Combien de lettres

Combien de lettres ai-je écrit dans ma vie ? Combien de fois me suis-je pliée à l’exercice ? Combien de ratures, combien de brouillons ?

Combien d’heures passées à trouver le mot juste, l’expression pertinente.  » Ce qui se conçoit bien s’exprime clairement », je ne sais pas si la citation est juste, mais je sais qu’elle me revient chaque fois que je cherche désespérément à  préciser une nuance, une sensation souvent confuse jusqu’à ce que la trituration lexicale, à laquelle je me soumets, atteigne enfin son but : justesse de la traduction de la pensée, ajustement en mots à cette réalité qui est mienne et que je veux partager avec le destinataire la lettre.

Transmettre et traduire..

Combien d’explications, de promesses, de serments ? Combien d’affirmations péremptoires et définitives ? Combien de dénégations ou d’assurances renouvelées, combien de preuves, de démonstrations, de confidences ?

Combien de mots ?

Toujours les mots. Les mêmes.

Organisés seulement de manière différente. Sujets, objets, tu et je, nous, les autres.

Amour, tendresse, amitié, âme, je t’embrasse.

Pas, plus et jamais. Ne pas. Je, encore. Et toi, toujours.

Le rien et le tout.

Combien de lettres ai-je écrit dans ma vie ?

Que puis-je écrire encore qui puisse  sembler nouveau, inédit; « inécrit », devrais-je dire, et donc « impensé », « inéprouvé » jusqu’alors. Trois barbarismes pour décrire l’impossible impensable.

Je me sens impuissante, épuisée. Il me semble avoir déjà tout dit, tout écrit. Où vais-je pouvoir puiser la force de tout réinventer ? Car c’est bien par là qu’il va falloir que je passe :  réinventer des mots, une syntaxe, créer un nouveau lexique, vierge de tout souvenir, bannir les expressions galvaudées, vidées de leur sens, éculées.

Je n’ai été, pendant de longues années, que lettres, phrases et mots. Dits, lus, écrits, entendus, les mots m’ont toujours accompagnée. J’ai découvert qu’ils pouvaient aussi me trahir. Ressentiments, re-sentiments.

J’hésite à construire à nouveau, effrayée par l’ampleur de la tâche. Investir les mots d’une valeur nouvelle, leur insuffler un sens neuf auquel je puisse croire, quelle gageure… Je sais, par avance, la démesure de la tâche. Alors, je renâcle, je temporise, je refuse l’obstacle, je manque de courage, je me défile, je m’économise, je me ménage.

Mais je ne sais pas vivre sans eux, c’est trop dur. Alors je sais bien qu’il va falloir que je me lance, que j’empoigne les adversaires, que je les réduise à merci, qu’ils se plient ou qu’ils rompent, que je les « asservisse » pour m’en servir. La guerre risque d’être dure et je ne suis pas sûre de la gagner.

Finir de détruire pour reconstruire, pour recréer.

Combien de lettres encore vais-je écrire dans ma vie ? En aurai-je à nouveau la force, sinon le courage ? En aurai-je  l’envie et pas seulement le besoin? Pourrai-je, un jour, écrire par plaisir et plus seulement par nécessité ?

Il y a quelques jours, farfouillant dans un carton à la recherche d’un document disparu, je suis tombée sur trois brouillons de lettres. Je n’ai pas pu m’empêcher de les relire. Je croyais avoir tout brûlé, tout effacé, tout déchiré. Je me suis lancée avec avidité dans cette lecture, accroupie à côté du carton, lisant à toute vitesse cette trace, redevenant l’espace de quelques secondes cette autre « moi » qui existait avant. Lire ce que j’avais écrit juste pour ressentir ce que j’étais alors, juste pour me brûler à la flamme des sentiments éprouvés. Comme une droguée se jette sur son shoot et contemple, avec ravissement et horreur, l’aiguille qui perfore la veine. Flash et défonce sur trois brouillons de lettres. Sale redescente.

Et je ne peux pas, je n’arrive pas à me résoudre à les détruire elles aussi, ces trois traces de moi, souvenirs de l’époque où les mots étaient soyeux et fidèles, où je les croyais plus forts que tout, miraculeux.

Je sais bien pourquoi je t’écris tout ça, tous ces mots. Tu es le seul capable de les lire. Le seul qui ne les lira pas seulement pour me faire plaisir. Le seul aussi, sans doute, à pouvoir les comprendre, à ne pas me tapoter l’épaule en m’expliquant que je confonds tout, que je me complique la vie et que « ça passera avec le temps »…C’est autre chose qui passera : la tristesse, la déception, par exemple… mais les mots, les mots…

odyssée

( Stage de cinéma d’animation 6-11 août 2023, la diSTYLErie)

Ayééééééééé ! j’ai fait un stage de Stop-motion. C’était bien, j’ai appris des choses, et d’abord que l’animation en papier découpé n’était pas adaptée à mon style de narration.

