurais été fier… et heureux.
– Tu sais pourquoi Ansegrid t’as élevé… Pour devenir un chef. dit Marovig d’un ton conciliant.
– C’était mon frère Landerich qui aurait dû le devenir, il en avait toutes les qualités, quant à moi…soupira Adso. Je n’en ai que les doutes. « 
Adso sembla s’absorber dans ses pensées. Marovig reprit :
 » Les temps sont difficiles, Adso. Et tu crois que c’est un défaut ? Un chef sans doutes, c’est un fou. Le vrai poids, c’est de décider malgré les doutes. De ne pas broncher quand tout le monde vous regarde. C’est ça, être responsable d’un clan. Il en va de la survie de tous ceux dont il a la charge. C’est une lourde responsabilité. Cela vous forge un homme. Ne doute pas de ta valeur, Adso. Tu l’as montrée plein de fois lors des combats. »

Adso eut un petit rire amer. Il regardait les flammes. Son visage était devenu dur.

 » Mes tripes sont nouées avant chaque combat, Marovig. Je me demande alors comment nous en sommes arrivés là. Nous battre à mort, chaque fois. Tuer pour ne pas l’être.
– Mais tout les hommes ont les tripes nouées, Adso. Tous, nous avons peur. Moi le premier. Que crois-tu ? Seuls les fous avancent sans trembler. »

Après une pause, Marovig reprit :
 » Mais parle-moi plutôt de tes épousailles !
Adso eut un rire court.
– La veille de notre départ. Je ne l’ai pas vue une journée en tout ! A peine dans le lit, il a fallu nous séparer.. Je me souviens à peine de ses traits ».

Mais en disant cela, une image surgit. Une chevelure lourde, lisse, sombre, tombant sur les épaules de Syagria. La lumière faible qui jouait sur ses mèches. Le vertige qu’il avait ressenti. Cette envie absurde, immédiate, d’y enfouir les mains. Son envie de la toucher, de … Adso ferma brièvement les paupières.

Il n’avait pas repensé à elle depuis. Et voilà que ce souvenir remontait, avec une précision troublante.
– Eh bien, tu n’en auras que plus de plaisir à la retrouver.  » conclut Marovig.
Adso regardait toujours le feu.

Objets 46 à 48 — Fragments de siège en bois sculpté (Fouille de la motte, parcelle 1-11, salle principale de la maison fortifiée)

Dans une couche d’incendie associée à l’effondrement de la maison fortifiée, ont été recueillis plusieurs fragments de bois carbonisé. Malgré leur état de fragilité extrême, certains conservent une morphologie et des décors lisibles.
Objet 46 : fragment de 18 cm, légèrement courbe, décor incisé en chevrons encore visible sous la carbonisation.
Objet 47 : pièce de 14 cm, extrémité arrondie, surface polie, traces nettes de combustion sur une face.
Objet 48 : éclat de 12 cm, profil en quart de rond, décor linéaire parallèle.
L’ensemble paraît appartenir à un accoudoir de siège massif. La régularité des motifs et la qualité d’exécution témoignent d’un travail artisanal élaboré, destiné à un mobilier d’apparat. Le contexte corrobore l’hypothèse d’un siège de prestige réservé au chef du clan.
Bien que carbonisés, ces fragments fournissent une rare attestation de mobilier sculpté en contexte de motte, confirmant l’importance symbolique de la salle seigneuriale.

Adso s’était fait rasé de près. Il voulait se présenter net, impeccable, devant son père. Il ne voulait lui offrir aucune prise. Rien qu’il puisse utiliser pour masquer, d’un trait, sa fierté mal dissimulée.

Il faisait froid dans la salle, froid dans toute la demeure.
Ansegrid l’attendait dans la grande pièce, assis sur le siège sculpté qui ne quittait jamais le fond de la salle, près de l’âtre. Un bras sur l’accoudoir, l’autre posé sur son genou, il fixait l’entrée comme s’il savait déjà le moment exact où son fils franchirait le seuil.

 » Te voilà donc, dit-il sans se lever.

Adso s’inclina légèrement et resta debout, comme le voulait l’usage.

– Presque deux mois sans nouvelles. Seulement des rumeurs. On annonçait ta troupe décimée.
– Elle ne l’a pas été.
– J’ai entendu des choses, reprit Ansegrid, le regard brillant d’un feu intérieur. Des récits. Que tu avais pris la tête d’un assaut. Que tu avais contourné leurs lignes. Que tu avais tenu un passage pendant trois jours, avec une poignée d’hommes.
Il marqua une pause.
– C’est vrai ?

Adso hocha la tête, sans rien ajouter. Il connaissait ce jeu. Ansegrid attendait plus. Un détail glorieux. Un mot d’orgueil. Un geste de connivence. Adso ne lui donna rien.

– Tu n’as pas changé, dit Ansegrid dans un souffle. Toujours à ta façon. Enfin, au moins, as-tu tenu ton rang, soupira-t-il.

Il se leva enfin, s’approcha lentement, les mains jointes dans le dos.

– Et maintenant, va saluer ton épouse… L’honorer enfin.
Ansegrid fixait Adso d’un air exigeant.
– Les draps parlent, Adso…

Adso se sentit rougir malgré lui. Il essaya d’afficher un visage impassible.
– Il te faudrait montrer un peu plus d’empressement à remplir tes devoirs maintenant. Un homme qui revient après une telle absence ne peut être qu’impatient. N’est-ce pas ? Il nous faut rapidement un héritier mâle, j’espère que tu l’as bien compris.

Adso prit sur lui de ne rien répondre. Ansegrid reprit :
– Un ventre vide trop longtemps risque de faire courir les langues.

Adso, impassible, s’inclina à nouveau, plus sèchement, et tourna les talons sans attendre d’être congédié.
Ansegrid le suivit du regard, presque ironique.

Objets 49 et 50 — Fragments de rêne de cheval en cuir (Fouille de la motte, parcelle 1-12, proximité des écuries présumées, contre le talus sud)

Au sein d’une couche argileuse sombre, gorgée d’humidité, ont été mis au jour deux fragments de cuir aplatis et partiellement minéralisés. Leur largeur (1,8 cm et 2,1 cm) et leur épaisseur régulière permettent de les identifier comme des lanières de harnachement. Sur l’un des fragments subsiste l’amorce d’une perforation circulaire, probablement destinée à une boucle de fixation.
Ces vestiges, bien que très lacunaires, sont interprétés comme des restes d’un rêne de cheval. La conservation exceptionnelle du cuir s’explique par le caractère anaérobie de la couche, limitant l’action des micro-organismes.
Ils constituent un témoignage rare de la culture matérielle liée à l’équitation et confirment l’importance du cheval dans la vie quotidienne de l’habitat fortifié.

Quand elle le vit entrer, elle se leva aussitôt, droite presque raide, tendue, le regard baissé. Il ne dit rien. Elle non plus. Ils restèrent ainsi, séparés par la pièce, comme deux étrangers à une cérémonie dont ils auraient oublié le sens.

Il la regardait, cette femme qu’il avait quittée sans vraiment la connaître, sans même savoir comment la toucher.
Elle sentait son regard, mais ne savait s’il fallait avancer, parler, ou simplement attendre.

