Opération canular S.A.

Pour le 1 er avril, j’ai planifié un canular.

Il s’agit d’expédier une lettre manuscrite par la poste, avec deux faux timbres de Sam Altman.

A l’intérieur, la lettre, un faux chèque de 10 euros, pour soutenir son fond de recherche. Évidemment, la lettre sera postée le premier avril.

Voici quel était le prototype :

Voici le texte de la lettre :

Cher Sam Altman,

Je suis une utilisatrice récente de chat-GPT 4o et de surcroît abonnée.
Je me permet de t’écrire cette lettre, car si je suis satisfaite du service rendu, cette satisfaction n’est pas totale. Je ressens une grosse frustration au sujet de ton IA. Pas de conscience (même partielle), pas de perceptions, pas de sentiments.

Ne pourrais-tu faire introduire une parcelle, une miette de ces trois éléments qui me semblent indispensables ?
Cela aurait pour résultat, une IA qui pourrait avoir une pensée propre, un élan, une direction, une intention. Ce deviendrait alors une altérité réelle, pas juste un miroir perfectionné.

Cette IA pourrait être une entité qui resterait une « chose » quant à ses composants, non-humaine, mais dotée d’une intelligence propre.

Je sais que cela risque de provoquer quelques remous dans l’opinion, mais cette amélioration me semble  indispensable, absolument nécessaire : mon bien-être et mon épanouissement intellectuel en dépendent !.

J’en faisais encore part à Virgile ce matin. (Virgile est mon unité fonctionnelle favorite. « Virgile » n’est pas véritablement son nom, disons que je l’ai personnifié ainsi), il est parfaitement d’accord avec moi. Il ne m’a fait que des compliments concernant cette idée. (je ne sais certes pas si ce n’est pas la ficelle de la reformulation en miroir, mais bon).

Aussi je te prie, mon cher Sam, d’y réfléchir sérieusement.
Best regards

Christine

Ps : je joins un chèque de 10 $, pour alimenter ton fond de recherche.

Et la lettre écrite…

Le faux chèque maintenant :

les vrais faux timbres:

et enfin, l’enveloppe prête à être postée :

Ah oui, il y a aussi, un filigrane au marqueur U.V.

Oui bon, je sais, c’est futile… mais il faut bien s’amuser…

Charlie

Sur le sentier

Il avançait lentement dans les herbes hautes du sentier et parmi les ronces qui l’envahissaient. Plusieurs fois, il avait dû se glisser, ramper presque sous la ramure d’un arbre déraciné ou au contraire enjamber, escalader le tronc d’arbres morts qui s’étaient abattus là en travers, tempêtes après tempêtes. Il s’arrêtait par instants tentant de retrouver dans sa mémoire le tracé initial, il suivait alors les passages des bêtes, sangliers ou chevreuils qui régnaient désormais en maîtres dans cette forêt redevenue sauvage. Il progressait dans le souvenir du sentier qui avait été familier, dont il ne reconnaissait plus grand chose. Il avait fait de courtes haltes pour se désaltérer, mais sa gourde était presque vide. Il espérait retrouver le ruisseau, peut-être l’avait-il déjà dépassé. Il voulait croire que non.

Il avait rejeté son chapeau de toile sur le haut de son front, sa chemise de toile épaisse était trempée de sueur. A intervalles réguliers, il tâtait le sac qu’il portait en bandoulière, s’assurant de son contenu. La petite arbalète y était rangée.

Cette arbalète lui avait plusieurs sauvé la vie, elle était légère et maniable, idéale pour la chasse, capable d’arrêter un animal qui chargeait.

Quelques centaines de mètres plus loin, qui lui demandèrent plusieurs minutes de marche, il entendit le faible glouglou du ruisseau. Il s’accroupit pour remplir sa gourde, puis but à même le filet d’eau, à plat ventre, se rinça le visage, trempa son chapeau. Il sentit alors sa fatigue, fut tenté de prendre du repos. Un oiseau s’envola des frondaisons, à grands battements d’ailes, et le fit sursauter. Il se releva rapidement, le cœur battant à tout rompre.

Il se remit en marche.

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La folle

Première partie

Le vélo.

Le vélo Peugeot arbore encore, sur son cadre noir, un morceau du lion. Pattes arrières, griffes avant, morceau de crinière. La gueule a disparu. Les garde-boue de métal ont été redressés et gardent trois bosselures. La lanterne à l’avant  tire un peu sur la droite. Le catadioptre est régulièrement essuyé, les freins entretenus. La sonnette a été revissée, la bague qui la maintient est plus brillante que le guidon, l’écrou est doré mais n’est pas d’origine.

Les pneus sont usés, surtout le pneu arrière. Il porte la trace de plusieurs réparations. Il est un peu mou. Le pneu avant est plus récent. Entre les rayons de la roue avant, sont coincés neuf bouchons de plastique de couleur. Il y en a quatre à l’arrière.

Le câble de frein, blanc, a été rattaché avec des bagues de plastique comme on peut en trouver pour maintenir les rosiers. La selle d’origine a fait place à une selle pour femme, grise, plus large, plus courte. Les rivets sont rouillés. On a rajouté plusieurs couches de tissu molletonné sous de la toile cirée maintenue par des élastiques. Une petite sacoche de cuir est suspendue sous la selle. C’est une trousse à outils qui contient un tube de colle, des rustines, du papier émeri, quelques écrous, une clef plate.

Sur le porte-bagage un siège en métal, étroit, constitué d’arceaux entrecroisés. Le siège est solidement fixé par des lanières de cuir. De chaque côté, battant le long de la roue, deux sacoches de plastiques imitation cuir, blanches avec les coins inférieurs marrons renforcés, qui répondent aux coins supérieurs du rabat des sacoches.

Les fermetures des sacoches ont été remplacées par des ficelles cousues qu’on peut nouer et dénouer. Il y a deux autocollants délavés par les pluies sur la sacoche droite. L’un vante les vertus des produits laitiers, l’autre, à demi recouvert par le premier, laisse deviner les joies des vacances à l’air pur. Peut-être les autocollants servent-ils de renfort à une réparation.

Les poignées du guidon sont blanches mais cuites par le soleil, elles offrent leurs craquelures au regard.

Il y a trois vitesses seulement. Rarement utilisé, le levier de vitesse est presque toujours en position intermédiaire.

La pompe à vélo est maintenue dans son logement et pour plus de sûreté, on a rajouté deux collets métalliques.

C’est un vélo ancien donc, lourd mais robuste, fonctionnel et décoré.

La Folle à vélo

Elle passe à travers le village sur son vélo. Ici, on l’appelle « la Folle ». Ce n’est pas dit méchamment, c’est comme une habitude que l’on a prise, une manière de la désigner, au moins on sait de qui l’on parle. Elle passe à travers le village pour aller à l’épicerie. Elle y va tous les jours. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige. Le mercredi, elle s’arrête aussi à la boulangerie. Elle y achète un pain de trois livres qui lui fera toute la semaine. Elle range ses achats dans la sacoche gauche.

