Objet 51 — Coupe en bois carbonisé (Fouille de la motte, parcelle 1-13, salle principale, zone de l’âtre)
Dans les niveaux de destruction et de rejet liés à l’incendie de la maison fortifiée, a été mise au jour une petite coupe en bois carbonisé, fragmentaire mais identifiable. Le récipient, d’un diamètre restitué de 10 à 12 cm pour une hauteur d’environ 6 cm, présente un profil arrondi et un fond légèrement bombé. Des traces de polissage circulaire subsistent sur la paroi interne.
La carbonisation a préservé le volume général de l’objet, bien que les parois soient fragiles et fissurées.
Il s’agit vraisemblablement d’une coupe destinée à la consommation de boissons fermentées ou aromatisées — hydromel ou bière légère — attestant l’usage de vaisselle en bois parallèlement aux récipients en céramique ou en métal.
Cette découverte, bien que modeste, documente les pratiques de consommation au sein de la salle seigneuriale et suggère des repas collectifs où le bois tenait une place importante dans la vaisselle du quotidien.
La grande salle était éclairée par les torches fixées dans les murs et les flammes vives du feu. Les ombres y dansaient haut, projetées sur les poutres du plafond. Ansegrid était déjà là, assis à sa place, le regard vif et perçant. Autour de la table, six ou sept hommes, des figures familières, quelques anciens, deux guerriers qu’Adso avait côtoyés dans sa jeunesse.
Il entra sans s’annoncer. La conversation s’interrompit aussitôt.
» Le voilà, dit Ansegrid avec un sourire forcé. Le héros de la saison froide. »
Adso salua les hommes présents d’un simple geste de la tête. Il s’installa sans chercher à nier ni confirmer le titre. Il avait appris à composer avec les formules de son père.
Syagria se tenait à l’écart.
Le repas fut servi. Viande en sauce, légumes racines, pain chaud. Le vin aromatisé de miel et d’épices circulait. Les hommes échangeaient des nouvelles, racontaient des faits d’armes. On évoquait la retraite des ennemis, les prises de butin, les morts aussi.
Puis les regards se tournèrent vers Adso.
» Raconte-nous, dit l’un. On a entendu mille versions. Combien étaient-ils ? Et comment avez-vous tenu ce gué si longtemps ? »
Adso, la voix calme, livra quelques faits, ni plus ni moins. Il parlait de ses hommes, jamais de lui-même. Il faisait des phrases courtes, nettes. Il ne cherchait ni à enjoliver ni à dramatiser.
» Trois jours, dit-il. Nous avions des vivres pour deux. Le vent était avec nous, heureusement, et la glace de la rivière commençait à céder. On a tenu. On devait tenir. »
Certains opinèrent, d’autres rirent doucement, admiratifs. On trinqua.
Ansegrid, tout en mangeant lentement, observait son fils. Il guettait ce qui ne se disait pas. Il attendait, peut-être, une faille, un éclat, une affirmation plus franche. Il n’en eut aucune.
« – Tu as bien parlé, dit-il enfin. Comme il faut.
Puis, en se tournant vers ses invités :
– Mais vous l’avez vu, n’est-ce pas ? Il revient, il rentre au foyer… Maintenant, il va guerroyer dans les bras de sa jeune épousée ! N’est-ce pas, Adso ? »
Des rires répondirent à la remarque d’Ansegrid.
Adso ne répondit rien. Il sourit à peine. Mais son regard s’était légèrement tourné vers Syagria.
Il était tard, les convives s’étaient retirés.
» Père, nous allons nous retirer nous aussi, il est plus que temps. «
Adso se leva, imité par Syagra.
Ansegrid la regarda puis porta son regard sur Adso.
» Sois vaillant comme au combat, Adso. «
A ces mots, Syagria rougit, plus que gênée par la remarque d’Ansegrid. Elle ne put qu’échanger un regard avec Adso, avant de lui emboîter le pas.
Objet 52 — Lampe en terre cuite (Fouille de la motte, parcelle 1-14, espace domestique, chambre attenante à la salle principale)
Dans une couche de sol rubéfié mêlée à des fragments de torchis, a été découverte une petite lampe rudimentaire façonnée en terre cuite grossière.
