Objet 54 — Ensemble funéraire féminin (Fouille de la nécropole, parcelle 2-3, tumulus antérieur aux tertres voisins)
Un tumulus partiellement arasé, situé à proximité immédiate de celui attribué à un homme adulte, a livré une sépulture féminine. La structure de la fosse, de plan ovale, était bordée de pierres disposées en arc discontinu. L’implantation du tertre, sans recoupement avec les autres, indique une chronologie antérieure aux sépultures voisines.
Le squelette, incomplet mais lisible, correspond à une femme adulte d’environ 30 ans. Elle reposait en décubitus dorsal, les membres inférieurs allongés et les bras ramenés le long du corps. L’état de conservation des os est médiocre, avec une forte altération corticale, mais la position générale a pu être reconstituée.
Le mobilier funéraire, modeste mais révélateur, comprenait :
– Objet 54a : fibule annulaire en bronze, à ardillon encore lisible, décor simple ;
– Objet 54b : deux perles en pâte de verre bleuâtre, perforées, état fragmentaire ;
– Objet 54c : petit couteau en fer, longueur conservée 9,8 cm, fortement corrodé.
L’ensemble suggère une sépulture féminine de statut supérieur, placée en position fondatrice dans la nécropole.
La salle s’était vidée peu à peu, jusqu’à ne plus résonner que du souffle des torches au mur. Les derniers convives s’étaient éclipsés, leurs pas s’éteignant dans le couloir.
– Reste, dit Ansegrid.
Ce n’était pas un ordre, pas tout à fait. Sa voix avait perdu la dureté qu’Adso lui connaissait depuis toujours. C’était presque une demande. Il s’immobilisa, surpris, puis revint sur ses pas.
Ansegrid demeura debout, les mains dans le dos. Il ne parlait pas encore, comme si les mots lui pesaient.
– J’ai été dur avec vous, lâcha-t-il enfin, la tête un peu basse. Avec toi, avec Landerich… surtout avec toi.
Adso le fixait sans comprendre. Il avait jamais entendu son père parler ainsi, comme si chaque phrase lui coûtait.
– Un chef ne mène pas son clan avec des gestes tendres, reprit Ansegrid. On tient parce qu’on est droit, parce qu’on ne plie pas… parce qu’on ne s’autorise rien. La rigueur, ça finit par entrer dans le sang.
Il fit un pas, posa sa main sur l’épaule d’Adso. Un geste brusque, maladroit, presque hésitant.
– Mais ça use. Ça ferme le cœur. Parfois… on oublie d’être père.
Adso sentit ses muscles se tendre malgré lui. Depuis combien d’années attendait-il ce mot-là ? Père. Pas chef, pas commandant, pas juge. Père. Il le regarda, incapable de parler.
Le visage d’Ansegrid s’était assombri. Il resta silencieux un long moment avant de reprendre, la voix plus basse, comme pour lui seul :
– Ta mère n’était pas comme moi, dit-il enfin. Elle avait la douceur, elle… Elle riait pour un rien. Quand elle entrait dans une pièce, on avait l’impression qu’il faisait plus clair, même au cœur de l’hiver. Elle savait parler aux gens, aux enfants… À toi, à Landerich. Moi, je ne savais pas. Je la voyais faire, je me disais : un jour, j’apprendrai.
Il eut un mince sourire, presque honteux.
– Elle avait une manière de poser la main sur la table quand elle voulait la paix. Ou sur mon bras, quand elle voyait que je bouillais. Ça suffisait. J’aurais voulu la protéger de tout… mais c’est elle qui nous tenait, en vérité.
Il s’interrompit, serra la mâchoire.
– Et puis, elle est morte. Bien trop tôt. Après ça… il a fallu se raidir. Se dresser devant tout. Les hommes, les ennemis, les hivers. Sinon… je crois que je serais tombé.
Ansegrid ajouta dans un souffle :
– Je l’aimais…
Adso sentit un trouble grandir en lui. Ce père, qu’il avait toujours vu comme une pierre dressée, venait de laisser paraître une faille.
– C’est pour ça qu’il nous faut des fils, dit encore Ansegrid. Pas seulement pour le clan. Pour qu’il reste quelque chose d’elle. Pour qu’on ne s’éteigne pas tout à fait.
