Négociation

( 3 mn de lecture )

épisode 2

Neuf mois s’étaient écoulés. Neuf mois de silence jaune. Neuf mois de solitude réglementaire, de gestes réduits, de visites rares. On appelait cela la Période, et tous savaient ce qu’elle signifiait : laisser le temps au ventre de se taire, à la lignée de se vérifier ou de s’éteindre. On voulait être sûr qu’aucun héritier n’émergerait du corps veuf.

Senna avait respecté les règles. Rigidement, mais sans ostentation.
Ce matin-là, elle s’était vêtue autrement. Tissu orangé, mais non plus de deuil. Une coupe simple, nette. Elle portait les cheveux courts encore, mais une fine broche d’argent maintenait le col de sa tunique.

Elle avait convié les deux frères d’Halden à une rencontre. L’aîné, Zeran, était le plus retors. Le plus ambitieux aussi. L’autre parlait peu.
– Je vous remercie d’avoir répondu à ma demande, dit-elle.

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Veuvage

( 3mn de lecture )

épisode 1

Le rasoir glissait lentement sur son crâne. La servante asserve avait des gestes précis, presque solennels. On avait étendu un drap jaune sur ses épaules, la couleur du deuil sur Velum. Elle ne bougeait pas, les yeux ouverts, fixant un point invisible dans l’air, comme si elle regardait au travers du mur.

Depuis deux jours, elle se soumettait à tous les rituels et elle s’en réjouissait.
Sans sourire, sans trembler.
Une bonne veuve.

Après la dernière mèche, la servante lui tendit une robe jaune, soigneusement pliée sur une tablette.
Jaune : la couleur du deuil sur Velum. Une couleur éclatante pour marquer la perte, disaient les anciens.
Jaune comme la lumière fauve des astres, disait-on aussi, pour honorer le passage vers l’autre rive.

Elle enfila la robe.

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La parenthèse

« Parfois, il disparaissait des semaines entières.
Elle ne savait jamais combien de temps durerait l’absence, ni même s’il reviendrait un jour.
Jamais elle ne lui avait demandé où il allait, ni ce qu’il faisait.
Il lui semblait que le questionner serait une indécence.
Elle ne l’espérait pas. Elle constatait l’absence.

Pour elle, chaque fois était une dernière fois. Chaque disparition était définitive. Elle était plus surprise par ses retours que par ses départs.
Et si elle en avait souffert, elle avait décidé de n’en laisser rien paraître et il n’en avait jamais rien su.

A chacun de ses retours, elle était là, comme une lumière laissée allumée, simple fanal qui lui aurait indiqué le chemin..
Elle l’accueillait comme s’ils s’étaient quittés la veille ou le matin même, son visage ou sa voix ne trahissaient aucun soulagement.

Sereine, elle reprenait la discussion là où ils l’avaient laissée.
Jamais il n’entendit de reproches. Cette constante attitude lui semblait même étrange.
Il fut parfois sur le point d’être déçu.

Rassuré de savoir qu’il était libre d’agir à sa guise, il avait été les premières fois, décontenancé de l’apparente indifférence avec laquelle elle le laissait user de cette liberté.

Jamais il ne douta de la retrouver là où il l’avait laissée.
Point d’ancrage, place à l’anneau du port, cette femme lui donnait la possibilité d’aborder toutes les tempêtes. »

Elle referma le livre d’un coup sec, agacée.

Elle aurait bien aimée être comme cette femme, celle du livre. Elle aurait bien aimé pouvoir être détachée, sereine, sûre de sa force, impassible.

Mais non. Elle, elle retournait tout dans sa tête à longueur de journée, sûre de rien.
Elle, elle envisageait toutes les possibilités, une par une, avec des centaines de « si » et de « donc ».
Elle, elle se trimballait juste des tonnes de doutes, désespoirs et espoirs embrouillés, inextricables. Elle, elle renonçait, s’acharnait, renonçait à nouveau, pour mieux recommencer à lutter la minute suivante. Elle savait, mais ne voulait pas savoir. Elle entrevoyait l’issue logique de son histoire et fermait les yeux pour ne pas trop en voir. Elle refusait ce qui s’imposait à sa raison et à la logique. Elle ne voulait pas.

Il lui semblait remonter un perpétuel courant d’évidences. Comme si, à déployer tant d’énergie, elle conjurait un sort. Inéluctable.
Une seconde de pause et elle serait impitoyablement emportée par ce courant contre lequel elle luttait.

Elle entendit sa clef dans la serrure, puis ses pas qui résonnaient dans le vestibule. Il suspendit son manteau, puis entra dans le salon. Elle leva vers lui un visage souriant, il lui donna un baiser sur le front, presque machinalement, comme il en avait pris l’habitude quelques mois auparavant.

Sa gorge se contracta. Elle eut l’envie de crier ou de pleurer, elle ne savait pas trop. Elle sentit son cœur se serrer. Elle pouvait imaginer la suite de la soirée… un repas silencieux ou presque, émaillé de paroles banales, sa journée au travail, les collègues. Elle répondrait de façon enjouée, dissimulant son malaise. Des paroles qui meublaient le vide, qui empêchaient que le silence ne prenne toute la place. Qu’étaient devenus leurs discussions et leurs éclats de rire ?

Après le dîner, ils passèrent au salon. Il alluma la télé et passa de chaîne en chaîne à la recherche d’un film et se fixa sur un documentaire animalier devant lequel il fit semblant de s’absorber. Elle n’eut pas le courage de rester. «  Je vais me coucher… » Elle ne pouvait en supporter davantage. Elle n’en pouvait plus d’assister à leur lent naufrage. C’était comme si elle avait été la spectatrice d’une scène dont elle aurait été aussi l’actrice.

Quelle mauvaise scène jouaient-ils ? Aucun n’était dupe, elle en était sûre, mais ils continuaient à jouer.

A quoi cela rimait-il ? Ce soir, elle était découragée.

Elle éteignit la lumière, sachant qu’il ne viendrait se coucher que lorsqu’il serait sûr de la trouver endormie. Il se glisserait alors dans la chambre le plus silencieusement possible, n’allumant pas la lumière, refermant avec précaution la porte, s’éclairant seulement à la lumière de l’écran de son téléphone.

Couché sur le dos, il s’efforcerait de rester immobile et s’endormirait rapidement. Elle resterait alors, les yeux grand ouverts dans le noir, attendant à son tour le sommeil, l’esprit traversé par les images des moments marquants de leur histoire, échafaudant des scénarios possibles, des plans d’action…tout en sachant qu’elle n’ aurait pas le courage de les mettre en œuvre.

Elle se sentait impuissante, paralysée à l’idée d’agir. Tout ce qu’elle savait c’était qu’il devait se passer quelque chose pour qu’ils puissent sortir de cet espèce de marécage dans lequel ils s’enlisaient un peu plus profondément chaque jour. Elle se retourna sur le côté, lui tournant le dos, et finit par s’endormir.

Comme elle l’avait anticipé la veille, elle se réveilla seule dans la maison. Il était déjà parti, plus pour éviter une confrontation matinale, faite d’échanges attendus, de questions et de réponses convenues, que par nécessité professionnelle. Elle ne fut donc pas surprise ou déçue. Elle s’y attendait. Elle se demanda depuis quand cela ne la surprenait plus mais fut incapable de trouver la trace de leurs premières esquives matinales.

Elle employa sa matinée à exécuter ses tâches routinières, sans parvenir à s’y intéresser ; d’ailleurs y avait-il réellement besoin d’y porter un intérêt quelconque ? Tout se répétait sans cesse, sans variation notable. Elle occupait un emploi bien rémunéré qu’elle pouvait effectuer en partie de chez elle, lui laissant la possibilité d’organiser ses journées à sa guise. Elle travailla donc avec application, barrant au fur et à mesure tout ce qu’elle avait à faire. A 14 heures, elle barra le dernier item de la liste. C’est à ce moment-là qu’elle prit conscience qu’on était vendredi et qu’ils se retrouveraient en week-end dès le soir.

Ce fut comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds, une sorte de vertige. Elle ne le supporterait pas .

Elle se pressa vers sa chambre, s’empara d’un sac, y jeta des vêtements, sans vraiment réfléchir . Sa trousse de toilette rejoignit le contenu hétéroclite qui s’y trouvait déjà. Au bruit de la fermeture éclair, elle compris ce qu’elle était en train de faire. Ce bruit résonnait comme une conclusion définitive. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle ferma à clef la porte de la maison, elle dévala le perron, encore quelques pas dans l’allée de graviers qui crissèrent sous ses pas, et elle se réfugia dans la voiture.

Elle conduisit comme une folle pendant deux ou trois kilomètres, comme si quelqu’un était à ses trousses.

Elle fuyait, se dit-elle. Elle fuyait aujourd’hui l’homme qu’elle avait aimé. Elle remarqua qu’elle avait pensé à lui au passé. Hier encore, peut-être, n’aurait -elle pas dit ça. Elle fut choquée par cette révélation. Depuis quand parlait-elle de lui au passé ? Aujourd’hui ? Elle téléphona pour réserver deux nuits dans une petite pension où elle était allée lors de précédentes vacances. Par chance, la saison touristique n’avait pas commencé et il restait des chambres.

Elle alluma la lampe de chevet, elle s’assit lourdement sur le lit. Fatiguée, tellement fatiguée. Son esprit tournait en boucle, les mêmes questions revenaient sans cesse. Elle y pensait sans pouvoir y apporter la moindre réponse La boucle reprenait. Les mêmes questions…Elle farfouilla dans son sac, en tira son portable. Sept messages en absence. Elle ne consulta pas les messages, elle devina ce qu’ils contenaient et laissa l’appareil sur silencieux. Après quelques minutes elle se décida à écrire un texto. Il fallait écrire un texto, sinon il imaginerait n’importe quoi. Il fallait qu’elle ait la décence de ne pas le laisser dans l’angoisse et l’inquiétude. Au moins. Elle l’écrivit très vite, comme si ce seul contact risquait de remettre en question sa décision de partir.

« Je vais bien. Je t’appelle demain soir ».

Elle avait gagné un répit de vingt quatre heures.

Elle émergea d’un sommeil sans rêves. Elle ne sut tout d’abord pas où elle était. La fente des doubles-rideaux laissait passer un peu de lumière qui éclairait faiblement la chambre. Elle laissa errer son regard sur cette chambre qui lui était pas familière. « L’hôtel ! ». Puis tout lui revint, une chape s’abattit immédiatement sur elle, mélange de culpabilité et de résignation, fruits de ses réflexions de la veille, et quelque chose d’autre qu’elle ne réussit pas à saisir tout de suite : la nécessité, aujourd’hui, de décider de ce qu’elle ferait et dirait, les jours prochains. Elle se sentit accablée. Elle fut tentée de se réfugier à nouveau dans le sommeil.

Elle finit par se lever. Elle marcha pieds nus sur le parquet froid, tira les rideaux et ouvrit la fenêtre. Un soleil splendide illuminait la plage. Elle distinguait des gens qui marchaient sur le sable, de jeunes enfants armés d’une pelle et d’un seau, quelques baigneurs affrontant l’eau froide de ce début de saison, un chien qui courait après une balle suivi par son maître. L’air était frais, chargé de l’odeur puissante de la mer. Elle entendait, affaibli, le bruit des vagues lancées à l’assaut du sable qui grignotaient peu à peu la plage et le cri perçant d’un groupe de goélands. Elle prit quelques longues respirations, fermant les yeux, offrant son visage au soleil.

Elle descendit rapidement, avala un grand crème et prit un croissant qu’elle emporta avec elle.

Elle avait marché dans l’eau, retroussant les jambes de son pantalon, évidemment une vague plus forte que les autres l’avait mouillée jusqu’aux genoux, elle avait sauté en poussant un petit cri surpris et tenté d’échapper à la vague, mais en vain. Elle en avait ri.

Elle avait ri. Ainsi, elle était encore capable de rire. Malgré la situation, elle était capable de rire… Elle n’en revenait pas. Elle remonta en haut de la plage et s’assit à même le sable. Elle roula son pantalon jusqu’à ses genoux. Puis elle se mit à gratter le sable de la main, croyant se rappeler que c’était bon pour les ongles, que cela les blanchissait et les polissait. Elle creusa des sillons, des vagues ondulantes, fit couler du sable entre ses doigts. C’est à ce moment là qu’un gros ballon de plage vint rebondir sur ses pieds et rouler juste derrière son dos. Survint alors une toute petite gamine de trois ou quatre ans, elle n’aurait pas su dire. La fillette vêtue d’un long t-shirt et d’un pull trop grand – peut-être celui de sa mère – s’arrêta à un mètre d’elle. La petite se dandinait et visiblement ne savait comment faire pour récupérer son ballon. Elle considéra la femme au pantalon retroussé, inclinant sur la droite son petit visage.

« Tu veux bien me redonner mon ballon ? finit-elle par dire.
– Ton ballon ? Mais quel ballon ? Je ne vois pas de ballon, moi ! » Elle avait pris un air surpris, affichait une mimique outrée et jouait des sourcils.
– Mais siiiiiii, derrière toi ! insista la petite. »

Elle se tourna alors sur sa droite et sur sa gauche, faisant semblant de ne pas voir le ballon. Mais un sourire malicieux indiquait qu’elle mentait. La petite entra dans le jeu en riant. Elle s’approcha.

