Objet 29 — Barrette ou épingle de coiffure en alliage cuivreux (Fouille de la motte, parcelle 1-6, secteur de la maison fortifiée)
Lors du dégagement des niveaux liés à l’habitat sommital, en bordure intérieure de la palissade, a été recueilli un petit objet de parure métallique. Il s’agit d’un élément allongé en alliage cuivreux, fortement corrodé (longueur conservée : 7 à 8 cm). Une extrémité est arrondie, l’autre plus fine, et deux perforations traversantes subsistent malgré l’oxydation. La morphologie générale évoque un accessoire capillaire, de type barrette ou épingle, destiné à maintenir une chevelure tressée.
L’objet n’était pas associé à une sépulture, mais à des traces domestiques — céramiques communes et fragments de torchis rubéfié. Sa présence dans ce contexte suggère une perte accidentelle plutôt qu’un dépôt intentionnel.
Bien que modeste, cette découverte illustre les pratiques de parure féminine dans l’environnement de la maison fortifiée et contribue à documenter le quotidien de ses habitantes.
Adso tira un lourd rideau qui masqua la porte. Il jeta un coup d’oeil vers le lit avec ses rideaux sur trois côtés qu’on pouvait tirer. Un souffle glacé passait par les interstices du mur, la nuit était noire, il n’y avait aucun feu dans la pièce. Seule une lampe à huile dispensait une faible lumière et étiraient les ombres.
Le silence tomba, soudain épais. Seuls les pas d’Adso brisaient le silence. Syagria ne bougeait pas.
Syagria se tenait immobile et droite. Elle attendait, les yeux baissés. Il vit son profil, le cou long dont il pouvait deviner sa raideur. Elle attendait que cela commence. Que l’inévitable advienne. Elle ne disait rien, elle ne tremblait pas. Mais elle devait savoir ce qui allait advenir. Quelque matrone avait dû lui dire, ou une de ses amies.
Adso se détourna, occupa ses mains à ôter sa cape . Puis il s’assit, en silence, sur le banc près du lit. Il sentait sa présence, à quelques pas. Il aurait suffi d’un ordre, d’un geste. Il pouvait la saillir là, sans un mot, sans explications, il en avait le droit, il était son mari. Syagria le savait.
Tout le clan l’attendait, il n’était plus un jeune homme, il avait des terres, une maisonnée, une obligation. Engendrer. Concrétiser l’alliance par des enfants. C’était inscrit. S’il ne le faisait pas ce soir, il faudrait le faire demain. Ou après. Mais le faire, cela ne faisait aucun doute.
Il pensa aux nuits avec Begga. La première avait été glacée. Le corps raide d’une fille effrayée. Il avait pris ce qu’il croyait devoir prendre. Une forme de devoir. Puis les nuits s’étaient succédé, froides ou mécaniques toujours muettes, mais parfois brutales. Comme si une colère ancienne s’exprimait là, dans cet acte de chair sans mots, sans douceur.
Il regarda l’ombre portée de Syagria, il repensa à la façon dont elle s’était tenue tout au long de cette journée. Calme, digne. Trop digne pour son âge. Il pensa à son silence, à ses gestes réglés, à cette main qu’elle avait posée sur sa coupe sans boire. Elle savait qu’elle n’était qu’un lien. Une promesse de paix entre deux clans. Elle savait aussi ce qu’on faisait, dans cette pièce, la première nuit. Elle l’attendait.
Mais il ne bougeait pas.
– Ne reste pas debout, viens te coucher. Il avait parlé du ton le plus neutre possible.
Sans un mot, elle fit quelques pas. Elle ôta sa tunique, lentement. Dessous, elle portait une chemise de lin pâle. Elle garda son voile. Elle prit la chemise de nuit préparée par sa servante, la déplia, se retourna pour ne pas dévoiler trop de sa nudité et l’enfila.
Elle défit enfin son voile qui tomba à ses pieds. Elle ôta la barrette qui la maintenait. Adso vit alors sa chevelure qu’elle avait dénouée.