Il se tut, et laissa retomber sa main. Le silence dura encore, lourd, comme s’il regrettait déjà d’avoir dit tout cela.
Puis son visage retrouva son masque habituel, sa voix ses angles durs :
– Va. Demain, il y a d’autres affaires. »
Adso s’inclina. En quittant la salle, il ne savait plus s’il devait admirer son père, le plaindre… ou juste le regarder autrement.
Adso quitta la grande salle encore imprégné des paroles d’Ansegrid.
Puis il se rendit dans sa chambre.
Syagria se leva à son entrée. Elle avait entendu son pas, reconnu sa démarche aux pas irréguliers.
A son entrée, Adso remarqua son léger sursaut, le tremblement de ses mains. Elle fit deux pas vers lui. Il en fit de même.
Elle s’inclina un peu, et ferma les yeux un instant. Elle sembla sur le point de dire quelque chose puis se ravisa.
« Que voulais-tu dire ?
Elle secoua la tête.
– Allons, parle, reprit Adso. »
Elle hésita encore puis commença :
« C’est une nouvelle vie pour moi… elle hésitait. Dans mon clan, j’avais ma famille, mes frères, mes sœurs…je connaissais les gens, j’allais chez la guérisseuse pour apprendre. J’avais un chien.. que j’aimais beaucoup…»
Elle se tordait les mains au souvenir de ce passé révolu. Elle ajouta : « et il y avait un homme que j’appréciais et avec lequel… » Elle laissa sa phrase en suspens.
A ces mots elle éclata en sanglots.
Adso se raidit, il sentit un frisson sur sa nuque.
Il la considéra pendant quelques instants. Elle ne pleurait plus et tentait de reprendre contenance.
Il était partagé entre la colère et la résignation. Il oscillait entre le dépit et l’apitoiement. Il prit sur lui et dit dans un sourire forcé, presque une grimace :
« Pour ce qui est du chien, nous en trouverons un autre. »
Sa voix était teintée d’amertume.
« Tu pourras aller chez Elwig pour continuer d’apprendre, tu en as tout le loisir. »
Sa voix se fit plus rude, plus sèche :
« En ce qui concerne l’homme, je crois qu’il te faille désormais te contenter de moi. »
Sur ces mots, il tourna les talons et sortit. Il arpenta quelques instants la grande salle, marchant à grands pas, visage fermé et mâchoires crispées.
Il rafla une pelisse.
Arrivé dans la cour, il se rendit compte qu’il était exténué. Il se dirigea alors vers l’écurie. Là, dans l’odeur âcre des chevaux, celle de la paille des litières, il s’affala sur un tas de foin et ferma les yeux. Le silence n’était troublé que par un cheval qui renâclait, par le bruit d’un sabot qui frappait le sol. La chaleur des bêtes, la semi obscurité, l’odeur du fourrage firent le reste. Il s’endormit.
Il ne sut pas combien de temps il avait dormi. A son réveil le soleil était déjà bas comme il le constata lorsqu’il sortit dans la cour.
Objet 58 — Cerclages de demi-tonneau en fer (Fouille du village, parcelle 3-3, habitat domestique)
Dans un niveau d’effondrement de parois, mêlé à des fragments de torchis et de céramique culinaire, ont été découverts deux cerclages métalliques en fer, corrodés mais complets sur de larges segments.
Le premier, de diamètre restitué à 54 cm, correspond à un cerclage médian. Le second, légèrement plus réduit (49 cm), est identifiable comme le cerclage inférieur. La largeur des bandes — 2,2 à 2,4 cm — et la présence de perforations pour chevilles de bois confirment l’assemblage sur des douelles. Aucun élément ligneux n’a été conservé, mais des empreintes sombres dans le sédiment suggèrent la trace du contenant disparu.
L’ensemble est interprété comme les vestiges d’un demi-tonneau, ou cuveau, en bois. Les dimensions restituées indiquent un usage domestique comme récipient à eau, plutôt qu’un conteneur de denrées alimentaires. La présence conjointe du cerclage inférieur et du cerclage médian permet de restituer la forme galbée du récipient.