Le récipient, de forme oblongue, mesure 8,6 cm de long pour 5,2 cm de large. L’orifice central est circulaire, avec une lèvre épaissie, et une extrémité pincée forme un léger bec. Des traces noirâtres internes et externes, issues de combustion, confirment son usage comme lampe à huile.
La pâte, micacée et mal cuite, suggère une fabrication locale, sans décor ni engobe. L’objet a sans doute servi pour un usage domestique quotidien, dans des espaces réduits comme les chambres ou les annexes, plutôt qu’en contexte cérémoniel.
Cet exemplaire, bien que rudimentaire, atteste la diffusion de formes simples d’éclairage domestique en contexte de motte.
Il faisait froid dans la chambre. Adso alla tirer immédiatement deux des rideaux du lit clos.
Il était silencieux, d’un silence concentré, soucieux. Il s’assit sur le lit. Il se tourna vers Syagria. Celle-ci avait saisi sur la table, quelques branches de marjolaines desséchées maintenant, nouées par un ruban. Elles étaient censées porter bonheur aux couples de jeunes mariés et étaient un symbole de fécondité.
Adso rompit enfin le silence.
« Viens ici. » souffla-t-il. Syagria marcha lentement vers lui. Elle se retrouva devant lui, tête baissée, Adso lui prit alors les deux mains. Elles étaient froides.
« La situation est difficile pour toi, mais elle n’est pas simple pour moi non plus. Je t’en prie, regarde-moi. » Le ton était presque implorant.
Elle releva la tête. Adso plongea son regard dans le sien.
«Nous sommes les objets d’une alliance entre nos clans, cela nous ne pouvons pas le changer. » Il parlait d’une voix qu’il tentait de rendre rassurante.
« Je ne te connais pas, je ne sais pas qui tu es, je ne sais pas ce que tu aimes ou ce que tu détestes, et tu ne me connais pas non plus. Nous ne savons rien l’un de l’autre. Mais ce que je sais c’est que nous sommes amenés à vivre quelques années ensemble comme mari et femme, tu comprends ? »
Syagria hocha la tête. Adso ne lui avait pas lâché les mains. Il reprit :
« Tu sais que c’est ton devoir… »
Syagria hocha de nouveau la tête, timidement.
– Et que nous n’avons pas le choix… Je ferai de mon mieux.. »
Adso suspendit sa phrase.
Il vit alors les larmes silencieuses qui coulaient le long des joues de Syagria.
Adso sourit douloureusement. Il lâcha les mains de Syagria,. il conclut :
« Viens dans le lit maintenant. »
Il éteignit la lampe, ils se déshabillèrent dans le noir.
Il fit alors ce que tous attendaient de lui. Syagria resta silencieuse, n’eut pas un cri quand il franchit la barrière fragile de son hymen. Elle gardait la bouche serrée, refusant obstinément celle d’Adso.
Après quelques minutes, enfin, Adso s’écroula sur elle dans un grognement rauque. Elle ne bougea pas. Adso roula sur le flanc. Il pensa que c’était pire que ce qu’il avait imaginé et sombra dans le sommeil.
Il se réveilla au petit matin, serré contre Syagria dont il enserrait la taille, le nez dans son abondante chevelure tressée pour la nuit en une unique natte lâche. Il eut immédiatement envie d’elle. Il se recula un peu.
Puis il se rendormit.
Objet 53 — Petit récipient à onguent en céramique (Fouille du village, parcelle 3-4)
Dans un niveau d’abandon de l’habitat, en lien avec les rejets domestiques retrouvés dans la maison, a été découvert un petit récipient en céramique, presque complet. Le pot, de forme globulaire, mesure 6,3 cm de haut pour un diamètre maximal de 5,5 cm. La pâte est fine, légèrement micacée, et la surface brunâtre présente des traces d’usure polie. L’orifice est régulier, le col évasé et la lèvre arrondie.
De minces concrétions blanchâtres recouvrent par endroits la paroi interne. Des analyses physico-chimiques suggéreraient un usage destiné à contenir des substances grasses ou résineuses, interprétées comme des onguents médicinaux.
