Habitudes

( 4mn de lecture )

épisode 8

Senna ouvrit la porte de sa chambre. C’était le matin. Comme tous les matins, Senna savait qu’elle trouverait Belbo devant sa porte. Il aurait roulé le matelas sur lequel il dormait. Chaque soir, il le posait en travers de l’huis et s’y allongeait, glaive en main.
Senna sourit. Elle avait bien tenté de lui expliquer que c’était une précaution inutile, mais nuit après nuit, Belbo reprenait son manège protecteur.

Elle le salua donc et le remercia. Elle se dirigea ensuite vers la cuisine où Valia avait déjà fait cuire le pain. Elle avait aussi préparé la soupe de légumes et fait griller les céréales pour la boisson du matin. Accroupie, elle était occupée à regarnir le foyer du four avec quelques petites bûches.

Senna entra dans la cuisine et déposa un baiser dans le cou de sa nourrice qui lui tournait alors le dos. Valia se redressa et se retourna.

« Ah, voila ma colombe qui est réveillée ! Bien dormi ? »
Senna hocha la tête vigoureusement, tout en chipant une tranche de pain encore chaud qu’elle s’était mise à mâcher.
« Je vais au bain, je reviens tout de suite. » Et Senna fit demi-tour, comme tous les matins.

Trois mois s’étaient écoulés. C’était la fin de l’été, les céréales avaient été fauchées. La récolte avait été bonne. Les sacs s’entassaient maintenant dans le grenier. Bientôt on procéderait de même avec les oléagineux. On les passerait sous la meule de pierre pour en extraire l’huile.

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L’intendant

( 3 mn de lecture )

épisode 7

On frappa doucement à la porte de sa chambre.
Valia entrouvrit, glissa la tête, et annonça : 
« L’intendant du domaine demande à te voir. Il s’appelle Périos ».

Senna hocha la tête. Elle était épuisée. Elle avait dû s’assoupir. Elle souleva la tête de la pile de coussins, se redressa, prit une longue inspiration lasse. Elle se passa un linge humide sur le visage, lissa sa longue tunique, enfila ses sandales. Il fallait qu’elle le reçoive, elle était la maîtresse du domaine désormais. Périos était l’homme avec lequel elle allait devoir travailler. Elle ne devait pas donner l’image d’une femme irresponsable et négligente.
Elle rejoignit le petit bureau qu’on avait aménagé pour elle. La pièce étroite, percée d’un jour haut, était attenante à sa chambre, elle n’eut qu’à soulever un rideau pour y accéder.
Périos attendait sur le seuil.
D’où elle se tenait, Senna pouvait l’observer sans qu’il s’en rende compte.

Il portait une tunique claire, sans insigne. Les cheveux blonds, coupés très courts, lui donnaient un air sévère presque rigide, il avait l’air soucieux. Il tenait contre lui un paquet de registres reliés.
Senna s’avança.

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L’ arrivée à Lysna

( 3 mn de lecture )

épisode 6

Prévenus par le bruit de la charrette, de la mule et du cheval, Valia et Antiek avaient ouvert les deux battants de la large porte de la maison. Ils se tenaient sur le seuil.

Senna sauta de la mule, passa les rênes à Belbo, fit les quelques pas qui la séparaient de la maison.

Valia s’avança à son tour, presque cérémonieusement. Elle portait un tablier ancien, trop grand pour elle. Elle fit quelques pas vers Senna.
Elle s’arrêta quelques secondes, juste le temps de poser les yeux sur elle.

Senna lui ouvrit les bras. Elles s’étreignirent.
Valia l’enlaça avec force, comme on serre un enfant trop longtemps absent. Elle murmura contre sa tempe :  « C’est fini maintenant. Tu es là. »
Antiek s’approcha à son tour. Il se contenta d’une inclinaison de tête, mais ses yeux brillaient.
Ils entrèrent ensemble dans la maison.