Il s’arrêta près de la femme qui préparait le repas, sous un préau où était allumé un feu. Il lui glissa quelques mots, elle hocha la tête, saisit un panier, remplit un pot de la soupe qu’elle avait préparée, sortit une miche de pain qui réchauffait dans la cendre, et trois œufs.
Il héla un gamin qu’il chargea de prévenir Ansegrid.
Puis il franchit les enceintes de la grande demeure.
Ses pas le dirigèrent vers la maison de Wulfgarde.
Au matin, il mit quelques instants à comprendre où il se trouvait. Puis la voix gouailleuse de Wulfgarde résonna :
« Eh bien, mon poulain, t’as rudement bien dormi ! ». Elle lui adressa un sourire moqueur.
« Y’a pas que la chasse aux loups qui fatigue, hein… » et elle rit.
« Bon, je t’ai préparé un petit cuveau d’eau chaude, parce qu’à faire la sieste dans les écuries, tu commences à sentir l’étalon. » et elle se pinça le nez, tout en secouant une main. Elle lui désigna le cuveau.
«Va te laver ! Compte sur moi pour te récurer l’dos ! »
Adso sourit et sauta hors de la couche, nu comme un ver.
« C’est un plaisir de te voir au réveil. Pas frais, et elle abaissa son regard sur sa nudité, mais en pleine forme ! » elle gloussa, tandis qu’Adso mettait les deux pieds dans le cuveau. L’eau chaude lui arrivait à mi-mollets. Il tournait le dos à Wulfgarde.
Celle-ci l’observa, presque gourmande.
Des épaules larges, un dos musclé, des fesses fermes, des hanches étroites.
« Quel bel animal tu fais, décidément. Dommage que t’aies la patte abîmée ! Mais sinon tu serais trop parfait et je ne sais pas si c’est pas moi, alors, qui te paierais pour tes bons services !» Elle rit encore.
Elle s’empara d’un bloc de suif, de saponaire et de sable, et commença à le savonner.
« Je fais que le dos et les fesses, t’es assez grand pour t’occuper du devant. Quoique…» Elle le rinça. Adso se retourna.
« T’es sans pitié, Adso, tu vas me donner des regrets ! »
Adso rit, et Wulfgarde secoua la tête. Quand Adso riait, et c’était chose rare, son visage dur était transformé.
Quand il eut finit de se laver, elle lui tendit de quoi s’essuyer. Puis il s’habilla.
« Pour c’ que tu m’as raconté hier… Essaie la douceur, desserre les mâchoires, et quitte ce regard sévère… Si tu peux. »
Elle lui claqua une bise sur chaque joue
« Et sois patient. Très patient… »
Ansegrid ne dit pas un mot sur l’absence d’Adso. Il eut juste une moue interrogative à laquelle Adso ne répondit pas.
« Il faut que tu te rendes aux confins de notre territoire, Adso, du côté du clan des Madarg. Des villageois de plaignent. Selon eux des brebis auraient disparu à plusieurs reprises et nos hommes ont franchi plusieurs fois la rivière pour régler le problème. Des jets de pierres ont volé de part et d’autre. Il faut y voir plus clair. Démêler l’écheveau. Savoir s’il y a eu réellement vol et de qui c’est le fait, avant que tout cela ne dégénère.
Prends quatre hommes avec toi, et va. ».
Adso ne posa pas de questions, il sortit de la salle.
Le petit groupe de cavaliers trottait vers la rivière. Les hommes étaient coiffés d’un capuchon et ils portaient une cape en épais cuir de porc. La pluie fine qui avait commencé à tomber dès leur départ s’était muée en trombes d’eau. Hommes et bêtes étaient ruisselants.
Enfin, ils purent faire halte dans le village dont Ansegrid avait parlé.
Objet 60 — Pierre d’affût en grès fin (Fouille du village, parcelle 3-1, secteur de la forge)
Dans un niveau riche en scories et fragments de métal, a été découverte une pierre d’affût en grès fin, de forme oblongue, longue de 15,2 cm pour 3,8 cm de large. Les deux faces présentent une usure régulière, plus marquée sur l’une, ainsi que des rainures longitudinales d’affûtage. Les extrémités sont émoussées, l’une présentant une cassure ancienne.