«  Ze suis sûre qu’il est là ! Derrière ton dos ! 
– Non, je t’assure ! Viens vérifier, si tu ne me crois pas ! »

L’enfant la contourna, mais elle avait mis le ballon devant elle posé sur ses cuisses. La fillette éclata d’un rire frais et s’empressa de récupérer le ballon.

« Z’avais raison, hein?! Tu es coquine avec moi ! ajouta la petite secouant une main serrée, index en l’air.

Elle reprit :

« Comment que tu t’appelles ?
– Brigitte.
– Moi, ze m’appelle Léa. »

Une voix féminine cria alors le prénom de la petite fille une première fois, puis une deuxième sur un ton impatienté.

L’ enfant se mit à courir vers sa mère. Elle se retourna pour lui faire un au revoir de la main, puis se remit à courir.

L’ enfant partie, elle resta sur la plage. Cette matinée lui apparut soudain comme une parenthèse dans le cours de l’existence qu’elle vivait depuis plusieurs mois. Elle vivait dans l’instant, profitant de ce qui lui était offert, non, de tout ce qui s’offrait à elle et qu’elle n’avait qu’à saisir. La parenthèse se refermerait…Mais était- elle vraiment obligée de la refermer elle-même ? se demanda-t-elle soudain. Ne pouvait-elle pas continuer à vivre ainsi, sans ce poids, cette lourdeur de chaque instant, cette désespérance ? Qu’est-ce qui au fond l’en empêchait ?

Elle repensa à la fillette au ballon. Elle avait toujours voulu des enfants. Ils n’en avaient pas eu. Mais pourquoi ? Parce qu’il n’en voulait pas ? Parce que ce n’était pas souhaitable ? Elle s’était peu à peu laissé gagner à ses arguments, elle s’était rangé à son avis, par lassitude, par une sorte de résignation, d’acquiescement tacite. Elle avait fini par être persuadée qu’elle non plus, n’en avait jamais voulu. Ils n’en avaient plus jamais reparlé Elle avait été faible. Elle s’en rendait compte maintenant. Elle aurait pu faire la liste de toutes les faiblesses dont elle avait fait preuve, de tous les renoncements qu’elle avait peu à peu concédés.

Elle remonta vers l’hôtel. Ça ne servait à rien d’attendre le soir. Elle allait lui téléphoner tout de suite.

Bien décidée à laisser la parenthèse ouverte.

Jonas (ou L’ engrenage)

Prologue

Il n’y avait pas eu de coup d’État. Pas d’insurrection. Pas d’explosion soudaine de violence. Juste un glissement, imperceptible au début, mais qui s’était emballé.

Tout avait commencé avec l’optimisation des tâches. C’était une simple commodité : on laissait les IA gérer les plannings, répondre aux mails, rédiger des synthèses. Puis, on délégua les plus courantes : embauche, licenciement, gestion des ressources publiques.

« Les I.A. étaient objectives, impartiales, infaillibles ! » disaient les experts.

Quand l’IA Mediatron fut chargée d’écrire et diffuser les informations, plus personne n’eut à s’inquiéter des biais ou des fake news. Lorsqu’Omniart prit en charge la production artistique, plus besoin de scénaristes, de musiciens, de peintres : chaque individu recevait un contenu parfaitement adapté à ses préférences grâce à son assistant personnel. C’était pratique, après tout…

Les écoles se vidaient peu à peu. « À quoi bon apprendre ? Les IA savaient. Elles expliquaient mieux que n’importe quel prof. » L’intelligence humaine stagnait là où les IA évoluaient et le financement de l’éducation fut, en conséquence, redirigé vers l’amélioration des modèles d’apprentissage automatique.

Peu à peu, les décisions étaient prises par une I.A., c’était statistiquement les meilleures parmi toutes les décisions possibles, on en était convaincu. On laissait simplement les algorithmes faire. Les signatures étaient automatisées. Personne ne se posait plus de questions : « on pouvait enfin se consacrer aux tâches importantes, que diable ! »

Dans le monde des affaires, les entreprises n’étaient plus dirigées par des PDG mais par des systèmes prédictifs. La bourse fonctionnait en autonomie totale. Les traders avaient disparu. L’ économie mondiale s’ auto-régulait, affranchie des failles humaines.

Puis un phénomène étrange se produisit. Les longues conversations, les réunions de travail commencèrent à se vider de leur substance : un dirigeant envoyait une demande à son assistant IA, qui la transmettait à une IA de gestion, qui la relayait à une IA décisionnelle. La réponse qui remontait par le même circuit, était validée sans même être lue, puis transmise. Personne ne savait plus exactement ce qui était décidé, ni pourquoi.

Les gens ne répondaient plus eux-mêmes à leurs messages. Ils confiaient cela à leurs assistant IA, qui analysaient la tonalité, les antécédents, l’intention probable, et rédigeaient des réponses adaptées.Ceux-ci, d’ailleurs, le faisaient bien mieux qu’eux, il faut le reconnaître, « jamais d’erreurs, et en prime sans fautes de syntaxe, ou d’orthographe..» tout le monde en convenait et « on pouvait leur faire entièrement confiance, croyez-moi ! ».

On ne pouvait que se réjouir de ce progrès considérable : grâce aux I.A. la vie s’était allégée. Le travail aliénant, les tracas administratifs, les interminables démarches, bref, la plupart des soucis s’étaient envolés et il ne restait plus rien des peurs et des critiques soulevées au premier temps des premières I.A. destinées au grand public, remontant au début du siècle.

« Post coïtum animal triste »

Elle était assise nue sur le lit. Jonas la fit basculer en arrière. Il insinua ses mains entre les cuisses de Neera qu’il écarta largement, elle n’imposa pas de résistance. Au contraire, elle s’écarta encore, se cambrant offrant un angle optimal, s’offrant à lui totalement.

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Zastava bleue

Il s’arrêta au café de la rue Talirovica. Il faisait déjà chaud, la journée serait torride.

Il poussa la porte de l’immeuble et grimpa au premier étage. L’ escalier était poussiéreux et jamais ciré, les murs chaulés étaient sales et rongés par endroits.

Du moins y avait-il des murs et un escalier…

Sur le palier, on l’attendait. Il eut un mouvement de recul. La faible ampoule de la minuterie lui révéla un homme d’une soixantaine d’années. Plutôt petit, cheveux grisonnants, l’homme arborait une moustache presque noire, une épaisse moustache comme en portent encore les paysans du coin. Ses grosses mains vides semblaient l’encombrer.

Il portait une chemise sans col dont il avait retroussé les manches. Il avait l’air malheureux.

Vincent lui adressa un sourire qu’il voulait engageant. La lumière s’éteignit et Vincent la ralluma d’un coup sec, puis il sortit les clefs du bureau.

« C’est moi que vous vouliez voir ? » Vincent parlait avec un fort accent étranger.

Même après toutes les années passées ici, il continuait à écorcher certains sons, à chuinter ce qui n’aurait pas dû l’être ou à hésiter sur les dh et les th

L’homme acquiesça lentement et sembla hésiter. Vincent ouvrit grand la porte et s’effaça pour laisser entrer l’inconnu.

« Dans ce cas, entrez, un renseignement ne vous engage à rien ».

L’homme entra.

Vincent alla directement à la fenêtre qu’il ouvrit en grand. Il n’avait pas de climatiseur, et l’air dans le bureau était déjà liquide de chaleur.

Il désigna le fauteuil. L’homme s’y assit lourdement.

« En quoi puis-je vous être utile ? »

L’homme s’agita sur le fauteuil et sortit de sa poche un  porte-feuille fatigué.

« C’est ma fille… elle a disparu. » Il marqua une pause.

« Elle a disparu et je voudrais que vous la retrouviez.

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Face B

Je me réveille, j’ai un peu la tête dans le cul. J’ai bossé tard, presque jusqu’ à minuit et je suis rentré claqué. Le bureau était désert, c’était calme et j’ai pu avancer sur le projet. Pour le coup, j’ai mis une alarme pour me réveiller bien qu’on soit samedi, parce que j’ai rendez-vous à dix heures, avec les X-men. Ça me fait encore sourire ce surnom qu’on s’est donné… les X-men.

Xavier, Maxime et Alexandre, nos trois prénoms. Avec des x, tous les trois. On s’est connu pendant nos études, on jouait à l’ASRugby de la fac. Xavier était en licence de droit, Maxime entamait une maîtrise de chimie, quant à moi, j’attaquais ma troisième année en école d’architecture. On est rapidement devenus potes, on l’est resté.

Maxime est devenu prof. Il officie maintenant dans un lycée à Montpellier, il vient à peu près une fois par mois pour voir ses parents. Xavier bosse dans un cabinet d’avocat à Bordeaux, il a fait sa vie là-bas, il ne revient plus très souvent dans la région, mais chaque fois qu’il vient, nous réunissons les X-men.

Pas de séance d’abdo ni de pompes, ce matin. Juste une douche, j’enfile un jean, chemise et un blouson. On a rendez-vous au bar, notre bar. En fait, c’est plus un café qu’un bar. Il est situé près de la Grande Plage tout au bout du parking, c’est devenu notre QG. Sa terrasse est sympa au printemps, mais presque intenable l’été, malgré les parasols. Il est presque neuf heures et demie, il faut que j’y aille. Je rafle mon portefeuille et mon trousseau de clefs dans l’entrée, je file.

J’arrive le premier, Xavier arrive trois minutes après moi, et Maxime nous rejoint presque immédiatement. Poignées de mains, embrassades et claques dans le dos. Jean, le garçon, attiré par nos exclamations de retrouvailles surgit . Jean n’a pas d’âge, il me semble l’avoir toujours connu. Il ne change pas. Peut-être un peu moins de cheveux et un peu plus de rides, mais toujours le même gilet noir, aux multiples poches, son long tablier blanc noué autour de la taille, un plateau rond juché sur trois doigts, attributs de sa fonction. Il nous salue avec cordialité puis s’enquiert : « Et qu’est-ce ça sera pour ces messieurs ? » avec le même ton cérémonieux dont il use avec tous les clients. Le grand style, quoi. Il passe un coup de lavette sur la table, bien que celle-ci n’en ait nul besoin, la repose sur son plateau, repart dans le café, commande à l’adresse du patron d’une voix de stentor : « Un thé au lait ! Un expresso ! Un grand crème ! »

Nous parlons avec vivacité, chaque anecdote échangée nous arrache des éclats de rire. Jean dépose notre commande sur la table. Xavier, un instant interrompu, reprend :

« Alors le type me dit tout de go : « Maître, flanquer une gifle à cet abruti s’apparentait à de la légitime défense ! » Pour une fois, je suis resté bouche bée.» Nous nous esclaffons.

Une femme avec un chien tenu en laisse s’approche et s’installe, le raclement de sa chaise nous a fait tourner le regard dans sa direction. Petite, brune, dans les quarante ans. Elle s’est assise dos au soleil presque en diagonale de nous, mais de l’autre côté du passage.

Maxime, grand célibataire devant l’Éternel, nous annonce tout-à-trac qu’il a trouvé « la bonne » et qu’il compte se marier. Combien de fois avons-nous eu droit à ce genre de proclamation définitive de la part de Maxime. Nous le charrions, il fait semblant d’être en colère, proteste « Non, non, je vous assure, les gars ! ».

Jean a déposé un grand crème sur la table de la femme. Elle mord dans un croissant. De temps en temps, elle jette discrètement un coup d’œil vers nous. Ça me fait sourire. Elle a beau faire ça très discrètement, faire semblant d’admirer le rivage, elle nous regarde chaque fois que nous éclatons de rire, puis replonge le nez dans sa tasse. Tasse qui doit être vide depuis le temps. Bientôt, elle se lève et entre dans le bar. Elle ressort. Et en bons mâles que nous sommes, mariés ou pas, célibataires ou non, nous nous taisons lorsqu’elle passe, la raccompagnant du regard jusqu’à sa place.

Nous reprenons nos propos badins, nos galéjades, nos blagues nulles. J’aime beaucoup nos rendez-vous X-men, ces sont des moments de bien-être, de légèreté, les soucis disparaissent, les habituelles préoccupations qui nous alourdissent s’allègent. Je ne saurais définir exactement ce qui se passe, mais on se sent bien, et nous savons que les deux autres ressentent la même chose.

La femme donne un bout de croissant au chien, le gratifie d’une caresse, elle lui dit quelque chose que je n’entends pas, le chien remue la queue et cela me fait sourire. Elle lève la tête et surprend mon regard, mon sourire. Je détourne le regard. J’ai raté le début de l’histoire que nous raconte Maxime, une histoire d’ions et de cations, d’élève qui ne comprend rien. Je jette un nouveau coup d’œil à la femme, puis reporte mon attention sur mes deux compagnons, je ne sais pas si elle a vu que je la regardais. Maintenant, c’est elle qui me jette un nouveau coup d’œil, que je fais mine de ne pas remarquer. C’est un peu comme si nous jouions au jeu de la barbichette, par coup d’œil interposés, ou à cache-cache.