Une masse lourde, sombre, lisse. Une cascade épaisse qui luisait faiblement dans l’obscurité. Elle n’avait pas bougé. Elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir ce que cela provoquait en lui. Un vertige. Une pulsion. Il sentit une envie violente. Y plonger la main. Attraper ces mèches pleines, les tirer, les sentir glisser entre ses doigts. Il faillit se lever et faire un pas vers elle. Mais il se figea. Non. Pas comme ça. Pas cette nuit-là.
Elle se tourna. Il la regarda s’approcher du lit, monter sur la couche, et s’allonger, bien droite. Elle était prête. Elle attendait. Elle ne disait rien.
Il resta un long moment assis. Il regardait le vide. Il pensa à lui, à elle, aux regards qu’ils croiseraient au matin. Il se leva et éteignit la lampe. Puis il alla jusqu’au lit, se dévêtit sans bruit. Il s’étendit à son tour, sans la toucher. Il sentait sa chaleur, à quelques pouces. Il sentait son odeur, une odeur de fleur mélangée à l’odeur plus aigrelette de la peur.
Syagria ne bougeait toujours pas.
Il ferma les yeux, mais le sommeil refusait de venir. Syagria ne bougeait pas. Il aurait voulu se tourner vers elle, lui parler, mais il n’avait pas de mots. Il n’avait que des silences. Des silences lourds comme des chaînes.
Il pensa à ce que serait la suite. Une autre nuit, puis une autre. À la fin, il finirait par céder, à l’envie, au manque peut-être. Par devoir. Par usure. Parce que c’était attendu. Il ferait ce qu’il faut. Il ensemencerait ce ventre jour après jour. Il lui ferait des enfants. Et puis ? Il serait honoré, reconnu, peut-être admiré. Et vide. Il ne voulait pas de cette gloire-là. Mais il n’était pas sûr d’avoir le courage d’y renoncer.
Il respira profondément. Il fit glisser lentement sa main jusqu’à la chevelure de Syagria, il caressa un instant une des mèches soyeuses. Puis il retira sa main et la posa contre sa propre poitrine. Il ferma les yeux. C’était sa façon de dire : Ce n’est pas toi. C’est ce qu’on attend de moi qui me broie.
Il ne la toucha pas.
Objet 41 — Vestiges de guichet de porte (Fouille de la motte, parcelle 1-7, secteur de la maison fortifiée)
Au dégagement de l’entrée supposée de la maison fortifiée, sur la motte, a été repéré un ensemble de fragments ferreux associés à des clous et à de fines barres métalliques, disposés en faisceau désordonné. Parmi ces éléments, plusieurs tiges parallèles, d’environ 15 à 20 cm de long, fortement corrodées, semblent correspondre à un petit dispositif de grille. Leur disposition et les restes de rivets suggèrent l’existence d’un cadre inséré dans une huisserie plus vaste.
L’ensemble est interprété comme les vestiges d’un guichet de porte — une ouverture grillagée aménagée dans le battant principal, permettant d’identifier les personnes se présentant sans avoir à ouvrir toute la porte.
Bien que très lacunaire, cette découverte illustre un mode de sécurisation sophistiqué pour l’époque, confirmant la fonction défensive de l’habitat fortifié.
Un bruit, à peine un froissement, le tira du sommeil. Adso ouvrit les yeux. La chambre était sombre. La lampe s’était éteinte. Il souleva lentement le rideau du lit. Rien. Mais quelque chose avait changé dans l’air. Une tension. Une vibration dans le silence. Il se leva sans bruit.
Il marcha pieds nus jusqu’à la fenêtre. La nuit était encore noire, mais il lui sembla percevoir un bruit lointain, un hennissement, puis un martèlement diffus. Il s’habilla à tâtons, empoigna ses bottes sans les enfiler, et sortit.
Dans la grande salle, une lampe brûlait faiblement. Il en reconnut l’odeur d’huile et de suie. Alors, il les entendit clairement : les sabots sur la terre, les voix, les cris d’hommes essoufflés. Une corne retentit, brève, suivie d’une autre plus lointaine, qui lui répondit.