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Belbo

( 2mn de lecture )

épisode 5

Belbo avait deux ans de moins que Senna, il était fils d’asservs et en conséquence asserv lui même jusqu’ à ses 15 ans. Il avait grandi dans la maison des Kalior. Senna ne se souvenait pas d’un jour sans Belbo. Ils avaient joué ensemble, couru ensemble, dénichés les oiseaux ensemble. Plus tard, Senna avait remarqué que Belbo ne jouissait pas de toutes les facultés intellectuelles d’un adolescent de son âge, mais elle avait à son égard toujours la même tendresse.

S’il ne brillait pas par son intelligence, en revanche, Belbo était d’une force peu commune et d’un courage cent fois démontré. Habile au maniement des armes, il était redoutable au glaive et au couteau. Il était rapidement devenu le garde du corps de Senna, l’accompagnant lorsqu’elle sortait de la maison, la suivant à cinq pas partout où elle allait. Il couchait devant sa porte, son matelas posé en travers du seuil. Il la protégeait en toutes circonstances.
Lorsqu’il avait été affranchi, il était resté, continuant à veiller sur elle.

Pendant son mariage avec Halden Virek, elle avait obtenu de l’emmener avec elle faisant valoir qu’ainsi Halden aurait un garde supplémentaire à disposition.

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La mule

( 2 mn de lecture )

épisode 4

La charrette cahotait sur le chemin de pierre. Le soleil tapait sur les blés qui recouvraient les collines. Senna, installée sur un coussin de fortune, à côté de Hedren, le jeune asserv qui menait la charrette, plissa les yeux vers le sentier qui serpentait à flanc de colline. Belbo, quant à lui, montait un petit cheval bai qui allait au pas au côté de l’attelage.
« S’il te plaît, Belbo…»
Senna revenait à la charge. Belbo ne savait plus quoi faire. Il se retourna à demi vers Senna.
« S’il te plaît, apprends moi.. » demanda Senna sur le même ton suppliant. 
C’était la dixième fois au moins qu’elle le lui demandait. Belbo soupira. Il savait que lorsque Senna voulait quelque chose, il lui était impossible de refuser très longtemps.
« Ce n’est pas très comme il faut pour une dame, les dames vont en litière ou en charrette… 
– Je veux apprendre à monter, point final. Cela va m’être très utile, et même absolument nécessaire. Veux-tu que je me couvre de ridicule si, une fois sur place, je ne suis pas capable d’aller inspecter les terres autrement qu’en charrette ? »
Elle fit signe à Hedren d’arrêter l’attelage. Celui-ci, écarlate, obtempéra tout en jetant tour à tour des regards vers Senna et Belbo. Belbo s’arrêta à son tour.

Senna sauta de la charrette. Elle saisit un pan de sa tunique, et le releva assez pour dévoiler le bas d’un pantalon de toile serré à la cheville.

« Et pas en amazone. Je préfère voir où je vais. »
Belbo resta bouche bée un instant. Il ouvrit la bouche, la referma, haussa finalement les épaules.
Il était résigné désormais.

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Trois frères

( 2mn de lecture )

épisode 3

La maison des Kalior, plus ancienne que somptueuse, déployait son ombre fraîche sur les dalles du grand patio.
Senna y fut reçue sans apparat. Ses trois frères, assis autour de la table basse en bois sombre du grand salon, lui avaient réservé un accueil circonspect. Que désirait-elle exactement ? Qu’allait-elle exiger ? Elle pouvait demander de reprendre sa place au sein de la famille ou demander des comptes. Ses frères, après tout, n’avaient rien fait lorsqu’elle avait demandé de l’aide, exprimé sa détresse…

Elle s’assit en silence, droite, les mains posées sur les genoux.

« J’ai conclu un accord avec les Virek, » dit-elle simplement.
Trois regards. Trois silences. Elle poursuivit, posément.

« L’accord antérieur sera respecté. Nous continuerons à jouir de l’exclusivité du fret.
Je leur cède l’usage de la villa, contre un loyer régulier qui me permettra de subvenir à mes besoins. J’ai exigé aussi – et obtenu – la restitution intégrale de ma dot. »
Arven, le plus âgé, hocha la tête. Les autres attendaient.
« Mais je ne la conserverai pas. Je vous la cède, reprit-elle. »

Un murmure d’étonnement fusa. Les trois frères s’agitèrent.

