Fiche technique – VILLERS sur ESCAUT
Site archéologique : Le Champ de la Motte — parcelle « Tranche A »
Commune administrative (fictive) : Villers-sur-Escaut (Somme, 80)
Code site : INRA-VT-2025-001
Coordonnées : 49.9280° N / 2.9470° E (WGS84)
Surface expertisée : 3,2 ha (parcellée en Tranches A–D)
Contexte géomorphologique : glacis limoneux bordant l’emprise d’un petit affluent de la Somme ; sols limono-argileux, niveau d’eau peu profond.
Période visée / hypothèse : occupation proto-mérovingienne / bas empire tardif (IVe–VIe s.) ; nécropole potentielle et structures d’habitat sur motte.
Méthodologie proposée : prospection géophysique (magnétométrie) sur Tranche A ; sonde de carottage et carottage goulet ; diagnostic par tranchées (2 × 50 m pour repérage) ; fouilles localisées sur anomalies.
Objets attendus : fibules à arc, clous , restes osseux, éléments de parure, fragments de céramique à pâte sombre, armes.
Partenaires plausibles : INRAP (cellule régionale Amiens), Laboratoire d’Archéologie Médiévale – Université d’Amiens (UFR Histoire-Archéologie), Service Régional d’Archéologie (DRAC Hauts-de-France).
Accès / logistique : route départementale à 4 km, gare TER Amiens ~ 40 km, dépôt matériel INRAP à Amiens, parking chantier, vestiaires / sanitaires sur place.
Niveau de contrainte : fouille préventive liée au tracé d’un élargissement de la D 954 , durée 6–12 semaines pour diagnostic + tranches de fouille.
Objet 32 — Scramasaxe en fer (Fouille de la motte, parcelle 1-1)
Lors de la fouille préventive menée sur la parcelle 1, au sommet d’une légère élévation naturelle, ont été dégagés les vestiges d’une petite construction sur motte. Les traces au sol (tranchées de fondation, empreintes de poteaux) suggèrent un bâtiment à plan quadrangulaire, probablement en bois, aux parois torchées.
Aucun élément en pierre n’a été observé, hormis quelques blocs isolés servant d’assises. La stratigraphie indique au moins deux phases d’occupation successives, avec un niveau de destruction contenant charbons et fragments de torchis rubéfié, signes d’un incendie ancien.
L’objet mis au jour, un scramasaxe en fer partiellement corrodé, à lame large et dos épais (longueur conservée : 28 cm), se trouvait dans ces niveaux. Bien qu’incomplet, l’arme est identifiable par sa section et ses dimensions. Sa présence dans un contexte d’habitat suggère une arme de statut ou d’apparat plutôt qu’un simple outil.
Il dégagea son scramasaxe du corps de son ennemi. Il l’essuya sur le cuir de ses braies, le rengaina. Puis comme l’homme bougeait encore, il saisit son couteau et lui trancha la gorge. Puis il se jeta à nouveau dans la mêlée hurlante. On ne faisait pas de prisonniers dans le clan d’Adso. Il savait qu’il en allait de même dans celui de ceux d’en face.
Enfin, il entendit la corne. Les assaillants battaient en retraite. Anso, le cœur battant à tout rompre, cessa tout mouvement. L’odeur du sang emplissait ses narines, il fut pris de nausées et vomit de la bile.
Avant l’attaque, Adso avait le ventre noué par la peur. Chaque fois. Combien y avait-il eu de fois ? Il avait cessé de compter. La première fois qu’il avait combattu, il avait quatorze ans. Il en avait maintenant trente. Pendant les combats, il ne pensait plus, réfléchissait à peine, parant les coups et les portant presque instinctivement avec la rage de survivre. Après, il n’y avait que le soulagement d’être encore en vie.
Pendant l’une des batailles, il avait reçu une profonde blessure à la jambe. Il perdait du sang en abondance. Il avait continué à se battre, diminué, prêt à défaillir.
Le combat terminé, il s’était presque traîné vers ceux de son clan. Là, il avait enfin pu s’évanouir. On avait bien crû qu’il ne survivrait pas. On l’avait laissé, délirant de fièvre et de douleur, se contentant de lui poser plusieurs fois par jour des emplâtres d’argile et lui faisant boire des décoctions d’écorce de saule. Au bout d’une semaine, la fièvre était tombée, la plaie avait ensuite lentement cicatrisé. Depuis ce temps on l’appelait Adso-le-boiteux.
Son frère aîné, Landerich, n’avait pas eu cette chance. Il était mort six mois auparavant. Ils avaient dû verser un lourd tribut pour récupérer son corps emporté comme trophée par le clan ennemi, un trophée monnayable.
Landerich était l’héritier et Ansegrid, leur père, avait payé.
Ansegrid était le chef du clan.
Le clan… cinq cents hommes, cinq cents combattants, cinq cents défenseurs du clan. Des fermes alentours, des habitations de torchis et de paille, des champs, des herbages, du bétail, quelques mines à ciel ouvert dont on extrayait du minerai de fer, des forges où l’on fabriquait bien sûr des outils agricoles mais surtout des armes.