Il passa ses bottes en hâte, s’arma d’un geste sûr, et se dirigea vers le portail. Les coups y résonnaient, urgents. Il ouvrit le guichet. Un cavalier au visage noir de poussière l’apostropha : « C’est grave. Le Rijn est franchi. Ils arrivent. Cloio appelle aux armes. »
Adso déverrouilla. Déjà des hommes s’étaient levés, attirés par les bruits. Ils s’approchaient, poignard à la ceinture, la mine alerte. On reconnut Erpoald, un messager de Cloio.
Ansegrid parut, tiré du sommeil. Le silence se fit autour de lui.
Erpoald prit la parole, haletant : « Les peuples du nord-est sont passés. Ils s’enfoncent vite. Trop vite. Ils prennent tout. Cloio réunit les clans. Il faut marcher vers lui dès demain. La moitié des hommes ici doivent se préparer, l’autre moitié restera défendre la terre. »
Ansegrid acquiesça sans un mot. Déjà des ordres circulaient. Gaïlen s’activait. Des torches furent allumées, d’autres cavaliers arrivaient encore. L’enceinte bruissait de pas, de souffles, de voix graves.
Adso suivit Ansegrid à l’intérieur. Le vieux chef parla d’une voix ferme.
« Tu pars avec eux. Tu conduiras nos hommes. Cloio aura besoin de toi. Je reste ici, s’il nous faut défendre ce lieu. Sois prêt. Avant l’aube. »
Adso hocha la tête. Pas un mot. Il sortit, la mâchoire crispée. Il marcha jusqu’à la remise aux armes, vérifia son équipement. Il demanda qu’on selle son cheval.
En passant devant la cuisine, il s’empara d’un morceau de pain, de quelques restes de viande. Il mâcha sans appétit. Son esprit roulait déjà vers la guerre. Le fer, le sang, la peur, les cris, les nuits sans fin. Il ferma un instant les yeux, pris de vertige.
Puis il rouvrit les paupières.
Dans la grande pièce, des hommes s’équipaient à la hâte. L’air était froid, chargé de souffle et de tension. Adso saisit sa ceinture, accrocha scramasaxe et couteau, vérifia les sangles de ses bottes, puis passa une épaisse pelisse. Les voix dans la cour montaient – on appelait, on répondait, on vérifiait les harnais, les lanières, les réserves.
Adso passa le seuil, franchit les marches d’un pas sec. Il avait l’allure d’un homme prêt. Il l’était, en apparence.
Dans la cour, le vent tournait. Il laissa sa main sur la garde de son lourd poignard. Ses yeux balayèrent les visages – des frères d’armes, des cousins, des jeunes qu’il avait vu grandir.
Et puis, le silence. Intérieur.
Une pensée le traversa.
Syagra.
Sa femme !
Il aurait pu revenir dans la chambre. Franchir la porte. Dire quelques mots. Elle était là, dans cette chambre, encore étendue, sans doute réveillée par le tumulte. Peut-être même l’avait-elle entendu quitter le lit. Elle l’attendait peut-être. Ou elle ne l’attendait pas.
Il pesa sa décision.
Il imagina son regard. Les questions muettes. La réserve. Pas maintenant. Pas ce matin.
Il y aurait eu des mots. Des gestes. Des doutes. Et puis quoi ? Il aurait promis ? Ou menti ? Il n’avait pas de réponse. Et il n’en voulait pas.
Il ferma les yeux un bref instant. Puis il secoua la tête.
Non.
Ce n’était pas le moment pour les atermoiements. Pas le moment pour s’interroger sur ce qu’il aurait dû faire, ou dire. La guerre appelait. Et avec elle, le seul langage que son peuple comprenait : partir, se battre, revenir ou ne pas revenir.
Il se hissa sur sa monture sans un mot. Donna des ordres. Tourna la tête vers le nord-est.
Et le convoi partit.