La présence de ce petit récipient dans un contexte domestique intime, combinée aux autres indices de soins — outils, dépôts organiques — conforte l’hypothèse d’une pratique quotidienne de préparation et d’utilisation de remèdes à base végétale.
Au réveil, Adso songea que Syagria n’avait pas franchi les limites de l’enceinte fortifiée pendant son absence et que la seule sortie qu’elle avait effectuée était la promenade à cheval qu’ils avait faite la veille. Aussi lui proposa-t-il d’aller visiter le village et d’aller à pied, à la rencontre de quelques-un de ses habitants.
Adso n’avait pas fait trois pas dans la chambre qu’il regretta amèrement sa proposition : sa jambe le faisait souffrir atrocement et il pouvait à peine poser le pied par terre.
Ils partirent cependant. Ils prirent le chemin qui descendait vers le village. Le vent rabattait la neige sur leurs visages. Chaque appui sur sa jambe blessée arrachait à Adso une crispation, qu’il dissimulait mal.
Adso marchait lentement mais son boitement de plus en plus accentué et son visage, qui se crispait par instants, le trahissaient. Il s’arrêta de nombreuses fois, trouvant des prétextes.
Syagria lui jetait des regards soucieux.
Adso indiqua son ancienne maison, et Syagria insista pour la voir. Quand enfin ils atteignirent la porte basse de la maison, il s’adossa un instant au chambranle.
Ils n’avaient pas fait cinq pas dans la petite maison qu’Adso dut s’asseoir sur le lit, les mâchoires serrées, le souffle plus court que d’ordinaire. Un voile de sueur lui mouillait les tempes malgré le froid. Sa jambe refusait presque de le porter. Syagria le regarda sans un mot, puis demanda, fronçant légèrement les sourcils.
« Où vit la guérisseuse du village ? demanda-t-elle.
Il la fixa, surpris.
– Là-bas… près du puits, indiqua-t-il d’un geste vague. C’est la veuve Elwig.»
Sans plus de mots, elle se détourna et sortit. Il la vit traverser la cour d’un pas vif, le bas de sa pelisse effleurant la neige. Resté seul, il inspira lentement pour calmer les pulsations rapides de son cœur. La douleur battait dans sa cuisse, l’empêchant presque de respirer.
Syagria revint quelques instants plus tard avec deux petits pots de terre et un linge qui semblait plus lourd.
Elle posa le tout sur la table, ôta ses gants, et, sans un mot de plus elle rompit de ses doigts fins mais sûrs, la croûte du pot, versa l’argile dans un bol. Elle y ajouta un peu d’eau, mélangea. Le bruit humide et régulier du pétrissage emplissait la pièce.
« Voilà pour l’argile qui réduira l’inflammation. » annonça-t-elle
« Saule, dit-elle en montrant les pots. En onguent, ça apaise. En décoction ça calme la douleur.
Elle reprit :
« Tu ne vas pas rester ainsi. Allonge-toi. »
Adso fronça les sourcils.
« Ce n’est pas… nécessaire.
– Allonge-toi » répéta-t-elle, cette fois d’un ton qui ne souffrait aucune discussion.
Sa voix était ferme, dénuée de toute hésitation. Adso n’entendait plus l’épouse timide et renfermée qui lui parlait à mots mesurés, mais une jeune femme sûre d’elle et de ses gestes. Elle s’assit près de lui, dénoua les lanières de ses bottes et les ôta, elle en fit de même avec ses braies, puis posa ses mains chaudes et fermes sur sa cuisse juste au dessus du genou. Il eut un mouvement de recul.
– Ne bouge pas.
Ses mains glissèrent sur sa peau, cherchant le point exact de tension. Les doigts palpèrent, s’arrêtèrent sur un point précis. La douleur fit tressaillir Adso. Il eut un souffle rauque.
– C’est normal, respire.
« C’est là » murmura-t-elle pour elle-même.
Elle commença à masser. Ses gestes étaient fermes, méthodiques, sans hésitation.