Les armes. Les haches, les longs poignards aux deux bords tranchants, à la poignée recouverte de cuir, les couteaux, les pointes de flèches, des lances.
Tout était prétexte à un nouveau conflit, les alliés d’hier devenaient soudain des ennemis pour quelques arpents de terre, une mine, une portion de territoire, une offense supposée, une vengeance. Parfois, il s’écoulait presque une année, le plus souvent quelques mois seulement, et c’était à nouveau l’affrontement.
Tous les deux ans, une réunion des chefs de clans « le forklann » avait lieu. On concluait des accords, des alliances se soudaient, pour se défaire avant le forklann suivant.
Adso n’habitait pas chez son père, une grosse bâtisse fortifiée, construite sur une motte entourée de palissades et d’ une double enceinte où l’on pouvait se réfugier avec le bétail. Il avait préféré se construire une petite maison quand il s’était marié. Vivre avec Ansegrid était le privilège de son frère aîné. Mais maintenant… Maintenant il était devenu le successeur d’Ansegrid, la coutume aurait voulu qu’il vive sous le toit de son père. Son père le pressait.
Son frère Landerich aurait fait un bon chef, il en était persuadé. Mais lui ?
Objet 33 — Sépulture féminine avec fœtus (Fouille du tumulus, parcelle 2-1)
Les investigations sur la parcelle 2 ont mis au jour une nécropole tumulaire située à environ 300 mètres au sud de la motte, en lisière du village ancien. L’espace funéraire comprend plusieurs tertres de dimensions variables (Ø moyen : 6 à 9 m), formant un ensemble cohérent.
Autour de certains tumulus, des pierres disposées de manière éparse semblent indiquer l’existence d’un cercle délimitant ou marquant les sépultures.
Dans le tertre principal fouillé, une sépulture particulièrement notable a été identifiée.
Il s’agit d’un squelette féminin adulte en décubitus dorsal, orienté est–ouest. Les os sont dans un état de conservation moyen mais suffisant pour établir un âge approximatif au décès (15–20 ans).
Dans la région pelvienne et thoracique, plusieurs os graciles appartenant à un fœtus ont été mis en évidence. Leur position et leur imbrication laissent fortement supposer que la femme est décédée en couches, l’enfant n’ayant pas vu le jour.
L’absence d’offrandes funéraires marquées — seuls quelques tessons de céramique et fragments de parure en bronze ont été recueillis — peut suggérer une inhumation réalisée dans l’urgence ou selon un rite particulier. La monumentalité du tumulus, en revanche, témoigne de l’importance accordée à cette sépulture dans le groupe social.
L’ union de Begga et Adso avait à peine duré deux ans. Adso avait dix-neuf ans et Begga à peine quinze lors de la cérémonie. Leur union avait été décidée par leurs pères, ils n’avaient pas eu le choix, mais personne après tout n’avait le choix, c’était l’usage : les pères, les familles décidaient.
Adso avait fait en sorte que cette union soit paisible, tâchant de faire des efforts pour que tout aille bien entre eux. Begga néanmoins le craignait et adoptait en toute circonstance une attitude timorée.
Il n’y avait entre eux aucune complicité et au bout de quelques mois Adso avait compris qu’aucun sentiment fort ne l’unirait jamais à Begga.
Begga était morte en couches, et avec elle, l’enfant qu’elle portait. Il se souvenait de ses cris. Des cris de plus en plus faibles, puis du silence. Les femmes qui l’assistaient étaient sorties de la maison, remplacées par d’autres qui avaient préparé le corps pour l’ensevelissement.
C’était Adso qui avait creusé la tombe dans le pré-aux-morts, puis déposé le corps dans un simple linceul de toile vite recouvert de pelletées de terre. Puis les cérémonies funéraires avaient commencé. L’esprit tutélaire du clan avait été convoqué, des chants psalmodiés, des herbes brûlées. Puis la famille proche avait élevé un tumulus, chacun y avait déposé une pierre sur le pourtour, formant ainsi une barrière entre les vivants et la morte.
En tant que veuf, Adso avait eu le privilège de pouvoir refuser, sans brutalité, mais fermement, les propositions de remariage qui lui avaient été faites, privilège dont il avait profité à de nombreuses reprises. Mais maintenant… maintenant qu’il était l’héritier, il se devait d’ accepter une nouvelle union.
Adso secoua la tête tentant de chasser cette idée.
Il se leva, enfila sa tunique de lin puis jeta sur ses épaules une courte cape de laine et sortit.
Ce jour-là, Guntmar l’attendait.
Objets 13, 14 et 15 — Lames et fragment de rasoir en fer (Fouille du village, parcelle 3-4)
La fouille préventive conduite sur la parcelle 3, en marge orientale du village ancien, a mis en évidence une zone artisanale à caractère métallurgique. Les vestiges consistent en une concentration de débris ferreux fortement corrodés, associés à plusieurs scories et fragments de parois rubéfiées pouvant correspondre à un foyer de forge.