Objet 44 — Francisque en fer (Fouille de la motte, secteur domestique)
Au sein d’une couche de comblement argilo-sableuse mêlée à des rejets domestiques — tessons de céramique commune et ossements animaux fragmentés — a été dégagée une lame en fer de dimensions quasi complètes. L’objet, long de 16,8 cm pour une largeur maximale de 7,3 cm, présente un tranchant nettement arrondi et une douille robuste. Sa morphologie correspond à celle d’une francisque.
L’état de conservation, bien que marqué par une corrosion importante, permet de reconnaître la silhouette caractéristique : lame évasée, emmanchement solide, équilibre global adapté au jet.
Sa découverte dans un niveau domestique, hors contexte funéraire ou défensif, peut suggérer la conservation volontaire de l’arme dans la maison fortifiée, peut-être comme symbole de prestige autant que comme outil guerrier.
Adso fit lentement demi-tour. Sa jambe lui faisait mal. Il marchait, ou plutôt il titubait, boitant bas, long poignard encore en main, une hache pendue au bout de son autre bras, comme un poids mort. Il reprenait sa respiration par saccades, la bouche entrouverte, la gorge sèche. Le sang battait à ses tempes, bourdonnait dans ses oreilles. L’odeur était insoutenable – le fer, la sueur, les viscères.
Il s’arrêta un instant, essuya la lame sur une cape abandonnée là, puis la remit dans le fourreau avec un bruit mat. Le geste lui coûta. Son bras tremblait légèrement. Il rejoignit ses hommes d’un pas raide, comme s’il traversait un marécage invisible.
Ils avaient gagné. Tué tous les hommes. Une cinquantaine de combattants ennemis. Un point avancé sur la ligne ondoyante du front, qui épousait les lisières de leur territoire. Adso avait mené une trentaine de guerriers jusqu’à ce campement isolé. Ils étaient partis bien avant l’aube, progressant à la lueur de la lune, silencieux comme des ombres. Une seule sentinelle gardait le camp. Elle avait eu à peine le temps de tourner la tête. On lui avait tranché la gorge, et sa chute n’avait fait aucun bruit.
Ils avaient encore attendu. Puis, sur un geste bref d’Adso, ils s’étaient rués. L’assaut avait été court, brutal, efficace. Les dormeurs n’avaient rien compris. Ceux qui avaient réussi à bondir hors de leurs couches n’avaient pas survécu assez longtemps pour organiser une défense. Ce n’était pas une bataille, c’était une exécution.
Adso regarda les cadavres épars, les restes calcinés du feu de camp, les bras crispés, les yeux ouverts des cadavres. Il sentit son estomac se nouer. Autour de lui, ses hommes riaient, s’interpellaient, se félicitaient. Quelques-uns vérifiaient les sacs, ramassaient les armes, détachaient les baudriers. Adso força un sourire. Il passa entre eux, posant une main sur une épaule, lançant une accolade, un mot bref. Juste ce qu’il fallait. Il n’était pas connu pour ses effusions, et personne ne s’en étonna. Il était « comme ça ». Droit, silencieux, sans débordement. « un homme de retenue » disaient-ils.
Il envoya deux hommes en avant, prévenir le reste de la troupe. Trois cents guerriers, stationnés à une dizaine de lieues au sud. Ils n’attendaient qu’un signal. À l’aube, ils marcheraient pour le rejoindre. Une fois regroupés, ils pourraient tenter de reprendre une lande de terres devenue stratégique, ou tout au moins freiner l’avancée ennemie. Le plus longtemps possible.
Cela faisait trois semaines que les peuples de l’est avaient franchi la frontière. Deux semaines que la troupe d’Adso avait été coupée du gros de l’armée de Cloio. Et depuis, il tenait bon. En première ligne, dans les terres ravagées, avec ses hommes fatigués.
Il se souvenait des paroles de Cloio, le jour de son arrivée au camp principal.
Le chef souverain l’avait pris à part, comme toujours, à l’écart des autres, dans sa tente devant laquelle brûlait un feu. Il lui avait parlé d’une voix calme, presque lasse.
– La situation est mauvaise. Je le sens. J’ai besoin de quelqu’un comme toi, Adso. Quelqu’un qui regarde au-delà. Qui invente ce que les autres ne voient pas. Je veux que tu remontes le plus haut possible dans leur ligne. Que tu fasses ce que tu peux. Mais surtout, garde-toi en vie !