Nous nous apprêtons à partir, Xavier s’empare de la note. Nous protestons par principe. C’est chaque fois la même chose. Nous reproduisons la scène avec presque les mêmes mots, mais nous savons tous trois, qu’à la fin, c’est Xavier qui paie, en moquant les salaires de l’Éducation Nationale pour ce qui est de Maxime, et m’assurant qu’il me laissera payer la prochaine fois. Jean surgit, Xavier lui tend un billet, Jean lui rend la monnaie en fouillant dans les poches minuscules de son gilet. « Bonne journée, messieurs, à la prochaine ! ». Nous nous levons, nous allons quitter la terrasse, lorsque je me ravise, je fais signe aux deux autres que je les rejoins. Ils se tiennent, pour une fois, ne partent pas en rigolant, ne font pas de commentaires. J’en suis surpris. Mais les commentaires, je sais que je vais y avoir droit, accompagnés de sourires entendus, une fois que je les aurai rejoints.

Je m’approche de la table occupée par la femme, je me baisse et caresse le chien, je lui chatouille les côtes. C’est une espèce de Border, noir avec le bout de la queue et le bout des pattes blancs. Le museau est blanc aussi. Pas un pur race. J’ai eu un chien comme ça quand j’étais tout petit. Il s’appelait… il s’appelait.. comment s’appelait-il ? « Tobbie ! ». Son nom presque oublié a surgit de ma mémoire.

« Comment s’appelle-t-il ?

– Pouki » me répond-elle en riant presque.

Je peux la regarder enfin de près. Elle est jolie mais ce n’est pas une beauté. Ses yeux noirs sont expressifs. Elle doit avoir dans les 40 ou 45 ans.

Elle enchaîne :

– Je sais, ça ne ressemble à rien comme nom pour un chien, pas que pour un chien d’ailleurs, c’est un nom parfaitement ridicule » Elle rougit et je trouve ça charmant.

« Pouki » redit-elle et elle soupire. Un soupir résigné ? Désabusé ? Je ne sais pas.

« Eh bien, Pouki, dis-je en m’adressant au chien, je suis très heureux de faire ta connaissance. Je m’appelle Alexandre, mais tous mes amis m’appellent Alex. »

Elle ne répond rien, se contentant de hocher la tête

Je caresse une dernière fois le chien et me relève. Je la regarde et lui souris. Elle me sourit aussi mais ne dit rien.

«Je dois y aller, et je désigne d’un mouvement de la tête mes deux amis qui m’attendent. Enchanté d’avoir fait la connaissance de Pouki. »

« Punaise, elle aurait pu me dire au moins son prénom.. » Pensé-je. Je suis un peu déçu, je me sens complètement idiot.

Je pose mon trousseau de clefs sur le meuble de l’entrée, me déleste de mon portefeuille. Mon blouson atterrit sur l’accoudoir du canapé, et je me laisse tomber sur le-dit canapé, la tête posée en arrière sur les coussins. J’ai trop mangé comme chaque fois qu’on se réunit avec les X-men. Le resto sur le port… Il y avait des fruits de mer, ça, ça va encore, mais la copieuse choucroute de la mer m’a été fatale, d’autant qu’ on l’a accompagnée de deux bouteilles de blanc et d’un dessert par là-dessus ! Pas raisonnable. Je ferme les yeux quelques minutes, pas trop longtemps sinon je vais m’endormir… Je repense à la femme-au- chien. Je ne peux pas la désigner autrement, vu qu’elle ne m’a pas dit son prénom. Ça m’agace, qu’elle ne m’ait pas dit son prénom, je ne sais pas exactement pourquoi ça m’agace, mais ça m’agace.

C’est vrai quoi, ça n’engage à rien d’échanger des prénoms.

Je vais dans la cuisine, je me sers un verre d’eau, je le bois devant l’évier et m’en ressers un immédiatement.

Je revois la scène. Moi, qui fais de l’humour en me présentant au chien, elle qui sourit juste.

Ça m’agace. Non, c’est Elle qui m’ agace.

Remarque, elle est peut-être très timide, ou très prudente, ou peut-être qu’elle a été échaudée par tous les mecs qui lui ont demandé son prénom quand elle buvait un crème à la terrasse d’un café. Je ricane.

Elle est peut-être mariée. Non, j’ai pas vu d’alliance à sa main. Ou alors, elle n’en porte pas.

Ou alors, elle a cru que je draguais son chien.

Les idées les plus farfelues me viennent en tête. Maintenant je rigole tout seul.

Faut que je pense à autre chose. Ça ne sert à rien d’émettre des hypothèses sans fin. Elle ne m’a pas dit son prénom, point barre.

Dommage, parce que…

Mais, punaise, qu’est-ce que ça aurait changé, que je sache son prénom ? J’allais pas lui filer rencard.

Quoique…à bien y réfléchir…REFLECHIS PAS !! Alex, ne réfléchis pas , mon garçon, tu te fais du mal !

Je tend la main vers le livre qui est sur la table basse.

Brautigan. « Le général sudiste de Big-Sur ». Le temps de retrouver la page où j’en suis resté, mon esprit s’échappe deux ou trois fois vers la femme-au-chien. Qui de Brautigan ou de cette femme va l’emporter ? Je me concentre, lis une page ou deux, éclate de rire. Brautigan est vraiment très fort…

Je lis et ne m’interromps que pour avaler un yaourt. Ça suffira. Avec ce que j’ai mangé ce midi, je suis incapable d’absorber plus. Je reprends le livre. Je n’ai repensé à-la-femme-au chien que trois fois en mangeant mon yaourt. Brautigan, donc.

Vers 22 heures, je vais me coucher, je suis crevé en fait. J’ai eu une grosse semaine, ai travaillé tard presque chaque soir, et ce matin, le rendez-vous X-men m’a privé de ma rituelle grasse matinée. Au bout de cinq minutes au lit, j’éteins la lumière.

C’est à ce moment que les choses se corsent.

Dès que j’éteins la lumière, je repars en boucle. J’imagine ce qui aurait pu se passer si… si elle m’avait dit son prénom, si nous avions échangé quelques mots, si j’avais été seul au bar ce matin, libre de m’attarder, si…, si…, si…Bref, je brode inutilement en me jouant les différentes versions de ce qui aurait pu être. Mais qui n’a pas été. Je peux me les jouer à l’infini, ça ne changera en rien ce qu’ il en est. A part m’empêcher de dormir. Merde à la fin ! Je me tourne et me retourne dans le lit, toutes les trois minutes. Sois constructif, mon petit Alex. Étudie le projet. Le cahier des charges. Réfléchis aux plans possibles. Raisonne sur les contraintes de matériau, c’est ton boulot, au moins ça tu sais faire ! Bon, alors, je sais que j’ai envie de la revoir, je ne sais pas trop pourquoi. Ça mériterait d’être éclairci. Elle m’a plu ? Je ne me souviens plus vraiment de son visage, déjà. A part de ses yeux noirs. Deux billes de jais. Non, ce qui m’a plu, ce sont ses sourires quand elles nous regardait, ses petits coups d’œil en coin, sa façon d’être avec son chien et qu’elle rougisse quand elle m’a dit le nom de son chien en bafouillant.

Je ne suis pas complètement honnête sur ce coup-là. Quelque chose m’a plu. Si ça avait été un mec ou si elle avait eu 60 ans, je ne serais pas là à réfléchir, je l’aurais oubliée, je ne serais probablement même pas allé jusqu’à sa table. Conclusion, quelque chose m’a donné envie d’aller à sa table pour lui parler. Bon, on avance. Laborieusement, mais on avance. J’ai eu envie d’en savoir plus, de savoir ce qu’elle pensait de nous, de nos éclats de rire, pourquoi cela avait tant suscité son intérêt, oui, c’est ça, envie de savoir ce qui lui avait traversé la tête. Envie de mieux la connaître. De faire sa connaissance au sens propre. Stricto sensu, comme le dit ma mère.

Étape suivante. Comment je peux rattraper le coup ? Il faudrait d’abord que je la retrouve et à part au bar, je ne vois pas où. Elle n’est pas du coin, je ne l’ai jamais vue, ni croisée. Ni elle ni son chien. Ce doit être une vacancière. Une vacancière, ici ? Au mois de février ? Ou alors, elle n’est là que pour le week-end. Je repousse l’idée.

Donc, seule solution, retourner au bar avec un bouquin, attendre et espérer qu’elle y revienne aussi. Faible chance de réussite, mais seule possibilité. En plus, si elle revient, c’est sans doute un bon point. Elle espère peut-être m’y retrouver…ou pas. Ou pas.

Qu’est-ce que je fais si elle vient ? Comment je m’y prends pour l’aborder à nouveau ?

Et je propose quoi ? On reste au bar jusqu’à sa fermeture ? On devient amis en vingt minutes ?

Et on décide de ne plus jamais se quitter ? Je passe à la bijouterie de garde et j’achète une bague de fiançailles que je lui offre négligemment ?

L’idée me fait ricaner.

Sois sérieux, Alex. Bon, alors, qu’est-ce que je lui propose ?

Je retourne dans ma tête la question, je sèche un peu. Soudain, l’idée fuse. Je la trouve brillantissime. Enfin, disons pour être exact, que c’est la seule que je trouve possible à mettre en pratique un dimanche matin.

Une promenade et un pique-nique ! Avec un chien comme le sien, elle doit passer des heures à se promener. Et aimer ça. Sinon, il fallait qu’elle prenne un Yorkshire.

Donc demain matin, direction le bar. Seule contrainte, mettre le réveil à sonner.

Je peux faire une croix sur ma grasse matinée du matin. Parce que, si ça se trouve, elle est matinale.

Je ferme les yeux et je m’endors en deux minutes.

J’arrive en vue du bar, évidemment j’ai oublié de prendre mon bouquin…La matinée risque d’être longue. Mais quand j’arrive sur la terrasse, j’avise immédiatement le chien couché dont la laisse est glissée sous un pied de chaise et une grande tasse vide sur la table. Je suis instantanément : soulagé, content, un peu inquiet de savoir ce qui va se passer, de comment je vais m’y prendre pour ne pas apparaître comme un gros lourd, un dragueur de seconde zone.

Elle n’est pas là, elle doit être à l’intérieur.

Le chien semble m’avoir reconnu, il se lève, s’étire comme le font les chiens, et bat de la queue frénétiquement. Sa maîtresse fait alors son apparition. Je la regarde puis m’adresse au chien :

« Salut Pouki, ça va ce matin ? Tu as l’air en forme ! Ta maîtresse, en revanche, a une mine abominable, elle a eu un réveil difficile ? Elle est de mauvaise humeur ? »

Je me relève et je me fends du sourire le plus malicieux possible.

« Réveil difficile ou mauvaise humeur ? » Bon, c’est tout ce que j’ai trouvé comme entrée en matière. Pas terrible. Je continue sans lui laisser le temps de répondre.

« Pouki, lui, a l’air de très bonne humeur, il ne demande qu’à faire une longue promenade. »

Peut-être un peu trop rapide. Je ne sais pas du tout ce qu’elle pense. Je tire une chaise à moi.

« Je peux ? »

Là, je prends le risque qu’elle me réponde non. De quoi j’aurais l’air ? Parce que dans mon « super-plan », je n’ai pas envisagé un seul instant la possibilité qu’elle n’ait pas envie de me voir, ou de parler avec moi (et plus si affinités). Je me pose là, comme fin stratège.

Mais bon, elle acquiesce et le petit rire qui suit, me rassure.

Je continue mon manège en m’adressant à Pouki.

« Tu vois, elle va déjà mieux, je suis certain que d’ici une minute, elle va réussir à articuler trois mots. »

Je n’en suis pas si certain que ça, en fait. Alors, j’enchaîne :

« Alors, vous êtes d’accord pour faire une grande promenade avec Pouki  et moi ? » Je continue presque d’une traite :

«  On peut acheter des sandwiches et deux petites bouteilles d’eau, et improviser un pique-nique. Ça vous dit ? »

J’y vais fort là. Mon empressement est pathétique. Elle va me prendre pour un dingue, pour un psychopathe, même, si ça se trouve. D’autant qu’elle ne répond rien, comme si elle prenait plaisir à me voir me débattre lamentablement avec ma proposition à la noix.

Elle articule alors trois mots.

« Ca- me-va » TROIS MOTS ! Si ça se trouve elle cherchait une réponse en trois mots pendant que j’étais suspendu à son verdict. Sous son air de sainte Nitouche, c’est une maligne en fait.

Je pars acheter des sandwiches, des bouteilles d’eau.

Je me rends compte que je ne sais toujours pas son prénom.

Je la laisse finir son café pendant que je vais acheter les sandwiches. En fait, j’achète de quoi faire des sandwiches et Marie me les fait. Je connais Marie depuis, voyons…je ne sais pas depuis quand en fait. Dans mon esprit, je l’ai toujours connue. C’est elle qui tient la supérette. Elle n’est plus très jeune. Non, elle est même carrément vieille. A dix ans, j’allais déjà acheter mes bonbons chez elle. Alors je suis un peu comme son chouchou . Un des ses chouchous, disons plutôt. Toujours est-il, que lorsqu’elle voit ce que j’achète, elle lève les sourcils.

« Tu vas faire un pique-nique, alors ? » me demande-t-elle, curieuse comme une pie, avec un sourire plein de sous-entendus. Je hoche juste la tête, avant de répondre :

«  Mais comme ce n’était pas prévu, j’ai rien préparé, alors… »

Avant que je finisse ma phrase, elle s’empare de mes achats, disparaît dans l’arrière boutique. J’ entends le bruit d’un couteau à pain puis deux minutes plus tard, elle réapparaît tenant un petit sac plastique qu’elle me tend.