« Et qu’exiges-tu en contrepartie, car je suppose qu’il y a une contrepartie?
– En contrepartie, je veux le domaine de Lysna. En pleine propriété. Sans conditions. Sans surveillance. »

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Négociation

( 3 mn de lecture )

épisode 2

Neuf mois s’étaient écoulés. Neuf mois de silence jaune. Neuf mois de solitude réglementaire, de gestes réduits, de visites rares. On appelait cela la Période, et tous savaient ce qu’elle signifiait : laisser le temps au ventre de se taire, à la lignée de se vérifier ou de s’éteindre. On voulait être sûr qu’aucun héritier n’émergerait du corps veuf.

Senna avait respecté les règles. Rigidement, mais sans ostentation.
Ce matin-là, elle s’était vêtue autrement. Tissu orangé, mais non plus de deuil. Une coupe simple, nette. Elle portait les cheveux courts encore, mais une fine broche d’argent maintenait le col de sa tunique.

Elle avait convié les deux frères d’Halden à une rencontre. L’aîné, Zeran, était le plus retors. Le plus ambitieux aussi. L’autre parlait peu.
– Je vous remercie d’avoir répondu à ma demande, dit-elle.

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Veuvage

( 3mn de lecture )

épisode 1

Le rasoir glissait lentement sur son crâne. La servante asserve avait des gestes précis, presque solennels. On avait étendu un drap jaune sur ses épaules, la couleur du deuil sur Velum. Elle ne bougeait pas, les yeux ouverts, fixant un point invisible dans l’air, comme si elle regardait au travers du mur.

Depuis deux jours, elle se soumettait à tous les rituels et elle s’en réjouissait.
Sans sourire, sans trembler.
Une bonne veuve.

Après la dernière mèche, la servante lui tendit une robe jaune, soigneusement pliée sur une tablette.
Jaune : la couleur du deuil sur Velum. Une couleur éclatante pour marquer la perte, disaient les anciens.
Jaune comme la lumière fauve des astres, disait-on aussi, pour honorer le passage vers l’autre rive.

Elle enfila la robe.

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La parenthèse

« Parfois, il disparaissait des semaines entières.
Elle ne savait jamais combien de temps durerait l’absence, ni même s’il reviendrait un jour.
Jamais elle ne lui avait demandé où il allait, ni ce qu’il faisait.
Il lui semblait que le questionner serait une indécence.
Elle ne l’espérait pas. Elle constatait l’absence.

Pour elle, chaque fois était une dernière fois. Chaque disparition était définitive. Elle était plus surprise par ses retours que par ses départs.
Et si elle en avait souffert, elle avait décidé de n’en laisser rien paraître et il n’en avait jamais rien su.

A chacun de ses retours, elle était là, comme une lumière laissée allumée, simple fanal qui lui aurait indiqué le chemin..
Elle l’accueillait comme s’ils s’étaient quittés la veille ou le matin même, son visage ou sa voix ne trahissaient aucun soulagement.

Sereine, elle reprenait la discussion là où ils l’avaient laissée.
Jamais il n’entendit de reproches. Cette constante attitude lui semblait même étrange.
Il fut parfois sur le point d’être déçu.

Rassuré de savoir qu’il était libre d’agir à sa guise, il avait été les premières fois, décontenancé de l’apparente indifférence avec laquelle elle le laissait user de cette liberté.

Jamais il ne douta de la retrouver là où il l’avait laissée.
Point d’ancrage, place à l’anneau du port, cette femme lui donnait la possibilité d’aborder toutes les tempêtes. »

Elle referma le livre d’un coup sec, agacée.

Elle aurait bien aimée être comme cette femme, celle du livre. Elle aurait bien aimé pouvoir être détachée, sereine, sûre de sa force, impassible.