Il avait hoché la tête, sans répondre. Cloio ne donnait pas d’ordres, il lançait des défis.
Adso tourna la tête vers la forêt. L’aube commençait à poindre, gris pâle sur les branches nues. Le froid montait. Il entendait les pas des hommes, les chuchotements, les morsures de l’hiver.
Un autre jour. Une autre marche. Et des combats à venir.
Objet 45 — Écuelle ou bol en bois carbonisé (Fouille de la motte, parcelle 1-10, secteur domestique de la maison fortifiée)
Dans une fosse de rejet attenante à la zone d’habitat, au sud de la maison fortifiée, ont été mis au jour plusieurs fragments ligneux carbonisés. Après tamisage et consolidation, ils ont pu être identifiés comme des éléments d’un récipient en bois tourné — écuelle ou petit bol. Le diamètre restitué est estimé à 14–16 cm pour une profondeur de 5 à 6 cm, et la surface interne conserve des traces de polissage circulaire.
L’état carbonisé laisse supposer une destruction par incendie domestique, les fragments ayant été rejetés ensuite dans une zone secondaire.
La rareté de la conservation d’objets organiques en contexte de motte confère à cette découverte une valeur particulière : elle illustre le recours à une vaisselle en bois, d’usage quotidien, aux côtés des céramiques plus communes.
Adso pouvait enfin prendre du repos. Dans l’après midi, le gros de l’armée de Cloio avait rejoint sa troupe aux avant-postes des combats. Adso s’était rendu compte alors qu’il était exténué. Trois semaines ! Trois semaines de mauvaises nuits, couché n’importe où, parfois sans même un abri, trois semaines sans feu pour ne pas être repéré, trois semaines dans le froid ou sous les intempéries, à se déplacer sans cesse.
Trois semaines de combats, de tension, de veille. L’esprit aux aguets.
La nuit tombait, assis près d’un feu de camp, Adso dévorait un bol de haricot et du pain, écoutait d’une oreille distraite le récit des autres batailles. Autour de lui, les hommes parlaient, racontaient les affrontements du jour, les victoires, les pertes. Il les écoutait d’une oreille lointaine. Son corps se réchauffait lentement, ses muscles se dénouaient. La chaleur s’insinuait dans tout son corps, il se relâchait peu à peu. Il reposa son bol, se releva péniblement. Sa jambe le faisait souffrir. Il allait enfin pouvoir dormir en sécurité, d’autres que lui veilleraient.
Alors qu’il se dirigeait vers sa tente, une voix le héla :
« Adso, mon ami ! »
Il se retourna. Dans la lumière vacillante du feu, un homme s’approchait, massif, barbe grisonnante. Il le reconnut à peine.
C’était un guerrier venu d’un clan allié aux Voerhing. Adso l’avait croisé ou côtoyé à de multiples reprises. Ils avaient échangé. L’homme d’une bonne quarantaine d’années, de cinquante, peut-être, -Adso n’aurait su dire-, qui avait toujours semblé quelle que soit la situation, réfléchi et maître de lui. C’était pourtant un redoutable guerrier.
« Adso, mon ami ! Alors ? Tu en as réchappé… » dit-il dans un rire.
Adso trouva la force de sourire. Il appréciait cet homme. Il se sentait en confiance, libre d’évoquer ses pensées, sans fard. Un peu comme si… Un peu comme si…
« Marovig ! » s’exclama Adso.
Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et se donnèrent l’accolade. Puis alors qu’il se reculait, Marovig retint Adso par les bras, et le scruta d’un air moqueur :
» Mais dis donc, Adso, qu’est devenu le fier héritier du clan Voerhing ? Te voilà si poilu qu’on dirait un Virsing ! «
A ces mots, Adso se passa la main sur le menton et sur ses joues râpeuses, faisant crisser sa barbe.
« Aucun barbier dans ma troupe. Et ceux qu’on a croisés voulaient nous tailler la gorge, dit-il dans un sourire.