Mais bon… c’était une expérience intéressante et tout le monde était très sympa, je regrette pas.

J’ai bossé 10 heures par jour sur mon truc, j’ai failli abandonner mon projet à l’issue du premier jour mais voilà le résultat :

A partir de photo de vraies poteries grecques bidouillées…

Enfance (1962-1970)

Les tennis

Elle dégage la languette et mes chaussures font la grimace sur une feuille de papier journal sur la table de la courette.

En pressant sur le flacon – un système complexe – elle exprime une peinture blanche qui dégouline sur la toile de mes tennis.

Au fil, pendants et amidonnés d’un reste de savon, sèchent les lacets.

Le bazar. Août 62

Le bazar se trouve sur la place. A l’intérieur, ça sent bon.

Lili a fait cuire le rôti. Septembre 63

Maman a acheté deux livres de lecture. Il y a le livret 1 et le livret 2. Les brochures ont une couverture marron. Dans le livre, la petite fille s’appelle Lili, elle a un frère. Lui, c’est Riri.

Ils sont filiformes, ce sont des personnages sans épaisseur. Ils n’ont pas de visage non plus, juste un rond. On reconnaît Lili parce qu’elle a une jupe. La jupe, c’est un triangle sur ses jambes. Tous les jours, Maman me fait lire, je lis mes syllabes docilement en attendant la petite histoire : quatre phrases un peu bizarres, puis six, puis dix.

Riri bine le petit jardin. La tulipe de Riri est rouge. La dernière phrase du livret 2, c’est :

Lili a fait cuire le rôti dans le four. Je le sais, je suis allée la lire en cachette.

La peinture de l’escalier. Octobre 63

Depuis deux jours, l’escalier sent bon. Les peintres enduisent les plâtres d’une nouvelle couche de peinture. Maintenant, c’est marron clair. Dans la peinture qui n’est pas encore sèche, les peintres tracent avec une espèce de peigne des lignes et des courbes. On dirait que c’est du bois, mais ce n’en est pas.

La fenêtre des W.C. Mai 64

Les WC sont sur le palier, juste en face de la porte de l’appartement. La voisine les partage avec nous. Sur la minuscule fenêtre, maman a collé du vitrail adhésif.

La boutique du boucher. Septembre 64

Sur le comptoir de la boucherie, il y a toujours un bouquet dans un vase. Souvent, ce sont de grandes tiges avec des boutons de fleurs tout le long. On dirait de fausses fleurs. Il y en a des rouges, des roses et des oranges. Les couleurs ne vont pas bien ensembles, on dirait de la viande.

A côté du vase, il y a une coupelle remplie de caramels. Ils sont enveloppés dans un papier blanc, ils sont tous à la vanille. Ce sont toujours les mêmes caramels. Ils sont très bons. Parfois, le boucher me tend la coupelle de ses gros doigts abîmés, et je peux prendre un caramel.

Mais parfois, le boucher oublie.

Le plafond de la cuisine. Septembre 64

Le plafond de la cuisine est rose. Rose foncé. Comme les meubles d’ailleurs. Sauf que les meubles sont roses avec des lignes noires qui tournent dans tous les sens, alors que le plafond est simplement rose. Rien qu’avec mes yeux je peux marcher sur le plafond de la cuisine. Il faut juste imaginer que je suis comme une mouche, avec des pattes qui collent. Je suis une mouche et j’arpente le plafond comme si c’était un plancher, car j’ai oublié que j’avais la tête à l’envers. Je foule la poussière qui est au-dessus des meubles, c’est un peu gras.

Le frigo est tout en bas.

L’infirmière de la rue C. Octobre 64

 » Le docteur B. pensait à une allergie. Il avait prescrit des injections tous les deux jours. C’était assez douloureux pour cette petite fille. C’est sa grand-mère qui l’accompagnait. Elle était vraiment raisonnable pour une fillette de son âge. Je ne sais pas si elle avait peur, en tout cas elle ne pleurait pas, elle ne faisait pas la comédie. Je ne sais pas si ces piqûres étaient vraiment utiles, en fait. »

Piquetage. Novembre 64.

Sur la cartoline, la maîtresse a dessiné une poire. Elle n’a pas dessiné la queue. Dans ma main, une aiguille à canevas. Je fais des petits trous sur le trait, tout le long de la poire. Trou, trou, trou. L’exercice s’appelle piquetage.