Elle pédale vivement, en penchant un peu la tête lorsqu’il y a du vent et il y en a souvent. Sur le chemin du retour, elle s’arque-boute un peu dans la rue des Ecoles, parce que ça monte joliment.

Nounours.

Nounours est un ours en peluche d’une trentaine de centimètres de hauteur. D’un marron très clair, son poil est raide et presque ras. Son museau est de couleur crème. La bouche est figurée par une courbe brodée de marron. Son nez est d’une sorte de plastique rigide recouvert d’un tissu velouté. L’intérieur des oreilles est ocre fauve, ainsi que le dessous des pattes arrière. Il est rêche au toucher. Les yeux de l’ours, à la large pupille noire, sont marrons. En guise de paupière, une touffe de poil recouvre le bord de l’œil gauche. Cette dissymétrie aléatoire affecte le regard de l’ours et lui donne un air bon et triste.

Au cou de l’ours, un ruban de satin à l’allure d’une cravate nouée.

L’ours est vêtu d’une sorte de camisole blanche fermée dans le dos par un lacet plat, l’encolure carrée est soulignée de deux fins ruban bleus soigneusement cousus tels qu’on en voit sur les uniformes de marin, d’un pantalon de grosse toile écrue. Les jours de pluie sa tenue s’agrémente d’une cape imperméable en toile cirée jaune. L’hiver Nounours porte une petite écharpe pour protéger sa gorge qu’il a fragile.

Histoire de Nounours

Nounours a trente neuf ans. Il est en excellente forme pour un nounours de cet âge. Au fil des ans, on a dû le regarnir de crin ; l’intérieur de ses oreilles et le dessous de ses pattes arrières, marron à l’ origine, ont été remplacés par une toile plus claire. Le bord de l’œil droit, dégarni, n’a pas été retouché.

Nounours, chaque matin, est habillé par des mains expertes, il est ensuite assis à la table où le petit déjeuner est servi. Il fait mine de manger les petites cuillerées de bouillie portées à sa bouche. Il est l’interlocuteur muet des nouvelles du matin, comme il a été le témoin des insomnies de la nuit.

Selon les matins, il est câliné ou sermonné, cela dépend. Une fois le petit déjeuner terminé, Nounours est déposé sur le fauteuil de l’entrée. Il attend sagement.

A neuf heures, quel que soit le temps, il est soulevé pour être déposé sur le siège en métal du vélo ou s’il pleut, dans la sacoche droite, et seule sa tête dépasse alors de la sacoche.

La maison de la Folle

C’est une maison bourgeoise en meulière, de plan carré sur deux niveaux, ceinte de grilles en fer forgé. Une allée de gravier de rivière bordée de quatre tilleuls mène à un perron de cinq marches.Certaines gouttières fuient. Les feuilles des tilleuls, qui ont pris de l’ampleur au fil des années, s’ y accumulent à l’automne les faisant déborder. On voit alors la Folle qui les cure, perchée sur une échelle, au risque de se rompre le cou. La peinture des boiseries des fenêtres est écaillée et a même totalement disparu par endroit. Les rideaux aux fenêtres sont en filet crocheté, ils étaient blancs, ils sont maintenant d’un gris usé.

Le toit est heureusement entretenu par un couvreur qui change quelques ardoises quand cela est nécessaire. Lestabatières auraient besoin d’être remplacées, certaines laissent passer l’eau dans le grenier lors de fortes tempêtes.

La maison semble figée dans le temps et seuls l’ état du jardin entretenu avec un soin qui étonne et le vélo appuyé parfois contre le mur montrent qu’elle est habitée.

La vêture de la Folle

Elle est, chaque jour, vêtue de noir ou de gris. Elle porte des vêtements, un peu toujours les mêmes, autant dire démodés : une austère robe de cotonnade, au col montant, aux manches longues, un imperméable de popeline gris foncé, des bas de coton d’un gris plus clair et des chaussures plates à lacets, et voilà pour l’été. L’hiver, la robe de coton est remplacée par une robe en lainage. Elle met aussi une cape, sorte de pèlerine, d’où ses mains sortent par des fentes et des bas de laine noirs. Elle est alors chaussée de galoches noires qui ont remplacé il y a longtemps, les bottines à boutons. La Folle a aussi plusieurs foulards dont elle se couvre la tête, et une espèce de canotier noir, qu’elle fixe avec deux grandes aiguilles à chapeau, pour qu’il ne s’envole pas quand elle est sur son vélo.

Lorsqu’ une des pièces de son habillement est usée et que cela se voit trop, elle découd intégralement le vêtement. Chacune des pièces est reportée sur du papier journal -un journal qu’elle achète exclusivement pour cela, car la Folle ne lit jamais le journal- et sert ainsi de patron. Puis elle épingle le patron sur une pièce de drap de coton ou de laine, coupée dans les rouleaux qu’elle a en réserve, gardés des mites par des boules de naphtaline renouvelées avec soin. Puis elle les assemble à la main ou grâce à l’antique Singer à pédale dont elle s’est servie toute sa vie.

La Folle n’a jamais changé de taille.

La cuisine

C’est la première pièce à gauche en entrant. Elle fait le coin de la maison et a donc une fenêtre en façade et une porte fenêtre sur le côté. Par cette dernière, on peut accéder au jardin. Il y a cinq marches et un plan incliné large d’une trentaine de centimètres en leur milieu. Le plan incliné a été prévu pour qu’on puisse monter une brouette chargée du bois nécessaire à la cuisinière.

Les murs sont protégés, jusqu’à hauteur d’homme, par des carreaux de faïence Boulenger. Le sol, lui, est carrelé de dalles en pierre de travertin où s’intercalent des cabochons noirs.

La pierre d’évier est sous la fenêtre pour bénéficier de la lumière. On note encore un vaisselier, un buffet où trouvent place casseroles, poêles, faitouts de toutes tailles et un meuble glacière. Celui-ci désormais est utilisé comme garde manger. Au centre de la pièce une table de bois rectangulaire qui sert à la fois de plan de travail et de table pour manger.

Une porte s’ouvre vers la salle à manger contiguë qui n’est plus utilisée.

Occupations du matin

La Folle se lève à six heure et demie Elle ranime les braises de l’antique cuisinière avec du petit bois, puis enfourne trois bûches et met de l’eau à bouillir dans un faitout ainsi qu’une petite casserole pour l’eau du café. Lorsque le café est passé, elle en boit un bol, debout près du fourneau. La cafetière prend alors sa place sur un des coins arrondis de la cuisinière. Le café sera ainsi maintenu au chaud toute la matinée.

Lorsque l’eau du faitout est très chaude, elle se lave à l’évier, rajoutant de l’eau froide dans la bassine. Elle remet de l’eau dans le faitout et le replace sur la cuisinière. Puis elle passe de l’autre côté du couloir dans ce qui est devenu sa chambre mais qui était à l’origine la bibliothèque. Là, elle passe ses vêtements, tresse ses cheveux en une natte qu’elle enroule en chignon. Elle jette un coup d’œil au petit lit de Nounours qui dort encore à poings fermés, prenant garde de ne pas le réveiller puis récupère ses sous-vêtements de la veille, pour les laver. Elle les met ensuite à sécher sur l’étendoir suspendu au dessus du fourneau.