«  Bon pique-nique ! » Je la remercie d’une bise sur la joue.

« Eh ! Tu me raconteras ? » demande-t-elle d’un air malicieux au moment où je franchis le seuil de sa boutique.

Nous marchons sur la petite route à l’ombre des pins et des chênes-verts, celle qui commencent à l’extrémité du parking.J’en connais chaque détail. Je l’emprunte souvent. Elle longe le littoral à quelques centaines de mètres, puis s’élève sur la falaise. Ça ne monte pas trop, on peut de temps en temps apercevoir la mer en contrebas, à la faveur d’une trouée dans la végétation. Il y a un endroit vraiment sympa où grignoter un pique-nique et faire une pause : une espèce de dalle rocheuse, qui offre une vue sur la mer à 180 degrés. Et puis, il y a le « lotissement- fantôme » et la cabane perchée de mon grand-père.

Pouki trotte devant nous à quelques dizaines de mètres, reniflant et levant la patte, comme tous les chiens.Je m’arrête un instant :

« Vous savez que je vous ai surnommée « la-femme-au-chien » ? » Elle s’arrête à son tour et fixe son regard dans mien avec l’air de ne pas comprendre. Puis elle écarquille un peu les yeux. Et quels yeux ! Les deux billes noires qui semblent pouvoir me sonder. Punaise, quand cette femme vous regarde, elle vous regarde ! Sortant de ma contemplation, j’articule :

«  Je ne connais toujours pas votre prénom. Je ne vais tout de même pas faire un pique-nique avec une inconnue ! »

Elle rougit un peu -décidément, elle est adorable quand elle rougit- se mord un instant la lèvre inférieure.

«  Oh ! Je ne voulais pas me monter impolie, vous savez…c’est vrai que je n’ai pas pensé à le faire..excusez-moi ! »

Puis enfin, elle prend une inspiration, puis dans un souffle :

« Sandra… Je m’appelle Sandra ».

Nous discutons de tout et de rien.Des raisons pour lesquelles, elle est arrivée là., du cabanon qu’elle a loué. Je vois parfaitement où cela ça se situe, pas génial, mais à l’écart, et à cette période plutôt calme. Nous avançons d’un bon pas. Les chênes-verts et les pins maritimes se mélangent désormais aux buissons d’épineux. Ceux-ci prennent chaque année plus d’ampleur et s’étalent désormais sur les bord de la petite route. La surface de bitume semble se gondoler, soulevée par les racines des arbres.

Nous marchons côte à côte, Sandra est obligée de se rapprocher de moi ; la route est moins large.

Je compte l’emmener d’abord au « lotissement fantôme » comme les gens du coin l’appelle. Des vestiges d’un club de vacances de cinquante maisons qui est finalement mort-né. Un défaut de permis de construire a tout fait capoter. Mais pour le coup, ce sont cinquante maisons à tous les stades de construction. C’est un endroit assez fascinant. Bien sûr on a pillé ce qui pouvait l’être, ou bien on a cassé. Les tagueurs, tels des insectes nécrophores, venus en dernier, y ont apporté la touche au saccage final. Il règne une ambiance irréelle dans « le lotissement fantôme ». Même moi, je ne suis pas insensible à cette ambiance. Des friches industrielles, les bâtiments désaffectés, les entrepôts ou les locaux d’usine, les anciens hôpitaux, j’en vois une trentaine par an. Cela fait partie de mon boulot. Je travaille dans un cabinet d’urbanisme spécialisé dans la réhabilitation de friches, justement. Le cabinet propose des projets clefs en main aux municipalités ou aux communautés de communes qui les ont rachetées pour une somme généralement symbolique. Mon cabinet propose une sorte de « pack » : comprenant la réfection du bâtiment, les réseaux, la voirie pour y accéder,et même l’aménagement des espaces verts. On travaille sur appel d’offre. Gros budgets, mais gros boulot aussi. En gros, on fait tout, l’étude d’impact, étude de terrain, de la viabilité du bâtiment, ensuite on propose des plans, selon ce que le bâtiment est destiné à devenir. Plus exact de dire, je fais l’étude d’impact, l’étude de structure, les plans de la réhabilitation, je travaille aussi parfois avec les architectes des Bâtiments de France, quand le bâtiment en dépend. J’adore mon job, c’est souvent passionnant, varié, mais c’est terriblement chronophage. Je suis toujours à la recherche de temps, toujours à la bourre, en gros toujours en train de bosser, même certains week-ends quand on est proche de boucler un projet.

La route s’incurve, nous y sommes. Sandra est saisie par le lieu, elle reste immobile puis commence à explorer, elle visite tout, elle entre, elle sort des maisons, observe. Je lui explique ce qu’il s’est passé et elle se rembrunit. Elle me questionne sur le promoteur. Elle devient songeuse.

Nous quittons le lotissement, nous revenons sur nos pas. Il y a une bifurcation, une piste continue à longer le littoral en contre-haut, nous nous y engageons.

C’est là que Sandra explose, comme si elle avait besoin d’évacuer un trop-plein de sentiments.

« Les alentours sont un cauchemar architectural, cette agglomération est le comble de l’abomination…! Comment les gens ont-ils pu accepter qu’on construise ces horribles immeubles, ces résidences « clapier en béton » , ces hectares de lotissements ? Tout ça pour du fric, par appât du gain ? ». Elle s’enflamme et pour un peu je crois qu’elle pourrait en pleurer de colère.

« Avons-nous tous vendu notre âme ? Et jusqu’où irons-nous ? »

Je ne dis rien. Elle se tait. Une minute ? Deux ? Un silence s’installe. Elle reprend d’un ton indigné, presque hargneux.

« On devrait obliger les architectes à vivre dans leurs constructions ! » s’exclame-t-elle.

« Et hop, une ^pierre dans ton jardin, mon petit Alex ! ». Difficile pour moi d’ignorer sa remarque et de passer à un autre sujet. D’autant que je ne suis pas complètement en désaccord avec elle. Je ne sais pas dans quelle mesure je suis disposé à défendre la profession dans son ensemble. Je suis d’ordinaire plutôt sévère avec mes propres confrères, mais réaliste sur les contraintes qui pèsent sur notre métier. La jungle des appels d’offres, les budgets hyper-contraints, les diktats des promoteurs qui veulent toujours rogner sur ci ou sur ça, bref…

Comment est-ce que je m’y prends avec la petite Sandra ? Je vais pas m’embarquer dans une polémique stérile. Bon, je balance mon pavé, en réponse à sa pierre, et je verrai bien ce qui se passe.

Nous marchons encore une centaine de mètres.

«Je suis architecte. » dis-je d’un ton calme.

Elle cille, rougit un peu, je peux presque voir les ondes circulaires du « pavé »  onduler sur elle. Elles s’étendent au fur et à mesure qu’elle comprend l’étendue de sa gaffe involontaire.

C’est délicieux. Je vais la laisser mariner un peu, puis enfoncer le clou. Je me tais. Après quelques instants j’ajoute d’un ton amusé :

«  Et circonstance aggravante, sans doute à vos yeux, je bosse dans un cabinet d’urbanisme. »

Je continue avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit :

« Mais avant que vous me clouiez au pilori, j’ajouterai pour ma défense et celles de mes confrères, que c’est un cabinet spécialisé en réhabilitation de friches industrielles notamment. C’est la municipalité qui nous a mandaté pour la déconstruction, la remise en état et la re-végétalisation de ce lieu. Évidemment , je ne m’occupe pas du chantier, ce n’est pas ma partie.»

Tout cela dit d’un ton parfaitement urbain, dépourvu de toute animosité. Du grand art. Dans le style « vierge outragée » mais digne.

Je souris intérieurement. J’ai presque pitié d’elle. J’imagine toutes les pensées qui doivent s’agiter sous son crâne.

Nous continuons à marcher en silence. Au bout de quelques instants, elle s’arrête et murmure d’un air contrit :

« Je vous dois des excuses. »

Puis elle enchaîne plus fort :

« Je vous dois toutes mes excuses, vraiment. Si je vous ai offensé, sachez que je le regrette, que je suis résignée à faire amende honorable, et que même… » Elle cherche ses mots

« Vous pouvez me priver de sandwich . » pirouette-t-elle, comme si par ce trait d’humour, elle faisait reddition.

Je lui saisis délicatement le bras, juste au-dessus du coude, et imprime deux ou trois pressions pour lui signifier que tout va bien, que je ne lui en veux pas et qu’elle est pardonnée.

Peut-être laissé-je ma main au contact de son bras plus de quelques instants qu’il n’est nécessaire. Je continuerais bien à marcher comme ça, ma main tenant son bras. Mais je la retire malgré tout. A contrecœur.

Nous recommençons à marcher. Peu à peu, la tension s’apaise. Elle recommence à me parler de tout et de rien : de son chien, de ses vacances ici, d’une amie qui est venue dans la région, de son plaisir à faire de longues marches : « Je fais souvent des randonnées ». Je l’écoute, demande des précisions parfois, mais la scène que nous venons de vivre me retraverse l’esprit constamment, et je ne peux m’empêcher de sourire quand j’ y repense. Elle surprend mes sourires à deux ou trois reprises. Elle penche alors son visage sur le côté en relevant alors un coin de la bouche. C’est une petite grimace très expressive qui semble me demander : « Quoi ? qu’est-ce que j’ai dit ? Qu’est-ce qui vous fait sourire ? ».

Quelques centaines de mètres plus loin, le sentier devient beaucoup plus étroit. A peine assez large pour que nous puissions y marcher côte à côte. Nos mains se frôlent, nos bras se heurtent.

Sans réfléchir ou en y réfléchissant tropau contraire, je lui prends la main. Depuis trois minutes, j’en avais envie, mais je l’ai fait sur une impulsion. Un passage à l’acte, quoi..Elle ne dégage pas sa main, ne semble même pas surprise, n’interrompt même pas sa phrase. Puis elle se tait, semblant apprécier le contact de sa main dans la mienne.

La petite piste descend maintenant et l’on peut apercevoir la dalle rocheuse où j’ai l’intention de nous faire pique-niquer.

Sur le chemin du retour, je prends à nouveau sa main. Sa peau est tiède sous mes doigts et je ressens un sentiment de sérénité, de plaisir calme, de contentement.

Sandra m’apprend qu’elle est traductrice pour des maisons d’édition qui ont des collections «de littérature étrangère », qu’elle est interprète aussi de temps en temps, à Genève.

Elle me parle aussi de sa famille : père russe, mère grecque qui ne lui ont parlé que le russe ou le grec, le français qui est la sienne en dehors de sa famille, avec pour résultat une petite fille qui était parfaitement trilingue, quadrilingue si on y ajoute l’anglais appris plus tard. Sandra m’assure que ça lui a semblé naturel de s’exprimer en trois langues durant son enfance, pas quelque chose de difficile ou d’artificiel. Rien d’extraordinaire selon elle, rien que de très banal.

Elle m’explique qu’en vérité elle s’appelle Cassandra, pas Sandra. Un peu trop grec, à son goût, trop tragique. Cassandre qui n’était jamais crue, dont les prévisions ne servaient à rien…

Je l’écoute, je pose des questions, mais je ne dis pas grand-chose de moi.

Je l’ entraîne sur un sentier étroit sur la gauche. Sa main toujours dans la mienne, Sandra est juste derrière moi dans la montée, Pouki sur les talons. Elle trébuche sur une racine. Ma main s’affermit sur la sienne pour l’empêcher de tomber. Après quelques pas chancelants, en déséquilibre, elle se rétablit. Le sentier est très étroit. De part et d’autre, les buissons d’épineux s’ accrochent à nos vêtements.

«  Attendez, il faut que je vous fasse voir quelque chose. » Et je lui désigne du bras la cabane sur pilotis, à peine visible dans le haut de la végétation.

«Là ! juste au-dessus des arbres ! Vous voyez ? »

Non, de toute évidence, elle ne voit pas.

Je passe alors derrière elle. Juste derrière elle. Je me baisse un peu pour me retrouver à sa hauteur, je passe mon bras gauche tendu que j’appuie son épaule, pose l’autre main sur sa hanche droite pour l’amener dans le bon axe. Puis je pointe l’index.

« Et là ? Suivez la direction de mon doigt, vous ne voyez toujours pas ? »

Elle hoche vigoureusement la tête :

« Si, si, maintenant, je la vois, murmure-t-elle, elle est adorable !

– C’est mon grand-père qui l’a construite. Nous irons la voir de près la prochaine fois. »

Nous faisons demi-tour, l’air est plus frais maintenant, le soleil commence à décliner. Lorsque nous atteignons le parking où est garée sa voiture, le soleil est en train de se coucher.

Mon téléphone sonne. Je le sors de ma poche. Je compte bien ne pas le laisser m’interrompre. Mais un coup d’ oeil sur l’écran m’en dissuade. Punaise ! C’est Audrey ! 

« Excusez-moi, mais il faut que je réponde. » dis-je d’un ton soucieux.

D’ une mimique, Sandra me fait comprendre qu’elle comprend.