Il fut frappé par la pâleur de son visage. Elle paraissait plus mince encore qu’il ne s’en souvenait.
Et il devina, dans la manière dont elle tenait ses mains croisées contre elle, qu’elle aussi avait attendu ce moment sans trop savoir ce qu’elle en espérait ou en redoutait.

Il ne savait par où commencer.
Elle non plus.
Ils étaient là, debout, aussi mal à l’aise l’un que l’autre, à quelques pas.

« Viens, dit-il simplement. J’ai besoin de grand air. Il fait beau. Je voudrais te montrer les terres du clan alentour.
Elle leva des yeux surpris, presque apeurés.
– Tu n’as pas peur des chevaux, au moins ? dit-il souriant presque.
Elle secoua la tête.
Déjà il appelait un garçon d’écurie, donnait ses ordres. Il fit seller un cheval trapu, docile, à la robe sombre.

 » As-tu une pelisse ? Quelque chose de chaud ? demanda-t-il en se tournant vers elle.
Toujours sans un mot, elle acquiesça et indiqua un des coffres contenant ses vêtements du regard.
– Est-ce que ma femme serait muette ? dit-il et son sourire s’accentua.
– Non, Seigneur, articula-t-elle faiblement.
Adso exhala un soupir.
– On m’appelle Adso. Ansegrid est un seigneur, moi non. Appelle-moi comme le font les autres. De même que je t’appellerai Syagria, pendant le reste de nos jours.
Adso s’approcha d’elle, il la touchait presque.
– Car tu es…tu es ma femme. »
Syagria rougit.

Arrivé dans la cour, Adso prit à sa ceinture une paire d’épais gants de cuir.
« Ils ne sont pas très beaux, mais assurément ils te protégeront du froid. Tends tes mains Il souffla dans les gants pour les réchauffer, les lui enfila.

Puis, l’aida à monter en selle, puis monta à son tour derrière elle.
Ils franchirent les deux enceintes de la demeure et Adso fit prendre à sa monture la direction de la forêt. Les arbres givrés, le sol recouvert d’une fine couche de neige, formaient un paysage magnifique.

 » Appuie-toi contre moi, n’aies pas peur. Quand tu montes, il faut faire corps avec le cheval. Aie confiance, Syagria.
Il l’attira un peu plus contre lui. Elle hésita, se raidit un peu plus, se recula, comme refusant le contact. La main d’Adso qui lui enserrait la taille s’affermit, la ramenant contre lui.

Le cheval allait au pas. Adso le mit au trot, le souffle de la bête s’accéléra un peu.
 » Je vais le mettre au galop, tu vas voir. N’aie pas peur. « 
Il sentit qu’elle se raidissait à nouveau.

Adso remit le cheval au pas.
Ils atteignirent le fleuve pris dans les glaces. Adso descendit de cheval. Il tendit les bras à Syagria pour l’aider à descendre.
 » Passe la jambe par dessus l’encolure et laisse toi glisser contre le flanc du cheval ! « 
Syagria s’exécuta maladroitement. Adso la saisit par la taille pour ralentir son mouvement et éviter qu’elle ne chute. Un trouble l’envahit. Il la maintint contre lui, un peu plus longtemps que nécessaire. Syagria avait les mains agrippées aux épaules d’Adso. Elle semblait troublée aussi, mais peut-être n’était-elle que gênée par ce contact, pensa Adso. Il la posa enfin au sol et la lâcha.
La sensation qu’il avait ressentie le rendit un instant brusque et gauche.
Il attacha le cheval à un tronc d’arbre mort déposé par les eaux Il s’éclaircit la voix et montrant le fleuve, et expliqua :
 » C’est le fleuve qui nous sépare du clan des Virsing… « 
Ils firent quelques pas vers le bord du fleuve. Ici la neige était plus épaisse.
Elle le regarda. Adso soutint ce regard une seconde de trop. Puis il détourna la tête.
– On rentre. 

Ils reprirent lentement le chemin du retour, longeant un moment les méandres du fleuve gelé. Ils ne parlaient pas. L’esprit d’Adso remuait mille pensées en silence.
Le cheval avançait d’un pas sûr, et Adso, derrière elle, gardait un bras autour de sa taille pour la maintenir. Il la sentait respirer.

Lorsqu’ils atteignirent l’enceinte extérieure, la lumière avait déjà baissé. Un serviteur les aperçut et s’approcha pour s’occuper du cheval.
Adso descendit, aida Syagria à faire de même, sans dire un mot.
Le serviteur prévint Adso qu’Ansegrid attendait leur présence pour le repas du soir, en compagnie de quelques chefs de familles du clan.




Fouilles : Chapitre 1

Fiche technique – VILLERS sur ESCAUT

Site archéologique : Le Champ de la Motte — parcelle « Tranche A »
Commune administrative (fictive) : Villers-sur-Escaut (Somme, 80)
Code site : INRA-VT-2025-001
Coordonnées : 49.9280° N / 2.9470° E (WGS84)
Surface expertisée : 3,2 ha (parcellée en Tranches A–D)
Contexte géomorphologique : glacis limoneux bordant l’emprise d’un petit affluent de la Somme ; sols limono-argileux, niveau d’eau peu profond.
Période visée / hypothèse : occupation proto-mérovingienne / bas empire tardif (IVe–VIe s.) ; nécropole potentielle et structures d’habitat sur motte.
Méthodologie proposée : prospection géophysique (magnétométrie) sur Tranche A ; sonde de carottage et carottage goulet ; diagnostic par tranchées (2 × 50 m pour repérage) ; fouilles localisées sur anomalies.
Objets attendus : fibules à arc, clous , restes osseux, éléments de parure, fragments de céramique à pâte sombre, armes.
Partenaires plausibles : INRAP (cellule régionale Amiens), Laboratoire d’Archéologie Médiévale – Université d’Amiens (UFR Histoire-Archéologie), Service Régional d’Archéologie (DRAC Hauts-de-France).
Accès / logistique : route départementale à 4 km, gare TER Amiens ~ 40 km, dépôt matériel INRAP à Amiens, parking chantier, vestiaires / sanitaires sur place.
Niveau de contrainte : fouille préventive liée au tracé d’un élargissement de la D 954 , durée 6–12 semaines pour diagnostic + tranches de fouille.

Objet 32 — Scramasaxe en fer (Fouille de la motte, parcelle 1-1)

Lors de la fouille préventive menée sur la parcelle 1, au sommet d’une légère élévation naturelle, ont été dégagés les vestiges d’une petite construction sur motte. Les traces au sol (tranchées de fondation, empreintes de poteaux) suggèrent un bâtiment à plan quadrangulaire, probablement en bois, aux parois torchées.
Aucun élément en pierre n’a été observé, hormis quelques blocs isolés servant d’assises. La stratigraphie indique au moins deux phases d’occupation successives, avec un niveau de destruction contenant charbons et fragments de torchis rubéfié, signes d’un incendie ancien.
L’objet mis au jour, un scramasaxe en fer partiellement corrodé, à lame large et dos épais (longueur conservée : 28 cm), se trouvait dans ces niveaux. Bien qu’incomplet, l’arme est identifiable par sa section et ses dimensions. Sa présence dans un contexte d’habitat suggère une arme de statut ou d’apparat plutôt qu’un simple outil.