– Retournons près du feu, fils… »
L’apostrophe prit Adso de court et le fit tressaillir. Marovig s’en aperçut.
» Eh quoi ! Je t’ai presque vu grandir ! Et j’ai l’âge d’être ton père.
– Plût à l’esprit de mes ancêtres que tu l’aies été, Marovig. J’en aurais été fier… et heureux.
– Tu sais pourquoi Ansegrid t’as élevé… Pour devenir un chef. dit Marovig d’un ton conciliant.
– C’était mon frère Landerich qui aurait dû le devenir, il en avait toutes les qualités, quant à moi…soupira Adso. Je n’en ai que les doutes. «
Adso sembla s’absorber dans ses pensées. Marovig reprit :
» Les temps sont difficiles, Adso. Et tu crois que c’est un défaut ? Un chef sans doutes, c’est un fou. Le vrai poids, c’est de décider malgré les doutes. De ne pas broncher quand tout le monde vous regarde. C’est ça, être responsable d’un clan. Il en va de la survie de tous ceux dont il a la charge. C’est une lourde responsabilité. Cela vous forge un homme. Ne doute pas de ta valeur, Adso. Tu l’as montrée plein de fois lors des combats. »
Adso eut un petit rire amer. Il regardait les flammes. Son visage était devenu dur.
» Mes tripes sont nouées avant chaque combat, Marovig. Je me demande alors comment nous en sommes arrivés là. Nous battre à mort, chaque fois. Tuer pour ne pas l’être.
– Mais tout les hommes ont les tripes nouées, Adso. Tous, nous avons peur. Moi le premier. Que crois-tu ? Seuls les fous avancent sans trembler. »
Après une pause, Marovig reprit :
» Mais parle-moi plutôt de tes épousailles !
Adso eut un rire court.
– La veille de notre départ. Je ne l’ai pas vue une journée en tout ! A peine dans le lit, il a fallu nous séparer.. Je me souviens à peine de ses traits ».
Mais en disant cela, une image surgit. Une chevelure lourde, lisse, sombre, tombant sur les épaules de Syagria. La lumière faible qui jouait sur ses mèches. Le vertige qu’il avait ressenti. Cette envie absurde, immédiate, d’y enfouir les mains. Son envie de la toucher, de … Adso ferma brièvement les paupières.
Il n’avait pas repensé à elle depuis. Et voilà que ce souvenir remontait, avec une précision troublante.
– Eh bien, tu n’en auras que plus de plaisir à la retrouver. » conclut Marovig.
Adso regardait toujours le feu.
Objets 46 à 48 — Fragments de siège en bois sculpté (Fouille de la motte, parcelle 1-11, salle principale de la maison fortifiée)
Dans une couche d’incendie associée à l’effondrement de la maison fortifiée, ont été recueillis plusieurs fragments de bois carbonisé. Malgré leur état de fragilité extrême, certains conservent une morphologie et des décors lisibles.
– Objet 46 : fragment de 18 cm, légèrement courbe, décor incisé en chevrons encore visible sous la carbonisation.
– Objet 47 : pièce de 14 cm, extrémité arrondie, surface polie, traces nettes de combustion sur une face.
– Objet 48 : éclat de 12 cm, profil en quart de rond, décor linéaire parallèle.
L’ensemble paraît appartenir à un accoudoir de siège massif. La régularité des motifs et la qualité d’exécution témoignent d’un travail artisanal élaboré, destiné à un mobilier d’apparat. Le contexte corrobore l’hypothèse d’un siège de prestige réservé au chef du clan.
Bien que carbonisés, ces fragments fournissent une rare attestation de mobilier sculpté en contexte de motte, confirmant l’importance symbolique de la salle seigneuriale.
Adso s’était fait rasé de près. Il voulait se présenter net, impeccable, devant son père. Il ne voulait lui offrir aucune prise. Rien qu’il puisse utiliser pour masquer, d’un trait, sa fierté mal dissimulée.
Il faisait froid dans la salle, froid dans toute la demeure.