-Pas de cette main-là, enfin, voyons !

La maîtresse change l’aiguille de main.

Ce matin, je deviens droitière.

C’est une très belle poupée. Décembre 64

La poupée a deux dents, deux dents blanches et tranchantes. Sur son dos, un anneau.

L’anneau tiré, la poupée parle pendant que le fil s’enroule et rentre dans le dos.

La poupée parle anglais. Que dit-elle ?

J’ai tiré vraiment fort sur l’anneau, le fil ne rentre plus et la poupée est muette.

Pour la punir, j’ai aussi cassé une des dents.

Pique, pique, pique. Janvier 65.

Je tourne la manivelle de la petite machine à coudre rouge.

Pique, pique, et tourne, tourne, tourne.

Les deux morceaux de tissus s’assemblent maladroitement. J’ai quatre ans. J’ai découpé ma robe. La blanche, avec de fines rayures rouges.

Pique, pique, pique.

Je tourne la manivelle.

Et je couds cette robe que je ne mettrai pas à ma poupée. Je n’aime pas les poupées.

Le canevas. Juin 65

Sur mon lit replié, contre le mur de la chambre, il y a un coussin. Un coussin en canevas de laine, noir et rouge. Tout le fond est noir, avec six rectangles rouges ordonnés en lignes de trois. Ce coussin, je l’ai fait à l’école, pour la fête des mères. Je ne l’aime pas.

Les chaussures. Octobre 66.

– Est-ce qu’elles te plaisent, les bleu marine , celles avec la bride ? Tu aimes bien la bride ? Ou alors, les oranges et blanches, avec les petits trous ? Mais, réponds-moi ! Elles te plaisent, ces chaussures ?

– Oui.

– Oui ? Mais oui, lesquelles ? Les bleues ou les oranges ? Réponds, je t’en prie…

– Oui.

Maman a acheté les deux paires de chaussures. Je n’aime pas beaucoup les bleues, je déteste les oranges. Je pense que Maman les aime beaucoup. Alors, j’ai voulu lui faire plaisir. Non, plus exactement, je n’ai pas voulu lui faire de peine.

Je voulais juste des chaussures vernies. Des chaussures vernies noires, avec une doublure rouge, comme celle de Céline R. La doublure rouge déteint sur les chaussettes blanches et les collants de laine. On voit bien que Céline R. a les pieds rouges à l’intérieur de ses chaussures quand elle les enlève pour faire des galipettes au gymnase.

Le caniveau. Décembre 66

Parfois, il n’y a pas d’eau. On ne peut jamais savoir s’il y en aura. Sauf si on a vu le monsieur avec sa grosse clef qui ouvre le robinet. Lorsque l’eau coule, on dirait une petite rivière. Si elle vient de couler, il reste des îles, on dirait un paysage, avec du sable. Il y a beaucoup de choses à regarder : des petits bouts de ferraille, des boulons, des rondelles, des bouchons en plastique, de la ficelle, et même des pièces de 2 centimes, les gens ne se baissent pas pour ramasser une pièce de 2 centimes. Le caniveau, c’est plein de trésors. On peut regarder longtemps, accroupi sur le bord du trottoir, on voyage sur la rivière, on visite les îles, on est ailleurs, oui, on peut regarder longtemps ce qui se passe dans le caniveau.

Lili. Janvier 67

« Je la gardais parfois le soir. Pas très souvent, pas plus d’une fois par semaine en tout cas. Sa grand-mère était très malade à l’époque, un cancer, si je me souviens bien. D’ailleurs, elle est morte quelques mois plus tard et, évidemment, je n’ai plus gardé la petite.

Toujours est-il que sa mère devait aller à la clinique et elle ne pouvait pas emmener l’enfant : à l’époque, ça ne se faisait pas, les enfants n’étaient pas admis dans les hôpitaux comme maintenant.

Je tenais un commerce, une droguerie, rue Louis Blanc, on disait marchand de couleurs. A l’époque il n’y avait pas de grandes surfaces comme maintenant, alors forcément…

La petite ? Elle ne m’a jamais rien demandé, je ne sais même pas si j’ai entendu le son de sa voix pour dire autre chose que bonjour et au revoir.

Elle ne restait pas dans la boutique. Elle jouait devant, sur le trottoir, juste devant.

Souvent , elle s’accroupissait sur le bord du trottoir, elle regardait dans le caniveau. Elle pouvait rester comme ça des minutes entières, sans rien faire d’autre.