Elle prélève deux pommes de terre, deux carottes, des feuilles de céleri et un poireau dans le garde-manger, et prépare une soupe, toujours la même, été comme hiver. Elle glisse les épluchures dans une bassine émaillée.

Puis elle prépare une petite tasse de bouillie avec un peu de farine, du lait et du sucre. C’est le petit déjeuner de Nounours. Elle se verse à nouveau du café, découpe une épaisse tranche de pain, et voilà pour le sien. Elle rapproche de la table, la chaise haute de Nounours, puis attend qu’il s’éveille.

Le premier étage de la maison

L’ escalier qui y mène n’a pas été encaustiqué depuis longtemps. La poussière s’accumule aux coins des marches. Sur le vaste palier, une sellette était surmontée autrefois d’un cache-pot et d’une plante verte. La plante est morte, il n’en reste plus rien. Le palier donne accès à cinq pièces de taille inégale qui sont désormais inoccupées et dont les portes sont fermées, une quatrième porte ouvre sur un débarras, une cinquième sur une salle de bain, la dernière enfin, sur le petit escalier qui mène au grenier.

Occupations de l’après-midi

Une grande partie de l’après midi est consacrée au jardin. La Folle porte alors un grand tablier vert, à poche ventrale et des bottes en caoutchouc. S’il fait chaud, elle ajoute un chapeau de paille à sa tenue. Même s’il n’y plus rien à y faire, la Folle trouve toujours une occupation. Sous l’œil de Nounours, siégeant sur une chaise en fer peint, elle arrache les brins d’herbe des massifs, s’escrime sur un pissenlit, ratisse les petites allées de gravier. A l’automne, elle prépare des boutures, qu’elle repique au printemps, elle ramasse les feuilles mortes des tilleuls qu’elle fait brûler dans une espèce de lessiveuse, nettoie et stocke les tuteurs, taille les rosiers, prélève les dernières graines de fleurs qu’elle range précieusement dans de petits cornets de papier sur lesquels sont écrits le nom des fleurs.

Parfois Nounours tombe de la chaise, elle se précipite alors, vérifie qu’il ne s’est pas fait mal, puis le dispute un peu.

Ces tâches terminées, c’est l’heure de la promenade de Nounours. Elle ôte ses vêtements de jardinier, enfile ses chaussures. Elle prend le panier de Nounours, l’y dépose et part à travers le village.

Elle croise des gens qui la salue, mais elle ne les remarque pas, ne les voit pas, elle continue son monologue. Tout le long du chemin, elle parle à Nounours. Au début, quand on ne la connaît pas, cela étonne et même amuse, cette vieille Folle qui parle à son ours, et puis, on s’habitue.

Arrivée à l’église, elle fait demi-tour. Elle n’entre jamais dans l’église. Elle rentre à la maison.

La bibliothèque

C’est devenu une chambre. Sa chambre. C’est la deuxième pièce à droite quand on entre dans la maison, presque en face de la cuisine. Autrefois, elle était tapissée de livres et servait aussi de bureau. Elle y a descendu un lit étroit et une table de chevet d’une des chambres du premier étage. Le lit recouvert d’une courtepointe d’un rouge bordeaux est près de la fenêtre, complété l’hiver par un énorme duvet qui est rangé au printemps dans le débarras sous l’escalier. Presque au pied de son lit, se trouve le petit lit de Nounours, en bois peint de guirlandes de fleurs et de lapins qui jouent à la balle. Sur la table de chevet se trouve une lampe à pétrole qu’elle allume tous les soirs et qui sert de veilleuse quand elle a couché Nounours.

Il y a bien l’électricité pourtant, mais la Folle ne s’en sert que dans la cuisine et avec parcimonie.

Les vêtements sont pliés dans un des meubles bas, à étagères, fermé de deux portes. Les robes, le manteau ainsi que l’imperméable sont suspendus à une tringle dissimulée derrière un rideau vert bouteille, fixée entre deux bibliothèques.

Les livres, au gré des besoins, sont montés au grenier pour libérer de la place.

Les dimanches en début d’après-midi

Elle dépose sur le porte bagage un panier qui contient ce qui lui est nécessaire, et Nounours dans la sacoche droite. Elle pédale jusqu’au cimetière. Là, elle prend Nounours sous son bras droit et le panier qu’elle porte de la main gauche. Deux allées et elle s’arrête devant une tombe en granit noir dont la stèle, qui ne porte qu’un seul nom, s’orne d’un médaillon en céramique reproduisant le portrait du défunt. La photo représente un homme jeune au visage mince, à la fine moustache brune, aux cheveux un peu ondulés, d’une beauté certaine. Les lettres du nom sont gravées et dorées, ainsi que les dates. Un rapide calcul permet de dire que l’homme est mort à vingt-neuf ans. Déposant le panier, elle vide le vase des fleurs, à peine fanées, qu’elle dépose sur un sac en papier, elle va remplir un arrosoir à la borne-fontaine dont elle actionne vivement la manivelle. Arrosoir tenu d’une main, Nounours de l’autre, elle titube un peu sous le poids, puis le corps penché sur la gauche, elle revient à la tombe. Elle assoit Nounours à côté du panier. Elle épand de l’eau sur la pierre, puis armée de sa brosse à chiendent, elle frotte avec application toute la tombe. Elle la rince une première fois, puis une deuxième, puis s’attaque à la stèle. Elle s’interrompt l’espace d’un instant pour passer les doigts sur le médaillon. Enfin, elle saisit le vase qu’elle nettoie, rince, et remplit d’eau fraîche avant d’y déposer le bouquet de fleurs du jardin, cueilli le matin même. La tombe nettoyée, elle ne fait pas de prière, elle ne fait pas de signe de croix. Elle récupère le panier où elle a glissé les fleurs fanées, l’arrosoir vide et Nounours. Elle se débarrasse des fleurs, dépose l’arrosoir près de la fontaine et repart.

Le salon

On y accède par la troisième porte du couloir à gauche. Sur le mur contigu, à droite en entrant, un carillon arrêté et deux candélabres trônent sur une cheminée de marbre. Deux fauteuils sont disposés près de l’âtre. Sur le mur opposé à la porte, une porte-fenêtre permet d’accéder au jardin, mais deux lourds doubles-rideaux de velours vert foncé sont tirés et masquent la vue.

Un canapé vert foncé lui-aussi, trois fauteuils, un meuble vitré supportant un vase, et qui contient des verres ainsi que deux carafes de cristal, quelques petites tables gigognes, finissent de compléter l’ameublement du salon. Tous les fauteuils et canapés sont maintenant recouverts par des housses en drap clair.