Adso inspira, longuement. Les doigts de Syagria travaillaient avec assurance mais il y avait autre chose, une attention qui n’avait rien à voir avec le simple soin. La chaleur de ses paumes pénétrait sa chair, effaçant peu à peu le nœud de douleur. Chaque pression arrachait à Adso un grognement suivi d’un relâchement presque agréable. Puis, au fil des pressions lentes et précises, une chaleur sourde se répandit, comme si la douleur et un certain plaisir s’entremêlaient. Il se surprit à fermer les yeux, troublé par cette sensation. Le frottement régulier des mains sur sa peau, la pression mesurée, tout cela le troublait. Il se surprit à fermer les yeux: être pris en charge, se laisser faire.
Il n’était pas habitué à ce qu’on prenne soin de lui ainsi. Là, il se retrouvait contraint de céder, de se laisser faire. Et il comprit qu’il venait, pour la première fois depuis longtemps, de s’abandonner.
Un frisson de plaisir lui parcourut l’échine. Elle s’interrompit.
« Tu as froid ?
– Non… ce n’est rien, souffla-t-il »
Elle enduisit ses mains d’un onguent sombre. L’odeur âcre du saule monta jusqu’à lui, familière et étrangère à la fois. Les gestes reprirent, plus lents, plus profonds. La chaleur pénétrait dans le muscle, effaçait la crispation. Adso sentit ses défenses se dissoudre.
Ses doigts travaillaient avec méthode, appliquant l’onguent à même la peau, puis modelant l’argile autour de la zone meurtrie. Elle l’appliqua par mouvements réguliers, puis recouvrit d’argile chaude et serra le bandage.
– Ça doit tenir jusqu’à demain.
– Tu sais faire ça… murmura-t-il.
– J’allais tous les jours chez la guérisseuse, pour apprendre, quand j’étais encore chez les miens. »
Elle alluma un feu, et prépara une décoction. Adso la regardait, il suivait tous ses mouvements.
– Bois, dit-elle en lui tendant un gobelet.
Il s’adossa. Le breuvage amer coula dans sa gorge, répandant une chaleur nouvelle. Il regarda Syagria ranger les pots dans un panier qu’elle trouva sur un clou à une poutre. Ce n’était plus la jeune épouse qu’il voyait, mais une autre facette d’elle : assurée, compétente, qui ne demandait ni permission ni approbation.
Il lui semblait que quelque chose avait changé entre eux.
La petite maison baignait dans la chaleur des braises, le bois crépitait doucement. L’air, saturé d’odeurs de saule et de laine humide, formait un cocon où le monde extérieur semblait ne plus exister.
Syagria était assise à ses côtés. Quand elle leva la tête, leurs regards se croisèrent. Ni l’un ni l’autre ne détourna les yeux.
Il y avait, dans cette fraction de seconde, tout ce qu’ils n’avaient pas dit, tout ce qu’ils avaient retenu.
Syagria resserrait une fois de plus le nœud du linge, mais au lieu de reculer, elle posa la paume sur sa cuisse, juste au-dessus de l’emplâtre, et la laissa là.
Adso sentit la chaleur de sa main traverser sa peau, et sa respiration se fit plus rapide.
Il ne dit rien, et elle non plus.
Quand elle se leva pour remettre le fait-tout sur le feu, il tendit la main et la retint doucement par le poignet. Elle ne se dégagea pas. Il la tint une longue minute puis la lâcha.
Ils avaient fait venir des vivres de la grande bâtisse. Un gamin, trébuchant sous le poids d’un panier, leur avait apporté le repas qu’ils partagèrent en silence. Dehors, la neige tombait serrée, étouffant tout bruit. L’impression qu’ils étaient seuls au monde.
Ils partagèrent un peu de viande fumée, du pain, une jarre de bière aigre.
Chaque fois que leurs doigts se frôlaient, Adso sentait la tension revenir, plus forte, comme une corde qu’on tend jusqu’à la rupture.
La nuit tomba. Syagria se coucha sans un mot.
Adso resta allongé, les yeux ouverts dans l’obscurité, conscient qu’il suffirait d’un souffle, d’un mot, pour abolir la distance.
Adso se réveilla, Syagra était nichée contre lui, la tête posée dans le creux de son épaule. Elle dormait, sa respiration était calme. Il sourit et sentit apaisé et serein. Il n’osait pas bouger. Il voulait prolonger ce moment, qu’elle ne s’éveille pas et qu’elle continue à dormir contre lui.