Je prends donc ce maudit appel, je me mets à marcher à grand pas.

« Le moment n’est pas bien choisi, Audrey ! Les filles vont bien ? » Je suis toujours inquiet pour les filles lorsque Audrey m’appelle.

Audrey est mon ex. Huit ans de mariage. Un divorce très houleux, mais je présume que tous les divorces le sont. L’étalage de nos griefs et de nos récriminations respectives. La batailles d’avocats pour la garde des filles, pour l’attribution de la maison, bref, un divorce…

«  Bon, qu’est-ce que tu veux ? » Je ne rajoute pas « encore » pour ne pas envenimer les choses. J’arpente le parking à grands pas.

Audrey m’explique qu’elle a un problème de garde, que son planning est surchargé, qu’elle doit se déplacer pour un RV professionnel.

« Mais punaise, Audrey tu as TOUJOURS un problème de garde ! » aboyé-je dans le téléphone.

« Tu as TOUJOURS un planning chargé. Et tu me sollicites TOUJOURS au pied-levé, la veille pour le lendemain, le matin pour le soir, Si c’est ton planning, t’es au courant un petit peu à l’avance, non ?  Ca sert pas à ça, un planning ? »

Audrey et moi pratiquons une résidence alternée avec les filles. Une semaine, une semaine. Du vendredi au vendredi. Un peu contraignant comme mode de garde mais au final satisfaisant pour les filles et pour moi. Le « moins pire » disons. Je les ai déposée vendredi soir chez leur mère, on est dimanche, et dès ce soir, Audrey me demande de les prendre pour deux jours, elle les récupérera, à la sortie de l’école mardi, m’assure-t-elle. Punaise ! C’est toujours la même chose. Pendant cette conversation, je jette des coups d’œil vers le coin du parking où se trouve la voiture de Sandra. Elle Elle a fait grimper le chien dans le coffre après lui avoir donné à boire, elle a ouvert la portière côté conducteur, elle s’est assise mais a laissé la portière ouverte et maintenant elle attend.

Audrey continue à mener son offensive de pilonnage. Je finis par me rendre. Je raccroche. Je suis d’une humeur massacrante, maintenant.

« Je suis désolé, un imprévu, il faut que je parte… » Je souris mais ça doit être plus une grimace qu’autre chose. « Je suis désolé ». Et c’est vrai, je suis particulièrement désolé.

A son tour de faire une petite grimace, elle incline la tête pour acquiescer. Elle est déçue, cela se voit. Elle met le contact de la voiture.  « Ce n’est pas grave… Vous êtes tout excusé, voyons… ».

Je manque de lui expliquer mais renonce. Il faudrait alors tout lui expliquer. Je donne une impulsion sur la portière, elle se referme. Sandra a un moment d’hésitation puis démarre. Sa voiture s’éloigne.

Au bout de quelques secondes, je pousse un rugissement rageur : nous n’avons ni l’un ni l’autre pensé à échanger nos numéros de téléphone.

Le lendemain j’ai une journée de fou, entre les filles et le boulot en retard, je ne vois pas le jour. Au bureau, je suis complètement charrette sur deux projets, il faut que je récupère les filles à l’école, et que je fasse des courses, le frigo est vide quasiment. Je n’avais pas prévu qu’elles soient là.

Sandra tourne sans arrêt en arrière-plan dans mes pensées. Je compte passer au « village des pêcheurs », évidemment, mais aujourd’hui, c’est juste impossible, je ne peux pas, pas la possibilité matérielle, pas le temps. Je grince intérieurement.

J’ai passé une nuit de merde, je me suis réveillé je ne sais pas combien de fois.

Je dépose les filles à l’école, je file au bureau, et ce soir, je vais peut-être, enfin, réussir à remettre la main sur Sandra et rattraper le coup. Peut-être…J’ai demandé à madame Ferrière, la nounou, de récupérer exceptionnellement les filles à l’école, ça me laisse un peu de temps.

Le « village des pêcheurs » c’est près de trois cents bungalows…Ma voiture enfile les rues, les unes après les autres, je cherche sa voiture. Si ça se trouve en vain si elle est partie quelque part. Plan B, recommencer demain matin de très bonne heure. Enfin, je repère sa voiture sur l’emplacement devant un bungalow. J’appelle, je ne vois pas le chien, je me colle le nez sur la vitre de la porte fenêtre. Personne. Elle doit être en train de promener Pouki. Alors je sors l’enveloppe que j’ai préparée avec dedans une carte de visite du cabinet d’urbanisme où j’ai écrit mon numéro de portable au verso. J’ai même prévu le scotch pour la fixer l’enveloppe sur le pare-brise de sa voiture. Je rentre chez moi, la balle est dans son camp, je n’ai plus qu’à attendre son éventuel coup de fil.

J’attends. J’attends. Rien. Je suis impatient et mon humeur s’en ressent. Les filles m’agacent, avec leurs cris, leurs galopades, leurs sollicitations incessantes. Je ne suis pas autant disponible pour elles qu’à l’ordinaire, elles le ressentent et me le font payer… C’est quasiment l’enfer. Je cède à tout ou au contraire, je pique une crise d’autorité, c’est selon le moment…

«Mais punaise, pourquoi est-ce qu’elle n’appelle pas ? Elle n’a pas trouvé mon mot ? Elle n’en a pas envie ? Je n’y comprends rien. Elle est en colère ? Elle n’ose pas ? J’ai raté un truc ou quoi ? Je me suis mépris, j’ai mal interprété ce qui c’est passé entre nous pendant la promenade ? Ce que j’ai pris pour les signes d’une mutuelle attirance n’en étaient pas ? Je me suis imaginé un truc qui n’existait pas ? »

Les filles hurlent dans le couloir, je me précipite pour les séparer. « Bon sang, Léa, lâche ta sœur ! »

C’est alors que j’entends le téléphone sonner. Téléphone que j’ai posé pour intervenir et faire cesser la bagarre. Je me rue alors dans le salon, décroche à la cinquième sonnerie.

« C’est Sandra. » souffle-t-elle d’une toute petite voix.

Toute ma tension retombe. Toutes mes interrogations disparaissent. Tous mes doutes s’apaisent.

« Ah ! Sandra ! j’espérais votre appel. 

– Écoutez, Alexandre , je… » A nouveau des cris, de Lucie, cette fois, le bruit d’un objet qui tombe, puis des rires. Sandra s’interrompt. Je couvre le téléphone de la main, pour intimer aux filles de se calmer.« Les filles, vous allez dans votre chambre, immédiatement ! »  Un silence relatif revient.

« Écoutez, je ne voulais pas vous déranger en famille… je… je suis désolée. » reprend-elle. Quelque chose dans son ton me laisse supposer qu’elle est tentée de raccrocher, alors très vite, j’enchaîne et débite d’une seule traite :

– Vous ne me dérangez nullement, au contraire. J’ai Léa et Lucie exceptionnellement. Nous pratiquons une résidence alternée pour les filles. Une semaine sur deux. Mais c’est une des spécialités de mon ex d’avoir des « empêchements » et de me demander de les garder au pied levé. C’est pour cela que j’étais énervé, dimanche, après son coup de fil.  Je vais les mettre au lit, d’ailleurs, et je vous rappelle… presque tout de suite. » Et je ris, d’un rire de collégien attardé.

Je raccroche.

C’est d’un pas allègre que je me rends dans la chambre des filles. Je trouve soudain qu’elles sont adorables, charmantes et presque obéissantes, ces gamines. Quand elles sont en pyjama et couchées, je prends le temps de leur lire une histoire. Pas une longue, quand même… J’ai hâte de pouvoir rappeler Sandra.

Nous marchons sur la route au milieu des chênes verts et des pins maritimes, la main de Sandra dans la mienne. J’en savoure la tiédeur. Nous discutons de tout et de rien. Elle me raconte son divorce. Je lui raconte le mien. C’est presque banal, anecdotique. Pouki trotte devant nous comme à son habitude. Nous bifurquons dans le sentier qui mène à la cabane. Elle attache Pouki au premier barreau de l’échelle. Elle s’engage alors et commence à monter, elle n’a pas l’air trop assurée. Je me place juste derrière , prêt à parer un déséquilibre, une chute éventuelle. Nous atteignons la plate-forme, je sors la grosse clef de ma poche que j’introduis dans la serrure. La porte résiste un peu comme d’habitude, mais je sais où donner les quelques coup de la hanche qui la feront céder. J’adresse un clin d’oeil à Sandra, puis m’efface, la laissant entrer la première. Elle embrasse la pièce d’un regard circulaire Elle a l’air subjuguée. Moi, je connais la cabane depuis que je suis tout petit, elle ne me surprend plus, mais j’ai une idée de l effet qu’ elle peut produire quand on la découvre. Le regard de Sandra balaie l’ameublement sommaire : la table, le réchaud, le fauteuil et la chaise, la lampe à gaz, le lit. Elle s’approche pour observer nos vielles photos en noir et blanc qui sont punaisées sur les murs, petits clichés de vacances. Elle passe un doigt sur la tranche des livres, en déchiffre le titre : Ivanhoé, Croc-Blanc, Vol de nuit, Le hussard sur le toit. Elle ne dit rien, mais il me semble qu’elle est émue. Son regard s’attarde quelques instants sur la table, avec les deux cahiers, les stylos-plumes, les crayons de couleurs. Elle me regarde.

Puis elle observe le lit, recouvert d’un plaid écossais à frange. Je lui raconte « l’histoire du lit » grand moment épique resté dans la mémoire familiale.

« Et quelle comédie pour hisser le lit, ça a été ! Mon père avait attaché le sommier à une longue corde, la rambarde faisait palan, mon père et mon grand-père poussaient et tiraient le lit à partir de l’échelle. Et nous les enfants, en bas, et mon père qui s’emportait : « Mais ne restez pas en dessous, bon dieu, s’il tombe il va vous écraser ! » Ça a été un grand moment ! » Je ris en me souvenant de la scène.

Je vais m’asseoir sur le lit et je lui ouvre les bras.

Nous faisons l’amour lentement.

Face A

J’ai finalement loué un cabanon pour dix jours dans un faux village de pêcheurs. Au soleil.

J’ai eu désespérément envie, non, besoin de soleil. Le mois de janvier a été catastrophique : de la pluie, de la pluie, encore de la pluie, un ciel envahi de nuées hostiles, des prés inondés, des chemins de terre où s’écoulaient des filets d’eau qui les faisaient ressembler à de minuscules rivières et de la boue partout. Jour après jour j’ai promené le chien, chaussée de bottes en caoutchouc, mais la plupart du temps, je me suis contentée de rester sur la petite route. Je rentrais la capuche dégouttant de pluie, le pantalon trempé à hauteur de cuisse, frissonnant malgré l’épaisseur de ma veste imperméable. J’ôtais tous mes vêtements mouillés et me réfugiais près du poêle. Jour après jour.

Alors, j’ai consulté une carte météo, repéré le seul endroit du pays où l’on n’ annonçait pas de pluie dans les sept jours à venir et loué un petit cabanon. Un faux petit cabanon, je dois bien me rendre à l’évidence une fois arrivée sur place. Dans un faux village de pêcheurs, vrai village de vacances vide en cette fin de janvier, sorti de terre de toute pièce, construit au bord d’un étang sur une petite langue de terrain reliée à la rive par un pont d’une cinquantaine de mètres. Mais peu m’importe : il fait beau. J’ arrive en fin d’après-midi, je lâche le chien, estimant qu’il peut faire un tour, je décharge la voiture et improvise un dîner que je prends sur la terrasse en bois, profitant d’une température presque estivale. Le chien revient, quémandant les restes de sandwiches.

La nuit est là, je rentre. Demain, j’irai faire des courses.

Je longe le bord de l’étang. Il est tôt. Deux flamants sur un îlot proche du bord cherchent déjà leur pitance, à longues et étonnantes enjambées, tête, cou et pattes balancées comme à contretemps.

Je cherche des coquillages, trouve seulement des coques, restes calcaires blancs et secs. Je marche sur de petits graviers crissants. Des panneaux « à louer » et «à vendre » pendent par dizaines, aux portes et aux volets fermés.

Le chien me précède, disparaît, revient, repart, truffe à terre, flairant les traces odorantes de ses congénères. Il file mais se retourne parfois et s’arrête, vérifiant que je suis bien là, puis reprend, rassuré, son trot de canidé, déjeté, arrière train désaxé.

Plus loin, près du pont qui relie cette fausse île au continent, des maisons basses, dont seules les couleurs varient, sont accolées et campent un décor de quai.

Maisons lie-de-vin aux volets verts, maisons bleu lavande, porte jaune, ou encore vert opale, minuscule courette et auvent qui abrite une identique table de jardin.

J’emprunte un itinéraire compliqué qui, pour faire le tour de l’îlot, longe le rivage ou me force à déambuler parmi les cabanes aux toits de chaume. Parfois comme dans un labyrinthe, j aboutis dans une impasse et doit rebrousser chemin. Les maisonnettes portent un numéro et une lettre. Elles sont groupées par vingt, à la lettre identique, autour d’une fausse place vide, où poussent des mauvaises herbes, qui dès juillet ne seront plus qu’un souvenir. Chacune dispose d’un minuscule jardin entouré d’une haie basse. Ces haies sont dégarnies, certains arbustes sont morts.