Trois objets notables ont été dégagés : une lame de fer brisée, à section lenticulaire, dont la morphologie évoque un couteau ou une petite arme de type utilitaire ; une seconde lame plus massive, incomplète, pouvant avoir appartenu à un scramasaxe ou à un outil de coupe ; enfin, un petit objet en fer, très corrodé et de forme arquée, identifié comme un possible rasoir, hypothèse à confirmer par restauration et analyses.
L’ensemble du mobilier suggère l’existence, à cet emplacement, d’un atelier de forge ou d’un espace de travail lié à la métallurgie. L’absence d’éléments de structure clairement conservés — fosses de travail ou bases d’enclume — empêche toutefois une interprétation définitive.
Les hommes du clan allaient bientôt se rassembler pour l’épreuve du gué, et chacun devait arborer les signes distinctifs de son lignage. L’épreuve du gué était prétexte à une réunion qui fêtait l’ équinoxe de printemps. Par groupe d’une dizaine tout au plus, les meilleurs de chaque famille s’élançaient dans le fleuve et se devaient de le traverser en empruntant un gué. Le vainqueur de chaque groupe affrontait ensuite une dizaine d’autres, jusqu’à la totale élimination des participants. Le fleuve s’élargissait en s’étalant largement à cet endroit, créant un gué étroit, profond de trois ou quatre pieds et large de trois cents pas. L’eau était terriblement froide, des paquets de glace fondantes dérivaient encore dans le fil du courant. Les pierres rondes qui tapissaient le fleuve étaient glissantes. Les chutes dans l’eau glacée, nombreuses, réjouissaient tout le monde.
Guntmar officiait sous le préau de sa forge. Ce matin- là, Guntmar délaissant ses tâches habituelles faisait office de barbier.
L’homme au visage étroit affûtait une lame sur un cuir usé, les gestes lents et précis.
Le fer de sa lame glissa d’abord sur la nuque. Guntmar rasait haut, bien net, selon la coutume. Puis il attaqua les joues, ne laissant qu’une étroite bande de poils qui partait des tempes, s’élargissait peu à peu, et s’arrêtait à deux pouces de la bouche. Pas de barbe, jamais de moustache. Ce n’était pas seulement un choix, c’était un signe. Celui du clan.
Pendant que la lame grattait sa peau, Adso fixait le reflet tremblé dans une lame de bronze polie qui servait de miroir : un visage anguleux, une mâchoire affirmée, un nez droit, un front barré d’un pli de doute. Les cheveux sombres, coupés courts, accrochaient la lumière. Le regard vif trahissait encore la jeunesse, malgré les premières rides sur sa peau tannée par les jours sans abri.
Guntmar s’interrompit un instant, puis reprit :
-Tu ressembles de plus en plus à ton père.
Adso ne répondit pas. Il aurait voulu qu’on dise : « Tu lui ressembles de moins en moins. »
Il se leva. Guntmar en avait terminé. Adso planta son regard gris de fer, presque noir dans celui de Guntmar, avant de le remercier. Puis il s’éloigna de sa démarche légèrement claudicante.
Objets 1 à 24 — Clous de bouclier en fer (Fouille de la motte, parcelle 1-5)
Lors de la poursuite des investigations sur la motte castrale — zone sommitale, secteur est — plusieurs concentrations de clous en fer ont été mises au jour, réparties en arc de cercle irrégulier. Ces éléments, de forme pyramidale et à tête aplatie, correspondent typologiquement à des clous de bouclier, l’umbo étant fixé sur une planche de bois. Leur densité laisse penser à la décomposition in situ d’au moins deux pièces d’armement.
Aucun squelette n’était associé directement à ces clous, mais la disposition et la stratigraphie permettent de supposer que ces dépôts proviennent d’un démantèlement ou d’un abandon martial lié à une phase d’occupation défensive de la motte.
La découverte, bien que modeste, confirme la fonction militaire du site et suggère la présence d’une garnison réduite ou d’un noyau de guerriers installés dans cette zone fortifiée.
Ils avançaient lentement. Leurs chevaux, lourdement chargés, allaient au pas.
Pas besoin de presser les montures : ils étaient partis avec une marge d’avance de deux jours.
Ils étaient sept, cinq hommes formant escorte et Adso qui avançait au côté de son père.
Ils portaient tous leur lourd poignard au côté. Un bouclier rond de bois battait le flanc gauche du cheval prêt à être saisi et un long carquois de courtes lances à droite.
A intervalles réguliers, un des hommes de tête se détachait du groupe et partait au trot en reconnaissance, les autres arrêtaient alors leur progression et attendaient. Dès qu’ils voyaient l’homme revenir, ils remettaient en marche leurs chevaux. C’était Adso qui avait convaincu son père d’adopter cette méthode lors de longs déplacements… et la méthode avait démontré son utilité.
Dès lors tout le clan la mettait en œuvre. Chaque homme s’était entraîné à progresser de cinq mille pas, et à compter le temps qu’il fallait pour aller et venir sur cette distance sur un cheval au trot.
Seuls Adso et son père restaient toujours à la même place. Tous étaient sur leur garde, prêts à faire face, prêts à combattre en cas d’embuscades. Celles-ci étaient rares, mais rares aussi étaient les fois où il n’y en avait pas eu sur la route menant au forklann.