Syagra bougea un peu, se serra plus encore contre lui, comme si elle recherchait sa chaleur.
Puis ses paupières papillotèrent et elle ouvrit les yeux. Elle sursauta et, gênée, eut un mouvement de recul comme si elle était prise en faute. Elle rougit sous le regard d’ Adso qui lui souriait.
Il faisait froid dans la maison, le feu était éteint.
Elle se leva immédiatement, elle n’avait pour dormir conservé que sa longue tunique. Elle enfila rapidement sa robe, et se couvrit de sa pelisse.
« Je vais faire du feu. » Voyant qu’ Adso allait se lever à son tour, elle dit d’un ton ferme :
« Toi, tu ne bouges pas, il faut d’abord que je voie ta jambe. »
Elle s’activa, cassa un fagot, prépara quelques bûches et frotta le briquet. Quelques étincelles, des poignées d’herbes sèches, puis le craquement du petit bois qui s’enflamme, bientôt le feu flamba. Elle rajouta deux bûches avec précaution, puis vint se rasseoir sur le bord du lit.
Elle repoussa les couvertures, dégagea la jambe d’ Adso. Elle dénoua le linge qui ceignait l’emplâtre, considéra un moment son travail de la veille. Elle étala le linge sous la cuisse, elle brisa l’emplâtre qui avait séché, recueillant sur le linge les morceaux d’argile.
Elle tâta délicatement, puis plus fermement la cuisse d’ Adso. Celui-ci se laissait faire sans protester.
Elle prit la jambe sous le genou, souleva et manipula, scrutant le visage d’ Adso à la recherche de la moindre crispation de douleur.
« Tu vas t’asseoir avec précaution, puis te lever. »
Adso s’exécuta, avec docilité, un petit sourire aux lèvres. Jamais on n’avait pris tant de précautions avec lui. Jamais on n’avait pris soin de lui comme ça, autant qu’il s’en souvienne. Sa mère, peut-être, mais elle était morte quand il était encore en bas âge et il n’en conservait aucun souvenir.
Elle continuait à lui donner des consignes :
« Mets-toi en appui sur les deux pieds, plie un peu les genoux. Plusieurs fois, plie un peu plus ! Tu as mal ?» Adso secoua négativement la tête.‘
« Maintenant en appui sur une jambe puis sur l’autre. »
Enfin, Syagria hocha la tête, elle semblait satisfaite.
« Quand nous serons rentrés, je te ferai à nouveau une décoction de saule…pour être sûre. »
Adso s’assit, s’habilla à son tour. Il rompit en deux morceaux, ce qu’il restait de pain, découpa des lanières de viande séchée qu’il tendit à Syagria et ils mangèrent près du feu.
Puis Syagria secoua et étendit les couvertures sur le lit. Adso enfila ses bottes.
Ils devaient rentrer.
Objet 55 — Mortier et pilon en pierre (Fouille du village, parcelle 3-5, habitat, zone domestique)
Dans un niveau de sol compacté, associé à des rejets de foyer et des fragments de vaisselle commune, ont été découverts les restes d’un mortier en pierre accompagné de son pilon.
– Objet 55a : mortier façonné dans un bloc de grès à gros grains, diamètre externe 13,6 cm, profondeur conservée 6 cm. La cuvette interne, fortement polie, présente des stries circulaires d’usage. Le rebord, partiellement fracturé, laisse deviner une lèvre épaisse et arrondie.
– Objet 55b : pilon en pierre dure (quartzite), longueur conservée 9,8 cm, extrémité sphérique usée par frottement répété.
Le contexte domestique, ainsi que les traces de broyage visibles dans la cuvette, suggèrent une utilisation régulière pour la préparation de denrées alimentaires — graines, herbes — ou de substances médicinales. La proximité avec d’autres rejets domestiques, notamment des ossements animaux et des tessons de céramique culinaire, conforte cette interprétation.
Ils marchaient lentement et firent un détour par la maison d’Elwig-la-guérisseuse.
Il faisait bien chaud dans la pièce. Des bouquets d’herbes séchaient au plafond emplissant la pièce d’odeurs fortes, une multitude de pots étaient rangés sur les nombreuses étagères. Deux grands pots, ouverts, une spatule, un mortier et son pilon en pierre se trouvaient sur une grande table.