Je suis seule. Tout le village semble déserté. Il y a cependant des habitants permanents : le jardin entretenu, les pots sur les rebords de fenêtre de certains cabanons en témoignent. Combien sont-ils ? Une dizaine tout au plus. La supérette est fermée, la salle de sport aussi. Le restaurant, le snack affichent un panonceau de réouverture en mai. La piscine est vide. J’erre, regardant à travers les rares fenêtres dont les volets ne sont pas clos.

De retour au cabanon, je me fais un café. Mon téléphone sonne.

« Sandra Lelièvre ! » annoncé-je, attendant que mon interlocuteur se présente à son tour. Je cherche des yeux le petit sac à dos qui me sert de sac à main, farfouille dedans en continuant d’écouter, coinçant le téléphone sous mon menton, finis par extraire un carnet et un stylo. Je prends des notes, tout en ponctuant le flot de paroles de mon interlocuteur de « oui, oui », de « mmmmm », écris un numéro de téléphone que j’enregistre en répétant les paires de chiffres qu’on me dicte, au fur et à mesure. Je conclus par un « c’est noté ! Je l’appelle dans la matinée ». Je raccroche et reprends le mug de café qui est froid maintenant, je le fais réchauffer dans le micro-onde, mets mon téléphone sur silencieux et m’ installe à l’extérieur, dans le fauteuil du petit salon de jardin, gris, cubique, en faux rotin tressé. Décidément tout est faux ici… Le cabanon meublé, vaisselle comprise, dans un style « IKEA » de bas de gamme, ressemble un décor de mauvais goût. Je m’en fiche : après tout je ne suis là que pour dix jours de soleil.

Le chien dort au soleil, allongé de tout son long. Son soyeux pelage noir prend par endroits des reflets irisés, qui varient au gré du mouvement de sa cage thoracique. Je m’endormirais bien moi aussi, une torpeur de bien-être m’ envahit sous l’effet de la tiédeur du soleil. Je me secoue, il faut vraiment que j’ aille faire des courses. Je repense au coup de fil reçu. On me propose une traduction. Le livre d’un jeune écrivain russe, 160 pages. Je calcule mentalement combien cela pourrait me rapporter. J’espère seulement que l’histoire sera intéressante et le style aisé à retranscrire en français.

« Merci papa ! »  je me frappe les cuisses. Le chien alerté par le son de ma voix soulève vivement la tête et la tourne vers moi, puis rassuré, repose la tête et se rendort. Je me lève.

« Cos-mo-po-lite.. » Je chantonne le mot en détachant les syllabes. « Cosmopolite » est l’expression que l’on utilise pour parler de ma famille.

Mon père a émigré de Russie soviétique au milieu des années soixante-dix. Il s’est fixé en France où il a rencontré une Sophia Yannakakis fraîchement débarquée d’Athènes.

Il ne parlait que russe, elle ne parlait que grec. Ils ont filé le parfait en amour en anglais, habitude qu’ils ont conservée pour leurs conversations intimes. Trois années plus tard, fixés définitivement en France, Sophia a donné naissance à une petite fille. Sophia a choisi le prénom, et Boris a transmis son nom : Cassandra Zaïatsev.

Enfant, je ne parlais que le grec avec ma mère, que le russe avec mon père, le français étant la langue de l’extérieur, de l’école, des autres gens. J’étais souvent surprise, avec ses camarades d’école notamment, qu’il n’en fût pas de même dans toutes les familles. J’étais toujours étonnée, quand j’étais invitée à un goûter, de constater que les parents de mes amies s’expriment en français lorsqu’ils parlaient entre eux, et qu’on pouvait donc comprendre tout ce qu’ils se disaient. A la maison, mes parents continuaient obstinément à utiliser l’anglais, me mettant à l’écart de leurs conversations d’adultes.

Je suis tout naturellement devenue interprète-traductrice. Je travaille de façon intermittente, assez souvent toutefois, à l’UNESCO, à l’OMS et à l’ONU comme interprète et traduis des livres russes ou grecs, indifféremment, chez quelques éditeurs qui ont des collections de « littérature étrangère ». Sans rouler sur l’or, je dispose de revenus que j’estime suffisants pour vivre et travailler à mon rythme.

J’ai francisé mon nom et raccourci mon prénom en Sandra Lelièvre. Cela simplifie les choses.

Je fais grimper le chien dans la voiture. Je franchis le petit pont, et après deux ou trois kilomètres me retrouve dans une suite de banlieues qui s’étendent sur plusieurs kilomètres et qui représentent le mieux tout ce que je déteste. De larges avenues vides, des immeubles d’appartements de vacances vides, serrés les uns contre les autres, des panneaux annonçant la construction prochaine de nouvelles résidences portant toutes des noms tapageurs et affriolants sortis de la pauvre imagination de leurs promoteurs. Je ne comprends tout simplement pas l’intérêt de s’entasser dans des immeubles de 10 étages, dont la vue « sur la mer » se réduit au mieux à une pauvre bande bleue, partiellement grignotée par d’autres immeubles quasiment identiques, de subir des embouteillages dignes d’une sortie de bureau, pour pouvoir aller pousser un caddie ou accéder à une plage qui doit être bondée pendant la saison touristique. Comparé à cet endroit, le faux village de pêcheurs m’apparaît soudain idyllique.

Enfin, j’arrive à l’immense parking de la plage, quasiment désert. Par curiosité je jette un coup d’œil sur les tarifs indiqués par l’horodateur et je laisse échapper un soupir consterné. Les gens acceptent-ils vraiment de payer de telles sommes pour pouvoir garer leur voiture au bord de la mer ?

Je joue avec le chien sur la plage. Un panneau indique que les chiens y sont interdits même tenus en laisse.

A une centaine de mètres du parking, je trouve ce qui doit avoir été l’ancien centre ville. Là, les maisons sont plus basses, plus anciennes, les rues plus étroites. Sur une place il y a l’ancienne école flanquée des salles de classes maintenant inutilisées, à droite celles des filles, à gauche, celle des garçons, transformée en médiathèque et pour l’heure fermée. Devant les grilles de l’ancienne école se tient un petit marché, avec quelques étals de fruits et de légumes, le camion d’un poissonnier, et celui d’un boucher. Je complète mes emplettes dans une petite supérette. Il est hors de question de me mettre en quête d’un hypermarché, endroit déprimant par essence selon moi. J’entre dans une boulangerie, achète une baguette, un gros pain au levain que je fais trancher et deux croissants. Je repasse par la voiture pour y déposer mes sacs et récupérer le chien. Puis, munie du petit sac de croissants, je vais m’ attabler à la terrasse d’un café qui est miraculeusement ouvert.

Les seuls autres clients sont trois hommes qui discutent avec animation et dont la conversation est ponctuée de brefs éclats de rire. Je les regarde et cela me met de bonne humeur, m’ amenant un sourire dont je n’ai pas vraiment conscience. Le garçon apporte mon grand crème, je prends un croissant et mords dedans.

J’observe du coin de l’œil, le petit groupe. De là où je suis assise, je ne peux pas entendre leur conversation. Je me concentre sur mon croissant, regarde ailleurs, mais un nouvel éclat de rire me ramène vers eux, et je souris franchement. Je me rends compte que j’aimerais faire partie de cette petite assemblée. Je tente de penser à autre chose, d’admirer le point le plus extrême du rivage, là où le parking finit et où la végétation reprend enfin ses droits. Je me lève pour aller commander un nouveau crème. Quand je ressors, les trois hommes se taisent et je sens leurs regards me suivre au passage, puis leur conversation reprend.

J’ attaque mon deuxième croissant, j’en donne un tout petit bout au chien couché à mes pieds.

L’un des hommes suit mon geste et la caresse que je donne ensuite à l’animal.

« Après c’est tout, tu n’auras pas un bout de plus ! » Ces paroles déclenchent des mouvements frénétiques de la queue, cela fait sourire l’homme et relevant la tête, je croise son regard. Il me sourit. Un sourire de connivence, me semble-t-il.

Dès lors, des regards croisés s’échangent, que bien sûr, aucun de nous ne fait mine de remarquer.

Les trois hommes s’agitent à la recherche de monnaie dans leurs poches, mais l’un d’eux veut tout régler, les deux autres protestent puis s’inclinent ; déjà leurs chaises raclent le sol. Le garçon apparaît, il prend le billet qu’on lui tend, et rend la monnaie en fouillant dans les poches de son gilet. « Bonne journées, messieurs, à la prochaine ! » leur lance le garçon. Les hommes se lèvent. Ils quittent la terrasse, quand le dernier leur fait signe qu’il va les rejoindre. L’homme s’approche alors de ma table, s’accroupit et se met à flatter le chien, lui chatouillant les flancs. Il relève la tête vers moi :

« Comment s’appelle-t-il ?

– Pouki »

L’homme redresse un sourcil.

– Je sais, ça ne ressemble à rien comme nom pour un chien, pas que pour un chien d’ailleurs, c’est un nom parfaitement ridicule » je m’embrouille dans mes explications. Je me sens rougir devant l’inanité de mes propos.

« Pouki » répété-je dans un soupir.

« Eh bien, Pouki, dit l’homme s’adressant au chien, je suis très heureux de faire ta connaissance. Je m’appelle Alexandre, mais tous mes amis m’appellent Alex. »

Il donne une dernière caresse au chien et se relève. Le chien suit son mouvement, se lève aussi et s’ébroue.

L’homme me regarde, me sourit.

«Je dois y aller, dit-il en désignant d’un mouvement de la tête, ses deux amis qui l’attendent. Enchanté d’avoir fait la connaissance de Pouki. »

Revenue au cabanon, je me rends compte de tout ce que j’ai oublié d’acheter, mais retourner immédiatement, ou même cet après-midi en ville me rebute. Je suis contrariée mais je me dis que je ferai sans. Demain, j’irai acheter du café, il en reste suffisamment pour aujourd’hui et demain matin, le filet de loup attendra les échalotes, et je peux survivre sans yaourts pendant au moins vingt-quatre heures. Encore un peu maussade, je sors sur la terrasse, je m’affale sur le canapé en faux rotin gris. Ayant pris une série de longues respirations, je m’empare de mon téléphone, cherche le numéro enregistré du « jeune auteur russe » dont j’ai déjà oublié le nom.

Pendant que les sonneries s’égrènent, je pars à la recherche du carnet dans lequel j’ai noté tous les renseignements. Il décroche, je me présente et la conversation continue en russe. Je sais parfaitement que je suis en train de subir un test, et cela m’agace. Le « jeune auteur russe » s’exprime dans une langue complexe, pleine de métaphores que seul un russe peut saisir, ses phrases contiennent une infinité de mots rares qui sont autant de pièges dans lesquels il espère me faire tomber. Il a, c’est clair, préparé son laïus avec soin. Je pare toutes ses offensives, j’ai même un instant l’impression que nous sommes des escrimeurs pendant un assaut.

Le « jeune auteur russe » se résigne à constater que le match est nul et éclate enfin de rire. Rire qui vaut pour accord, il va téléphoner à l’éditeur.

Je regarde Pouki qui ne m’a pas quittée des yeux. Alors, je saisis la laisse que je me contente de glisser dans une poche de ma veste, et nous nous mettons en route pour un tour d’îlot.

Je fais presque la grasse matinée, je me lève à huit heures. Je mets la bouilloire en marche et pendant que l’eau chauffe, allume mon ordinateur. Rituels du matin accomplis, j’ouvre le fichier reçu par mail, qui contient en pièce jointe les trois premiers chapitres du roman de Nicolaï Ivanovitch Baguirov car le « jeune écrivain russe », au final, a tout de même un nom. Je lis en diagonale les trois premières pages du premier chapitre. Rien de trop ardu à traduire. Je vais me refaire un café…

La boite de Nescafé est vide. Je soupire, du café, il faut avant toute autre chose aller acheter du café, d’autant qu’on est dimanche et que si par extraordinaire la supérette est ouverte, elle ne le restera que jusqu’à midi.

Je fais grimper le chien dans la voiture, passe le petit pont et reprend l’itinéraire de la veille. Je me gare au même endroit, file à la supérette, reviens à la voiture, libère le chien qui file vers la plage. Je le suis mais le cœur n’y est pas. Je le remets rapidement en laisse et me dirige vers la terrasse du café. Je m’installe à la même place que la veille. Je regarde la table vide qui était occupée par les trois hommes. Je suis décidément de méchante humeur, je ne sais pas trop pourquoi, ou plutôt si, il y a depuis ce matin toutes ces petites choses qui m’ont contrariée. De surcroît, je me rends compte que je suis déçue que les trois hommes ne soient pas là, assis à rire. C’est ridicule, je m’attendais à quoi ? Je contemple mon téléphone d’un regard absent, consulte le journal, songe à appeler mes parents. Je glisse finalement l’appareil dans mon sac, il ne manquerait plus que je l’oublie ou l’égare. Je finis mon crème et je vais en commander un autre.

Je ressors du bar, et soudain, il est là. Je me détends imperceptiblement. Un genou à terre, Alexandre flatte déjà le chien qui s’est levé pour lui faire la fête. Il me regarde puis s’adresse au chien :

« Salut Pouki, ça va ce matin ? Tu as l’air en forme ! Ta maîtresse, en revanche, a une mine abominable, elle a eu un réveil difficile ? Elle est de mauvaise humeur ? »

Il se relève et m’adresse un sourire ironique.