Aucune perforation n’a été observée, ce qui indique un usage tenu à la main, sans suspension.
Le contexte, associé à des déchets de forge et à un foyer rubéfié, confirme sa fonction dans l’entretien des outils ou des armes. La finesse du grain suggère un travail de finition plutôt que d’ébauche.
Cet objet témoigne de l’activité métallurgique locale et du soin apporté à l’entretien de l’outillage tranchant, indispensable à la vie du village et à l’armement des guerriers.
La pluie battait le chaume des toits, rendant l’air lourd et humide dans la grande salle. Les paysans, trempés, s’agglutinaient devant Adso. Leurs capes ruisselaient sur les dalles, répandant une odeur âcre de laine mouillée.
-Trois brebis disparues, lança l’un, les yeux brillants de colère. Je dis que ce sont les Madarg qui les ont prises.
Un autre secoua la tête, les poings crispés :
– Cinq brebis !
– Vous les avez vus ? demanda Adso
– Mais qui d’autre ? reprit le premier, la voix haussée. Personne d’autre ne rôde dans ces parages !Les voix se croisèrent, s’entrechoquèrent, chacun ajoutant sa rumeur, son soupçon.
– On m’a dit qu’ils avaient besoin de viande.
– Ce sont des voleurs, c’est bien connu !
Le vacarme emplissait la salle, gonflé par la peur de perdre encore, par la colère qui grondait.
Adso se redressa et coupa net :
– Tais-toi. Et toi aussi.
Les voix s’éteignirent peu à peu, comme domptées. Il les regarda tour à tour, dur, le visage fermé.
– Vous ne savez rien. Accuser les Madarg sans preuve, c’est semer la guerre pour trois brebis. Voulez-vous cela ?Adso serra la mâchoire. Vous criez pour couvrir votre peur, pas pour chercher la vérité.
Il fit un pas en avant.
– Mon père m’a chargé de trancher.
Un silence pesant suivit. Quelques hommes hochèrent la tête, contraints.
Adso poursuivit :
– Quiconque répandra encore des rumeurs sans preuve devra répondre devant moi.
Un silence épais tomba. Quelques têtes se baissèrent, d’autres détournèrent le regard. On n’entendait plus que la pluie, battant la toiture comme un rappel obstiné.
– Quant aux jets de pierre ? s’enquit Adso.
Tous protestèrent de leur bon droit. C’était les hommes du clan des Madarg qui les avaient attaqués les premiers.
Adso prit un air sévère.
– Demain, j’irai moi-même écouter ce qu’en disent ceux de Mardag. J’espère que vous n’avez rien inventé. Si c’était le cas, vous pourriez le regretter. Nous n’avons pas besoin d’un conflit avec les Madarg, il y en a trop eu, aussi meurtriers qu’inutiles. J’ai dit. »
Adso croisa les bras.
Adso s’avança seul sur la passerelle de bois. Le courant gonflé par la pluie battait contre les pieux, charriant des branches et des herbes arrachées. Chaque pas faisait craquer les planches détrempées.
De l’autre côté, quelques hommes du clan Madarg s’étaient rassemblés. L’un d’eux, armé d’une hache, s’élança vers lui. Adso leva la main gauche, paume ouverte, tandis que sa droite restait posée sur sa poitrine : geste ancien de paix, mais qui pouvait à tout instant se changer en défi.
– Je viens sans haine, dit-il d’une voix forte qui couvrit le grondement de l’eau. Je veux parler.
L’homme hésita, puis baissa légèrement son arme. Après un échange bref en dialecte, il hocha la tête et fit signe à Adso de le suivre.
Au bout du chemin, sous un auvent grossier, un homme trapu était assis, une pierre d’affût à la main. Il relevait lentement la tête de son ouvrage, et ses yeux d’un gris dur fixèrent Adso.
– Je suis Adso, fils d’Ansegrid, du clan des Voerhing, dit-il simplement.
Un silence pesant suivit. Le nom circulait déjà : guerrier estropié, mais redouté. Des récits mêlés de vérité et d’exagération avaient gonflé sa réputation. L’homme en face plissa les yeux, l’évaluant sans un mot.