Il dégagea son scramasaxe du corps de son ennemi. Il l’essuya sur le cuir de ses braies, le rengaina. Puis comme l’homme bougeait encore, il saisit son couteau et lui trancha la gorge. Puis il se jeta à nouveau dans la mêlée hurlante. On ne faisait pas de prisonniers dans le clan d’Adso. Il savait qu’il en allait de même dans celui de ceux d’en face.
Enfin, il entendit la corne. Les assaillants battaient en retraite. Anso, le cœur battant à tout rompre, cessa tout mouvement. L’odeur du sang emplissait ses narines, il fut pris de nausées et vomit de la bile.

Avant l’attaque, Adso avait le ventre noué par la peur. Chaque fois. Combien y avait-il eu de fois ? Il avait cessé de compter. La première fois qu’il avait combattu, il avait quatorze ans. Il en avait maintenant trente. Pendant les combats, il ne pensait plus, réfléchissait à peine, parant les coups et les portant presque instinctivement  avec la rage de survivre. Après, il n’y avait que le soulagement d’être encore en vie.
Pendant l’une des batailles, il avait reçu une profonde blessure à la jambe. Il perdait du sang en abondance. Il avait continué à se battre, diminué, prêt à défaillir.
Le combat terminé, il s’était presque traîné vers ceux de son clan. Là, il avait enfin pu s’évanouir. On avait bien crû qu’il ne survivrait pas. On l’avait laissé, délirant de fièvre et de douleur, se contentant de lui poser plusieurs fois par jour des emplâtres d’argile et lui faisant boire des décoctions d’écorce de saule. Au bout d’une semaine, la fièvre était tombée, la plaie avait ensuite lentement cicatrisé. Depuis ce temps on l’appelait Adso-le-boiteux.
Son frère aîné, Landerich, n’avait pas eu cette chance. Il était mort six mois auparavant. Ils avaient dû verser un lourd tribut pour récupérer son corps emporté comme trophée par le clan ennemi, un trophée monnayable.
Landerich était l’héritier et Ansegrid, leur père, avait payé.
Ansegrid était le chef du clan.

Le clan… cinq cents hommes, cinq cents combattants, cinq cents défenseurs du clan. Des fermes alentours, des habitations de torchis et de paille, des champs, des herbages, du bétail, quelques mines à ciel ouvert dont on extrayait du minerai de fer, des forges où l’on fabriquait bien sûr des outils agricoles mais surtout des armes.

Les armes. Les haches, les longs poignards aux deux bords tranchants, à la poignée recouverte de cuir, les couteaux, les pointes de flèches, des lances.
Tout était prétexte à un nouveau conflit, les alliés d’hier devenaient soudain des ennemis pour quelques arpents de terre, une mine, une portion de territoire, une offense supposée, une vengeance. Parfois, il s’écoulait presque une année, le plus souvent quelques mois seulement, et c’était à nouveau l’affrontement.
Tous les deux ans, une réunion des chefs de clans «  le forklann » avait lieu. On concluait des accords, des alliances se soudaient, pour se défaire avant le forklann suivant.


Adso n’habitait pas chez son père, une grosse bâtisse fortifiée, construite sur une motte entourée de palissades et d’ une double enceinte où l’on pouvait se réfugier avec le bétail. Il avait préféré se construire une petite maison quand il s’était marié. Vivre avec Ansegrid était le privilège de son frère aîné. Mais maintenant… Maintenant il était devenu le successeur d’Ansegrid, la coutume aurait voulu qu’il vive sous le toit de son père. Son père le pressait.
Son frère Landerich aurait fait un bon chef, il en était persuadé. Mais lui ?

Objet 33 — Sépulture féminine avec fœtus (Fouille du tumulus, parcelle 2-1)

Les investigations sur la parcelle 2 ont mis au jour une nécropole tumulaire située à environ 300 mètres au sud de la motte, en lisière du village ancien. L’espace funéraire comprend plusieurs tertres de dimensions variables (Ø moyen : 6 à 9 m), formant un ensemble cohérent.
Autour de certains tumulus, des pierres disposées de manière éparse semblent indiquer l’existence d’un cercle délimitant ou marquant les sépultures.
Dans le tertre principal fouillé, une sépulture particulièrement notable a été identifiée.
Il s’agit d’un squelette féminin adulte en décubitus dorsal, orienté est–ouest. Les os sont dans un état de conservation moyen mais suffisant pour établir un âge approximatif au décès (15–20 ans).
Dans la région pelvienne et thoracique, plusieurs os graciles appartenant à un fœtus ont été mis en évidence. Leur position et leur imbrication laissent fortement supposer que la femme est décédée en couches, l’enfant n’ayant pas vu le jour.
L’absence d’offrandes funéraires marquées — seuls quelques tessons de céramique et fragments de parure en bronze ont été recueillis — peut suggérer une inhumation réalisée dans l’urgence ou selon un rite particulier. La monumentalité du tumulus, en revanche, témoigne de l’importance accordée à cette sépulture dans le groupe social.

L’ union de Begga et Adso avait à peine duré deux ans. Adso avait dix-neuf ans et Begga à peine quinze lors de la cérémonie. Leur union avait été décidée par leurs pères, ils n’avaient pas eu le choix, mais personne après tout n’avait le choix, c’était l’usage : les pères, les familles décidaient.

Adso avait fait en sorte que cette union soit paisible, tâchant de faire des efforts pour que tout aille bien entre eux. Begga néanmoins le craignait et adoptait en toute circonstance une attitude timorée.
Il n’y avait entre eux aucune complicité et au bout de quelques mois Adso avait compris qu’aucun sentiment fort ne l’unirait jamais à Begga.

Begga était morte en couches, et avec elle, l’enfant qu’elle portait. Il se souvenait de ses cris. Des cris de plus en plus faibles, puis du silence. Les femmes qui l’assistaient étaient sorties de la maison, remplacées par d’autres qui avaient préparé le corps pour l’ensevelissement.
C’était Adso qui avait creusé la tombe dans le pré-aux-morts, puis déposé le corps dans un simple linceul de toile vite recouvert de pelletées de terre. Puis les cérémonies funéraires avaient commencé. L’esprit tutélaire du clan avait été convoqué, des chants psalmodiés, des herbes brûlées. Puis la famille proche avait élevé un tumulus, chacun y avait déposé une pierre sur le pourtour, formant ainsi une barrière entre les vivants et la morte.
En tant que veuf, Adso avait eu le privilège de pouvoir refuser, sans brutalité, mais fermement, les propositions de remariage qui lui avaient été faites, privilège dont il avait profité à de nombreuses reprises. Mais maintenant… maintenant qu’il était l’héritier, il se devait d’ accepter une nouvelle union.
Adso secoua la tête tentant de chasser cette idée.
Il se leva, enfila sa tunique de lin puis jeta sur ses épaules une courte cape de laine et sortit.
Ce jour-là, Guntmar l’attendait.