Ansegrid l’attendait dans la grande pièce, assis sur le siège sculpté qui ne quittait jamais le fond de la salle, près de l’âtre. Un bras sur l’accoudoir, l’autre posé sur son genou, il fixait l’entrée comme s’il savait déjà le moment exact où son fils franchirait le seuil.
» Te voilà donc, dit-il sans se lever.
Adso s’inclina légèrement et resta debout, comme le voulait l’usage.
– Presque deux mois sans nouvelles. Seulement des rumeurs. On annonçait ta troupe décimée.
– Elle ne l’a pas été.
– J’ai entendu des choses, reprit Ansegrid, le regard brillant d’un feu intérieur. Des récits. Que tu avais pris la tête d’un assaut. Que tu avais contourné leurs lignes. Que tu avais tenu un passage pendant trois jours, avec une poignée d’hommes.
Il marqua une pause.
– C’est vrai ?
Adso hocha la tête, sans rien ajouter. Il connaissait ce jeu. Ansegrid attendait plus. Un détail glorieux. Un mot d’orgueil. Un geste de connivence. Adso ne lui donna rien.
– Tu n’as pas changé, dit Ansegrid dans un souffle. Toujours à ta façon. Enfin, au moins, as-tu tenu ton rang, soupira-t-il.
Il se leva enfin, s’approcha lentement, les mains jointes dans le dos.
– Et maintenant, va saluer ton épouse… L’honorer enfin.
Ansegrid fixait Adso d’un air exigeant.
– Les draps parlent, Adso…
Adso se sentit rougir malgré lui. Il essaya d’afficher un visage impassible.
– Il te faudrait montrer un peu plus d’empressement à remplir tes devoirs maintenant. Un homme qui revient après une telle absence ne peut être qu’impatient. N’est-ce pas ? Il nous faut rapidement un héritier mâle, j’espère que tu l’as bien compris.
Adso prit sur lui de ne rien répondre. Ansegrid reprit :
– Un ventre vide trop longtemps risque de faire courir les langues.
Adso, impassible, s’inclina à nouveau, plus sèchement, et tourna les talons sans attendre d’être congédié.
Ansegrid le suivit du regard, presque ironique.
Objets 49 et 50 — Fragments de rêne de cheval en cuir (Fouille de la motte, parcelle 1-12, proximité des écuries présumées, contre le talus sud)
Au sein d’une couche argileuse sombre, gorgée d’humidité, ont été mis au jour deux fragments de cuir aplatis et partiellement minéralisés. Leur largeur (1,8 cm et 2,1 cm) et leur épaisseur régulière permettent de les identifier comme des lanières de harnachement. Sur l’un des fragments subsiste l’amorce d’une perforation circulaire, probablement destinée à une boucle de fixation.
Ces vestiges, bien que très lacunaires, sont interprétés comme des restes d’un rêne de cheval. La conservation exceptionnelle du cuir s’explique par le caractère anaérobie de la couche, limitant l’action des micro-organismes.
Ils constituent un témoignage rare de la culture matérielle liée à l’équitation et confirment l’importance du cheval dans la vie quotidienne de l’habitat fortifié.
Quand elle le vit entrer, elle se leva aussitôt, droite presque raide, tendue, le regard baissé. Il ne dit rien. Elle non plus. Ils restèrent ainsi, séparés par la pièce, comme deux étrangers à une cérémonie dont ils auraient oublié le sens.
Il la regardait, cette femme qu’il avait quittée sans vraiment la connaître, sans même savoir comment la toucher.
Elle sentait son regard, mais ne savait s’il fallait avancer, parler, ou simplement attendre.
Il fut frappé par la pâleur de son visage. Elle paraissait plus mince encore qu’il ne s’en souvenait.
Et il devina, dans la manière dont elle tenait ses mains croisées contre elle, qu’elle aussi avait attendu ce moment sans trop savoir ce qu’elle en espérait ou en redoutait.
Il ne savait par où commencer.
Elle non plus.
Ils étaient là, debout, aussi mal à l’aise l’un que l’autre, à quelques pas.
« Viens, dit-il simplement. J’ai besoin de grand air. Il fait beau. Je voudrais te montrer les terres du clan alentour.
