Pourquoi la Sardaigne ? Pourquoi était-ce la Sardaigne, parmi le flot de souvenirs, qui émergeait, au gré des vagues de tristesse ?
Lors de notre escapade sarde, j’avais trouvé l’endroit agréable, certes, mais je n’y avais rien trouvé d’exceptionnel. J ‘aime les pays bordéliques, un peu sales et arriérés, les pays déchus, en déroute, aux routes défoncées, aux règles étranges et incompréhensibles, aux décharges éparpillées le long des routes, aux langues revêches et râpeuses.
La Sardaigne m’avait semblé, sur le moment, policée, lisse, presque trop propre et trop paisible.
Pourtant, comme à notre habitude, nous avions dormi dans des endroits insolites : un camping abandonné sur la petite île de Caloforte, où nous avions pénétré par un trou dans le grillage. Nous avions repéré les lieux avant le restaurant du soir, et considéré que le sol de l’ancien bar semblait l’endroit le plus propice pour étaler la bâche et notre matelas. J’avais, comme à mon habitude, exploré les anciens bureaux, grimpé à l’étage pour découvrir de vieux téléphones, une machine à calculer obsolète et son rouleau de papier encore en place, un fauteuil en skaï gris et un bureau en mélaminé, abandonnés là, comme après une catastrophe inexpliquée. Un autre camping, désert encore, nous avait accueillis, un chemin en impasse qui menait à une tour en ruines, une plage caillouteuse au pied d’une falaise : nous avions dormi un peu n’importe où, au gré de nos découvertes.
Quand donc sommes-nous allés en Sardaigne ? Ma mémoire défaillante situe le voyage deux ou trois ans avant notre mort, mais je suis incapable de démêler l’écheveau de nos voyages.
Nous arpentions les lieux désertés par l’homme, les lieux abandonnés, les maisons désertées, les friches, tous les endroits vidés de leur substance utile, d’où les gens ont fui ou se sont résignés à quitter. Villages privés d’eau par les caprices d’une source tarie, mines aux filons désormais épuisés, usines inutiles, maisons à vendre, pillées et taguées…
Combien de piscines vides ou remplies d’eau croupie, au carrelage ou à la mosaïque éparpillée, petits carrés bleu turquoise, blanc et bleu foncé, combien de bassins, de vestiaires rouillés, de plongeoirs ? Combien de bâtiments, d’hôtels abandonnés ?
Argentera -comme son nom l’indique- est une ancienne ville minière. On fit miroiter une renaissance grâce à un musée qui ne vit jamais le jour, mais dont les plans figurent encore dans le dernier snack-bar du village. Je suppose qu’on y crut : le parking des futurs autocars déposant les futurs visiteurs est immense. Les plots lumineux y rouillent déjà, un restaurant y a brûlé : j’ai imaginé une escroquerie aux assurances. Le musée n’est jamais sorti de terre.
De Fertilia, je retiens les arcades, que j’avais dessinées rapidement sur un bout de journal.
Argentera et Fertilia….
Pourquoi dois-je presque chaque soir, repenser à la Sardaigne, au marché, au petit restaurant de Cagliari, aux flamants roses de Caloforte ?
De la Sardaigne, je saute à la lagune de Venise. A Mazzorbo, à Torcello et à ses minuscules canaux, à notre exploration en canoë presque clandestine, à ma chute dans l’eau d’un canal de Burano, saluée par des dizaines de touristes, à Chenonceau, au marais près de Ksamil, à tous ces endroits qui font que je fus la reine…avant notre mort.
Avant ta mort.
Quarante minutes après mon réveil, je suis à Madère. Dernier voyage d’insouciance. Madère et ma lente ascension vers le Miradouro da Eira. Tu étais devant comme à ton habitude, je haletais à l’arrière, râlant et remâchant mon dépit. Tu caracolais en tête, tu ne t’es pas retourné une seule fois. Lorsque je parvins au sommet, tu m’y accueillis d’un sourire en me tendant un gâteau sec.
Madère encore, la maison louée dans une minuscule bananeraie. Fruits enveloppés dans des sacs de gaze. Une véranda, une cour où je me coupais les cheveux sans miroir. Madère et ses levadas. entrecoupées de tunnels où notre tête frôlait les parois.
De Madère, je pars à Ankara sans préavis. Ankara, pas Istanbul. Istanbul est une ville à touristes, une ville pleine de trop de monuments.
A Ankara, il y avait ce marché sur deux étages, magasins de perles, de fleurs artificielles, de merceries… Chaque fois que j’enfile ma tunique indienne, je suis à Ankara, dans ce magasin de gros et demi gros, où j’achète cette tunique. Puis dans cet autre magasin où je choisis cette chemise à papillons qui ne me va pas et cette tunique bleue. Tu me cherches dans le magasin, parce que je ne suis, pour une fois, pas habillée en rouge.
Ankara et le mausolée d’Atatürk, la foule qui se fige à l’heure de sa mort. La boutique du musée, foire d’empoigne d’où je ressortirais, avec un poster et deux petits pin’s. Ankara…
Et soudain, sans que je puisse l’expliquer, les flamants roses de Caloforte, les arcades de Fertilia, les ruelles d’Orgosolo, l’interminable remontée de la Cala Goloritzé…
Quand tu nous tiens, nostalgie…
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