Quelle idée, non ? »

Madame L. mars 68

« Elle ne parlait pas beaucoup cette enfant. Pas timide, non, je ne dirais pas ça. Brillante plutôt, sa mère lui a appris à lire quand elle avait trois ans. Mais elle ne disait jamais rien.

Pendant la récréation, elle jouait avec tout le monde. Je ne sais pas… Elle était polie et serviable, je ne peux pas dire qu’elle était gentille. Non, pas méchante du tout, mais elle ne recherchait pas l’affection, voilà tout. C’est rare à cet âge.

Elle souriait, mais je ne sais pas si son sourire exprimait quelque chose. Sur la photo de la classe, elle a pourtant l’air malicieux, comme si elle se moquait du photographe ou simplement comme si elle trouvait cette séance de photo un peu ridicule. Une seule fois, je l’ai vue pleurer. Je crois qu’elle avait commis deux fois la même erreur dans un problème, ce n’était pas grave, bien sûr, mais elle a pleuré.

Elle ne me racontait jamais rien. Elle ne me glissait jamais de dessins, elle ne me confiait rien.

Pourtant, le dessin elle aimait ça, elle était très habile, je dirais même douée.

Elle avait de très jolis cheveux, toujours nattés, parfois retenus en une sorte de couronne.

C’était une fille unique, alors sa mère s’en occupait beaucoup. Evidemment, elle ne restait ni à l’étude, ni à la cantine, sa mère venait toujours la chercher.

Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? »

Michèle M. septembre 68.

« Je ne l’aimais pas. Dès le début de l’année, dès le premier jour. C’était une bonne élève, trop sage, trop…C’était énervant, quoi… Alors, à chaque récréation, je l’attendais et je la battais. Je veux dire que je lui donnais des coups. Des coup de pieds. Au début, elle ne résistait même pas. Bon, mais au bout de quelques jours, elle a commencé à rendre les coups. Je me souviens, je la griffais, on se tirait les cheveux. En fait, on se cramponnait aux cheveux de l’autre, très fort, on s’en arrachait par poignées. Elle résistait un peu plus chaque fois. Jusqu’au jour où elle m’a forcée à m’agenouiller tout en me tenant par les cheveux d’une seule main. De l’autre, elle me tordait le poignet. Comme d’habitude, elle n’a pas dit un mot. Quand la cloche a sonné, elle m’a lâchée et est allée se mettre en rang, sans rien dire, comme s’il ne s’était rien passé.

Après, il n’y a plus jamais eu de bagarre. Je n’ai plus osé. Elle ne m’a plus jamais adressé un regard. C’est simple, pour elle, je n’existais même plus.

Elle s’est fait couper les cheveux trois semaines plus tard. »

Les magasins. Septembre 68

Sur le trottoir, juste avant d’arriver à l’école, il y a un magasin de vêtements pour les enfants.

Dans la vitrine, il y a un panonceau publicitaire vantant les chaussettes D.D. en fil d’Ecosse.

A côté, il y a une épicerie. Les bonbons sont juste à l’entrée, les petits nounours coûtent 2 centimes. Parfois, avec une pièce j’en achète deux. L’épicier me rend 1 centime. Souvent, je perds la pièce.

Plus loin, il y a un coiffeur, et puis un bar.

La marelle. Octobre 68

Avant tout, il faut un bon palet. Une boite en métal, lestée avec des petites pierres. Sauter, ce n’est pas difficile, ce qu’il faut pour gagner c’est être précise dans le lancer du palet, trop léger, il file et se met sur la tranche, trop lourd, il racle le bitume et s’arrête sur le trait. Le meilleur palet c’est la boîte des bonbons Suc des Vosges. Une boîte pleine coûte cher, et il faut sucer les bonbons longtemps avant d’en venir à bout. A défaut, on peut prendre une boîte de pastilles Pullmol, mais celle-là, c’est difficile de s’en procurer.

Sauf si on a un grand-père malade.

La plupart du temps, je joue avec une boîte Réglisse Florent. Elle est rouge et blanche et difficile à ouvrir.

Le marchand de journaux. Mai 69.

« C’est une petite fille qui venait tous les mercredis vers 8 heures 10. Enfin, on peut même dire à 8 heures 10. Je pensais que c’était une petite fille timide.

Elle poussait la porte, elle disait bonjour Monsieur, elle prenait son illustré, elle posait la monnaie sur la caisse, elle disait au revoir Monsieur, et puis elle s’en allait. Toutes les semaines, c’était exactement la même chose : bonjour Monsieur, merci, au revoir Monsieur.

Et puis un jour, elle arrive un peu plus tôt.

Bonjour monsieur, merci, au revoir Monsieur. Bon.