Objets 13, 14 et 15 — Lames et fragment de rasoir en fer (Fouille du village, parcelle 3-4)

La fouille préventive conduite sur la parcelle 3, en marge orientale du village ancien, a mis en évidence une zone artisanale à caractère métallurgique. Les vestiges consistent en une concentration de débris ferreux fortement corrodés, associés à plusieurs scories et fragments de parois rubéfiées pouvant correspondre à un foyer de forge.
Trois objets notables ont été dégagés : une lame de fer brisée, à section lenticulaire, dont la morphologie évoque un couteau ou une petite arme de type utilitaire ; une seconde lame plus massive, incomplète, pouvant avoir appartenu à un scramasaxe ou à un outil de coupe ; enfin, un petit objet en fer, très corrodé et de forme arquée, identifié comme un possible rasoir, hypothèse à confirmer par restauration et analyses.
L’ensemble du mobilier suggère l’existence, à cet emplacement, d’un atelier de forge ou d’un espace de travail lié à la métallurgie. L’absence d’éléments de structure clairement conservés — fosses de travail ou bases d’enclume — empêche toutefois une interprétation définitive.

Les hommes du clan allaient bientôt se rassembler pour l’épreuve du gué, et chacun devait arborer les signes distinctifs de son lignage. L’épreuve du gué était prétexte à une réunion qui fêtait l’ équinoxe de printemps. Par groupe d’une dizaine tout au plus, les meilleurs de chaque famille s’élançaient dans le fleuve et se devaient de le traverser en empruntant un gué. Le vainqueur de chaque groupe affrontait ensuite une dizaine d’autres, jusqu’à la totale élimination des participants. Le fleuve s’élargissait en s’étalant largement à cet endroit, créant un gué étroit, profond de trois ou quatre pieds et large de trois cents pas. L’eau était terriblement froide, des paquets de glace fondantes dérivaient encore dans le fil du courant. Les pierres rondes qui tapissaient le fleuve étaient glissantes. Les chutes dans l’eau glacée, nombreuses, réjouissaient tout le monde.


Guntmar officiait sous le préau de sa forge. Ce matin- là, Guntmar délaissant ses tâches habituelles faisait office de barbier.

L’homme au visage étroit affûtait une lame sur un cuir usé, les gestes lents et précis.

Le fer de sa lame glissa d’abord sur la nuque. Guntmar rasait haut, bien net, selon la coutume. Puis il attaqua les joues, ne laissant qu’une étroite bande de poils qui partait des tempes, s’élargissait peu à peu, et s’arrêtait à deux pouces de la bouche. Pas de barbe, jamais de moustache. Ce n’était pas seulement un choix, c’était un signe. Celui du clan.

Pendant que la lame grattait sa peau, Adso fixait le reflet tremblé dans une lame de bronze polie qui servait de miroir : un visage anguleux, une mâchoire affirmée, un nez droit, un front barré d’un pli de doute. Les cheveux sombres, coupés courts, accrochaient la lumière. Le regard vif trahissait encore la jeunesse, malgré les premières rides sur sa peau tannée par les jours sans abri.

Guntmar s’interrompit un instant, puis reprit :
-Tu ressembles de plus en plus à ton père.

Adso ne répondit pas. Il aurait voulu qu’on dise : « Tu lui ressembles de moins en moins. »
Il se leva. Guntmar en avait terminé. Adso planta son regard gris de fer, presque noir dans celui de Guntmar, avant de le remercier. Puis il s’éloigna de sa démarche légèrement claudicante.

Objets 1 à 24 — Clous de bouclier en fer (Fouille de la motte, parcelle 1-5)

Lors de la poursuite des investigations sur la motte castrale — zone sommitale, secteur est — plusieurs concentrations de clous en fer ont été mises au jour, réparties en arc de cercle irrégulier. Ces éléments, de forme pyramidale et à tête aplatie, correspondent typologiquement à des clous de bouclier, l’umbo étant fixé sur une planche de bois. Leur densité laisse penser à la décomposition in situ d’au moins deux pièces d’armement.
Aucun squelette n’était associé directement à ces clous, mais la disposition et la stratigraphie permettent de supposer que ces dépôts proviennent d’un démantèlement ou d’un abandon martial lié à une phase d’occupation défensive de la motte.
La découverte, bien que modeste, confirme la fonction militaire du site et suggère la présence d’une garnison réduite ou d’un noyau de guerriers installés dans cette zone fortifiée.

Ils avançaient lentement. Leurs chevaux, lourdement chargés, allaient au pas.
Pas besoin de presser les montures : ils étaient partis avec une marge d’avance de deux jours.
Ils étaient sept, cinq hommes formant escorte et Adso qui avançait au côté de son père.
Ils portaient tous leur lourd poignard au côté. Un bouclier rond de bois battait le flanc gauche du cheval prêt à être saisi et un long carquois de courtes lances à droite.
A intervalles réguliers, un des hommes de tête se détachait du groupe et partait au trot en reconnaissance, les autres arrêtaient alors leur progression et attendaient. Dès qu’ils voyaient l’homme revenir, ils remettaient en marche leurs chevaux. C’était Adso qui avait convaincu son père d’adopter cette méthode lors de longs déplacements… et la méthode avait démontré son utilité.

Dès lors tout le clan la mettait en œuvre. Chaque homme s’était entraîné à progresser de cinq mille pas, et à compter le temps qu’il fallait pour aller et venir sur cette distance sur un cheval au trot.
Seuls Adso et son père restaient toujours à la même place. Tous étaient sur leur garde, prêts à faire face, prêts à combattre en cas d’embuscades. Celles-ci étaient rares, mais rares aussi étaient les fois où il n’y en avait pas eu sur la route menant au forklann.
Aussi parlaient-ils peu, scrutant l’horizon, surveillant leurs arrières. Leur attention ne se relâchait pas.


Tous les deux ans, le forklann se réunissait à l’appel de Chloio « le chevelu », chef de tous les clans, du moins toléré comme tel par la plupart.
Des décisions y étaient prises, des conflits ouverts étaient réglés, les demandes de réparations étaient évaluées, puis fixées pas Chloio lui-même. Le forklann se déroulait toujours sur un fil : il pouvait dégénérer à tout moment. Mais le nombre de présents étaient généralement suffisant pour décourager les clans insatisfaits de toute tentative agressive ou guerrière. Mais les rancunes et les envies de revanche n’étaient jamais complètement levées lorsqu’un forklann se terminait.

L’homme parti en avant mettait trop de temps à revenir. La petite troupe poussa alors les montures derrières les bosquets, mit pied à terre et s’arma, attendant les assaillants qu’ils prirent à revers. L’échange fut bref. Les attaquants surpris, au nombre de dix, furent tous tués, les blessés achevés. Tous sauf un, qui serait ramené au forklann pour que le méfait de son clan soit connu de tous et jugé.

Plus loin ils découvrirent le cadavre de leur homme. Adso descendit de cheval, ferma les paupières du jeune homme tombé. C’était lui qui avait ri, la veille, quand le cheval d’Adso avait glissé sur une pierre. Son corps fut chargé sur un cheval pour être dignement enseveli.
Le chef Anselgrid, bien qu’âgé, avait pris part au combat, rapide, encore agile et la main sûre. Adso ne pouvait s’empêcher malgré lui de l’admirer. Il aimait son père bien sûr, mais souvent l’intransigeance avec laquelle ses décisions étaient prises, la dureté avec laquelle il les appliquait, provoquait en lui une colère rentrée. Adso s’était plus d’une fois opposé à lui en privé, il avait dû chaque fois se soumettre : on ne fait pas plier la lame d’un poignard…

Il faisait encore chaud, mais la lumière avait changé. L’ombre des chevaux s’allongeait sur le chemin, étirée comme une menace. Anso jeta un regard à son père. L’homme, raide sur sa selle, ne semblait ressentir ni la fatigue, ni la tension. Adso savait qu’il guettait, qu’il analysait tout. Chaque vol d’oiseau, chaque silence anormal, chaque frémissement de l’herbe.

