J’avais écrit :
» En amour il faut être deux… »
Sur le moment, j’avais été frappée par la justesse de la formule.
C’était si simple et tellement évident…
Simple.
On prenait deux personnes. Soudain, elles s’aimaient et tout allait de soi, sans heurts, sans raclement dans l’embrayage, sans sortie de route, sans embardées, sans grincements, mécanique bien huilée. Et en plus c’était garanti à vie. Bref, l’amour c’était beau comme une Ferrari rouge.
On pouvait comparer l’amour à plein de trucs.
Une maison, bien jolie, avec un jardin bourré de fleurs.
Une abbaye romane.
Une tarte aux prunes.
Un vitrail.
Un Matisse.
Y avait le choix.
Voilà.
Mais « en amour, il faut être deux ».
Ça tombait mal, je me retrouvais seule.
Seule avec mon amour bébête et éternel, avec mes projets et mes certitudes à la noix.
Accessoirement avec mon chagrin (d’amour) et mes illusions (brisées).
Une Ferrari sans carrosserie, une pâte sans prunes, une maison sans murs, une abbaye en ruine, un Matisse sans rouge, un vitrail sans plomb.
Voilà à quoi je ressemblais.
J’avais beau essayer de compter jusqu’à deux, j’en restais à un.
Le deux avait déclaré forfait, il battait la campagne.
J’ étais un.
Ça fait pas beaucoup quand on y pense.
Et en l’occurrence, c’était pas suffisant.
Et puis, sans que je le décide, sans que je le comprenne sur le moment, j’ai agi comme s’il était possible de faire sans le deux.
Envers et contre lui. Contre et malgré.
Une sorte de passage en force.
Une obstination désespérée.
Comme s’il suffisait de faire semblant et de faire deux fois plus.
Comme si le chemin parcouru était plus important que le chemin à parcourir.
Comme si chaque minute gagnée était plus importante que l’éternité à venir.
Tenir la position, aussi intenable fût-elle.
Combler les fossés, aplanir le sol.
Reconstruire.
Reconstruire autrement. Autre chose.
Plus solide et plus fragile à la fois.
Un amour aux alouettes, plein de miroirs et de pierres qui brillent.
Un château de sable décoré de coquillages et de plumes.
Un vitrail de tessons de bouteilles polis par la mer et de bouts d’assiettes fleuries.
Un amour de sentiers, de cascades, de plages.
Un amour fait de matériaux glanés, de graines, de semis, de jardinage.
Un amour de gros sel, de café, de la glace des pôles, d’anecdotes sinueuses, de kilomètres, de noms qui échappent, de titres de films oubliés, de monastères, de poulpe, de palais vénitiens, de disques écoutés cent fois et dont j’oublie le nom, de caresses dans le dos, de frisquettes, de mots inventés.
Un vrai faux-amour.
Un faux vrai-amour.
Un amour au conditionnel, : on aurait dit que je ferais comme si tu m’aimais…
Je ne sais pas qui de nous deux tient le rôle le plus difficile de l’histoire.
Je ne sais pas comment elle se termine, ni quand, ni même si elle va se terminer.
Le scénario est incertain, voire inexistant.
Mais je suis bien décidée à tenir mon rôle.
Même si je ne suis qu’une.
Même si je doute parfois, même si je suis lasse, même si je me blesse.
Peut-être que finalement « en amour, on peut être un », à condition d’y mettre le prix, à condition de le vouloir vraiment, à condition d’être patient, à condition…
Je ne sais pas.
En fait, je ne sais pas. »
Oui, j’avais écrit cela.
Le jour de mon anniversaire, en réponse, en écho à ma déclaration, tu as redit ce que tu ne disais plus jamais. Un « moi aussi… moi aussi, je t’aime »
Je me suis rendu compte alors de l’étendue de mon incrédulité.
Après quelques secondes, j’ai commencé à m’interroger.
L’ avais-tu dit par gentillesse, par loyauté, en hommage à mon amour , cet amour indéfectible que je te porte..?
Les mots étaient-ils sortis de ta bouche contre ta volonté, peut-être avais-tu baissé ta garde quelques instants ?
Le fait que cette phrase vienne en réponse et non comme une affirmation isolée, font pencher la balance dans ce sens.
L’aurais-tu dit autrement, un autre jour, sans que cela soit en écho à ma voix ?
Tu vois, je n’ai plus confiance, je ne crois plus les mots.
Paradoxe.
J’attendais tant que tu dises que tu m’aimes.
C’est dit, et je ne sais pas si je peux y croire.
Blague idiote.