Elle leva des yeux surpris, presque apeurés.
– Tu n’as pas peur des chevaux, au moins ? dit-il souriant presque.
Elle secoua la tête.
Déjà il appelait un garçon d’écurie, donnait ses ordres. Il fit seller un cheval trapu, docile, à la robe sombre.
» As-tu une pelisse ? Quelque chose de chaud ? demanda-t-il en se tournant vers elle.
Toujours sans un mot, elle acquiesça et indiqua un des coffres contenant ses vêtements du regard.
– Est-ce que ma femme serait muette ? dit-il et son sourire s’accentua.
– Non, Seigneur, articula-t-elle faiblement.
Adso exhala un soupir.
– On m’appelle Adso. Ansegrid est un seigneur, moi non. Appelle-moi comme le font les autres. De même que je t’appellerai Syagria, pendant le reste de nos jours.
Adso s’approcha d’elle, il la touchait presque.
– Car tu es…tu es ma femme. »
Syagria rougit.
Arrivé dans la cour, Adso prit à sa ceinture une paire d’épais gants de cuir.
« Ils ne sont pas très beaux, mais assurément ils te protégeront du froid. Tends tes mains Il souffla dans les gants pour les réchauffer, les lui enfila.
Puis, l’aida à monter en selle, puis monta à son tour derrière elle.
Ils franchirent les deux enceintes de la demeure et Adso fit prendre à sa monture la direction de la forêt. Les arbres givrés, le sol recouvert d’une fine couche de neige, formaient un paysage magnifique.
» Appuie-toi contre moi, n’aies pas peur. Quand tu montes, il faut faire corps avec le cheval. Aie confiance, Syagria.
Il l’attira un peu plus contre lui. Elle hésita, se raidit un peu plus, se recula, comme refusant le contact. La main d’Adso qui lui enserrait la taille s’affermit, la ramenant contre lui.
Le cheval allait au pas. Adso le mit au trot, le souffle de la bête s’accéléra un peu.
» Je vais le mettre au galop, tu vas voir. N’aie pas peur. «
Il sentit qu’elle se raidissait à nouveau.
Adso remit le cheval au pas.
Ils atteignirent le fleuve pris dans les glaces. Adso descendit de cheval. Il tendit les bras à Syagria pour l’aider à descendre.
» Passe la jambe par dessus l’encolure et laisse toi glisser contre le flanc du cheval ! «
Syagria s’exécuta maladroitement. Adso la saisit par la taille pour ralentir son mouvement et éviter qu’elle ne chute. Un trouble l’envahit. Il la maintint contre lui, un peu plus longtemps que nécessaire. Syagria avait les mains agrippées aux épaules d’Adso. Elle semblait troublée aussi, mais peut-être n’était-elle que gênée par ce contact, pensa Adso. Il la posa enfin au sol et la lâcha.
La sensation qu’il avait ressentie le rendit un instant brusque et gauche.
Il attacha le cheval à un tronc d’arbre mort déposé par les eaux Il s’éclaircit la voix et montrant le fleuve, et expliqua :
» C’est le fleuve qui nous sépare du clan des Virsing… «
Ils firent quelques pas vers le bord du fleuve. Ici la neige était plus épaisse.
Elle le regarda. Adso soutint ce regard une seconde de trop. Puis il détourna la tête.
– On rentre.
Ils reprirent lentement le chemin du retour, longeant un moment les méandres du fleuve gelé. Ils ne parlaient pas. L’esprit d’Adso remuait mille pensées en silence.
Le cheval avançait d’un pas sûr, et Adso, derrière elle, gardait un bras autour de sa taille pour la maintenir. Il la sentait respirer.
Lorsqu’ils atteignirent l’enceinte extérieure, la lumière avait déjà baissé. Un serviteur les aperçut et s’approcha pour s’occuper du cheval.
Adso descendit, aida Syagria à faire de même, sans dire un mot.
Le serviteur prévint Adso qu’Ansegrid attendait leur présence pour le repas du soir, en compagnie de quelques chefs de familles du clan.