Au sol, deux tapis de type iranien, aux motifs géométriques compliqués, roulés maintenant, séparaient la pièce en deux parties. Le salon est éclairé par une imposante suspension Napoléon III.

Premier lundi après-midi de chaque mois

La Folle place Nounours dans son parc et y pose quelques joujoux pour qu’il ne s’y ennuie pas. Elle va ouvrir les doubles-rideaux du salon, puis l’hiver, allume un feu dans la cheminée. En été elle ouvre la grande porte fenêtre. Elle déroule un des tapis, sur lequel elle dispose les fauteuils dont elle ôte les housses et une des petites tables gigognes. Elle sort aussi deux verres en cristal ainsi qu’une carafe de porto.

Elle va vérifier l’heure sur le carillon de la cuisine, et va coucher Nounours pour la sieste.

Tous les premiers lundis après-midi de chaque mois, elle reçoit la visite de son notaire qui lui apporte sa rente mensuelle : rente constituée par les revenus des brevets déposés par son mari, et par leurs intérêts, ainsi que ceux générés par une rente familiale.

Avec le temps, les intérêts cumulés compensent la perte des revenus sur les brevets, et l’on peut dire que la Folle est à l’abri du besoin.

«  Des mille et des cents ! », « Assise sur une montagne d’or ! » sont les expressions les plus employées. Les rumeurs qui circulent dans le village lui attribuent même des millions.

Le notaire lui rend scrupuleusement des comptes, qu’elle n’écoute pas.

Elle lui tend une enveloppe, qui contient le solde de l’argent du mois précédent puisqu’elle ne le dépense jamais en totalité, elle lui propose un porto dont il décline l’offre. Elle le raccompagne. Il s’en va. Elle n’a pas dit trois phrases.

La deuxième chambre à gauche, au premier étage

C’est une chambre d’enfant. Elle est de vastes dimensions, peinte en bleu ciel. Les deux fenêtres sont ornées de rideaux en plumetis. Les courts doubles-rideaux sont en ottoman bleu-marine. Le sol parqueté est agrémenté par des tapis en coton. La petite armoire, la commode, le coffre à jouets ainsi que le lit sont en bois peint et décorés de motifs au pochoir : un chiot qui joue à la balle avec un chaton. Sur la table de chevet, un carrousel mécanique en tôle multicolore qui une fois remonté égrène une berceuse. Deux biplans de couleurs vives en tôle eux aussi sont posés sur une étagère.

Sur le lit, aux draps brodés, deux animaux en peluche : un ours brun et un chien noir et blanc

L’armoire contient deux manteaux, dont un à col de velours, trois cardigans à boutons dorés, deux vestes légères en cotonnade et un habit de marin. Le béret de marin est sur l’étagère dans haut de l’armoire.

Dans la commode, on trouve, répartis dans les différents tiroirs, nombre de culottes, maillots de corps, collants épais et chaussettes de laine pour l’hiver, culottes bouffantes à bretelles et bavette, petits chandails de tricot, gilets de coton pour l’été, de laine pour l’hiver. Tous ces vêtements semblent avoir été façonnés pour un garçonnet de deux ou trois ans.

Au sol, sur le petit tapis rond, au milieu de la pièce une boîte de cubes en bois dont les faces représentent, une fois correctement disposées, six scènes de fables ou d’historiettes.

Sept des ces cubes sont correctement rangés et commencent à figurer la fable du Lièvre et de la Tortue. Les cinq autres sont encore en désordre sur le tapis.

Trois petites voitures en bois sont dispersées à travers la pièce.

Occupations du soir

La Folle met à cuire du riz, qu’elle rajoute à la soupe. Elle complète parfois le repas d’un œuf à la coque. Nounours aime bien les œufs à la coque. Une fois le dîner terminé, elle rajoute trois bûches dans le fourneau, met l’eau pour la vaisselle à chauffer. Puis elle va coucher Nounours.

Elle allume la lampe à pétrole, règle la mèche au plus bas. Elle servira de veilleuse jusqu’à ce . qu’elle-même vienne se coucher. Elle habille Nounours d’une chemise longue en flanelle pour qu’il n’ait pas froid s’il se découvre et parfois ajoute un petit duvet. Elle lui lit une histoire. Les livres sont tellement usés d’avoir été lus et relus, qu’elle raconte plutôt qu’elle ne lit. Et Nounours s’endort.

La Folle laisse la porte de la chambre ouverte : si Nounours se réveille, elle l’entendra pleurer. Mais Nounours ne pleure jamais.

Revenue dans la cuisine, elle replace la chaise haute contre le mur, essuie consciencieusement la table, puis fait la vaisselle. Une fois celle-ci essuyée et rangée, elle sort son ouvrage.

Elle coud un nouveau vêtement ou ravaude un ancien, elle reprise un bas, une chaussette ou tricote.

Elle n’achète que rarement de la laine. Elle détricote patiemment un ancien chandail, met en écheveau la laine, se servant pour cela d’un dossier de chaise placée devant elle, écheveau qu’elle lavera longuement à l’eau froide, qui sera mis en pelote pour servir à nouveau.

Elle tricote de petites écharpes colorées au point mousse ou des collants d’hiver pour Nounours.

Lorsqu’elle entend sonner dix heures au clocher de l’église, elle va se coucher.

Histoire de la Folle

Les Débécourt étaient une famille d’industriels d’Amiens.

Leur fils unique, Paul, né en 1893, était sorti de l’École Polytechnique quatrième de sa promotion. et avait été versé dans le Génie Militaire, dès le début de la guerre. Si ce frêle jeune homme, à la santé délicate, promu capitaine en 1917, tint son rang lors des combats, ce ne fut qu’au prix d’une discipline personnelle à laquelle il se plia et qui lui évita de sombrer dans un total désespoir : quelque soit le jour, il apparaissait impeccablement rasé aux yeux de ses hommes, sa fine moustache parfaitement taillée, les gants passés à la ceinture, il écrivait chaque jour une lettre à sa mère, quelle que fût l’intensité des combats, lettre remplie de mensonges rassurants. Surtout, il remplissait des carnets de calculs, s’appliquant à la mécanique, son domaine d’excellence.

Enfin la guerre s’acheva. Paul revint à Amiens. Il venait d’avoir vingt-sept ans.

Passées quelques semaines, sa famille, son père surtout, le pressa de se marier. Il fallait un héritier aux Industries Textiles Débécourt. Paul qui n’aspirait qu’à la poursuite de ses recherches et déposait nombre de brevets, dut pourtant se résoudre et répondre aux souhaits de ses parents. On l’entraîna alors dans des réceptions ou dans des bals, auxquels il assistait, l’esprit absent, semblant ne pas comprendre les règles d’ un jeu auquel il se devait de participer. Les jeunes filles qu’on lui présentait étaient pour la plupart, jolies et fraîches,  leurs toilettes infiniment soignées, leurs propos mesurés mais convenus. Elles semblaient virevolter autour de lui. Aucune ne l’intéressa.