Ils avaient grandi ainsi, Landerich et lui. Sans autre guide que le regard sévère d’Ansegrid. Il n’avait jamais caressé leurs cheveux, jamais embrassé leur front. Il avait forgé deux fils comme on forge une lame. À coups de silence, d’exigence, d’efforts répétés. Le sommeil n’était accordé qu’après les corvées.

Par une nuit d’hiver, Anselgrid les avait conduits sur son cheval, en plein milieu de la forêt, sans lumière, sans couverture, son frère et lui. Il les avaient laissés là avec pour ordre de rentrer avant l’aube. Puis il avait fait faire demi-tour à sa monture sans un regard pour eux. Adso avait alors sept ans et se souvenait encore de la bise glaciale et du froid mordant. Il se souvenait de la douleur causée par le froid, des efforts de son frère pour le faire avancer. A leur retour, peu avant l’aube, Anselgrid n’eut pas un mot. Il les envoya à leurs corvées habituelles.

Les pleurs n’étaient pas tolérés, la faiblesse non plus. Pour leur père, la peur était un poison à extraire de soi, sans jamais en montrer le goût.

Objet 25 — Sépulture masculine isolée (Fouille de la nécropole, parcelle 2-4)

La fouille sur la parcelle 2-4, située dans le prolongement occidental de la nécropole tumulaire, a révélé une sépulture isolée en fosse rectangulaire, légèrement distincte du groupe principal. Le défunt, de sexe masculin selon le diagnostic morphologique crânien et pelvien, était inhumé en décubitus dorsal, les bras le long du corps. L’orientation de la tombe suit l’axe habituel de la nécropole : nord-est / sud-ouest.
Les ossements, relativement bien conservés, indiquent un individu robuste d’âge adulte (30–40 ans). Le mobilier funéraire est limité mais significatif : un scramasaxe long déposé à la droite du défunt, dont la lame, bien que corrodée, conserve une longueur supérieure à 40 cm ; une fibule en fer simple retrouvée près de l’épaule gauche ; quelques céramiques fragmentaires en dépôt secondaire au pied de la fosse.
L’isolement relatif de cette sépulture, associé à la présence d’une arme de prestige, pourrait suggérer le statut particulier du défunt au sein de la communauté — chef de groupe ou guerrier reconnu.

Quand Landerich était mort, Adso avait senti que quelque chose s’était effondré en lui. Non pas un chagrin, pas tout de suite. Plutôt un déséquilibre : il avait perdu la moitié de son armature. Landerich portait les attentes du père. Il lui restait à porter ce qui restait du père lui-même.

Le cercle du forklann s’était refermé en fin de matinée. Chaque chef de clan avait pris place selon l’ordre de préséance, respecté sans discussion. Au centre, Chloio s’était tenu debout un long moment avant de s’asseoir. Il avait laissé le silence s’installer, comme une lame d’air entre les hommes. Puis il avait parlé, sans hausser le ton, mais avec la voix de celui qui sait qu’on l’écoute.

« Je n’ai pas convoqué cette assemblée pour démêler les querelles de troupeaux ou les histoires de bornes déplacées. Le forklann n’est pas un champ de pacage. Il est la pierre dressée de notre cohésion. »

Les chefs restèrent silencieux. Ils connaissaient le ton de Chloio. Derrière l’homme, il y avait la volonté d’unifier ce qui ne tenait ensemble que par la coutume et les alliances d’intérêt. Il parlait de paix, mais il pensait pouvoir.

Il leva une main et fit signe au vieux Thibergis, du clan des Madarg, qui s’avança d’un pas mal assuré.

« Le différend entre les Madarg et les Zolten porte sur la construction d’un pont de gué. Le bois a été pris d’un côté, les pierres de l’autre. Et pourtant le pont est commun. »

Thibergis confirma. Le chef des Zolten acquiesça d’un grognement.

Chloio déclara :
« Ce qui est construit à deux ne peut appartenir à un seul. Le gué servira aux deux clans. Mais s’il venait à s’écrouler, qu’il soit reconstruit ensemble, à frais partagés. Que cet ouvrage unisse plutôt que divise. »

Il se tourna ensuite vers le délégué des Virsing.
« Ton clan a retenu prisonnier un homme du clan de Dagnil pendant une semaine, pour un litige frontalier. »

L’homme confirma :
« Il avait dépassé les pierres. Il traquait une biche. »

Chloio fixa son regard.
« Les bêtes ne connaissent pas nos frontières. Les hommes, si. La biche n’a pas d’avis. Nous, si. »

Il marqua une pause, puis déclara :
« Le prisonnier sera relâché. En échange, le clan de Dagnil versera un panier de lances. L’homme a chassé, son clan paiera l’équivalent d’une chasse. Que la trace soit effacée, pas amplifiée. »

Ces affaires réglées, le ton changea. Chloio redressa les épaules, et sa voix se fit plus lente, plus grave.

« Je viens maintenant à ce qui nous réunit. »

Tous les regards se tournèrent vers Ansegrid et vers Raukhing, assis à distance l’un de l’autre.

« Deux clans qui s’opposent depuis des lunes. Deux lignages parmi les plus anciens. Mais c’est sur la route vers ce forklann que l’affront a été fait. Une embuscade. Un homme tué. Ce n’est pas un duel de guerriers. C’est une atteinte au cercle. »

Le silence était devenu dur, compact.

Chloio s’adressa d’abord à Raukhing :
« Tu dis que tu n’as pas donné l’ordre. Que les hommes ont agi seuls. »

Raukhing répondit, la mâchoire serrée :
« Ils n’avaient pas mon assentiment. Mais ils sont à moi. J’en réponds. »

Chloio hocha la tête.
« C’est ce que j’attendais. Un chef qui nie son sang ne mérite pas de le verser. »

Il se leva.
« Écoutez. Je n’ai pas rassemblé les clans pour nourrir leur discorde. Si nous voulons résister aux puissances du sud, aux bandes errantes, aux chefs de guerre à venir, il faut bâtir un tronc commun. Que chacun garde sa langue, sa coutume, sa fierté. Mais qu’on arrête les représailles en cascade. »

Il fit une pause, les deux bras croisés dans le dos.
« Voilà pourquoi je décide ceci : Adso, fils d’Ansegrid, héritier du clan de Voerhing, prendra pour épouse Syagria, fille aînée de Raukhing. »

Les murmures fusèrent, aussitôt réprimés.

« C’est un lien de sang. Un lien vivant. Que les pierres soient laissées à leur place. Que les armes soient reposées. Si les enfants des deux chefs peuvent coucher dans le même lit, alors les lignages peuvent cesser de s’égorger. »

Raukhing ne dit rien. Ansegrid, après une hésitation, inclina la tête.