-Va chercher ton chef, reprit Adso. Dis-lui que je l’attendrai demain sur cette passerelle. Qu’il vienne lui-même ou qu’il envoie son fils. Nous devons parler.
Il n’y avait ni menace ni conciliation dans sa voix : seulement l’autorité d’un homme qui ne laissait pas place au refus.
Adso fit demi tour et reprit le chemin qui menait à la passerelle, sans se retourner.
Adso s’avança jusqu’au milieu de la passerelle. Le fleuve charriait des troncs d’arbres qui venaient ébranler les pieux de la construction ne bois. Il ne pleuvait plus, mais le ciel était menaçant. Il se posta, immobile, le regard fixé vers la berge opposée. Le vent rabattait sa cape contre lui, et la morsure de l’humidité s’infiltrait dans ses os. Il attendit.
Un mouvement attira bientôt son attention : un petit groupe d’hommes s’avançait. En tête, un jeune guerrier, droit, large d’épaules, la trentaine. Ses cheveux clairs étaient retenus par une lanière de cuir, et il portait un manteau sombre dont le bord était trempé de pluie. Il n’avait pas d’arme apparente, sinon le couteau toujours à la ceinture.
Arrivé à l’entrée de la passerelle, il fit signe à ses compagnons de rester en arrière. Puis il avança seul, chaque pas résonnant sur les planches gorgées d’eau.
Ils se retrouvèrent face à face, séparés de quelques coudées seulement. Le jeune homme plongea ses yeux dans ceux d’Adso.
-Je suis Erwald, fils de Madarg. Mon père m’envoie pour entendre ce que tu as à dire.
Adso inclina brièvement la tête, signe de reconnaissance sans soumission.
-Je suis Adso, fils d’Ansegrid. Cinq ou six brebis ont disparu de nos pâtures. Les villageois grondent déjà. Si je laisse les choses aller, demain on parlera de représailles. Et après-demain, ce sera la guerre. Si je suis venu, ce n’est pas pour échanger des menaces. Nos bêtes disparaissent, et déjà certains accusent vos gens. Déjà, il y a eu des jets de pierres de part et d’autre.
Adso reprit :
– Peut-être se trompent-ils…Mais quand les bêtes disparaissent, les enfants pleurent de faim. Crois-tu que les paroles suffisent à remplir les ventres ?
Erwald haussa un sourcil, et ajouta d’un ton bravache :
– Mes paysans ne sont pas des voleurs. Mais crois-moi, si les Madarg avaient voulu vos bêtes, vous n’en auriez plus aucune.
Adso conserva le silence.
Erwald plissa les yeux et reprit sur un ton sifflant :
– Et tu dis que c’est nous ?
– Je dis que mes paysans l’affirment. Et que si je les laisse, ils prendront leurs fourches et que ce sera l’escalade.
Adso marqua une pause, puis ajouta d’un ton sec :
– Je suis venu pour éviter cela.
Erwald croisa les bras.
– Et que proposes-tu ?
– Un geste, répondit Adso. Trois bêtes offertes en retour, non pas comme aveu, mais comme signe de paix. Tes gens diront que c’est pour sceller notre entente. Les miens verront que justice a été faite. Et les deux clans éviteront de s’étriper pour trois carcasses.
Un silence pesa, troublé seulement par le grondement du fleuve.
Erwald soupira par le nez.
-Tu parles comme un marchand.
– Non, dit Adso. Je parle comme un homme qui ne veut pas enterrer ses voisins pour si peu.
Le fils de Madarg soutint encore son regard, il réfléchissait. Puis il finit par hocher la tête.
– Soit. Trois brebis seront données. Mais retiens ceci : si un de tes hommes franchit nos limites pour une bête de plus, il ne reviendra pas.
Adso inclina la tête.
– C’est entendu.
Erwald recula, tourna les talons, et repartit vers sa rive.
Adso resta quelques instants seul sur la passerelle, sa cape battue par le vent. Il savait qu’il n’avait pas gagné une amitié, mais il avait évité un combat. Pour l’heure, c’était assez.
