Le train entre en gare, s’arrête. Il monte un wagon central. Il arpente le couloir à la recherche d’une place. Puis remonte à nouveau le couloir. Enfin, il trouve. Il vérifie l’heure, son agenda une nouvelle fois, puis range son mobile.
Ce matin, il a pris le train plus tôt : un rendez-vous matinal, huit heures, au bureau.
Il regarde les autres passagers. Ce ne sont pas les mêmes que ceux qu’il croise habituellement. Mais le spectacle est le même. Tous ont les yeux rivés sur leur écran. Tous ont des écouteurs. Isolés dans leur bulle factice.
Cela le fait sourire. Il ferme les yeux un instant. Lorsqu’il les rouvre, il remarque, deux rangées devant lui, côté couloir, une femme qui lit. Il ne voit d’elle que son bras qui repose sur l’accoudoir, sa main qui tient un livre. Un vrai livre. Depuis combien de temps n’a-t-il pas vu quelqu’un lire un livre ?
Dans le train, il lit parfois des exemplaires papiers de contrats juridiques qu’il a rédigés et dont il vérifie les derniers détails, mais le plus souvent, c’est un livre, lui aussi.
Son arrêt approche. Il voit la femme qui lisait se lever et enfiler un duffle-coat. Rouge.
Ils se dirigent vers la portière. Il est juste derrière elle. Cheveux longs, bizarrement coiffés. Parfum discret. Ils se cramponnent à la barre tandis que le train freine. Alors, il voit son visage.
Il repense à « la femme au livre ». C’est comme ça qu’il la surnomme. Sa curiosité est titillée. Est-ce le livre ? Le manteau rouge ? Les deux à la fois ?
Il pèse le pour et le contre. Il tergiverse mais il sait, au fond de lui, que sa décision est déjà prise. Il pose son livre, ouvert aux dernières pages lues, sur la table de chevet : « Cevdet Bey et ses fils ». Un gros bouquin de plus de sept cents pages. Pas le genre qu’on emmène avec soi dans les transports. Non, en ce moment, il emmène « Madame Hayat », moins littéraire, plus actuel, et surtout moins encombrant. Il a un faible pour les écrivains turcs ces temps-ci. Il a d’ailleurs déjà en réserve sur un rayon de sa bibliothèque, « Mon nom est Rouge » et il a déjà commandé « Le monde de l’innocence ». Il se frotte les yeux, il est fatigué. Il règle le réveil de son mobile une heure plus tôt. Il éteint sa lampe de chevet.
Le train est en approche. D’expérience, il sait que les passagers montent dans le wagon qui leur permettra d’être le plus proche possible de « leur » sortie. Il procède de même, lui aussi.
Tous les matins, il se met au même endroit pour attendre le train. Il descend du wagon par la même porte. Celle qui lui permet d’accéder à la sortie en quelques enjambées.
Ce matin, comme hier, il ne déroge pas. Son cœur bat à peine plus vite. Il veut juste savoir s’il a fait la bonne hypothèse. S’il s’est trompé, il s’en remettra.
Le train s’arrête dans un grincement de freins agaçant. Personne ne descend jamais à cet arrêt, il soulève le loquet, chuintement : les portes s’ouvrent. Il est dans le train. Il balaie le wagon des yeux, repère immédiatement une tache de couleur vive. Elle est là.
Elle occupe une des quatre places en vis-à-vis, au milieu du wagon, comme la veille. Par chance, un siège est vide, un rang plus loin, de l’autre côté du couloir, presque en face d’elle.
Elle lit. Il regarde discrètement. Par moment, elle lève la tête et regarde par la fenêtre d’un air vague, comme si elle réfléchissait. Puis elle reprend sa lecture, change de position, croise et décroise les jambes.
Il a l’impression d’être un voyeur. S’il se faisait remarquer, comment pourrait-il expliquer qu’il veut juste savoir le titre du livre. Enfin, presque. Parce qu’il regarde aussi la façon dont elle est habillée.
Une ample robe chamarrée, où se mêlent d’énormes fleurs rouges et roses, sur un fond crème et marron. Presque une robe folklorique de pays de l’est. Des collants opaques, d’un blanc crème, des chaussures à bride rouges.
Il sourit.
Le train ralentit, ils arrivent à « leur » station. C’est au moment où elle range son livre qu’il lui semble reconnaître les idéogrammes japonais reproduits sur la jaquette d’un roman d’Alessandro Baricco…
Surprise. Dépit. Elle n’est pas dans le train, ce matin. Et comme c’est vendredi, il ne la verra pas non plus pendant les deux jours suivants. A condition, bien sûr, qu’elle n’ ait pris le train que cette semaine-là… Il peut parfaitement ne plus jamais la revoir. Cette possibilité, il n’y avait pas songé. Il sort « Madame Hayat » de sa serviette. Il se rend compte qu’il ne se concentre pas. Ce paragraphe, il l’a déjà lu deux fois. Il s’interrompt sans cesse dans sa lecture, levant les yeux vers la place qu’elle aurait dû occuper. Il referme le livre, il le claque sur sa cuisse, agacé.