« L’union aura lieu à la prochaine équinoxe. Chaque clan offrira trois dons à l’autre. Non pour payer, mais pour lier. Il n’y aura pas de guerre. Il y aura alliance. »

Chloio se rassit lentement.

Le forklann continuait.

Objet 26 — Collier métallique en alliage cuivreux (Fouille de la motte, parcelle 1-3)

Au sud-ouest de la motte, dans une couche argilo-sableuse à proximité d’un ancien foyer domestique, a été découvert un collier métallique incomplet. L’objet se compose de dix anneaux ovales reliés par de petits maillons en alliage cuivreux fortement oxydé, présentant une patine verdâtre et des traces d’usure régulières. L’aspect terne du métal laisse penser à un bijou de qualité moyenne, sans décor ni incrustation précieuse.
Aucun autre élément mobilier directement associé n’a été trouvé, hormis quelques fragments osseux animaux dispersés et de la céramique commune.
L’hypothèse retenue est celle d’un objet de parure féminine abandonné ou perdu dans le contexte d’une occupation domestique.

Elle était arrivée la veille du mariage. Son escorte avait pris immédiatement le chemin du retour. Il était déjà tard. Des flambeaux, tenus par des hommes en armes, traçaient un chemin jusqu’à l’entrée de la maison d’Ansegrid. La porte lui fut ouverte, elle disparut au regard d’Adso comme avalée par la maison. Elle devait avoir été conduite jusqu’au lit où elle dormirait cette nuit. On lui servirait une collation. Peut-être ne réussirait-elle pas à dormir agitée par de sombres pensées, elle aussi.

La chambre d’ Adso avait été meublée, mais il n’y viendrait que le lendemain soir une fois marié.
Il n’avait vu de sa future épouse qu’une silhouette qui gravissait le chemin illuminé, suivie d’une servante qui ne resterait que quelques jours.

Demain soir… Demain soir, il allait se retrouver avec cette femme totalement inconnue, venue d’un autre clan, obligée, contrainte et dont il ignorait tout. Il aurait l’obligation d’ensemencer ce ventre autant de fois que possible. Son devoir, quelle que soit son envie. Car si la femme était contrainte, il l’était lui aussi.
Il savait les nuits sans désir, côte à côte, murés dans le silence. Il savait les moments où ses résolutions ne faisait plus rempart au besoin . Combien de fois avait-il pris Begga à la seule fin d’assouvir ce manque ? Begga immobile et raide, Begga qui attendait en silence qu’il en ait terminé.
Et une fois tout terminé, le dégoût qu’il avait de lui-même et cette amertume dans la bouche.

Adso se sentait accablé, impuissant. Il n’était pas maître des décisions que d’autres avait prises pour lui.

Il n’arrivait pas à imaginer celle qu’on lui destinait autrement que laide, louchant ou les dents croches, inerte sous lui, les cuisses à peine entr’ouvertes, immobile.
Adso ferma un instant les yeux puis se dirigea vers sa petite maison presque vidée déjà de tout ce qu’elle contenait.

Il repensa au chemin du retour, lorsqu’ils avaient quittés le forklann.

Leur progression, ponctuée par les allers-retours de l’homme d’avant, les haltes et les bivouacs. Cela lui avait semblé infiniment long. Adso et son père étaient plus silencieux encore qu’à l’aller. Adso avait été d’humeur maussade : il imaginait l’esprit de son père rempli de motifs de satisfaction, au contraire. Celui-ci avait obtenu tout ce qu’il voulait : Adso allait revenir dans la maison paternelle, il allait se remarier, allait lui donner une descendance et enfin assumer pleinement son rôle d’héritier.

Adso allait devoir renoncer à toute indépendance, si minime qu’elle fût.

Il était bien conscient qu’il passerait pour un fou s’il avait exprimé ses pensées. N’importe quel homme devait envier sa place : futur chef de clan, habitant dans la grande bâtisse fortifiée, marié avec la fille d’un autre chef de clan. Une vie toute tracée. Une charge.
Son frère Landerich était taillé pour ce rôle, pas lui.
Landerich.. Landerich lui manquait. Son sourire facile, son regard clair, ses éclats de rire lorsqu’ils étaient tous les deux . Landerich, éternel protecteur d’Adso, qui s’interposait toujours entre celui-ci et Ansegrid. Landerich que le doute n’effleurait jamais. Aussi lumineux qu’Adso était sombre, taciturne et silencieux.

Objet 27 — Récipient céramique rubéfié (Fouille du village, parcelle 3-2)

Dans l’espace interprété comme une unité domestique, correspondant à une maison sur sol excavé, a été mis au jour un récipient céramique de taille moyenne, fragmenté mais partiellement reconstituable.
La pâte, de couleur brun-gris, contient de fins dégraissants minéraux, et la surface est grossièrement lissée, sans décor. Le récipient présente des traces nettes de rubéfaction, particulièrement marquées sur la paroi inférieure, indiquant une utilisation directe au contact du feu.
Associés à ce vase, plusieurs tessons de céramique commune ont également été collectés, dispersés dans la couche de comblement.

Il s’ébroua. Il s’était assis dehors, sur la pierre plate devant sa maison presque vide. Le vent portait encore l’odeur des chevaux et des torches.
Demain. Demain soir. Une inconnue dans son lit. Son esprit y revenait sans cesse.
Il ne bougeait pas. Les coudes sur les genoux, il fixait le sol.

« Tu broies du noir, garçon ?
Il leva les yeux. Wulfgarde.
Elle s’était approchée sans bruit. Cape terne, visage fatigué mais avenant. Elle connaissait tous les hommes du clan, leurs colères, leurs fuites, leurs chagrins. Elle les avait tous accueillis, tour à tour, contre un don en nature, un lapin, des œufs, un poulet, ou contre espèce trébuchante si elle avait de la chance

– Je t’ai vu, dit-elle. Figé comme un arbre mort.

Elle s’assit à son côté. Adso ne répondit pas. Elle reprit :

-Tu veux pas de cette fille… Enfin, t’en veux pas ce soir, mais dis-toi que demain tu en voudras peut-être. On sait pas…
Elle reprit :
– Elle non plus, peut-être, elle te veut pas, dit-elle. Ou peut-être que si. Mais ça, c’est pas mon affaire. Ce que je sais, c’est ce que c’est, ce vide-là, la veille d’un lit froid ou d’un lit forcé. Le ventre des hommes se tord.

Du doigt elle désigna le ventre d’Adso.

Elle s’assit à côté de lui.

– Tu veux dormir sans t’étrangler avec tes pensées ?
Un silence. Il tourna lentement la tête vers elle.
– J’ai pas honte, ajouta-t-elle. J’ai plus honte depuis longtemps. Et j’ai plus rien à prouver. Juste un corps encore chaud, et un peu de temps à te donner.

Adso ferma les yeux. Il hocha la tête et eut un faible sourire. Il acceptait l’offrande, il acceptait le don. Il avait besoin de ce réconfort presque maternel, de ce corps trop épanoui.
Il se leva entra dans la maison. Elle le suivit.

Après, après, il resta un long moment à écouter sa respiration. Au-dehors, le silence et dans sa poitrine, des battement un peu plus calmes. Le sommeil finit par l’emporter. Au matin, il était seul : Wulgarde était partie.