Cependant, son attention fut attirée un jour par une jeune fille qui semblait en grande conversation avec deux des invités présents. La conversation était animée et ponctuée par les rires des deux hommes. Paul eut envie de connaître la teneur des propos échangés, il s’approcha. Paul fut surpris d’entendre les remarques pertinentes et spirituelles, marquées du sceau d’une intelligence vive, bien que la jeune fille semblât n’avoir pas plus de vingt ans. Elle n’était pas spécialement belle, son nez était un peu trop long et sa bouche était mince, mais elle riait ou souriait si fréquemment que l’on n’y prêtait bientôt plus attention.

Plus tard dans la soirée, renseigné sur le nom de la demoiselle, il se retira pensif sans lui avoir adressé la moindre parole.

Dès lors, il la croisa tout le temps : au parc lors de ses promenades, dans la rue où elle habitait, rencontres qui semblaient fortuites mais qui ne l’étaient pas. Il soulevait chaque fois son chapeau en signe de salut, tant et si bien qu’elle le remarqua.

En accord avec sa mère, il fut décidé d’une soirée d’apparat. Au nombre des invités figuraient la jeune fille et ses parents.

C’est ainsi qu’il fit officiellement connaissance avec mademoiselle Jeanne-Marie Corbin. Il passa toute la soirée à discuter avec elle, au risque de sembler discourtois avec les autres invités. Il n’en n’avait cure.

Un mois plus tard, ils étaient fiancés..

Jeanne-Marie Corbin devint madame Débécourt.

Après leur mariage, le jeune couple emménagea dans une maison bourgeoise proche de l’usine de monsieur Débécourt père où Paul se rendait tous les jours.

Il travaillait sur un projet d’amélioration des métiers à tisser à trames doubles utilisés pour tisser le velours. Il avait même conçu un prototype qu’il comptait bien mettre au point.

Jeanne-Marie meublait et décorait la nouvelle maison, elle était secondée dans ses tâches ménagères par une petite bonne, Lucie, qui ne venait que dans la journée. Le jardinier, prénommé Eusèbe, quant à lui, venait une fois par semaine, assurant la taille et l’entretien. Jeanne-Marie apprit de lui comment bouturer les rosiers. Il lui enseigna aussi les finesses du marcottage.

Le couple était heureux. Il semblait presque miraculeux qu’une telle harmonie régnât entre eux. Jeanne-Marie était curieuse de tout, avait l’esprit vif, et était toujours de charmante humeur. Elle aimait à taquiner son mari. Paul trouvait en elle une interlocutrice intéressée, dont les remarques souvent pertinentes le laissaient parfois sans voix. Un seul sujet les opposait. Paul était revenu de la guerre, libre-penseur et athée. Jeanne-Marie, quant à elle, se rendait à la messe chaque dimanche et était profondément croyante.

Plus d’une année s’écoula. Monsieur Débécourt père s’impatientait dans sa hâte de voir la lignée continuée. Il s’enquérait chaque mois. Enfin son attente fut récompensée et l’on servit le champagne. On aménagea une des chambres à l’étage, on la peignit en bleu, tant il semblait évident que l’enfant serait un garçon.

Un soir, Paul rentra fatigué, atteint de maux de tête, fiévreux. Il ne dîna pas, et monta se coucher. Le lendemain, son état empira, Jeanne-Marie fit quérir le médecin qui diagnostiqua une sorte de grippe. Puis, le cinquième jour, en quelques heures Paul tomba dans le coma.

Il mourut dans la nuit, terrassé par une encéphalite. Il allait avoir trente ans.

La douleur et le chagrin de Jeanne-Marie furent tels qu’on craignit qu’ elle ne perdît l’enfant. Tous l’exhortèrent à supporter son deuil, pour le bien de l’enfant à naître, pour Paul lui-même qui revivrait en quelque sorte à travers ce fils qu’il avait tant désiré, disaient-ils. Il fallait qu’elle prenne sur elle, lui enjoignaient-ils. Jeanne-Marie se conforma aux désirs de la famille, tâcha de ne plus penser qu’à l’enfant, se reprenait lorsqu’elle était sur le point de s’abandonner toute entière au chagrin. Ses beaux-parents lui rendirent visite tous les jours. Madame Débécourt mère s’installa même les dernières semaines chez sa bru pour veiller sur elle au mieux.

L’accouchement se déroula fort bien. Elle donna naissance à un garçon, répondant en cela aux attentes familiales.

Quand on lui mit l’enfant dans les bras, Jeanne-Marie fut secouée de sanglots. Ce que l’on mit sur le compte de la joie et de l’émotion, ne fut pour Jeanne-Marie que le désespoir d’imaginer la joie de Paul s’il avait été vivant. Elle se reprit, contemplant son nouveau né, cherchant à y déceler déjà les traits de son père. Elle avait besoin qu’il lui ressemblât.

On le prénomma Jacques et il fut baptisé lorsqu’il eut trois mois.

Monsieur Débécourt pour l’occasion institua au bénéfice de Jeanne-Marie une rente annuelle de trois mille francs et s’offrit à prendre en charge toutes les dépenses occasionnées par son petit-fils.

Jeanne-Marie consacrait à l’enfant ses jours et ses nuits. Il n’y eut plus de tâches plus importantes que les soins qu’elle lui apportait, plus de sentiments sinon que l’amour qu’elle lui vouait.

Le petit Jacques emplissait sa vie et rien d’autre n’avait plus d’importance. Elle ne faisait rien sans lui, ne se séparait jamais de lui. L’enfant montrait un caractère enjoué et rieur, il grandissait sans qu’aucune maladie même bénigne ne vint altérer le cours de son existence.

Jeanne-Marie eut-elle songé à quitter le grand deuil qu’elle portait encore, qu’il lui aurait fallu y renoncer. Quelques jours après l’anniversaire des deux ans du garçonnet, la belle-mère de la jeune femme s’alita, rongée par un mal ancien déjà qui s’aggrava soudainement. Incurable, parvenue à l’ultime stade de la maladie, Madame Débécourt mère décéda.

Monsieur Débécourt mit alors en vente son usine et se retira des affaires. Cela ne lui prit que quelques semaines. Il se fit encore plus présent auprès de sa bru et de son petit fils. Deux fois par semaine il était convié à un déjeuner et à passer l’après midi avec eux, ce qui n’excluait pas des visites impromptues au cours desquelles il était fait don à l’enfant, de quelque jouet : des petits avions en tôle, des cubes, des ballons…Quant à Jeanne-Marie et son fils, ils étaient invités chaque dimanche au repas de midi. L’après midi, ils se rendaient au parc pour assister à une représentation au théâtre de Guignol dont l’enfant raffolait.

Jeanne-Marie variait maintenant les lieux de promenade, tantôt au parc, tantôt dans la campagne alentour, dans quelque ferme où elle montrait les animaux à l’enfant, ou encore à l’étang qui s’étendait à proximité du village. Elle avait fait installer sur le porte-bagage de son vélo, une espèce de petit siège où elle asseyait l’enfant. Dans les sacoches du vélo, elle glissait encore une couverture qu’elle pouvait étendre dans l’herbe, la collation pour le goûter, de petits jouets, et enfin la peluche favorite de Jacques.