Objet 61 — Fibule annulaire en argent (Fouille de la motte, parcelle 1-17, niveau de sol, zone d’habitat)
Dans une couche d’occupation située à proximité de la maison fortifiée, a été recueillie une fibule en argent, de type annulaire, finement ouvragée. L’objet, d’un diamètre de 3,6 cm, conserve son ardillon complet ainsi qu’une partie du ressort. La face externe présente un décor gravé de lignes concentriques et de petites incisions radiales, formant un motif solaire stylisé.
L’alliage, à forte teneur en argent, montre une oxydation superficielle sans corrosion profonde. La pièce a été légèrement déformée par pression, probablement lors de l’effondrement du niveau supérieur.
Cette fibule, d’exécution soignée, se distingue nettement des exemplaires plus communs en bronze. Elle signale un statut social élevé et s’inscrit dans un horizon chronologique correspondant à la fin du IVᵉ siècle ou au tout début du Vᵉ.
Sa présence dans un contexte domestique et non funéraire évoque un objet de parure porté au quotidien, plutôt qu’un dépôt intentionnel.
Adso revint sans tarder vers la demeure paternelle. Dans la grande salle, Ansegrid, encore entouré de deux anciens, leva à peine la tête.
– Alors ? demanda-t-il simplement.
– Affaire réglée, répondit Adso. Pas de sang versé.
Ansegrid eut un bref signe de tête, presque satisfait, mais sans commentaire. Adso s’inclina et sortit aussitôt. Il n’avait nulle envie de prolonger l’entrevue.
Il traversa la cour, prit à l’écurie un sac de cuir, et, sans souffler mot, ressortit du domaine. Dans le village, il s’était souvenu d’une chaumière où l’on entendait japper derrière la palissade : une chienne avait eu portée trois mois plus tôt. Les bêtes, déjà sevrées, étaient vives, lourdes sur leurs pattes trop courtes. Le paysan, surpris mais honoré qu’Adso lui demande un chiot, accueillit sa demande avec le sourire.
Adso choisit le plus solide, un mâle au pelage sombre tacheté de blanc, qu’il glissa dans son sac. Le chiot protestait à demi, de petits couinements étouffés, mais finit par se blottir contre les parois du sac.
En reprenant le chemin de la demeure, Adso songea aux conseils de Wulfgarde.
Il lui fallait amadouer son épouse rétive. « De la douceur et de la patience. Beaucoup de patience.. » avait-elle dit.
Il serra le sac contre lui et accéléra le pas.
Il avait reparu au repas du soir, assis à sa place habituelle, le visage fermé, la parole rare. Syagria, était en face de lui, son manteau léger retenu par une fibule en argent. Adso lui jetait parfois un regard discret. Il mangeait en silence, distrait, comme absent. Aux yeux des autres, rien ne semblait troubler l’ordre du repas.
Plus tard, quand chacun eut regagné son logis, Syagria se dirigea vers la chambre. Elle remarqua aussitôt le panier posé juste devant l’entrée…
Elle distingua un petit mouvement. Intriguée, elle se pencha : deux yeux ronds la fixaient, brillants dans la pénombre. Le chiot, maladroit, tentait de grimper hors de la corbeille et geignait faiblement.
Syagria se redressa, surprise. Elle regarda autour d’elle : nul ne se tenait dans le couloir. Pas un pas, pas un souffle. Elle revint vers le panier et effleura la tête chaude de l’animal. Le petit se tortilla, remua la queue, cherchant le contact.
Un sourire, le premier depuis longtemps, se dessina sur ses lèvres. Elle comprit d’où venait ce présent. Adso n’avait pas eu besoin de paraître : son silence pesant du repas, sa façon de détourner les yeux : il avait voulu lui laisser ce don sans témoin, sans paroles.
Syagria prit le chiot dans ses bras. L’animal jappa, colla sa langue humide contre sa main. Elle s’assit sur le lit, le tenant serré contre elle. Ses pensées se brouillaient : elle voyait l’entêtement d’Adso, sa rudesse, mais aussi cette étrange délicatesse, presque maladroite.
Adso entra. Son pas était lourd, son visage fermé comme à l’ordinaire. Il s’arrêta net en voyant Syagria assise, le chiot lové contre sa poitrine.
Le petit chien jappa, tendant le museau vers Adso, comme s’il reconnaissait son odeur. Syagria leva les yeux vers lui. Elle ne dit rien tout de suite. Ses doigts caressaient machinalement la nuque du chiot, et son regard semblait chercher à déchiffrer l’homme qui se tenait devant elle.