Objets 3-3.1 à 3-3.3 — Peigne, chaudron et bijou fragmentaire (Fouille du village, parcelle 3-3)

Sur la parcelle 3-3, correspondant à une unité domestique, trois objets notables ont été mis au jour dans la même couche d’occupation, dispersés autour d’un foyer excavé.

Le premier, un peigne en os fragmentaire (longueur conservée : 5,2 cm), présente une denture partiellement préservée et des traces d’usure à l’extrémité des dents, suggérant un usage prolongé.
Le second, un chaudron en fer fortement corrodé (Ø estimé : 34 cm), conserve des parois lisibles mais un fond manquant ; des restes d’anses rivetées demeurent visibles.
Enfin, un fragment circulaire de bijou (Ø 2,8 cm), en métal non identifié — probablement un cuivre allié —, montre un décor de fines stries incisées sur la face externe.
Aucun mobilier céramique notable n’a été relevé dans cette zone.

Wulfgarde. C’est elle qui l’avait dépucelé, il avait quinze ans et elle le double de son âge. Elle avait souri en le voyant arriver, rouge et bégayant, ne sachant que demander ni comment.
Les cinq premières fois, elle n’avait rien eu le temps de faire, il avait joui dans ses braies. Les cinq ou six fois suivantes elle avait juste eu le temps de saisir son sexe, et sa main avait été décorée de son sperme. Elle avait souri, secoué la tête d’un air faussement désespéré, lui avait collé sur la joue une énorme bise sur la joue.
– C’est pas grave, tu feras mieux la prochaine fois. T’es pas le premier à qui ça fait ça, tu seras pas le dernier non plus…

Il revenait toujours, avec des œufs chapardés dans les poulaillers, ou un lièvre pris au collet. Ce très jeune homme, elle le trouvait attendrissant. Elle ressentait presque quelque chose de maternel pour lui. Elle lui aurait fait tout cela sans même qu’il donne quelque chose, mais elle ne le lui avait jamais dit.
Le soir où il n’était venu qu’avec un gros bouquet de fleurs des champs et un œuf, elle en avait eu les larmes aux yeux. Elle avait dû inventer un prétexte :
– C’est la fumée de mon foyer qu’a refoulé. Ça m’pique les yeux, c’est terrible !

Wulfgarde ne l’épargnait pas pour autant. Ses commentaires étaient parfois lapidaires.
Les premières fois où il avait enfin réussi à la pénétrer, après quelques coups de boutoir maladroits, elle l’avait arrêté net :
– Tu confonds ton vit avec ton poignard, Adso ! On dirait que tu veux me couper en deux !
Et elle éclatait de rire, lui ébouriffait les cheveux :
– Montre un peu de réserve, mon jeune ami. Sinon on ira pas jusqu’à dix !

Adso se souvenait encore de ses remarques amusées, immédiatement suivies d’un geste tendre. Elle lui saisissait la joue, comme pour lui faire la morale :
– T’es pire qu’un cheval emballé. Faut qu’t’apprennes à prendre ton temps ! On a même pas le loisir de profiter du paysage, avec toi.

Elle faisait courir ses doigts sur l’échine de l’adolescent comme si elle comptait ses pas :
– Compte au moins jusqu’à cinquante. C’est pas si difficile, si ? On t’a appris à compter ? Moi je sais pas trop, mais je m’rends bien compte…

Elle lui caressait le front, lui claquait un baiser sur le ventre.
Mais surtout, elle riait. Toujours, elle riait.

Elle l’avait initié à tout. Elle lui avait tout montré, peu à peu.
-Lui, pensait-elle, il saura quoi faire, et comment.

Elle avait tort.

Elle le vit revenir deux semaines après son mariage avec Begga. Il lui raconta tout.
Il vint plusieurs fois la voir, mais ils ne se touchaient plus. Wulfgarde était la seule femme à qui il pouvait tout dire. Il ne savait pas exactement quelle était la nature de leur relation. Il savait seulement qu’il pouvait lui parler. Elle l’écoutait, désolée, et lui donnait de vagues conseils, inutiles.

– C’est pas ta faute. Y a des femmes qu’aiment pas ça, qu’aimeront jamais ça. C’est courant.
Comment je mangerais, sinon ?
Si les hommes viennent, c’est qu’y a bien une raison.
C’est pas le tout de donner ou de prendre… à la fin, même eux, ça les lasse.

Quelques semaines après la mort de Begga, il était revenu avec un petit sourire, comme une excuse.

Il n’avait que vingt ans, après tout. Il avait besoin d’une femme. Sa main ne lui suffisait pas.
Il lui fallait un corps à étreindre. Un corps qui donne de la tendresse. Des caresses.
Un corps.

Adso faisait en sorte de n’être jamais vu.
Il ne parlait jamais d’elle.
Il ne l’aimait pas, mais il en avait besoin.

Objet 28 — Torque en bronze (Fouille de la motte, parcelle 1-4)

Lors de la fouille en profondeur d’un niveau situé au pied intérieur du talus, a été mis au jour un torque en bronze complet, bien que légèrement déformé. L’objet, de facture simple, présente un corps circulaire massif se terminant par deux extrémités arrondies. Des traces d’oxydation sont visibles sur toute la surface, mais l’état général reste satisfaisant.
L’objet a été photographié puis prélevé en un seul bloc avec son sédiment, pour consolidation ultérieure en laboratoire. Aucune structure immédiatement associée n’a été identifiée dans l’espace de découverte.

Les nuages bas filaient sous le vent, une nappe de brume s’élevait lentement du fleuve tout proche, donnant l’impression qu’il fumait. Des corneilles traversaient le ciel gris d’un vol lourd avant de s’abattre sur un champ retourné, se disputant les quelques épis qui avaient été oubliés. La brume s’élevait des champs détrempés.
On avait dressé une longue table sous l’auvent qui bordait la maison d’Ansegrid, recouverte de tissus bruns et de coupes en bois. Les chefs des familles les plus importantes du clan s’y retrouvaient peu à peu, parlant à mi-voix, observant Adso sans insistance mais sans détourner les yeux non plus.

Adso avait peu dormi. À l’aube, il s’était lavé dans l’eau glacée d’un baquet, avait enfilé une tunique neuve – une laine sombre, épaisse, sans broderie- puis avait noué autour de sa taille la ceinture tressée que lui avait donnée Ansegrid. Il avait passé son torque et s’était rendu chez Guntmar pour être rasé de frais. Il ne portait ni poignard ni hâche ce jour-là. C’était l’usage.

Syagria n’apparut qu’en fin de matinée. Elle était vêtue d’une simple chemise de lin très longue, fixée par deux ceintures tressées, l’une sous la poitrine, l’autre sur les hanches dont les extrémités, pendaient presque jusqu’à terre. Les manches, longues et étroites, étaient garnies de bandes de couleur. Une cape de laine lui protégeait les épaules. Ses cheveux, d’un châtain foncé, avaient été nattés serrés, mais disparaissaient sous un voile. Un mince collier de métal terne ornait son cou. Elle marchait d’un pas égal, les yeux baissés. Les aurait-elle levés qu’on aurait pu y distinguer de la résignation, peut-être même de la détresse. Derrière elle, la vieille femme du clan Raukhing l’accompagnait, mais resta à l’écart dès que la jeune fille atteignit le centre du cercle.