Aussi parlaient-ils peu, scrutant l’horizon, surveillant leurs arrières. Leur attention ne se relâchait pas.
Tous les deux ans, le forklann se réunissait à l’appel de Chloio « le chevelu », chef de tous les clans, du moins toléré comme tel par la plupart.
Des décisions y étaient prises, des conflits ouverts étaient réglés, les demandes de réparations étaient évaluées, puis fixées pas Chloio lui-même. Le forklann se déroulait toujours sur un fil : il pouvait dégénérer à tout moment. Mais le nombre de présents étaient généralement suffisant pour décourager les clans insatisfaits de toute tentative agressive ou guerrière. Mais les rancunes et les envies de revanche n’étaient jamais complètement levées lorsqu’un forklann se terminait.
L’homme parti en avant mettait trop de temps à revenir. La petite troupe poussa alors les montures derrières les bosquets, mit pied à terre et s’arma, attendant les assaillants qu’ils prirent à revers. L’échange fut bref. Les attaquants surpris, au nombre de dix, furent tous tués, les blessés achevés. Tous sauf un, qui serait ramené au forklann pour que le méfait de son clan soit connu de tous et jugé.
Plus loin ils découvrirent le cadavre de leur homme. Adso descendit de cheval, ferma les paupières du jeune homme tombé. C’était lui qui avait ri, la veille, quand le cheval d’Adso avait glissé sur une pierre. Son corps fut chargé sur un cheval pour être dignement enseveli.
Le chef Anselgrid, bien qu’âgé, avait pris part au combat, rapide, encore agile et la main sûre. Adso ne pouvait s’empêcher malgré lui de l’admirer. Il aimait son père bien sûr, mais souvent l’intransigeance avec laquelle ses décisions étaient prises, la dureté avec laquelle il les appliquait, provoquait en lui une colère rentrée. Adso s’était plus d’une fois opposé à lui en privé, il avait dû chaque fois se soumettre : on ne fait pas plier la lame d’un poignard…
Il faisait encore chaud, mais la lumière avait changé. L’ombre des chevaux s’allongeait sur le chemin, étirée comme une menace. Anso jeta un regard à son père. L’homme, raide sur sa selle, ne semblait ressentir ni la fatigue, ni la tension. Adso savait qu’il guettait, qu’il analysait tout. Chaque vol d’oiseau, chaque silence anormal, chaque frémissement de l’herbe.
Ils avaient grandi ainsi, Landerich et lui. Sans autre guide que le regard sévère d’Ansegrid. Il n’avait jamais caressé leurs cheveux, jamais embrassé leur front. Il avait forgé deux fils comme on forge une lame. À coups de silence, d’exigence, d’efforts répétés. Le sommeil n’était accordé qu’après les corvées.
Par une nuit d’hiver, Anselgrid les avait conduits sur son cheval, en plein milieu de la forêt, sans lumière, sans couverture, son frère et lui. Il les avaient laissés là avec pour ordre de rentrer avant l’aube. Puis il avait fait faire demi-tour à sa monture sans un regard pour eux. Adso avait alors sept ans et se souvenait encore de la bise glaciale et du froid mordant. Il se souvenait de la douleur causée par le froid, des efforts de son frère pour le faire avancer. A leur retour, peu avant l’aube, Anselgrid n’eut pas un mot. Il les envoya à leurs corvées habituelles.
Les pleurs n’étaient pas tolérés, la faiblesse non plus. Pour leur père, la peur était un poison à extraire de soi, sans jamais en montrer le goût.
Objet 25 — Sépulture masculine isolée (Fouille de la nécropole, parcelle 2-4)
La fouille sur la parcelle 2-4, située dans le prolongement occidental de la nécropole tumulaire, a révélé une sépulture isolée en fosse rectangulaire, légèrement distincte du groupe principal. Le défunt, de sexe masculin selon le diagnostic morphologique crânien et pelvien, était inhumé en décubitus dorsal, les bras le long du corps. L’orientation de la tombe suit l’axe habituel de la nécropole : nord-est / sud-ouest.
Les ossements, relativement bien conservés, indiquent un individu robuste d’âge adulte (30–40 ans). Le mobilier funéraire est limité mais significatif : un scramasaxe long déposé à la droite du défunt, dont la lame, bien que corrodée, conserve une longueur supérieure à 40 cm ; une fibule en fer simple retrouvée près de l’épaule gauche ; quelques céramiques fragmentaires en dépôt secondaire au pied de la fosse.
L’isolement relatif de cette sépulture, associé à la présence d’une arme de prestige, pourrait suggérer le statut particulier du défunt au sein de la communauté — chef de groupe ou guerrier reconnu.
Quand Landerich était mort, Adso avait senti que quelque chose s’était effondré en lui. Non pas un chagrin, pas tout de suite. Plutôt un déséquilibre : il avait perdu la moitié de son armature. Landerich portait les attentes du père. Il lui restait à porter ce qui restait du père lui-même.