Cinq minutes plus tard, elle entre à nouveau, sauf que cette fois, elle s’était attaché une fausse natte, vous savez comme ces nattes postiches qu’on vend pour 10 francs au Monoprix… Elle entre avec sa natte et me demande si j’ai vu sa sœur jumelle. J’ai répondu, sans rire.

Alors, elle s’approche et m’explique très sérieusement qu’elle et sa sœur se ressemblent vraiment beaucoup et qu’on peut juste les différencier à cause des cheveux, vu que sa sœur, elle, a les cheveux courts. Bref, sur ce discours… Au revoir Monsieur, et la voilà partie.

J’en suis resté baba, je vous assure, baba. La semaine suivante, elle est revenue, comme d’habitude et comme si de rien n’était. »

Mme D. Institutrice de Cours moyen. Mars 70

« Je ne sais pas trop quoi dire. Elle travaillait très bien, c’était et de loin, la meilleure élève de la classe, c’est étonnant, car vous savez à l’époque, les enfants dont les parents avaient divorcé, avaient la réputation de… Enfin, vous comprenez bien ce que je veux dire. Elle, elle travaillait comme si de rien n était. Ce qui est étonnant, c’est qu’elle ne recherchait pas du tout le contact. On aurait même dit qu’elle l’ évitait soigneusement. Elle semblait docile, comme ça. Mais en fait elle n’en faisait qu’à sa tête et il n’y avait pas grand-chose qui lui fasse peur. Simplement, elle ne laissait rien paraître, ou pas grand-chose. On ne pouvait pas la prendre en défaut. Ce n’était pas de l’hypocrisie, pas à ce point-là du moins. C’était… de la dissimulation ?

Voilà, elle était conforme, mais ce n’était qu’en surface. Elle se trahissait rarement. Une fois, nous faisions de la broderie, ce que je demandais aux enfants était très simple, vous savez. Elle a terminé le travail en dix minutes. Quand je lui ai proposé le travail suivant, elle a imperceptiblement haussé les épaules, elle avait l’air accablée qu’on lui propose encore quelque chose de loin inférieur à ce qu’elle était capable de faire.

Je l’ai exclue de la classe en lui disant qu’elle serait autorisée à y rentrer lorsqu’elle n’affecterait plus des airs de princesse outragée. Oui, « princesse outragée », voilà l’expression que j’ai utilisée.

Une autre fois, c’était à l’étude, pendant la récréation. Vous savez, les enfants apportent un goûter et doivent de munir d’une gourde pour la boisson. On n’autorise pas les élèves à aller se servir aux robinets. Ce jour-là, elle n’avait pas sa gourde. Elle sautait à la corde et ça n’en finissait pas. A la fin, comme elle avait soif, elle demande à une de ses camarades de lui prêter sa gourde. Eh bien, elle a tout bu. Jusqu’à la dernière goutte. Sa petite camarade est venue se plaindre auprès des maîtresses de service, évidemment. J’ai été informée de l’incident le lendemain, elle a été punie. Croyez-vous qu’elle ait réellement éprouvé des regrets ? Pas le moindre, croyez-moi bien. Elle est allée présenter ses excuses, mais que l’autre lui ait pardonné ou pas, je peux vous dire qu’elle n’en avait rien à faire. »

Ecrire

Je leur envoie des histoires, des nouvelles, des lettres.

Je travaille, choisis chaque mot, efface, remanie, recommence, annule encore et réécris.

Mes doigts deviennent des mots, des phrases, je cherche et travaille encore.

J’arrache chaque mot, chaque phrase, chaque texte, du plus profond de moi. Je travaille.

J’envoie, je distribue, je donne.

« Tiens, j’ ai écrit ça »

« Tiens, c’est pour toi »

Je leur envoie mon âme. Je donne ce qui m’est le plus précieux, ou presque.

Je leur donne comme si mes mains toujours étaient pleines et ma tête toujours prête, comme si c’ était évident. Comme si cela était simple. Comme si cela venait tout seul, sans effort, naturellement. Comme si c’était facile. Comme s’il ne me fallait pas arracher chaque mot, me saigner parfois.

Je ne sais plus à quoi ça rime. Je ne comprends pas, je ne comprends plus.

Ce que j’écris me dévoile cent fois plus qu’un millier de photos. Je suis ce que j’écris.

« Mais putain bordel, LIS ce que ce j’écris, c’est moi cet amas de lettres, c’est moi ce texte, c’est moi cette putain d’histoire ! »

C’est mon cœur, c’est mon âme, c’est moi qui me jette en pâture, qui prends le risque de m’exposer.