Adso la vit approcher. Elle ne boitait pas. Elle ne portait pas de difformité visible. Son visage allongé aux pommettes saillantes, aux traits sobres, était harmonieux. Elle n’était pas belle à proprement parler. Il y avait en elle quelque chose de silencieux, de contraint. Elle leva brièvement les yeux, croisa ceux d’Adso qui l’attendait, lui aussi au centre du cercle, et le fixa. Pas longtemps. Puis elle baissa à nouveau les yeux. Ce regard-là disait juste : « Voici donc celui auquel on me destine, celui auquel on me livre… ».

Ce fut Ansegrid qui officia, comme il se devait. Le père du marié, et seul représentant encore vivant du lignage direct.

Il récita à voix forte les formules anciennes, prononcées à chaque union depuis des générations. Adso et Syagria devaient répéter quelques phrases, se prendre les mains sous le regard des témoins, puis boire chacun une gorgée d’un hydromel préparé pour l’occasion. Un des oncles d’Adso tendit la coupe à Syagria puis à Adso. Les gestes étaient lents, pesés. Rien ne devait paraître précipité.

Quand ce fut terminé, les hommes du clan entonnèrent un chant bref, guttural, à plusieurs voix. C’était plus un cri ancien qu’un chant. Puis tout redevint silence. Ansegrid s’avança, posa sa main sur l’épaule d’Adso, puis sur celle de Syagria. Il hocha la tête.

La cérémonie était finie.

La tasse

La tasse était si fine, que tenue devant la lumière, on eût dit une opaline.

C’était une merveille d’élégance. Le motif travaillé à la main représentait un mélange de feuilles et de fleurs délicatement entremêlées, dont les couleurs auraient porté des noms aussi précieux qu’étranges… Ici, pas de  bleu,  de brun ni de rouge, mais  du  céladon,  du  mordoré, de l’amarante. Datant probablement du début du XX ème siècle, elle faisait songer à une époque révolue. Seul le bord doré avait un peu souffert des outrages du temps.

Souvent, la femme buvait son café dans cette tasse, précisément celle-ci, parce que cela lui semblait un luxe d’user d’un si bel objet. Cela lui faisait tout simplement plaisir. Chaque fois, elle souriait en regardant sa tasse, se réjouissant d’avoir la chance de boire un café en contemplant fleurs et feuillages.

Elle ne prenait pas de précaution particulière, c’était une tasse, même si c’était SA tasse.

Un jour, la tasse lui échappa des mains. Elle alla se briser sur le carrelage de la cuisine. Quelques morceaux, beaucoup de petits, une infinité d’éclats enfin, presque une poudre de porcelaine. Surprise, incrédulité, stupéfaction.

La femme fixait la scène comme si elle ne pouvait être réelle.

La tasse brisée ! impossible réalité, inconcevable événement… ridicule, cela ne pouvait pas s’être produit.

Il fallut se résoudre : la tasse était bel et bien cassée.

Passé le moment de stupeur, elle se pencha, se demandant si elle pourrait faire quelque chose, la recoller peut-être ?

Elle ramassa consciencieusement les morceaux, les plus gros, les petits, puis les éclats même. Elle les déposa sur une pièce de tissu, étudia chaque morceau, puis prise de découragement, rangea l’ensemble dans un sac qu’elle glissa dans un tiroir.

Quelques semaines passèrent. La femme but dans un mug épais et de couleur unie.

Certains jours cependant, sans qu’elle en eût vraiment conscience, elle se prenait à chercher la tasse sur l’étagère. Son regard errait alors sans qu’elle puisse définir ce qu’elle voulait y trouver. Ce n’y était pas, c’était tout.

Un après-midi pluvieux , elle ressortit les débris de porcelaine, puis elle sortit sous la bruine acheter de la colle.

Elle travaillait lentement, avec application. Il fallait d’abord identifier le morceau, sa place, trouver celui avec lequel elle pourrait l’assembler. Elle se servit de terre glaise, sur laquelle elle fixa les morceaux, comme l’aurait fait un archéologue reconstituant une amphore romaine. Elle comblait les vides. Chaque morceau qui reprenait sa place était une petite victoire. Elle recolla ce qu’elle put recoller.

Certains éclats, rebelles, restèrent longtemps sur la table.

La tasse fut donc recollée. La colle tenait, mais quelques accidents dans le décor trahissaient la restauration. La tasse était devenue un chef d’œuvre de fragilité. Elle n’était pas moins belle, elle arborait ses fêlures. Bien sûr, il fallut proscrire les liquides brûlants. La femme avait toujours peur en la manipulant : la colle tiendrait-elle à l’usage ? la tasse serait-elle assez solide pour résister au moindre choc ? Et si… ses questions n’en finissaient pas.

Elle était rassurée en ouvrant l’étagère, la tasse y était à nouveau. Bien sûr elle ne s’en servait pas vraiment, elle la savait trop fragile. Bien sûr. Mais la tasse n’avait pas vraiment disparu, elle était encore là. En la regardant, la femme ne voyait plus vraiment les   traces de réparation, les éclats manquants. Elle la voyait encore parfois, telle qu’elle était avant. Elle n’aurait pas pu se séparer de cet objet abîmé, elle ne le voulait pas. L’anse très fine et recollée, céda à nouveau. Elle ressortit la colle.

Si inutile qu’elle fût, pauvre reflet de ce qu’elle avait été, la tasse lui était chère. «J’aimerais tant que la tasse ne se soit jamais brisée, j’aimerais tant qu’elle soit comme avant… »

Elle savait que c’était, bien sûr, impossible. Alors, elle soupirait et ouvrait le tube de colle.

Les linogravures (I)

Découverte il y a trois ans, la linogravure est un exercice de patience et de précision.
La gouge qui dérape et c’est fichu, alors il faut rester concentré. C’est long, c’est terrible,
mais il y a le plaisir de la première épreuve. On ne sait pas, jusqu’au dernier moment, ce que cela va donner… Un véritable plaisir de masochiste.

J’ai commencé par un stage à la Distylerie en 2024. Puis deux mini-stages dans l’atelier de Céline Thoué au Razay. J’ai une admiration sans borne pour elle : elle reste disponible, patiente, présente. J’ai refait, deux autres stages à la Distylerie en 2025 et 2026, toujours animés par Céline.

Petit film d’animation en guise de clin d’œil à son travail :
https://totalvrac.fr/2025/03/18/extrapolation/

En général, mes gravures sont des illustrations pour mes nouvelles. (pas toujours, j’ai aussi des envies particulières). En revanche, elles sont presque toutes en noir et blanc, très contrastées, un peu brutes, expressionnistes.

Les premières en 2024. Illustration de la nouvelle « Légionnaire »

« Il marche, son sac lui bat les reins »
« La place est inondée de soleil… »
« d’ailleurs, un après midi, alors qu’il fauche, un homme s’arrête… »

Illustrations pour Elégies

Aridité
Je ne suis plus la reine du monde
Citadelle

Un petit film d’animation sur « Citadelle »

Recroquevillée, fendue, brisée

Le deuxième stage à la Distylerie. La Saône, brume et reflets du matin. ( 2025)

Les deux dernières. Stage 2006. (10 x 15 cm)

Passage
parking