Le cercle du forklann s’était refermé en fin de matinée. Chaque chef de clan avait pris place selon l’ordre de préséance, respecté sans discussion. Au centre, Chloio s’était tenu debout un long moment avant de s’asseoir. Il avait laissé le silence s’installer, comme une lame d’air entre les hommes. Puis il avait parlé, sans hausser le ton, mais avec la voix de celui qui sait qu’on l’écoute.
« Je n’ai pas convoqué cette assemblée pour démêler les querelles de troupeaux ou les histoires de bornes déplacées. Le forklann n’est pas un champ de pacage. Il est la pierre dressée de notre cohésion. »
Les chefs restèrent silencieux. Ils connaissaient le ton de Chloio. Derrière l’homme, il y avait la volonté d’unifier ce qui ne tenait ensemble que par la coutume et les alliances d’intérêt. Il parlait de paix, mais il pensait pouvoir.
Il leva une main et fit signe au vieux Thibergis, du clan des Madarg, qui s’avança d’un pas mal assuré.
« Le différend entre les Madarg et les Zolten porte sur la construction d’un pont de gué. Le bois a été pris d’un côté, les pierres de l’autre. Et pourtant le pont est commun. »
Thibergis confirma. Le chef des Zolten acquiesça d’un grognement.
Chloio déclara :
« Ce qui est construit à deux ne peut appartenir à un seul. Le gué servira aux deux clans. Mais s’il venait à s’écrouler, qu’il soit reconstruit ensemble, à frais partagés. Que cet ouvrage unisse plutôt que divise. »
Il se tourna ensuite vers le délégué des Virsing.
« Ton clan a retenu prisonnier un homme du clan de Dagnil pendant une semaine, pour un litige frontalier. »
L’homme confirma :
« Il avait dépassé les pierres. Il traquait une biche. »
Chloio fixa son regard.
« Les bêtes ne connaissent pas nos frontières. Les hommes, si. La biche n’a pas d’avis. Nous, si. »
Il marqua une pause, puis déclara :
« Le prisonnier sera relâché. En échange, le clan de Dagnil versera un panier de lances. L’homme a chassé, son clan paiera l’équivalent d’une chasse. Que la trace soit effacée, pas amplifiée. »
Ces affaires réglées, le ton changea. Chloio redressa les épaules, et sa voix se fit plus lente, plus grave.
« Je viens maintenant à ce qui nous réunit. »
Tous les regards se tournèrent vers Ansegrid et vers Raukhing, assis à distance l’un de l’autre.
« Deux clans qui s’opposent depuis des lunes. Deux lignages parmi les plus anciens. Mais c’est sur la route vers ce forklann que l’affront a été fait. Une embuscade. Un homme tué. Ce n’est pas un duel de guerriers. C’est une atteinte au cercle. »
Le silence était devenu dur, compact.
Chloio s’adressa d’abord à Raukhing :
« Tu dis que tu n’as pas donné l’ordre. Que les hommes ont agi seuls. »
Raukhing répondit, la mâchoire serrée :
« Ils n’avaient pas mon assentiment. Mais ils sont à moi. J’en réponds. »
Chloio hocha la tête.
« C’est ce que j’attendais. Un chef qui nie son sang ne mérite pas de le verser. »
Il se leva.
« Écoutez. Je n’ai pas rassemblé les clans pour nourrir leur discorde. Si nous voulons résister aux puissances du sud, aux bandes errantes, aux chefs de guerre à venir, il faut bâtir un tronc commun. Que chacun garde sa langue, sa coutume, sa fierté. Mais qu’on arrête les représailles en cascade. »
Il fit une pause, les deux bras croisés dans le dos.
« Voilà pourquoi je décide ceci : Adso, fils d’Ansegrid, héritier du clan de Voerhing, prendra pour épouse Syagria, fille aînée de Raukhing. »
Les murmures fusèrent, aussitôt réprimés.
« C’est un lien de sang. Un lien vivant. Que les pierres soient laissées à leur place. Que les armes soient reposées. Si les enfants des deux chefs peuvent coucher dans le même lit, alors les lignages peuvent cesser de s’égorger. »
Raukhing ne dit rien. Ansegrid, après une hésitation, inclina la tête.
« L’union aura lieu à la prochaine équinoxe. Chaque clan offrira trois dons à l’autre. Non pour payer, mais pour lier. Il n’y aura pas de guerre. Il y aura alliance. »
Chloio se rassit lentement.
Le forklann continuait.
Objet 26 — Collier métallique en alliage cuivreux (Fouille de la motte, parcelle 1-3)
Au sud-ouest de la motte, dans une couche argilo-sableuse à proximité d’un ancien foyer domestique, a été découvert un collier métallique incomplet. L’objet se compose de dix anneaux ovales reliés par de petits maillons en alliage cuivreux fortement oxydé, présentant une patine verdâtre et des traces d’usure régulières. L’aspect terne du métal laisse penser à un bijou de qualité moyenne, sans décor ni incrustation précieuse.
Aucun autre élément mobilier directement associé n’a été trouvé, hormis quelques fragments osseux animaux dispersés et de la céramique commune.