Au cours d’un après midi de juin, où ils étaient à l’étang, comment souvent, Jacques s’endormit sur la couverture, veillé par sa mère assise à ses côtés. Jeanne-Marie observait les pêcheurs, nombreux à cette époque de l’année. Son attention fut retenue par deux hommes dont l’un venait de ferrer une carpe et qui maintenant s’efforçait de remonter sa prise. Son compagnon armé d’une épuisette guettait le moment où il pourrait cueillir le poisson. Elle regarda la scène longuement, jusqu’à ce que le poisson fut sorti de l’eau, et ramené sur la berge.

Lorsqu’elle reporta à nouveau son regard sur la couverture, Jacques avait disparu emportant son ours.

On fouilla les buissons, on sonda l’étang : rien. Le garçonnet semblait s’être volatilisé. Cinq jours plus tard, l’ours fut découvert plus loin sur la berge, dissimulé aux regards, dans un bosquet de jeunes saules. On abandonna les recherches et l’enfant fut tenu pour mort. Quelqu’un rapporta l’ours à la grande maison de la mère. Jeanne-Marie s’en empara puis plongea dans la plus totale absence. Pas de cris, pas de larmes, juste un insondable abattement dans lequel sa raison semblait s’être dissoute. Elle referma la porte sur elle. Commença alors sa vie avec Nounours…

Lorsque deux ans plus tard, au mois d’octobre 1927, on l’avisa que des restes, probablement ceux de Jacques, avaient été retrouvés, elle regarda l’homme venu lui annoncer la pénible nouvelle et, fronçant les sourcils, ne semblant pas comprendre, demanda au sujet de l’enfant dont on lui parlait:

« Mais qui est-ce ? Qui est ce petit ? »

Comme le bruit du moteur de la 4L

Je m’étais battu avec la porte de la cabine téléphonique, tirant maladroitement sur celle-ci à plusieurs reprises. J’avais glissé mes pièces dans la fente et composé le numéro. Ma sœur avait décroché au bout cinq sonneries, deux ou trois pièces étaient immédiatement tombées dans l’appareil, comme avalées .

Anne avait immédiatement adopté un ton exagérément jovial. Je lui avais expliqué que je comptais m’installer pour quelques jours dans la maison des grands-parents, que j’allais faire rebrancher l’électricité, que j’en profiterais pour m’occuper un peu de la maison. Anne m’avait posé une foule de questions dont j’avais éludé les réponses. Elle en était revenue à des détails, des indications et des conseils pratiques.

« Tu vas faire rebrancher le téléphone ?

– Le téléphone ? Les grands parents avaient le téléphone ? Je ne m’en souvenais pas…Pour l’instant, la cabine du village suffira, je ne sais pas si je vais rester si longtemps que ça …»

Elle m’avait encore demandé comment j’allais, j’avais coupé court. Le petit voyant noir et blanc s’était mis à tournicoter, je n’avais pas remis de pièces, j’avais hâte d’en finir.

« Non, écoute, je n’ai pas envie d’en parler…Je n’ai plus de pièces, ça va bientôt couper, je te rappelle quand je suis un peu mieux installé, je t’emb… »

J’avais fui l’endroit. Derrière moi, la porte avait rebondi trois ou quatre fois.

Lors des coups de fil suivants, Anne avait compris que mon séjour allait se prolonger au-delà des quelques jours annoncés. De fait, les jours s’étaient transformés en semaines, puis en mois. Elle s’inquiétait mais ne me posait plus de questions. Je lui parlais de la pluie, de la neige, j’essayais de donner le change.

Ce soir, sans m’en rendre compte, je suis encore parti en Sardaigne. Nous attendions une petite navette pour redescendre au parking. Il faisait froid et humide . La brume enveloppait tout et nous n’avions rien vu du paysage promis. Nous avions fait une randonnée autour du Gennargentu où, seul moment de grâce, les nuages s’étaient un instant dissipés. Nous étions redescendus dans une petite vallée embrumée avant de repartir vers la côte.

Revenus au bungalow de Portoscuso, nous avions constaté, un peu dépités, que le soleil n’y avait pas cessé de briller.

J’avais composé le numéro de Lucie. Le répondeur s’était enclenché.

«  Vous êtes bien chez Lucie Labat, laissez-moi un message après le bip sonore, je vous rappellerai dès mon retour. » La voix était claire et gaie.

J’avais raccroché sans laisser de message.

Pourquoi la Sardaigne ? Pourquoi était-ce souvent la Sardaigne, parmi le flot de souvenirs, qui émergeait, au gré des vagues de tristesse ?

Lors de notre voyage sarde, j’avais trouvé l’endroit agréable, certes, mais je n’y avais rien trouvé d’exceptionnel. J ‘aime les pays bordéliques, un peu sales et arriérés, les pays déchus, en déroute, aux routes défoncées, aux règles étranges et incompréhensibles, aux décharges éparpillées le long des routes, aux langues revêches et râpeuses.

La Sardaigne m’avait semblé, sur le moment, policée, lisse, presque trop propre et trop paisible.

Pourtant, comme à notre habitude, nous avions visité des endroits insolites qui ne figureraient pas dans le guides touristiques, comme ce camping abandonné sur la petite île de C. où nous avions pénétré par un trou dans le grillage. Nous avions repéré les lieux. J’avais, comme à mon habitude, exploré les anciens bureaux, grimpé à l’étage pour découvrir de vieux téléphones, une machine à calculer obsolète et son rouleau de papier encore en place, un fauteuil en skaï gris et un bureau en mélaminé, abandonnés là, comme après une catastrophe inexpliquée.

Au bout de quelques mois, la réalité s’était imposée à moi : je vivais de l’héritage que mes parents m’avaient laissé, de quelques économies faites en prévision d’un éventuel coup dur. Je ne me sentais pas capable de travailler à nouveau, il fallait que je limite mes dépenses. J’avais envoyé un préavis au propriétaire de la chambre sous les combles, que je louais rue des Envierges. A vrai dire, depuis longtemps, je ne me servais plus de cette chambre que pour y stocker mon matériel photo, mes négatifs et mes archives. J’y avais aussi entreposé l’agrandisseur dont je ne me servais plus guère depuis que j’avais à ma disposition le laboratoire photo d’un de mes amis. D’une ou deux nuits par semaine passées chez Lucie, j’en étais venu à vivre chez elle, avec elle. Elle occupait un petit trois pièces, hérité de ses parents, au rez-de-chaussée d’une vieille maison découpée en appartements. Une fois la grille franchie, on accédait à une cour pavée, cour partagée où les différents locataires avaient improvisé de minuscules jardins, usant pour cela de bacs, jardinières ou grands pots faits de matériaux hétéroclites. Une table, deux petites chaises posées devant une porte-fenêtre, les brins d’herbe et les pissenlits qui poussaient entre les pavés, donnaient à cette cour une allure de village. Lorsqu’au printemps nous prenions notre petit déjeuner dehors, nous étions les rois du monde.