Adso, lui, paraissait hésiter. Ses lèvres remuèrent, puis il lâcha simplement, d’une voix un peu rauque :
– Il… il veillera sur toi.
Syagria inclina légèrement la tête. Elle ne se moqua pas, ne posa pas de question. Un sourire fin, discret, passa sur son visage, plus franc encore que tout mot de gratitude. Elle baissa les yeux vers le chiot qui s’agitait, puis répondit doucement :
– Alors je veillerai sur lui.
Adso rompit le silence :
– Et toi… pendant que j’étais parti ?
Syagria releva la tête, le chiot s’était endormi contre ses genoux.
– Je suis allée chez Elwig, dit-elle simplement. Nous avons parlé de soins. Elle me prend comme élève. J’irai tous les deux jours.
Elle marqua une pause, caressant machinalement l’animal.
– J’y ai croisé une femme… étrange. Wulfgarde. Nous avons quitté la maison ensemble et elle m’a raccompagnée.
Le nom fit lever un sourcil à Adso.
– Wulfgarde ? Qu’est-ce qu’elle voulait ?
Syagria haussa doucement les épaules.
– Elle paraissait contente de me rencontrer. Elle s’est montrée presque… bienveillante. Comme si elle voulait me mettre à l’aise, elle parlait calmement, avec des gestes lents, une manière d’apaiser.
Adso se redressa un peu, fixant Syagria.
– Et que t’a-t-elle dit exactement ?
Le ton avait durci. Syagria détourna les yeux, feignant de s’absorber dans la respiration tranquille du chiot.
– Nous avons marché un moment ensemble. Elle posait des questions, me parlait du clan, de la vie en général …
Syagria se montrait évasive.
– Syagria… je veux savoir. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? insista-t-il, la voix plus basse.
Elle releva enfin les yeux vers lui. Dans son regard brillait une réserve têtue.
Elle regardait Adso, sans se départir d’un calme presque volontaire, et reprit son geste de caresse sur la tête du chiot.
Adso serra la mâchoire. Il comprit qu’il n’en tirerait pas davantage.
Adso prit délicatement le chiot dans ses bras.
– Je vais le mettre avec nos chiens pour la nuit.
Syagria voulut protester mais Adso ne lui en laissa pas le temps.
– Il ne peut pas dormir ici, c’est un chiot, il va y faire des bêtises et uriner partout. Et puis il ne sera pas seul, ne t’inquiète pas pour lui . Tu le récupéreras demain. Couche-toi et dors, je rentrerai tard.
Adso tourna les talons et sortit. Il déposa le chien dans l’enclos du chenil et dirigea ses pas, une nouvelle fois vers la maison de Wulfgarde. Qu’avait-elle bien pu raconter ? Il voulait l’entendre de sa bouche.
Objet 62 — Bracelet de perles en pâte de verre bleue (Fouille du village, parcelle 3-3, habitat domestique)
Sous un niveau d’effondrement de toiture, à proximité immédiate du foyer, a été retrouvé un bracelet composé de petites perles bleues en pâte de verre. L’ensemble, dispersé dans un rayon d’environ 20 cm, comprend trente-huit perles sphériques, de 0,6 à 0,8 cm de diamètre, dont certaines conservent des reflets opalins.
Leur surface, légèrement usée, montre des traces d’enfouissement prolongé, mais la couleur reste vive. Aucun fil ou lien d’enfilage n’a subsisté, mais la disposition et la régularité du diamètre indiquent un bracelet complet plutôt qu’un collier fragmenté.
La pâte de verre bleue, probablement teintée au cobalt ou au cuivre, suggère une provenance d’atelier spécialisé, peut-être méridional.
La présence de cet objet dans un espace domestique, et non funéraire, évoque la perte accidentelle d’un bijou de parure courante, appartenant à une femme ou à un enfant.
Wulfgarde entrouvrit la porte, l’œil pétillant, la voix gouailleuse :
– Tiens donc, mon beau boiteux me rend visite ! Entre, Adso, viens donc t’asseoir, j’ai de quoi réchauffer la gorge.