L’hypothèse retenue est celle d’un objet de parure féminine abandonné ou perdu dans le contexte d’une occupation domestique.
Elle était arrivée la veille du mariage. Son escorte avait pris immédiatement le chemin du retour. Il était déjà tard. Des flambeaux, tenus par des hommes en armes, traçaient un chemin jusqu’à l’entrée de la maison d’Ansegrid. La porte lui fut ouverte, elle disparut au regard d’Adso comme avalée par la maison. Elle devait avoir été conduite jusqu’au lit où elle dormirait cette nuit. On lui servirait une collation. Peut-être ne réussirait-elle pas à dormir agitée par de sombres pensées, elle aussi.
La chambre d’ Adso avait été meublée, mais il n’y viendrait que le lendemain soir une fois marié.
Il n’avait vu de sa future épouse qu’une silhouette qui gravissait le chemin illuminé, suivie d’une servante qui ne resterait que quelques jours.
Demain soir… Demain soir, il allait se retrouver avec cette femme totalement inconnue, venue d’un autre clan, obligée, contrainte et dont il ignorait tout. Il aurait l’obligation d’ensemencer ce ventre autant de fois que possible. Son devoir, quelle que soit son envie. Car si la femme était contrainte, il l’était lui aussi.
Il savait les nuits sans désir, côte à côte, murés dans le silence. Il savait les moments où ses résolutions ne faisait plus rempart au besoin . Combien de fois avait-il pris Begga à la seule fin d’assouvir ce manque ? Begga immobile et raide, Begga qui attendait en silence qu’il en ait terminé.
Et une fois tout terminé, le dégoût qu’il avait de lui-même et cette amertume dans la bouche.
Adso se sentait accablé, impuissant. Il n’était pas maître des décisions que d’autres avait prises pour lui.
Il n’arrivait pas à imaginer celle qu’on lui destinait autrement que laide, louchant ou les dents croches, inerte sous lui, les cuisses à peine entr’ouvertes, immobile.
Adso ferma un instant les yeux puis se dirigea vers sa petite maison presque vidée déjà de tout ce qu’elle contenait.
Il repensa au chemin du retour, lorsqu’ils avaient quittés le forklann.
Leur progression, ponctuée par les allers-retours de l’homme d’avant, les haltes et les bivouacs. Cela lui avait semblé infiniment long. Adso et son père étaient plus silencieux encore qu’à l’aller. Adso avait été d’humeur maussade : il imaginait l’esprit de son père rempli de motifs de satisfaction, au contraire. Celui-ci avait obtenu tout ce qu’il voulait : Adso allait revenir dans la maison paternelle, il allait se remarier, allait lui donner une descendance et enfin assumer pleinement son rôle d’héritier.
Adso allait devoir renoncer à toute indépendance, si minime qu’elle fût.
Il était bien conscient qu’il passerait pour un fou s’il avait exprimé ses pensées. N’importe quel homme devait envier sa place : futur chef de clan, habitant dans la grande bâtisse fortifiée, marié avec la fille d’un autre chef de clan. Une vie toute tracée. Une charge.
Son frère Landerich était taillé pour ce rôle, pas lui.
Landerich.. Landerich lui manquait. Son sourire facile, son regard clair, ses éclats de rire lorsqu’ils étaient tous les deux . Landerich, éternel protecteur d’Adso, qui s’interposait toujours entre celui-ci et Ansegrid. Landerich que le doute n’effleurait jamais. Aussi lumineux qu’Adso était sombre, taciturne et silencieux.
Objet 27 — Récipient céramique rubéfié (Fouille du village, parcelle 3-2)
Dans l’espace interprété comme une unité domestique, correspondant à une maison sur sol excavé, a été mis au jour un récipient céramique de taille moyenne, fragmenté mais partiellement reconstituable.
La pâte, de couleur brun-gris, contient de fins dégraissants minéraux, et la surface est grossièrement lissée, sans décor. Le récipient présente des traces nettes de rubéfaction, particulièrement marquées sur la paroi inférieure, indiquant une utilisation directe au contact du feu.
Associés à ce vase, plusieurs tessons de céramique commune ont également été collectés, dispersés dans la couche de comblement.
Il s’ébroua. Il s’était assis dehors, sur la pierre plate devant sa maison presque vide. Le vent portait encore l’odeur des chevaux et des torches.
Demain. Demain soir. Une inconnue dans son lit. Son esprit y revenait sans cesse.
Il ne bougeait pas. Les coudes sur les genoux, il fixait le sol.
« Tu broies du noir, garçon ?
Il leva les yeux. Wulfgarde.
Elle s’était approchée sans bruit. Cape terne, visage fatigué mais avenant. Elle connaissait tous les hommes du clan, leurs colères, leurs fuites, leurs chagrins. Elle les avait tous accueillis, tour à tour, contre un don en nature, un lapin, des œufs, un poulet, ou contre espèce trébuchante si elle avait de la chance
– Je t’ai vu, dit-elle. Figé comme un arbre mort.