Elwig se leva de sa chaise à leur entrée et leur sourit :
« Alors, Adso, ferait-elle une bonne guérisseuse ?
– Excellente, un peu autoritaire avec le malade, certes, pas commode, mais efficace. »
Adso coula un regard vers Syagria dont le visage s’empourpra.
Ignorant son fard, Adso reprit :
« Nous te rapportons les pots, et les restes d’argile. »
Il fut interrompu par Syagria :
« Je te reprends de l’écorce de saule. Je ne sais pas s’il y en a chez Ansegrid. Je reviendrai te payer.
– Très bien, nous en profiterons pour discuter, toutes les deux. Elwig sourit. Je me fais vieille, j’aurais bien besoin d’une aide… Mais nous verrons ça ensemble… » conclut-elle.
Ils sortirent de la petite maison, et reprirent leur marche. Adso prit Syagria par le bras. Elle le laissa faire.
En rentrant dans la grande salle, Adso sentit la chaleur de feu lui mordre presque le visage après l’air glacé du dehors. Ansegrid était déjà installé sur son siège, mais il ne semblait pas détendu. Devant lui , trois hommes aux vêtements usés, encore couverts de poussière et de neige, attendaient debout, tête nue, le visage fermé.
Ils s’inclinèrent en voyant Adso, mais leurs yeux ne quittaient pas Ansegrid, comme si leur requête ne souffrait pas de délai.
» Parlez, dit le chef d’un ton bref.
Le plus âgé des trois, un homme aux mains larges et crevassées, s’avança d’un pas.
– Seigneur, c’est la troisième fois en deux semaines que les loups frappent près de nos maisons. D’abord un cheval, puis deux veaux, et cette nuit… ils ont tué une femme qui rentrait du four commun.
Il marqua un temps, avala sa salive.
– On l’a retrouvée… enfin… il ne restait pas grand-chose.
Un frisson courut dans le dos d’Adso. Il avait déjà vu ce que des loups affamés pouvaient faire à un corps.
Le deuxième homme prit la parole :
– Nous avons veillé en armes, mais ils étaient trop nombreux. On ne peut plus sortir la nuit. Nos enfants ont peur. Même les chiens se terrent. Nous demandons votre aide pour lever des hommes et les traquer.
Ansegrid échangea un regard avec Adso, puis avec deux des chefs de famille présents autour du feu. Il hocha lentement la tête.
– Nous chasserons, dit-il. Pas demain matin. Ce soir. On les surprendra avant qu’ils ne frappent encore. »
Le plus jeune des paysans laissa échapper un soupir de soulagement, mais ses mains restaient crispées sur son bonnet.
Déjà, les ordres étaient donnés : prévenir les hommes valides des hameaux proches, préparer les torches, les arcs, les piques, et préparer les chevaux pour la neige et la glace.
Adso, qui n’avait pas chassé le loup depuis des années, sentit remonter en lui une vieille tension de veille de combat. Mais il savait que cette chasse-là serait différente : il ne s’agissait pas de traquer un ennemi qui manie l’épée, mais une meute invisible, rapide, et affamée.
Objet 56 — Éléments de collier canin à pointes en fer (Fouille du village, parcelle 3-6, zone périphérique, à proximité d’un ancien enclos)
Dans un comblement de fossé, mêlé à des ossements animaux fragmentaires, ont été recueillis plusieurs pointes métalliques en fer, longues de 4 à 6 cm, à section quadrangulaire.
L’extrémité proximale présente des perforations circulaires, permettant probablement leur fixation sur une bande de cuir aujourd’hui disparue.
L’ensemble est interprété comme des éléments de collier de chien à piques, dispositif défensif destiné à protéger l’animal contre l’attaque des loups en milieu forestier. Le regroupement des pièces et l’absence d’autres fragments métalliques associés suggèrent l’abandon d’un collier complet, dont seules les parties ferreuses subsistent.
Cet objet illustre à la fois l’importance de la garde canine dans l’habitat et la menace réelle représentée par les prédateurs dans l’environnement immédiat.