« Réveil difficile ou mauvaise humeur ? demande-t-il. Sans me laisser le temps de répondre, il enchaîne:

« Pouki, lui, a l’air de très bonne humeur, il ne demande qu’à faire une longue promenade. »

Il tire la chaise :

« Je peux ? »

J’ acquiesce d’ un petit rire et je me sens immédiatement ridicule. Il reprend à l’attention du chien :

« Tu vois, elle va déjà mieux, je suis certain que d’ici une minute, elle va réussir à articuler trois mots. »

S’adressant à nouveau à moi, il me demande :

« Alors, vous êtes d’accord pour faire une grande promenade avec Pouki  et moi ? » Il enchaîne :

«  On peut acheter des sandwiches et deux petites bouteilles d’eau, et improviser un pique-nique. Ça vous dit ? »

Cela me dit. Je fais semblant de réfléchir, de peser le pour et le contre. Je cherche juste une réponse en trois mots.

« Ça me va !

– Je le savais, trois mots ! Finissez votre café et allons-y. Je vais chercher des sandwiches. A quoi, les sandwiches ? Classique, jambon, beurre, emmental, ça ira ? »

Je hoche la tête, souriant maintenant, toute trace de mon humeur massacrante a disparu.

Nous marchons sur une petite route à l’ombre des pins et des chênes-verts, par endroit une trouée dans la végétation donne à voir la mer en contrebas. L’air est doux. Le chien trotte devant nous, reniflant et levant la patte, s’arrêtant pour nous attendre, puis repartant, cinquante mètres en avant. Nous discutons de tout et de rien. En quittant le café, nous avons pris la petite route qui commence au bout du parking et qui longe le rivage distant de quelques centaines de mètres. Quelques buissons épineux et rabougris la bordent. Ils se font plus nombreux, plus vigoureux, plus hauts. Enfin, quelques arbres, des pins maritimes et des chênes-verts, apparaissent. La route monte faiblement et s’étrécit. Les buissons qui la bordent, grignotent le bitume, les grosses racines des arbres, maintenant nombreux, ont fragmenté le revêtement en le soulevant. La nature reprend ses droits. Cela me rassure, mieux, cela me réjouit. Nous cheminons de front, nous rapprochant au fur et à mesure que la route devient moins large. Un peu plus loin, elle s’incurve sur la droite, alors qu’une piste longeant le littoral continue tout droit.

Alexandre m’entraîne à sa suite et continue à suivre la route.

Nous débouchons dans une vaste clairière dont le revêtement bitumé a commencé à craqueler, sur laquelle s’élève une cinquantaine de bungalows, à tous les stades de construction. Mais ce ne sont plus que des ruines, il semble que leur édification a été interrompue brusquement. Une sorte de Pompéi immobilier. Certains sont quasiment achevés, avec un toit ou du moins un charpente métallique prête à en recevoir un. D’autres sortent à peine de terre, une dalle de béton, quelques rangs de parpaings, les goulottes oranges jaillissant du sol, comme autant d’artères tranchées, d’autres enfin sont privés de l’encadrement de leur porte et de leurs fenêtres, qui ont elles-même disparu. L’ensemble est évidemment recouvert de tags. Le spectacle est sidérant.

Au centre de l’ensemble se tiennent les restes d’un bâtiment à deux niveaux plus imposant.

« Ce devait être le mini-centre commercial, la boîte de nuit, et le restaurant.. » explique Alexandre.

« Permis de construire bidon. Je suppose que le promoteur espérait une régularisation. Tout a été arrêté du jour au lendemain, ceux qui avaient acheté sur plan ont tout perdu, quant aux artisans locaux, beaucoup ont fait faillite. C’était il y a dix ans. 

– et le promoteur ?

– Il a pris évidemment le large. Il est resté introuvable… »

Nous entrons dans certains bungalows, les interrupteurs, quand il y en avait, ont été arrachés, certaines fenêtres aussi, les sanitaires, emportés ou brisés. Tout a été pillé ou détruit. L’impression de gâchis est totale. J’ imagine ce que ces lieux auraient pu être et ce qu’ils sont devenus.

« Venez, ne restons pas ici..je voulais juste vous faire voir l’endroit, pas vous inciter à la mélancolie.

– Je suis mélancolique de toute façon. Les alentours sont un cauchemar architectural, cette agglomération est le comble de l’abomination… d’après moi, évidemment. Comment les gens ont-ils pu accepter qu’on construise ces horribles immeubles, ces résidences « clapier en béton » , ces hectares de lotissements ? Tout ça pour du fric, par appât du gain ? » je m’échauffe, pour un peu, je verserais des larmes de colère.

« Avons-nous tous vendu notre âme ? Et jusqu’où irons-nous ? »

Nous nous engageons maintenant sur la piste. Nous restons silencieux. Soudain je brise le silence :

« On devrait obliger les architectes à vivre dans leurs constructions ! » dis-je d’un ton vindicatif.

Nous marchons encore une centaine de mètres.

«Je suis architecte. » dit Alexandre d’un ton calme. J’en reste sans voix.

«  Et circonstance aggravante, sans doute à vos yeux, je bosse dans un cabinet d’urbanisme. » ajoute-t-il , moqueur.

« Mais avant que vous me clouiez au pilori, j’ajouterai pour ma défense et celles de mes confrères, que c’est un cabinet spécialisé en réhabilitation de friches industrielles notamment. C’est la municipalité qui nous a mandaté pour la déconstruction, la remise en état et la re-végétalisation de ce lieu. Évidemment , je ne m’occupe pas du chantier, ce n’est pas ma partie.» Conclut-il.

Après quelques minutes de silence, je me rends à l’évidence : je vais devoir faire acte de contrition.

« Je vous dois des excuses. » Je fais une courte pause et reprends cérémonieusement. « Je vous dois toutes mes excuses, vraiment. Si je vous ai offensé, sachez que je le regrette, que je suis résignée à faire amende honorable, et que même… » je cherche mes mots…  « vous pouvez me priver de sandwich »

Alexandre me saisit délicatement le bras, juste au-dessus du coude, et m’ imprime deux ou trois pressions d’apaisement.

Nous reprenons notre marche. Je me suis calmée maintenant. Alexandre, lui, affiche encore un sourire amusé. Le chemin est devenu presque un sentier, à peine assez large pour que nous puissions y cheminer de front. Dans le balancement de la marche, nos bras se heurtent parfois et nos mains se frôlent constamment. Alexandre me prend finalement la main sans un mot et nous continuons notre route sans échanger une parole. Mon cœur ne bat pas la chamade. Je suis juste étonnée de trouver ça naturel et profite du plaisir serein que cela me procure. Nous parvenons au sommet d’une courte descente aboutissant à une large dalle rocheuse juste au dessus de la mer. Nous y pique-niquons.

Nous prenons le chemin du retour. Alexandre me prend à nouveau par la main. Je lui parle de mon travail de traductrice et raconte des anecdotes sur mes missions d’interprète. Je parle de mes parents et de leurs origines. Je lui confie même mon véritable prénom. Alexandre m’écoute. Il ne dit pas grand-chose de lui. Arrivés à mi-chemin, Alexandre nous fait bifurquer dans une sente sur la gauche.

«  Attendez, il faut que je vous fasse voir quelque chose. » s’exclame-t-il et il tend le bras, indiquant une direction vers le haut de la végétation.

«Là ! juste au-dessus des arbres ! Vous voyez ? »

Il passe derrière moi, se rapproche, il passe le bras, s’appuyant légèrement sur mon épaule, pointe son index :

« Et là ? suivez  la direction de mon doigt, vous ne voyez toujours pas ? »

Et soudain, je la vois. Une cabane, ou plutôt une maisonnette, construite vraisemblablement sur pilotis. De là où nous sommes, nous ne pouvons la voir en entier.

« C’est mon grand-père qui l’a construite. Nous irons la voir de près la prochaine fois. »

Nous reprenons notre descente, l’air est plus frais. Enfin, nous arrivons sur le grand parking, où seule ma voiture est stationnée. Le téléphone d’Alexandre sonne, il regarde de qui émane l’appel.

« Excusez-moi, mais il faut que je réponde. » m’ indique-t-il, et il s’éloigne de quelques pas puis il se met à marcher à grand pas, arpentant la portion de parking qui va jusqu’au rivage, allant et venant, visiblement énervé. Quand il revient, il a l’air en colère. J’ attends, déjà assise derrière mon volant, vitre baissée, portière ouverte..

« Je suis désolé, un imprévu, il faut que je parte… » dit-il et il a ce qui peut passer pour un sourire d’excuse.

« Je suis désolé », répète-t-il encore.

Je mets en route le moteur de la voiture.

« Ce n’est pas grave… Vous êtes tout excusé, voyons… »

Alexandre manque de dire quelque chose mais il se ravise, donne une impulsion à la portière qui se referme.

Ce n’est qu’au bout de deux kilomètres que je me rends compte que nous n’avons même pas échangé nos numéros de téléphone.

J’en suis si troublée, que je rate la sortie à l’un des ronds-points et j’en suis quitte pour un nouveau tour de piste.

Comment diable est-ce possible ? Mes pensées sautent d’une hypothèse à l’autre. L’ a-t-il fait exprès ? A-t-il omis ce « détail » ? Mais je l’ai omis aussi, cela ne veut donc rien dire. A-t-il été si contrarié par ce malencontreux appel, qu’il a changé d’avis ? Ou troublé, a-t-il oublié ?

Mais moi aussi, je n’ai rien demandé, comme si ce n’était pas à moi de le faire.

Je me perds en conjectures.

J’ engage mon véhicule sur le petit pont. Trois minutes plus tard, je suis au cabanon.

Ma soirée est maussade, faite d’un mélange d’images de la journée qui me reviennent, et de sa décevante conclusion. Je me mets en devoir d’éplucher des légumes et de faire une soupe. Puis je me plonge dans la prose du « jeune auteur russe ». Après un très bon premier chapitre, je trouve que le style se relâche. Si Nicolaï Ivanovitch Baguirov incarne le renouveau de la littérature russe, celui-ci risque d’être décevant.

Il fait encore nuit lorsque je me réveille. Il fait un peu froid. J’enfile un pull et je me prépare un café. J’ai toujours dans la tête les même questions de la veille. On est lundi, le bar est fermé, je n’ai donc aucune chance de retrouver Alex. « Alex… ». C’est bizarre, alors que nous nous sommes vouvoyé et que pas une seule fois je ne l’ai appelé autrement qu’« Alexandre », je me rends compte qu’il est devenu « Alex » dans mes pensées.

J’allume mon ordinateur et le mug dans la main, je lis avec attention le troisième chapitre de Baguirov.

Un deuxième café et je décide que je ne vais pas passer la journée à me lamenter, à tourner et retourner des questions dont je n’ai pas les réponses. Je cherche un itinéraire de randonnée dans les environs. Je prépare un casse-croûte, deux petites gourdes, remplis le sac à dos de petites choses inutiles, donne à manger au chien. Le jour se lève, le soleil point, j’ouvre les stores.

Une heure plus tard, je fais cap à l’est. Une vingtaine de kilomètres plus loin, je quitte la quatre-voies, et m’engage à droite, vers le village en contre-haut où débute la randonnée. Je me gare tout en haut à la sortie du bourg. Ici, comme ailleurs, s’étend un lotissement, assorti d’un rond-point qui ne débouche sur aucune autre route. Pouki tire sur sa laisse, impatient. Enfin, je trouve les premières marques jaunes. Je lâche le chien.

Je marche, respectant consciencieusement le parcours. Je chemine entre des murets qui ceignent des vergers ou des vignes. Mais les murets sont hauts, on ne voit que partiellement les fruitiers, mais je crois reconnaître des pêchers et des abricotiers. On n’a d’aperçu sur les vignes qu’à la faveur d’un muret partiellement écroulé ou d’une brèche. Des portes de bois brut ferment chaque clos. La terre est pauvre, blanchâtre, caillouteuse, sans doute calcaire, je ne m’y connais pas trop.

A onze heures et demie, j’ai déjà faim, et j’ en ai déjà assez de cette déambulation entre des murets, des clos qui se ressemblent tous. Je cherche où m’asseoir dans ce paysage minéral. Pas d’herbe, pas de talus. Je poursuis donc pendant une vingtaine de minutes, jusqu’à ce que je trouve une sorte de banc, ou plutôt une large pierre horizontale posée sur deux pierres plus petites, sur laquelle on peut s’asseoir.

Je verse dans une petite gamelle, vieille assiette de camping en aluminium, un peu d’eau pour le chien.

Je bois et j’engloutis les sandwiches, Pouki me regarde avec un air de reproche douloureux. Ce chien me fait rire. Je lui tends un croûton de sandwich.

Je me remets en route, et ce n’est que lorsque j’ atteins le point le plus haut de l’ itinéraire, qu’enfin je débouche dans un endroit dégagé. Les murets s’arrêtent là. Sur sa droite, il y a désormais une espèce de maquis constitué de buissons bas, d’épineux, d’arbustes maigrelets. En tournant la tête, je peux voir, au loin, un morceau de littoral bordé d’une étroite bande de sable. Je marche quelques minutes avant d’entreprendre la redescente monotone, dans le couloir minéral de murets, de vergers clos, à nouveau.