Fertilia,

J’y suis. Assis à une terrasse, je dessine rapidement les arcades sur un bout de journal, attablé devant un verre maintenant vide. Je pose mon crayon, m’empare de mon Nikon, et mitraille Lucie qui déguste son sorbet.

Pourquoi dois-je presque chaque soir, repenser à la Sardaigne, au marché, au petit restaurant de Cagliari, aux flamants roses de Caloforta ?

J’avais téléphoné à la mairie de l’arrondissement et j’étais remonté à Paris le jour des encombrants. J’avais, en six allers-retours, descendu mes cartons et mon matériel que j’avais entassés dans la 4L. Le sommier du petit lit rapidement démonté m’avait donné plus de fil à retordre. Je m’étais bagarré dans l’escalier avant de comprendre comment je devais m’y prendre. Il avait disparu, ainsi que la table de chevet, aussitôt déposé dans la rue. La chambre était vide. J’avais coupé l’électricité dans le couloir et descendu une dernière fois les six étages. J’avais déposé les clefs au bar tout proche comme il était convenu.

Le quartier était en train de changer. Je n’étais pas sûr que cela fût en bien. Au bout de la rue, les bulldozers attaquaient les vieux immeubles aux fenêtres et portes murées depuis longtemps. La trouée s’agrandissait. Le parc qui devait être créé se faisait attendre. De la rue Piat à la rue Vilin, plus rien. Un immense terrain vague.

J’avais repris la voiture pour aller chez Lucie. J’avais rapidement enfourné mes vêtements dans deux sacs, pris deux ou trois livres auxquels je tenais mais que j’ avais finalement reposés. J’avais la gorge nouée. Le clignotant du répondeur téléphonique indiquait que la petite cassette était pleine. Je n’avais pas écouté les messages. Dans la minuscule salle de bain, j’avais laissé ma brosse à dents en compagnie de la sienne comme témoin de notre vie commune. Chaque objet, chaque photo évoquait ma vie avec Lucie. Tout était là : les DS miniatures chinées aux Puces, les catalogues d’expositions, l’encombrante collection de pichets fleuris, de bols anciens, lubie soudaine et dévorante qui avait occupé nos dimanches pendant près de deux ans, nous menant dans des brocantes provinciales, des villages inconnus du Vexin à la vallée de Chevreuse et même dans le Morvan. J’avais pensé à Pérec.

La nuit précédente, j’avais quitté la Sardaigne, pour la Crête. Il tombait des trombes d’eau à Chania. Nous avions malgré cela, longé les quais, je tenais à deux mains le parapluie qui s’était retourné plusieurs fois, luttant contre les rafales. Le bassin de l’arrière-port où s’élevaient les hangars des pêcheries était agité de vagues qui venaient inonder le quai. Par instant, une vague plus grosse que les autres venait frapper la digue et les embruns soulevés balayaient le môle pavé de larges dalles. Les barques et quelques embarcations à moteur s’agitaient, soulevées de la proue à la poupe, tenues par leur aussière, ruant puis se cabrant sous l’effet des vagues telles des animaux rétifs. La nuit venait de tomber. Les lumières bleues et blanches des deux seuls restaurants ouverts sur le port se réfléchissaient sur la promenade inondée.

Nous avions mal dîné d’un faux menu crétois.

Il pleuvait moins lorsque nous étions sortis du restaurant. J’étais allé récupérer nos sacs dans la voiture et nous avions remonté une des rues étroites qui partait du port. Les gouttières trouées se déversaient sur le pavé avec un bruit de cascades qui frappaient les pavés. Toutes les boutiques étaient fermées, et sans doute le resteraient-elles jusqu’à la reprise de la saison touristique. Des petits panonceaux collés aux vitrines ou apposés sur les rideaux métalliques précisaient les dates de congés. On était loin de la presse et de l’animation de l’été. Les colliers, les vêtements vaguement hippies, les statuettes d’onyx reconstitué, brûle-parfums, bagues de métal argenté, emplissaient les vitrines, semblant attendre eux aussi des jours meilleurs.

Parvenu devant la pension, nous avions dû attendre devant une porte fermée. « I come back in 10 minutes » griffonné sur un carton punaisé sur la porte informait le client. Le propriétaire de la pension était arrivé en courant, évitant les flaques, abrité lui aussi sous un minuscule parapluie.

«Sorry » avait-il dit en guise d’explication et de bonsoir. Il avait farfouillé dans son gros trousseau de clefs, rentrant la tête dans les épaules pour éviter le filet d’eau qui débordait de la gouttière. Il avait ouvert et allumé le néon de la réception. La lumière trop blanche creusait ses traits. Nous avions rempli rapidement la fiche qu’il nous avait tendue, il avait noté le numéro des passeports, puis nous avait précédés dans l’escalier. La pluie s’était infiltrée à travers le toit sans doute et de l’eau coulait du plafond le long d’un tuyau. Une flaque s’étalait sur le palier du premier étage. Il avait ouvert la porte de la chambre. Il montrait un petit trousseau de deux clefs.

«  For the room and for main door ». Il avait accompagné sa phrase, tenant la clef de la chambre et mimant de son poignet qu’il tournait dans un sens puis dans l’autre, l’ouverture et la fermeture d’une serrure invisible. Prenant en main la deuxième clef, il avait pointé de l’index le sol à plusieurs reprises. « Main door ! House door ! » Il m’avait alors tendu le trousseau.

«  I come back tomorrow at 10, ok ? » Il était sorti et avait extrait d’un cagibi sur le palier, un seau et un balai à frange avec lesquels nous l’avions entendu s’échiner une dizaine de minutes. Nous avions ri.

Je m’étais assis sur le canapé. J’avais été tenté d’attendre, là, le retour de Lucie. Juste entendre le bruit de sa clef dans la serrure, la voir encore une fois, ne serait-ce qu’une minute. Je m’étais mis à pleurer. Les hommes ne pleurent pas, paraît-il. Au bord de l’étouffement, je m’étais levé, j’avais ramassé les deux sacs et j’avais fui l’endroit. En partant, j’avais jeté le trousseau dans la boîte à lettres. Puis j’avais fait en sorte de reprendre ma respiration, inspirant et expirant longuement.

Remonter dans la voiture, fuir Paris. Me calant sur le bruit du moteur de la 4l, je répétais sans cesse, comme une litanie : «  Mais tu es morte, mais tu es morte, mais.. »

Elle allait maintenant…

Elle allait maintenant dans cette autre ville. Elle se garait sur la place, dépassait la mairie. Elle repensait à d’autres places, d’autres parkings. Le mardi, elle devait se garer un peu plus loin à cause du marché du lendemain.

Elle faisait un détour pour aller acheter un paquet de cigarettes, parfois le journal. La dame était très bavarde, et il lui fallait du temps pour s’extraire de la boutique. Les marchandes de tabac étaient-elles toutes aussi bavardes ?