Dès la fin du repas, les hommes s’éparpillèrent pour se préparer : certains s’affairaient à aiguiser les fers de leurs lances, d’autres tressaient à la hâte des torches de résine. On attela un chariot chargé de carcasses de chèvres que l’on traînerait jusqu’à une clairière pour appâter les bêtes. Les chiens, grands et nerveux, furent tenus au repos afin de garder leur énergie intacte.
La chasse n’était pas qu’un service rendu aux villages : elle était une démonstration de puissance, un rituel de cohésion guerrière. Adso n’aurait pas supporté de rester en retrait.
Ils atteignirent le village qui avait été attaqué à la fin de l’après-midi.
Après le coucher du soleil, couverts de fourrures épaisses, les hommes se regroupèrent. La chasse s’organisa. Ils se répartirent la trentaine de chiens dont le collier était renforcé de piques.
Les hommes avançaient à pas mesurés, le poids du corps sur l’avant des pieds, pour que la neige ne crisse pas trop fort sous les bottes. On entendait seulement le crissement des pas dans la neige gelée, et le frottement des armes contre les boucliers.
La lune, réduite à un mince quartier, jetait une lumière assez faible pour dissimuler la neige sous une pâleur grise. Le vent avait cessé, laissant dans la forêt un silence qui pesait sur les épaules comme un fardeau. Adso avançait lentement, le souffle court dans l’air glacé. Sa jambe le lançait déjà, et il savait qu’elle le trahirait si la chasse durait trop longtemps.
Arrivés près de la clairière, les hommes disposèrent les carcasses au centre, puis prirent position. Derrière lui, les hommes formaient une ligne, puis un arc, dissimulés derrière les arbres. Les chiens, muselés, frémissaient d’impatience, tirant sur leur longe qui les retenait encore. Ils haletaient, une buée blanche sortait à chaque souffle.
L’attente fut longue. Adso sentait le froid lui mordre les doigts malgré ses gants. Sa jambe engourdie vibrait de douleur. Mais il n’aurait cédé sa place pour rien au monde.
Enfin, des hurlements déchirèrent la nuit. Graves, prolongés, qui semblaient venir de toutes parts à la fois. Les hommes se raidirent. A la faveur d’un quartier de lune, ils distinguèrent bientôt des ombres mouvantes. Les loups, méfiants, tournaient autour de la clairière.
Le premier bondit sans un bruit. Une masse sombre surgie de nulle part, toutes dents dehors. Un paysan eut juste le temps d’abaisser sa lance. Le choc fut brutal, l’animal s’empala avec un hurlement rauque, s’abattit dans la neige en se tordant convulsivement.
Soudain, l’assaut vint en meute. Trois, puis cinq, puis dix silhouettes sombres jaillirent ensemble. Les lances s’abaissèrent. On lâcha les chiens qui s’élancèrent, un chien fut renversé, tué avant d’avoir pu mordre. Les cris des hommes jaillirent : ils éclatèrent d’un seul coup : ordres brefs, jurons. L’air s’emplit d’aboiements et de hurlements de bêtes blessées. Les lances frappaient, les boucliers se baissaient, les silhouettes tournaient dans le clair-obscur lunaire. Un loup jaillit, happant un morceau de chair, avant de reculer aussitôt.
Le cercle des hommes se resserra, chacun luttant dos à dos.
Adso, la lance en avant, sentit la masse d’un loup heurter son bouclier. L’animal, la gueule écumante, tenta de s’accrocher. D’un mouvement sec, il enfonça le fer entre les côtes. Le choc remonta dans son bras, presque jusqu’à son épaule. Il eut à peine le temps de dégager son arme qu’un autre bondissait.
Puis, soudain, la mêlée se dispersa. les loups fuirent en silence vers la forêt, glissant entre les troncs comme des ombres liquides. Les chiens qu’on avait lâchés voulaient poursuivre, on les retint de justesse.
Le calme retomba d’un coup. Plus lourd encore que le vacarme.
On n’entendait plus que les halètements des hommes et le gémissement d’un chien blessé. La vapeur montait des corps des bêtes abattues. Les hommes reprenaient leur souffle, les mains tremblantes, le cœur battant à grands coups.