Elle s’assit à son côté. Adso ne répondit pas. Elle reprit :
-Tu veux pas de cette fille… Enfin, t’en veux pas ce soir, mais dis-toi que demain tu en voudras peut-être. On sait pas…
Elle reprit :
– Elle non plus, peut-être, elle te veut pas, dit-elle. Ou peut-être que si. Mais ça, c’est pas mon affaire. Ce que je sais, c’est ce que c’est, ce vide-là, la veille d’un lit froid ou d’un lit forcé. Le ventre des hommes se tord.
Du doigt elle désigna le ventre d’Adso.
Elle s’assit à côté de lui.
– Tu veux dormir sans t’étrangler avec tes pensées ?
Un silence. Il tourna lentement la tête vers elle.
– J’ai pas honte, ajouta-t-elle. J’ai plus honte depuis longtemps. Et j’ai plus rien à prouver. Juste un corps encore chaud, et un peu de temps à te donner.
Adso ferma les yeux. Il hocha la tête et eut un faible sourire. Il acceptait l’offrande, il acceptait le don. Il avait besoin de ce réconfort presque maternel, de ce corps trop épanoui.
Il se leva entra dans la maison. Elle le suivit.
Après, après, il resta un long moment à écouter sa respiration. Au-dehors, le silence et dans sa poitrine, des battement un peu plus calmes. Le sommeil finit par l’emporter. Au matin, il était seul : Wulgarde était partie.
Objets 3-3.1 à 3-3.3 — Peigne, chaudron et bijou fragmentaire (Fouille du village, parcelle 3-3)
Sur la parcelle 3-3, correspondant à une unité domestique, trois objets notables ont été mis au jour dans la même couche d’occupation, dispersés autour d’un foyer excavé.
Le premier, un peigne en os fragmentaire (longueur conservée : 5,2 cm), présente une denture partiellement préservée et des traces d’usure à l’extrémité des dents, suggérant un usage prolongé.
Le second, un chaudron en fer fortement corrodé (Ø estimé : 34 cm), conserve des parois lisibles mais un fond manquant ; des restes d’anses rivetées demeurent visibles.
Enfin, un fragment circulaire de bijou (Ø 2,8 cm), en métal non identifié — probablement un cuivre allié —, montre un décor de fines stries incisées sur la face externe.
Aucun mobilier céramique notable n’a été relevé dans cette zone.
Wulfgarde. C’est elle qui l’avait dépucelé, il avait quinze ans et elle le double de son âge. Elle avait souri en le voyant arriver, rouge et bégayant, ne sachant que demander ni comment.
Les cinq premières fois, elle n’avait rien eu le temps de faire, il avait joui dans ses braies. Les cinq ou six fois suivantes elle avait juste eu le temps de saisir son sexe, et sa main avait été décorée de son sperme. Elle avait souri, secoué la tête d’un air faussement désespéré, lui avait collé sur la joue une énorme bise sur la joue.
– C’est pas grave, tu feras mieux la prochaine fois. T’es pas le premier à qui ça fait ça, tu seras pas le dernier non plus…
Il revenait toujours, avec des œufs chapardés dans les poulaillers, ou un lièvre pris au collet. Ce très jeune homme, elle le trouvait attendrissant. Elle ressentait presque quelque chose de maternel pour lui. Elle lui aurait fait tout cela sans même qu’il donne quelque chose, mais elle ne le lui avait jamais dit.
Le soir où il n’était venu qu’avec un gros bouquet de fleurs des champs et un œuf, elle en avait eu les larmes aux yeux. Elle avait dû inventer un prétexte :
– C’est la fumée de mon foyer qu’a refoulé. Ça m’pique les yeux, c’est terrible !
Wulfgarde ne l’épargnait pas pour autant. Ses commentaires étaient parfois lapidaires.
Les premières fois où il avait enfin réussi à la pénétrer, après quelques coups de boutoir maladroits, elle l’avait arrêté net :
– Tu confonds ton vit avec ton poignard, Adso ! On dirait que tu veux me couper en deux !
Et elle éclatait de rire, lui ébouriffait les cheveux :
– Montre un peu de réserve, mon jeune ami. Sinon on ira pas jusqu’à dix !
Adso se souvenait encore de ses remarques amusées, immédiatement suivies d’un geste tendre. Elle lui saisissait la joue, comme pour lui faire la morale :
– T’es pire qu’un cheval emballé. Faut qu’t’apprennes à prendre ton temps ! On a même pas le loisir de profiter du paysage, avec toi.
Elle faisait courir ses doigts sur l’échine de l’adolescent comme si elle comptait ses pas :
– Compte au moins jusqu’à cinquante. C’est pas si difficile, si ? On t’a appris à compter ? Moi je sais pas trop, mais je m’rends bien compte…
Elle lui caressait le front, lui claquait un baiser sur le ventre.
Mais surtout, elle riait. Toujours, elle riait.
Elle l’avait initié à tout. Elle lui avait tout montré, peu à peu.
-Lui, pensait-elle, il saura quoi faire, et comment.
Elle avait tort.
Elle le vit revenir deux semaines après son mariage avec Begga. Il lui raconta tout.