Mais non. Elle, elle retournait tout dans sa tête à longueur de journée, sûre de rien.
Elle, elle envisageait toutes les possibilités, une par une, avec des centaines de « si » et de « donc ».
Elle, elle se trimballait juste des tonnes de doutes, désespoirs et espoirs embrouillés, inextricables. Elle, elle renonçait, s’acharnait, renonçait à nouveau, pour mieux recommencer à lutter la minute suivante. Elle savait, mais ne voulait pas savoir. Elle entrevoyait l’issue logique de son histoire et fermait les yeux pour ne pas trop en voir. Elle refusait ce qui s’imposait à sa raison et à la logique. Elle ne voulait pas.

Il lui semblait remonter un perpétuel courant d’évidences. Comme si, à déployer tant d’énergie, elle conjurait un sort. Inéluctable.
Une seconde de pause et elle serait impitoyablement emportée par ce courant contre lequel elle luttait.

Elle entendit sa clef dans la serrure, puis ses pas qui résonnaient dans le vestibule. Il suspendit son manteau, puis entra dans le salon. Elle leva vers lui un visage souriant, il lui donna un baiser sur le front, presque machinalement, comme il en avait pris l’habitude quelques mois auparavant.

Sa gorge se contracta. Elle eut l’envie de crier ou de pleurer, elle ne savait pas trop. Elle sentit son cœur se serrer. Elle pouvait imaginer la suite de la soirée… un repas silencieux ou presque, émaillé de paroles banales, sa journée au travail, les collègues. Elle répondrait de façon enjouée, dissimulant son malaise. Des paroles qui meublaient le vide, qui empêchaient que le silence ne prenne toute la place. Qu’étaient devenus leurs discussions et leurs éclats de rire ?

Après le dîner, ils passèrent au salon. Il alluma la télé et passa de chaîne en chaîne à la recherche d’un film et se fixa sur un documentaire animalier devant lequel il fit semblant de s’absorber. Elle n’eut pas le courage de rester. «  Je vais me coucher… » Elle ne pouvait en supporter davantage. Elle n’en pouvait plus d’assister à leur lent naufrage. C’était comme si elle avait été la spectatrice d’une scène dont elle aurait été aussi l’actrice.

Quelle mauvaise scène jouaient-ils ? Aucun n’était dupe, elle en était sûre, mais ils continuaient à jouer.

A quoi cela rimait-il ? Ce soir, elle était découragée.

Elle éteignit la lumière, sachant qu’il ne viendrait se coucher que lorsqu’il serait sûr de la trouver endormie. Il se glisserait alors dans la chambre le plus silencieusement possible, n’allumant pas la lumière, refermant avec précaution la porte, s’éclairant seulement à la lumière de l’écran de son téléphone.

Couché sur le dos, il s’efforcerait de rester immobile et s’endormirait rapidement. Elle resterait alors, les yeux grand ouverts dans le noir, attendant à son tour le sommeil, l’esprit traversé par les images des moments marquants de leur histoire, échafaudant des scénarios possibles, des plans d’action…tout en sachant qu’elle n’ aurait pas le courage de les mettre en œuvre.

Elle se sentait impuissante, paralysée à l’idée d’agir. Tout ce qu’elle savait c’était qu’il devait se passer quelque chose pour qu’ils puissent sortir de cet espèce de marécage dans lequel ils s’enlisaient un peu plus profondément chaque jour. Elle se retourna sur le côté, lui tournant le dos, et finit par s’endormir.

Comme elle l’avait anticipé la veille, elle se réveilla seule dans la maison. Il était déjà parti, plus pour éviter une confrontation matinale, faite d’échanges attendus, de questions et de réponses convenues, que par nécessité professionnelle. Elle ne fut donc pas surprise ou déçue. Elle s’y attendait. Elle se demanda depuis quand cela ne la surprenait plus mais fut incapable de trouver la trace de leurs premières esquives matinales.

Elle employa sa matinée à exécuter ses tâches routinières, sans parvenir à s’y intéresser ; d’ailleurs y avait-il réellement besoin d’y porter un intérêt quelconque ? Tout se répétait sans cesse, sans variation notable. Elle occupait un emploi bien rémunéré qu’elle pouvait effectuer en partie de chez elle, lui laissant la possibilité d’organiser ses journées à sa guise. Elle travailla donc avec application, barrant au fur et à mesure tout ce qu’elle avait à faire. A 14 heures, elle barra le dernier item de la liste. C’est à ce moment-là qu’elle prit conscience qu’on était vendredi et qu’ils se retrouveraient en week-end dès le soir.