On alluma les torches qui éclairèrent la scène. Elles grésillaient en se consumant lentement.
Les hommes, haletants, se regardaient les uns les autres. Beaucoup souriaient, exaltés par la victoire. Mais chacun savait qu’il leur faudrait recommencer dès le lendemain.
Ils rentrèrent au village, ils devaient se reposer, manger et dormir, puis ils devraient décider de la stratégie à adopter.
Objet 57 — Plaque de miroir en alliage cuivreux (Fouille de la motte, parcelle 1-15, secteur domestique, espace de la maison fortifiée)
Un fragment métallique plat, de forme rectangulaire (9,2 × 6,1 cm), a été découvert dans une couche de destruction mêlant torchis rubéfié et tessons de céramique.
La pièce, en alliage cuivreux, présente une face interne fortement corrodée, mais la face externe conserve une surface polie, encore partiellement réfléchissante. Les bords, irréguliers et ébréchés, suggèrent une rupture accidentelle plutôt qu’une découpe volontaire.
L’objet est interprété comme une plaque de métal poli utilisée comme miroir portatif, sans cadre conservé. De tels miroirs, simples et fragiles, sont attestés dans plusieurs contextes mérovingiens, généralement liés aux pratiques de toilette et de soin.
La conservation exceptionnelle de la surface polie, malgré l’oxydation, permet d’identifier clairement la fonction de l’objet.
« Nous les avons trouvés au lever du jour, dit-il. La meute avait quitté le bois pour gagner les collines. Ils étaient sept. Deux grands mâles, quatre femelles et un jeune.
Il fit une brève pause.
– On les a rabattus vers le sommet, là où les rochers forment une sorte de nasse. Les paysans connaissaient bien le terrain. Ils avaient tendu des filets entre les troncs, préparé des pieux pour barrer le passage. Les loups se sont retrouvés coincés, acculés par les chiens et les hommes.
Il laissa passer un silence, puis reprit :
-Les flèches ont fait le reste. Trois ont été pris au piège. Deux percés net. Les autres ont fui, mais nous les avons poursuivis jusqu’au fleuve. Les chiens ont eu raison des plus faibles. Il n’en reste aucun. »
Il se tut. Il jeta un œil à son père et aux chefs de familles présents au repas. Il se servit un peu de cervoise, but une gorgée. Son visage restait fermé, mais on sentait la fatigue sous ses traits.
Il chercha des yeux Syagria, mais elle était reléguée en bout de table et il ne put intercepter son regard. Il ressentit un mélange de frustration et de dépit. Il avait hâte de la retrouver, de lire peut-être, dans ses yeux le soulagement après l’inquiétude du départ.
C’était la fin du repas. On servait maintenant des galettes agrémentées de miel et de fruits secs, ainsi qu’une fromentée.
Prévenu de son arrivée par un des hommes revenu à cheval, Ansegrid avait sur le champ convié quelques chefs de famille et improvisé un banquet. Dès son arrivée, Adso avait dû s’asseoir et commencer le récit que tous attendaient. Il n’avait même pas pu adresser trois mots à Syagria.
Adso était propre et rasé, les cheveux luisants. Quatre jours, presque cinq, dans la neige et la boue, et pourtant il paraissait presque solennel, comme s’il avait tenu à se présenter sans taches ni poussière devant son père.
Avant le départ du village, il avait demandé qu’on chauffe de l’eau dans un grand chaudron. On avait rempli un cuveau de bois, apporté un linge sec. Adso s’y était lavé les mains, le visage, la nuque, jusqu’aux épaules puis en se contorsionnant, le reste du corps. La crasse des jours de chasse était tombée en filets grisâtres à la surface de l’eau. Il avait revêtu une tunique propre qu’on avait fait sécher près du feu. Un jeune garçon lui avait prêté une lame affûtée ; il s’était rasé dans la cour, d’un geste sûr, se taillant la joue juste une fois. L’eau froide avait resserré sa peau.
Quand il se dressa enfin pour lever sa coupe, il avait le port altier qu’Ansegrid exigeait d’un fils de chef. Tous avaient levés leur coupe à leur tour. Adso-le-boiteux, le temps venu, ferait un bon chef de clan.