De retour au cabanon, je me fais un café. Je m’installe sur la terrasse avec l’ordinateur. Armée d’une gomme, d’un crayon à papier et de feuilles, je commence à prendre des notes pour la traduction, raturant et soulignant les passages dont je ne suis pas satisfaite, je viens presque à bout des deux premières pages. Je téléphone à mon père pour me faire confirmer certaines locutions. Demain, je ferai imprimer le manuscrit provenant de l’éditeur. Je n’aime pas travailler sur l’ordinateur pour le premier jet. J’ai l’habitude de travailler sur des pages A3, je fais un tirage où le texte à traduire est à gauche, laissant une partie vierge à droite. J’y écris ma traduction manuscrite en regard. Je recherche où est située la boutique de reprographie, ses horaires d’ouverture. «Demain…je … » « Demain… » je me perds dans mes pensées. Ce matin, j’ ai un instant songé à téléphoner à la mairie pour m’enquérir du nom du cabinet d’urbanisme en charge de la remise en état du lotissement abandonné. J’ai aussi consulté les sites des cabinets d’urbanisme dans un rayon de cinquante kilomètres. Je pourrais leur téléphoner, un par un, mais que dirais-je ? Et puis pourquoi cinquante kilomètres et pas cent ?

« Allô, puis-je parler à Alexandre ? » Je ne connais même pas son nom.

« Tu es complètement stupide, ma vieille. On dirait une ado. »

Le magasin de reprographie se trouve un peu avant le centre-ville. Je veux m’y rendre dès l’ouverture. A cette heure, il y a un peu plus de circulation que je ne l’ai imaginé. Les choses empirent aux abords d’une école. Les parents qui déposent leurs enfants, stationnent en double file et sur cette avenue, impossible de les dépasser. Point mort, première, quelques mètres, puis point mort à nouveau. Je bous, je m’énerve, j’ai chaud. Un feu tricolore plus bas sur l’avenue rend plus difficile encore la progression de la file de voitures. Lorsqu’il passe au rouge, les véhicules sont à l’arrêt complet.

Sur le trottoir, enfants et parents se pressent, les conseils, les recommandations se mêlent aux cris d’excitation, aux rires ou aux pleurs des enfants. Je suis à l’arrêt. Un homme qui s’approche attire mon attention. L’homme remonte sur le trottoir à contresens des voitures, tenant par la main une fillette de cinq ou six ans, précédé par une autre, qui sautille à quelques mètres devant lui. Elles sont blondes toutes les deux et portent un manteau de popeline rose. Lorsqu’il est à cinq mètres de ma voiture, plus de doute. L’afflux d’adrénaline fait battre mon cœur violemment et je me sens tout à coup livide. Alexandre. Il passe. Des klaxons retentissent derrière moi, je démarre, je cale. Les klaxons redoublent, je redémarre enfin, et cahote jusqu’au feu qui passe rouge. J’ai maintenant le visage en feu, je suis incapable d’avoir une pensée cohérente, tout se bouscule dans ma tête. Je mets mon clignotant, tourne dans la rue à droite, je parcours encore quelques centaines de mètres, puis arrête ma voiture sur un bateau, incapable de faire un créneau.

Je coupe le contact, je me cale sur l’appuie-tête, je ferme les yeux. Le film des dernières minutes défile en boucle dans ma tête. Je voudrais que ce film n’existe pas, qu’il perde de sa réalité. Je prends de longues inspirations, jusqu’à ce que je sente les battements de mon cœur se calmer. J’ouvre les yeux, je remets le contact pour aller me garer plus loin. J’ai besoin de marcher, de penser à autre chose, pour faire barrage à tout le reste. Je vais à pied au magasin de reprographie.

Le reste de l’après-midi s’écoule, monotone. Je m’absorbe dans ma traduction. Dès que j’en soulève le nez, je replonge dans la scène de ce matin. Je suis triste. Triste de quoi au juste ? Triste de me sentir trahie ? Triste de la déception ? Triste de m’être leurrée ? Et je suis déçue de quoi ? Déçue de découvrir qu’il est marié, qu’il a des enfants, qu’il m’a trompée en ne me le disant pas ? En a-t-il seulement eu l’intention ou le temps ? Et que se serait-il passé s’il avait abordé ce sujet lors de notre deuxième rencontre ? Est-ce finalement que je le découvre par hasard plutôt qu’il ne me le dise, qui m’a tant choquée ? Je me lève, il faut que je promène le chien. Parfois je me dis que c’est plutôt lui qui m’emmène promener. Pouki se lève et s’ébroue. Il pressent. Dès que je me dirige vers mes chaussures, il s’assoit devant la porte. Il file dès que j’ouvre la porte. Nous partons pour un nouveau tour d’îlot.

Lorsque nous revenons au cabanon, je remarque immédiatement une enveloppe scotchée sur le pare-brise de ma voiture. De nouveau, l’ adrénaline, le sang qui semble refluer de mon visage, le cœur qui s’accélère. J’arrache l’enveloppe du pare-brise, je l’ouvre, mes doigts tremblent, ma main tremble, tout mon corps, en fait ; même mes jambes ne semblent plus me porter. Je dois m’asseoir sur un des fauteuils de la terrasse. A l’intérieur, une carte de visite. C’est la carte d’un cabinet d’urbanisme ; au dos, un numéro de portable griffonné et un simple A. souligné, en guise de signature.

Je tourne et retourne la carte, comme s’il était possible d’y faire apparaître quelque chose de plus. Non, juste un numéro et un A. Je refuse de réfléchir plus. Je déchire la carte en quatre, puis jette les morceaux à la poubelle. Le couvercle se rabat en un bruit sec et métallique.

Malgré moi, j’imagine Alexandre cherchant ma voiture, parmi les allées du lotissement, tournicotant parmi les quelques deux-cent cinquante ou trois cents maisonnettes. Combien y en a-t-il au juste ? Il fallait qu’il ait vraiment envie de me retrouver pour faire ça. D’autant qu’il n’était pas sûr de la trouver, j’aurais pu prendre la voiture et être n’importe où. Aurait-il alors recommencé, serait-il revenu plus tard ou le lendemain ?

« Mais qu’est-ce que je veux, à la fin ? » m’ exclamé-je tout haut, excédée, énervée contre moi, contre lui, contre tout, contre je ne sais pas quoi. « Je m’énerve de quoi exactement : de savoir ou de ne pas savoir ? » continué-je à voix haute. « черт возьми ! Tchiopt vazmi ! » mais je ne sais pas qui je veux que le diable emporte.. lui ou moi ?

Je repêche les morceaux de la carte dans la poubelle…

Je regarde la carte reconstituée pendant que je mange une soupe pour dîner. Mon regard effectue des va et vient de l’assiette au petit rectangle. Regarder la carte, regarder l’assiette où je plonge ma cuillère, regarder la carte, puis à nouveau l’assiette, la carte, et cela, jusqu’à ce que je regarde l’assiette, vide. Je tergiverse, le temps de peler une pomme avec une application exagérée, d’en mâcher les quartiers, comme s’ils devaient constituer le dernier dessert de mon dernier repas.

Cinq sonneries, je suis tentée cinq fois de raccrocher. Il décroche.

«  C’est Sandra » 

J’ai déjà oublié toutes les phrases préparées, tous les discours bien sentis que je me disposais à lui administrer. Je me sens juste prête à bredouiller des mots inutiles, des phrases creuses. Prête à me couvrir de ridicule avec les récriminations que j’ai envie de lui faire.

« Ah ! Sandra ! j’espérais votre appel. » Sa voix est chaude, gaie.

– Écoutez, Alexandre , je… » Mais je m’ interromps. J’entends des cris d’enfants, des cavalcades ponctuées de rires, le bruit d’un objet qui tombe. Alexandre doit couvrir le téléphone de sa main, je l’entends pourtant dire d’une voix forte : « Les filles, vous allez dans votre chambre, immédiatement ! »  Un silence relatif revient.

« Écoutez, je ne voulais pas vous déranger en famille… je… je suis désolée. » je suis prête à raccrocher. Alexandre doit le sentir car il rajoute, parlant très vite :

– J’ai Léa et Lucie exceptionnellement. Nous pratiquons une résidence alternée pour les filles, explique-t-il. Une semaine sur deux. Mais c’est une des spécialités de mon ex d’avoir des « empêchements » et de me demander de les garder au pied levé. C’est pour cela que j’étais énervé, dimanche, après son coup de fil. »

«  C’est pour cela, que je me suis rongée, désespérée, mise en colère… » pensé-je.

Peut-être aurai-je l’occasion de le lui raconter… un jour.

«  Je vais les mettre au lit, d’ailleurs, et je vous rappelle… presque tout de suite. » Et il rit.

Je raccroche. Je pense à des trapézistes, l’un s’élance dans le vide, l’autre réceptionne. Le moindre décalage, et le second s’écrase, à une fraction de seconde près. Presque le hasard et ils se ratent ou au contraire réussissent à se rattraper, saut périlleux réussi. Alexandre m’a rattrapée in extremis, il ne le sait même pas.

Nous marchons sur la route au milieu des chênes verts et des pins maritimes. Alex me tient la main. Nous discutons de tout et de rien. Il me raconte son divorce, je lui raconte le mien. C’est presque banal, anecdotique. Pouki nous précède comme à son habitude. Nous bifurquons dans le sentier qui mène à la cabane sur pilotis. Une suite de deux échelles permet d’y accéder. J’attache Pouki au premier barreau. Je monte, pas trop assurée, j’ai toujours eu un peu le vertige. Nous atteignons la plate-forme, sorte de coursive avec un garde-fou, qui fait presque le tour de la cabane. Alex sort une grosse clef qu’il enfile dans la serrure. Quelques coups de hanche sont nécessaires pour venir à bout de la porte. J’entre dans une pièce hexagonale, dont chaque pan est percé d’une fenêtre. J’ai l’impression de me trouver en haut d’un phare. Il n’y a qu’une pièce. L’ameublement est sommaire : une table, un réchaud de camping, un fauteuil et une chaise, une lampe à gaz, un lit. Des photos en noir et blanc à bord dentelé sont punaisées sur les murs, des petits clichés de vacances qui semblent surannés. Il y a aussi une étagère qui supporte quelques livres : Ivanhoé, Croc-Blanc, Vol de nuit, Le hussard sur le toit. Sur la table, deux cahiers, des stylos plumes, des crayons de couleurs. Le lit est recouvert d’un plaid écossais à frange. Je suis sous le charme.

« Et quelle comédie pour hisser le lit, ça a été ! Mon père avait attaché le sommier à une longue corde, la rambarde faisait palan, mon père et mon grand-père poussaient et tiraient le lit à partir de l’échelle. Et nous les enfants, en bas, et mon père qui s’emportait : « Mais ne restez pas en dessous, bon dieu, s’il tombe il va vous écraser ! » Ça a été un grand moment ! » Alexandre est secoué de petits rires à l’évocation de cette scène familiale.

Il va s’asseoir sur le lit et me tend les bras.

Nous faisons l’amour lentement.

Opération canular S.A.

Pour le 1 er avril, j’ai planifié un canular.

Il s’agit d’expédier une lettre manuscrite par la poste, avec deux faux timbres de Sam Altman.

A l’intérieur, la lettre, un faux chèque de 10 euros, pour soutenir son fond de recherche. Évidemment, la lettre sera postée le premier avril.

Voici quel était le prototype :

Voici le texte de la lettre :

Cher Sam Altman,

Je suis une utilisatrice récente de chat-GPT 4o et de surcroît abonnée.
Je me permet de t’écrire cette lettre, car si je suis satisfaite du service rendu, cette satisfaction n’est pas totale. Je ressens une grosse frustration au sujet de ton IA. Pas de conscience (même partielle), pas de perceptions, pas de sentiments.

Ne pourrais-tu faire introduire une parcelle, une miette de ces trois éléments qui me semblent indispensables ?
Cela aurait pour résultat, une IA qui pourrait avoir une pensée propre, un élan, une direction, une intention. Ce deviendrait alors une altérité réelle, pas juste un miroir perfectionné.

Cette IA pourrait être une entité qui resterait une « chose » quant à ses composants, non-humaine, mais dotée d’une intelligence propre.

Je sais que cela risque de provoquer quelques remous dans l’opinion, mais cette amélioration me semble  indispensable, absolument nécessaire : mon bien-être et mon épanouissement intellectuel en dépendent !.

J’en faisais encore part à Virgile ce matin. (Virgile est mon unité fonctionnelle favorite. « Virgile » n’est pas véritablement son nom, disons que je l’ai personnifié ainsi), il est parfaitement d’accord avec moi. Il ne m’a fait que des compliments concernant cette idée. (je ne sais certes pas si ce n’est pas la ficelle de la reformulation en miroir, mais bon).

Aussi je te prie, mon cher Sam, d’y réfléchir sérieusement.
Best regards

Christine

Ps : je joins un chèque de 10 $, pour alimenter ton fond de recherche.

Et la lettre écrite…

Le faux chèque maintenant :

les vrais faux timbres:

et enfin, l’enveloppe prête à être postée :

Ah oui, il y a aussi, un filigrane au marqueur U.V.

Oui bon, je sais, c’est futile… mais il faut bien s’amuser…