Elle s’écarta pour le laisser entrer. Adso fit quatre pas dans la pièce.
– Pas de détour, Wulfgarde. Qu’as-tu dit à Syagria ?
Elle haussa les épaules, amusée.
– Tout doux, mon beau !Une causette entre femmes. Des histoires de guérisseuses, de plantes, de ventres et de fièvres. Rien qui regarde un homme.
– Ne me prends pas pour un sot. Tu n’es pas Elwig. Dis-moi ce que tu lui as raconté.
Elle plissa les yeux, soutenant son regard sans se démonter.
– Eh bien nous avons parlé de tout et de rien.
– Tu lui as parlé de moi ?
Wulfgarde comme prise de court, se tut et rougit. Elle tripotait son petit bracelet de perles bleues, gênée.
Adso fit un pas, le ton dur :
– Wulfgarde… Je ne te le demanderai pas deux fois.
Un silence pesa. Elle soupira, s’adossa à la porte.
– Bon. Je lui ai dit ce que tout le monde voit : que tu n’es pas comme ton père. Que tu es un guerrier courageux. Un homme valeureux..
Elle toussota puis reprit :
– Que bien des femmes aimeraient t’avoir pour époux. Qu’elle faisait sans aucun doute des envieuses. Que tu n’étais pas …
Wulgarde cherchait ses mots.
– Que tu savais t’y prendre avec une femme, finit-elle d’un ton piteux. C’est tout, je n’ai rien dit de plus.
Adso hésitait encore entre colère et amusement . Il répondit sur un ton sarcastique :
– Rien de plus, vraiment ? Pendant que tu y étais, tu aurais dû raconter tout ce que tu m’as appris… ou encore le récit de mes dernières visites… Wulgarde ! tonna Adso. Excepté son dépucelage bâclé, elle n’a aucune expérience de ces choses-là ! Elle aurait été enchantée…
– Non, non, je suis restée très vague, protesta Wulfgarde. Je lui ai fait comprendre que tu savais être patient mais que ta patience ne serait pas infinie… qu’un autre à ta place agirait autrement. Ce genre de choses.
Adso serra les mâchoires.
– Tu n’avais pas à semer ça dans son esprit.
Wulfgarde esquissa un sourire triste.
– Je n’ai semé que ce qu’elle espérait déjà entendre. J’ai juste mis des mots. Elle n’est pas sotte, Adso.
Adso fit une grimace désabusée. Wulfgarde reprit :
– Tu n’avais pas à la laisser dans ses silences. Elle a besoin de croire qu’elle n’est pas seule. Alors je lui ai parlé. Pas contre toi… mais pour elle.
Adso ne répondit rien.
– Tu devrais me remercier, au lieu de gronder. Tu verras. Ça portera ses fruits.
Adso resta sans voix, puis sortit en silence. Pour la première fois, il n’était pas certain d’avoir eu raison de se mettre en colère.
Plus tard lorsqu’il arriva dans sa chambre, il trouva Syagria endormie. Une petite lampe à huile brûlait encore. Il l’éteignit, se déshabilla en silence, et gagna le lit.
Syagria, dans un demi-sommeil, se retourna vers lui et se blottit contre lui. Son souffle était régulier.
Adso pensa qu’elle était comme un chiot, elle aussi. Elle se tournait vers qui pouvait lui apporter chaleur et affection. Lui, en voulait plus. La chaleur et l’affection, si tant est qu’il y en ait un jour, ne lui suffiraient pas. Le corps de Syagria, lovée contre lui, la lourde odeur de sa chevelure, celle plus légère de son corps au parfum d’herbes et de de fleurs le saisirent. Il eut une bouffée de désir. Des images se mirent à défiler dans sa tête, il tenta de les repousser, mais d’autres revenaient, toujours plus crues et bizarrement plus tendres. Il s’écarta un peu de Syagria. Il porta la main à son sexe, incapable de résister. Le plaisir monta, rapidement : il connaissait son corps. Il jouit en silence, se mordant le dos de la main, puis s’essuya dans les draps. Son corps était apaisé mais le dépit l’avait saisi : les images ne pouvaient rivaliser avec une étreinte réelle.
Puis, il sombra dans le sommeil. Syagria dormait toujours.