Il vint plusieurs fois la voir, mais ils ne se touchaient plus. Wulfgarde était la seule femme à qui il pouvait tout dire. Il ne savait pas exactement quelle était la nature de leur relation. Il savait seulement qu’il pouvait lui parler. Elle l’écoutait, désolée, et lui donnait de vagues conseils, inutiles.
– C’est pas ta faute. Y a des femmes qu’aiment pas ça, qu’aimeront jamais ça. C’est courant.
Comment je mangerais, sinon ?
Si les hommes viennent, c’est qu’y a bien une raison.
C’est pas le tout de donner ou de prendre… à la fin, même eux, ça les lasse.
Quelques semaines après la mort de Begga, il était revenu avec un petit sourire, comme une excuse.
Il n’avait que vingt ans, après tout. Il avait besoin d’une femme. Sa main ne lui suffisait pas.
Il lui fallait un corps à étreindre. Un corps qui donne de la tendresse. Des caresses.
Un corps.
Adso faisait en sorte de n’être jamais vu.
Il ne parlait jamais d’elle.
Il ne l’aimait pas, mais il en avait besoin.
Objet 28 — Torque en bronze (Fouille de la motte, parcelle 1-4)
Lors de la fouille en profondeur d’un niveau situé au pied intérieur du talus, a été mis au jour un torque en bronze complet, bien que légèrement déformé. L’objet, de facture simple, présente un corps circulaire massif se terminant par deux extrémités arrondies. Des traces d’oxydation sont visibles sur toute la surface, mais l’état général reste satisfaisant.
L’objet a été photographié puis prélevé en un seul bloc avec son sédiment, pour consolidation ultérieure en laboratoire. Aucune structure immédiatement associée n’a été identifiée dans l’espace de découverte.
Les nuages bas filaient sous le vent, une nappe de brume s’élevait lentement du fleuve tout proche, donnant l’impression qu’il fumait. Des corneilles traversaient le ciel gris d’un vol lourd avant de s’abattre sur un champ retourné, se disputant les quelques épis qui avaient été oubliés. La brume s’élevait des champs détrempés.
On avait dressé une longue table sous l’auvent qui bordait la maison d’Ansegrid, recouverte de tissus bruns et de coupes en bois. Les chefs des familles les plus importantes du clan s’y retrouvaient peu à peu, parlant à mi-voix, observant Adso sans insistance mais sans détourner les yeux non plus.
Adso avait peu dormi. À l’aube, il s’était lavé dans l’eau glacée d’un baquet, avait enfilé une tunique neuve – une laine sombre, épaisse, sans broderie- puis avait noué autour de sa taille la ceinture tressée que lui avait donnée Ansegrid. Il avait passé son torque et s’était rendu chez Guntmar pour être rasé de frais. Il ne portait ni poignard ni hâche ce jour-là. C’était l’usage.
Syagria n’apparut qu’en fin de matinée. Elle était vêtue d’une simple chemise de lin très longue, fixée par deux ceintures tressées, l’une sous la poitrine, l’autre sur les hanches dont les extrémités, pendaient presque jusqu’à terre. Les manches, longues et étroites, étaient garnies de bandes de couleur. Une cape de laine lui protégeait les épaules. Ses cheveux, d’un châtain foncé, avaient été nattés serrés, mais disparaissaient sous un voile. Un mince collier de métal terne ornait son cou. Elle marchait d’un pas égal, les yeux baissés. Les aurait-elle levés qu’on aurait pu y distinguer de la résignation, peut-être même de la détresse. Derrière elle, la vieille femme du clan Raukhing l’accompagnait, mais resta à l’écart dès que la jeune fille atteignit le centre du cercle.
Adso la vit approcher. Elle ne boitait pas. Elle ne portait pas de difformité visible. Son visage allongé aux pommettes saillantes, aux traits sobres, était harmonieux. Elle n’était pas belle à proprement parler. Il y avait en elle quelque chose de silencieux, de contraint. Elle leva brièvement les yeux, croisa ceux d’Adso qui l’attendait, lui aussi au centre du cercle, et le fixa. Pas longtemps. Puis elle baissa à nouveau les yeux. Ce regard-là disait juste : « Voici donc celui auquel on me destine, celui auquel on me livre… ».
Ce fut Ansegrid qui officia, comme il se devait. Le père du marié, et seul représentant encore vivant du lignage direct.
Il récita à voix forte les formules anciennes, prononcées à chaque union depuis des générations. Adso et Syagria devaient répéter quelques phrases, se prendre les mains sous le regard des témoins, puis boire chacun une gorgée d’un hydromel préparé pour l’occasion. Un des oncles d’Adso tendit la coupe à Syagria puis à Adso. Les gestes étaient lents, pesés. Rien ne devait paraître précipité.
Quand ce fut terminé, les hommes du clan entonnèrent un chant bref, guttural, à plusieurs voix. C’était plus un cri ancien qu’un chant. Puis tout redevint silence. Ansegrid s’avança, posa sa main sur l’épaule d’Adso, puis sur celle de Syagria. Il hocha la tête.
La cérémonie était finie.