Il songe qu’elle occupe toujours la même place, donc qu’elle monte probablement au tout début de la ligne. Lui monte à la quatrième gare, le wagon, alors, est presque déjà plein.
Il monte dans le wagon. Il s’est préparé à son absence. Il a même hésité à s’accorder l’heure de sommeil dont il se prive depuis quelques jours. A quoi bon se livrer à ce manège, finalement ?
Son week-end a ressemblé à tous ses week-ends : le samedi, il est allé courir le long du fleuve, est rentré pour se doucher. Puis il est allé au marché faire sa réserve de fruits, de légumes, de poisson pour la semaine. Il évite de fréquenter les supermarchés. Il se fait livrer. S’il lui manque quelque chose, il va à la supérette du quartier…mais il lui manque rarement quelque chose…
En revenant, il s’est arrêté à la librairie. L’après-midi, il a lu, il a d’ailleurs fini « Cevdet Bey ». Il a appelé sa mère, il a appelé ses amis, convenant d’un verre et d’une partie de billard le soir-même, avec deux d’entre eux.
Le dimanche matin, il est allé à son club d’aviron. Séance d’entraînement.
L’après midi, il a préparé tous ses repas pour la semaine.
Et pendant tout ce temps, l’image de la femme chamarrée est venue le troubler.
Elle est là, à sa place, un nouveau livre en main. Il reste devant la porte du wagon. Il ne veut pas qu’elle remarque sa présence. Placé où il est, il ne la voit presque pas, juste quelques cheveux qui dépassent.
« Leur » station approche, elle se lève, remonte le couloir. Ils se retrouvent, tenant la même barre.
Elle a, ce matin, seulement une pochette en velours carmin qui doit contenir son téléphone, et juste le nécessaire. Elle tient son livre à la main. Il baisse les yeux pour apercevoir le titre.
« Le grand cahier ». Cela le réjouit. Il a adoré ce bouquin.
Il doit absolument aller à Bruxelles. Son client veut vérifier avec lui les avant-contrats et lui faire rencontrer ses associés. Il tente de négocier une réunion en visio mais l’autre argumente. Il n’a pas le choix. Il raccroche.
Ce sont de très gros contrats, c’est un très gros client : on ne contrarie pas un gros client.
Il se renverse dans son fauteuil. « Merde ! Merde et merde !»
Son assistante sursaute.
« Jessica, prenez-moi une place de TGV. Bruxelles. Pour demain. Retour, mercredi. Réservez-moi aussi une chambre, je ne sais pas combien de temps ça va prendre, tout ça. »
Il imagine déjà le déjeuner et le dîner au resto, les plats, le vin.
« Allons, mon cher Maître, vous n’allez pas vous contenter d’une salade, et puis, reprenez du vin ! »
Il ferme un instant les yeux, respire profondément.
Et puis… il n’y a pas que cela. Cette fois, c’est lui qui ne sera pas dans le train. Pendant deux jours.
Le train ralentit. Il y a une longue courbe avant la gare. Elle est dos à la porte, la main sur la barre. Il la rejoint quelques instants après.
Il essaie de ne pas la regarder trop ouvertement.
« J’ai bien cru que je ne vous reverrai jamais, que vous aviez changé d’horaire. » dit-elle dans un soupir.
Il est soufflé. Il la regarde alors d’un air surpris, et presque gêné. Comme un enfant qui aurait fait une bêtise. Elle continue.
« D’ailleurs, vous ne preniez pas ce train, avant… » rajoute-t-elle malicieusement. C’est autant une affirmation qu’une demande de confirmation.
« Euh, non…mais…effectivement, je commence une demi-heure plus tôt.
– C’est une demi-heure qui compte le matin. Une demi-heure de sommeil en moins. Je détesterais ça… » Elle fait une petite grimace, puis elle sourit franchement.
« Vous avez l’air surpris… Vous pensiez que je ne vous avais pas remarqué ? Vous êtes discret mais rien n’échappe à mon regard d’aigle… » dit-elle. Dans une mimique évocatrice, elle fronce les sourcils. Puis cette fois, elle rit.
Il est complètement pris de court. Il ne sait pas quoi dire ou ne pas dire. Il se contente d’un sourire, il cherche désespérément quoi répondre.
« Euh, non je ne pensais pas… que vous m’aviez remarqué, je veux dire. »
« Brillant, Maître, brillant ! » pense-t-il. « Tu nous en sors une autre comme ça ? N’hésite pas surtout.» Il se mord la lèvre inférieure. Elle le regarde.
Il s’éclaircit la voix.
« Qu’avez-vous pensé du « Grand cahier » ? C’est bien ce que vous lisiez ? »
Le train entre en gare.
« Très bon livre. Cru. Une ambiance terrifiante. Et la grand-mère, quel personnage ! Une vie dure, qui l’a rendue impitoyable…Vous l’avez lu aussi ?