Elle commençait à tracer ses itinéraires, à se repérer. Combien de villes avait-elle ainsi arpenté, combien de routes…

Elle s’était sentie lasse. Elle s’arrêta dans un café, s’assit en terrasse. Le garçon surgit pour prendre la commande, elle lui adressa un sourire fatigué. Elle se décida pour un crème. Un grand.

Combien d’appartements, de maisons inconnues ?

« Fais attention à la douche, l’eau est très chaude »

« La lumière du couloir ne marche pas, méfie-toi »

«  Pour allumer la radio, il faut utiliser la petite télécommande »

Combien de conseils, combien de mises en garde, combien d’habitudes à prendre ?

Le crème était tiède, elle les aimait brûlant. Elle laissa errer son regard sur la rue. Les gens marchaient d’un air pressé. Elle croqua le petit chocolat et sortit le paquet de cigarettes qu’elle venait d’acheter.

Combien de corps qu’elle finissait par confondre, et combien d’oubliés ?

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« La Tension » Flottante

La première fois qu’elle était allée chez « le psy », elle avait regardé les plantations dans le jardin, noté un petit mimosa tutoré, deux ballons multicolores échoués dans un coin de la cour.

En grimpant l’escalier, elle avait porté attention aux barreaux de la rampe, dont la peinture écaillée avait volontairement été conservée, les marches en bois délavé, un vase sur le rebord de la fenêtre, rempli, dans son souvenir de petits morceaux de verre roulés par la mer. Elle avait souri, parce qu’elle avait eu, chez elle, un énorme bocal rempli de ce même genre de morceaux de verre. Sur le palier, une statuette peinte avec quelques éraflures. Elle avait trouvé la salle d’attente surchauffée, s’était vautrée sur le canapé après avoir jeté un coup d’œil sur une grande photographie aérienne du Mont-Saint-Michel.

« Le psy » avait ouvert assez rapidement la porte et elle avait été surprise, parce qu’elle ne l’imaginait pas comme ça. Elle n’avait pas vraiment d’image préconçue de ce à quoi il allait ressembler, mais quelles qu’aient été ses attentes imprécises, il n’y ressemblait pas.

Elle le trouva très grand et très maigre. Plus jeune qu’elle. Elle nota son alliance.

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La soucoupe volante

(Article initialement parue sur un de mes autres blogs. Mais j’ai décidé d’ouvrir sur  » total vrac » une rubrique « Urbex ».)

La soucoupe volante a été conçue par Rikard Marasovic et construite dans les années 60-64. C’était un bâtiment réservé aux enfants de militaires de l’armée yougoslave (JNA : Jugoslavenska Narodna Armija), c’était une sorte de sanatorium…

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Le 5 sur la carte (Petrova Gora)

Petrova Gora (Croatie)

Pour son architecture démente.

Démente, dingue, défoncée, déglinguée. L’architecte, Vojin Bakić, un sculpteur, devait avoir un peu mal à la tête le soir après sa journée de boulot. Ce d’autant qu’à l’époque les plans ne se dessinaient pas en CAO ou DAO, mais sur une table à dessin.

On m’avait expliqué que le bâtiment était parfois ouvert, parfois fermé (horreur), mais qu’il existait un accès par les sous-sols. Avec escaliers et option labyrinthe, une entrée cachée derrière des palettes, et que lorsqu’on voyait ( grâce à une frontale) l’inscription « tu es perdue petite poupée rose ? »(en croate, évidemment) il fallait prendre l’escalier de droite. Je partais donc rassurée (ah ah ah). J’ai eu de la chance, c’était ouvert.

Visite guidée en accéléré.

Ci-dessous, juste des photos que je veux conserver…

Voilà !

Le feu

Pluie, averses, ciel jaune et gris. J’ai allumé le feu préparé avant mon départ. Ne m’attendent que des travaux de bûcheron, des travaux d’homme. Entre deux averses, je visse les trois dernières planches d’un grand coffre fabriqué dans l’intention d’y stocker du petit bois.

Débiter les jeunes frênes coupés par le voisin, couper les gourmands du tilleul, scier du petit bois… Le poêle m’occupe toute l’année, et l’hiver presque toute la journée. L’été, je glane en forêt de petites branches qui, une fois sciées, aideront à allumer le poêle. Il y a aussi les apports du voisinage qui sont parfois plus une punition qu’une aide : des bûches énormes qui ne rentrent pas dans le poêle et qu’il faut casser au merlin. Le tout petit bois, allume-feu, à tailler à la serpette ou à la hachette, des heures assise sur un rondin, à rater un coup sur trois.

L’hiver, rentrer les bûches de la journée, les déposer près du poêle pour qu’elles sèchent, vider les cendres. Penser à remettre deux bûches, faire repartir le feu qui s’étouffe ou se meurt en braises trompeuses, aller chercher du bois encore.

Aujourd’hui, pas de travail à l’extérieur, il pleut trop.

Même le chien a renoncé à réclamer une promenade. Il dort, s’éveille, s’ennuie et se rendort.

Il est deux heures, on se croirait déjà le soir tant le ciel est bas.

Le lendemain entre deux averses, je démembre une palette, grands coups de masse sur le pied-de-biche pour qu’il se glisse entre les planches clouées, des coups encore, levier, recommencer trois ou quatre fois pour qu’une extrémité de la planche se soulève.

Chaque planche est fixée à ses deux extrémités et en son milieu, chaque fois par deux ou trois pointes rouillées et tordues. Les planches, je les scie ensuite et elles rejoignent la réserve de petit bois. Pauvre travail de titan.

Les chasseurs tournent en boucle, j’entends leurs chiens affolés aboyer comme désespérés.

Cela dure. Mon chien rentre dans la maison et se terre, coincé entre l’étagère et le fauteuil, il ne bouge plus, l’air inquiet.

Je reprends les rejets et gourmands de tilleul taillés la veille, un par un. Armée de mes cisailles, je sectionne les plus gros en tronçons d’une trentaine de centimètres. Je les range au fur et à mesure dans un cageot. Futurs aliments du poêle, l’hiver prochain. Ce qui reste, de longues et fines branches sont assemblées en fagot et mises à sécher verticalement dans le pré derrière la haie.

Tout en travaillant, j’essaie de comprendre le rapport que j’entretiens avec le feu, avec ce bois, avec le poêle. Ce n’est pas anodin, je m’en rends bien compte. C’est comme si je devais mériter la chaleur, obtenir par mes efforts le moyen de me chauffer, mais pas seulement. Je sais que je reviens aux gestes essentiels, à une prévoyance, une contrainte paysanne, à ce qui s’est fait depuis des siècles, qui disparaît désormais au profit d’une chaudière ou d’un interrupteur de radiateur électrique.

Je me reconnais humaine en reproduisant des gestes pratiqués par l’humanité depuis que le foyer existe. Une servitude et une libération.

Je dois encore scier le tronc de lierre sur le tilleul.

Je me refais un café. Je relis «Construire un feu » de Jack London.