Ce fut comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds, une sorte de vertige. Elle ne le supporterait pas .

Elle se pressa vers sa chambre, s’empara d’un sac, y jeta des vêtements, sans vraiment réfléchir . Sa trousse de toilette rejoignit le contenu hétéroclite qui s’y trouvait déjà. Au bruit de la fermeture éclair, elle compris ce qu’elle était en train de faire. Ce bruit résonnait comme une conclusion définitive. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle ferma à clef la porte de la maison, elle dévala le perron, encore quelques pas dans l’allée de graviers qui crissèrent sous ses pas, et elle se réfugia dans la voiture.

Elle conduisit comme une folle pendant deux ou trois kilomètres, comme si quelqu’un était à ses trousses.

Elle fuyait, se dit-elle. Elle fuyait aujourd’hui l’homme qu’elle avait aimé. Elle remarqua qu’elle avait pensé à lui au passé. Hier encore, peut-être, n’aurait -elle pas dit ça. Elle fut choquée par cette révélation. Depuis quand parlait-elle de lui au passé ? Aujourd’hui ? Elle téléphona pour réserver deux nuits dans une petite pension où elle était allée lors de précédentes vacances. Par chance, la saison touristique n’avait pas commencé et il restait des chambres.

Elle alluma la lampe de chevet, elle s’assit lourdement sur le lit. Fatiguée, tellement fatiguée. Son esprit tournait en boucle, les mêmes questions revenaient sans cesse. Elle y pensait sans pouvoir y apporter la moindre réponse La boucle reprenait. Les mêmes questions…Elle farfouilla dans son sac, en tira son portable. Sept messages en absence. Elle ne consulta pas les messages, elle devina ce qu’ils contenaient et laissa l’appareil sur silencieux. Après quelques minutes elle se décida à écrire un texto. Il fallait écrire un texto, sinon il imaginerait n’importe quoi. Il fallait qu’elle ait la décence de ne pas le laisser dans l’angoisse et l’inquiétude. Au moins. Elle l’écrivit très vite, comme si ce seul contact risquait de remettre en question sa décision de partir.

« Je vais bien. Je t’appelle demain soir ».

Elle avait gagné un répit de vingt quatre heures.

Elle émergea d’un sommeil sans rêves. Elle ne sut tout d’abord pas où elle était. La fente des doubles-rideaux laissait passer un peu de lumière qui éclairait faiblement la chambre. Elle laissa errer son regard sur cette chambre qui lui était pas familière. « L’hôtel ! ». Puis tout lui revint, une chape s’abattit immédiatement sur elle, mélange de culpabilité et de résignation, fruits de ses réflexions de la veille, et quelque chose d’autre qu’elle ne réussit pas à saisir tout de suite : la nécessité, aujourd’hui, de décider de ce qu’elle ferait et dirait, les jours prochains. Elle se sentit accablée. Elle fut tentée de se réfugier à nouveau dans le sommeil.

Elle finit par se lever. Elle marcha pieds nus sur le parquet froid, tira les rideaux et ouvrit la fenêtre. Un soleil splendide illuminait la plage. Elle distinguait des gens qui marchaient sur le sable, de jeunes enfants armés d’une pelle et d’un seau, quelques baigneurs affrontant l’eau froide de ce début de saison, un chien qui courait après une balle suivi par son maître. L’air était frais, chargé de l’odeur puissante de la mer. Elle entendait, affaibli, le bruit des vagues lancées à l’assaut du sable qui grignotaient peu à peu la plage et le cri perçant d’un groupe de goélands. Elle prit quelques longues respirations, fermant les yeux, offrant son visage au soleil.

Elle descendit rapidement, avala un grand crème et prit un croissant qu’elle emporta avec elle.

Elle avait marché dans l’eau, retroussant les jambes de son pantalon, évidemment une vague plus forte que les autres l’avait mouillée jusqu’aux genoux, elle avait sauté en poussant un petit cri surpris et tenté d’échapper à la vague, mais en vain. Elle en avait ri.

Elle avait ri. Ainsi, elle était encore capable de rire. Malgré la situation, elle était capable de rire… Elle n’en revenait pas. Elle remonta en haut de la plage et s’assit à même le sable. Elle roula son pantalon jusqu’à ses genoux. Puis elle se mit à gratter le sable de la main, croyant se rappeler que c’était bon pour les ongles, que cela les blanchissait et les polissait. Elle creusa des sillons, des vagues ondulantes, fit couler du sable entre ses doigts. C’est à ce moment là qu’un gros ballon de plage vint rebondir sur ses pieds et rouler juste derrière son dos. Survint alors une toute petite gamine de trois ou quatre ans, elle n’aurait pas su dire. La fillette vêtue d’un long t-shirt et d’un pull trop grand – peut-être celui de sa mère – s’arrêta à un mètre d’elle. La petite se dandinait et visiblement ne savait comment faire pour récupérer son ballon. Elle considéra la femme au pantalon retroussé, inclinant sur la droite son petit visage.

« Tu veux bien me redonner mon ballon ? finit-elle par dire.
– Ton ballon ? Mais quel ballon ? Je ne vois pas de ballon, moi ! » Elle avait pris un air surpris, affichait une mimique outrée et jouait des sourcils.
– Mais siiiiiii, derrière toi ! insista la petite. »

Elle se tourna alors sur sa droite et sur sa gauche, faisant semblant de ne pas voir le ballon. Mais un sourire malicieux indiquait qu’elle mentait. La petite entra dans le jeu en riant. Elle s’approcha.

«  Ze suis sûre qu’il est là ! Derrière ton dos ! 
– Non, je t’assure ! Viens vérifier, si tu ne me crois pas ! »

L’enfant la contourna, mais elle avait mis le ballon devant elle posé sur ses cuisses. La fillette éclata d’un rire frais et s’empressa de récupérer le ballon.

« Z’avais raison, hein?! Tu es coquine avec moi ! ajouta la petite secouant une main serrée, index en l’air.

Elle reprit :

« Comment que tu t’appelles ?
– Brigitte.
– Moi, ze m’appelle Léa. »

Une voix féminine cria alors le prénom de la petite fille une première fois, puis une deuxième sur un ton impatienté.

L’ enfant se mit à courir vers sa mère. Elle se retourna pour lui faire un au revoir de la main, puis se remit à courir.

L’ enfant partie, elle resta sur la plage. Cette matinée lui apparut soudain comme une parenthèse dans le cours de l’existence qu’elle vivait depuis plusieurs mois. Elle vivait dans l’instant, profitant de ce qui lui était offert, non, de tout ce qui s’offrait à elle et qu’elle n’avait qu’à saisir. La parenthèse se refermerait…Mais était- elle vraiment obligée de la refermer elle-même ? se demanda-t-elle soudain. Ne pouvait-elle pas continuer à vivre ainsi, sans ce poids, cette lourdeur de chaque instant, cette désespérance ? Qu’est-ce qui au fond l’en empêchait ?

Elle repensa à la fillette au ballon. Elle avait toujours voulu des enfants. Ils n’en avaient pas eu. Mais pourquoi ? Parce qu’il n’en voulait pas ? Parce que ce n’était pas souhaitable ? Elle s’était peu à peu laissé gagner à ses arguments, elle s’était rangé à son avis, par lassitude, par une sorte de résignation, d’acquiescement tacite. Elle avait fini par être persuadée qu’elle non plus, n’en avait jamais voulu. Ils n’en avaient plus jamais reparlé Elle avait été faible. Elle s’en rendait compte maintenant. Elle aurait pu faire la liste de toutes les faiblesses dont elle avait fait preuve, de tous les renoncements qu’elle avait peu à peu concédés.

Elle remonta vers l’hôtel. Ça ne servait à rien d’attendre le soir. Elle allait lui téléphoner tout de suite.

Bien décidée à laisser la parenthèse ouverte.