Il hoche la tête :
– Oui et les deux autres aussi.
A son tour, elle acquiesce de la tête. :
-Oui, j’ai vu que c’était une trilogie. »
Le train s’arrête. Ils descendent. Elle reprend :
« Et « Madame Hayat« , c’était bien ? demande-t-elle d’un air enjoué.
– Dans le top ten de mes livres de l’année. Je vous le prêterai d’ailleurs, si vous voulez. »
Ils se dirigent vers la sortie. Elle se tourne vers lui, lui faisant face. Elle lui tend la main.
« Au fait, je m’appelle Elena, mais on m’appelle Léna. »
Ils se serrent la main, il bredouille son prénom, il n’est pas sûr qu’elle l’ait entendu, mais elle a déjà pirouetté, et se presse vers la sortie. De loin, sans se retourner, elle lui adresse un petit signe de la main en guise d’au revoir.
Il se rend compte alors qu’il n’a pas pensé à lui demander si elle serait dans le train le lendemain.
Il est dans le train. Il a décidé de tenter la chance, malgré tout. Elle n’y est pas, comme il s’y attendait un peu. Comme il l’appréhendait ? Il fixe désespérément sa page. Les mots dansent, flous.
Il rejette la tête en arrière, troublé, cherchant à définir ce qu’il ressent vis-à-vis de cette femme. De la curiosité, de l’intérêt, de l’attirance ?
Un petit claquement de langue, agacé.
Non. Il est attiré habituellement par des femmes vraiment belles, du genre de celles sur lesquelles tous les hommes se retournent. Toutes ses maîtresses, ou toutes celles avec lesquelles les relations qui ont un peu duré, étaient des femmes splendides. Des femmes impeccablement coiffées, qui portent une robe noire aux cocktails en ville.
Or, si Léna peut être qualifiée de mignonne, on ne peut pas dire qu’elle est belle. Soit, elle a du charme, des yeux pétillants, un visage expressif jamais immobile, jamais figé. Elle ne marche pas sur une ligne imaginaire, en croisant ses escarpins. A-t-elle seulement des escarpins ? Il pouffe presque à cette idée. Non, Léna saute du train, pirouette et file toujours à trop grandes enjambées. Elle bouge. Ne réfléchit pas sans cesse à l’apparence qu’elle peut donner. Elle est, elle.
Il se rend compte que cette idée l’attendrit voire l’émeut.
« Mon garçon, tu files un mauvais coton… ».
Ce matin-là, elle lui fait un petit signe de la main en l’apercevant alors qu’il remonte le couloir. Il lui sourit, n’ose pas lui faire un signe en retour, indique seulement du doigt qu’il a trouvé une place. Voilà, il s’asseoit deux rangs avant elle. Il peut l’apercevoir s’il se tord un peu le cou en direction du couloir.
Il est comme soulagé. Soulagé qu’elle soit là. Il doit s’avouer qu’il en est… heureux ?
Il la regarde. Elle a repris sa lecture. Ce matin, elle porte une tenue étonnante. Une alliance de couleurs détonantes : une ample robe ceinturée à la taille, presque rose fuchsia, avec de fines rayures noires espacées d’une dizaines de centimètres. Deux étoles l’une sur l’autre, la plus large est verte, imprimée de petites fleurs, l’autre, bleu soutenu, à grand ramages de feuilles et de fleurs jaunes. Des collants rose pâle et des chaussures plates jaune d’or. Où achète-t-elle ses fringues ? Il est dubitatif…
Il ne connaît personne qui oserait s’habiller comme ça.
Et soudain, il percute. Il fouille dans sa mémoire. Il retrouve. Matisse, L’atelier rose. Elle s’est déguisée en Atelier rose. Sans doute a-t-elle fait elle-même sa tenue. Impossible qu’on trouve dans le commerce. Il secoue la tête, admiratif. Cela a dû lui prendre des heures et des heures.
Quelle femme bizarre. Surprenante en tout cas…
Elle le rejoint devant la porte du wagon. Ils ne se disent rien.
Soudain, il n’en peut plus :
« Matisse, sors de ce corps ! »
Elle s’esclaffe.
« Vous avez reconnu ? Ça me fait très plaisir ! J’y ai passé beaucoup de temps, c’est la première fois que je la porte. Mais il a fallu que je trouve des chaussures jaunes d’or, samedi, et ça, ça n’a pas été une mince affaire ». Un petit soupir vient souligner ses derniers mots.
Il la regarde . Il demande : « Vous faites quoi ? Enfin quel métier ? Designer ? Vous travaillez pour une maison de couture ? Créatrice de mode ? Créatrice de costumes de théâtre ? »
Elle rit.
« Pas du tout…Je suis contractuelle aux Beaux-Arts ; à temps partiel, évidemment. J’anime aussi des cours et des stages pour enfants, le mercredi ou pendant les vacances scolaires. Le reste du temps, je peins.
Et vous ? »
Il hésite un instant.
« Je suis avocat…il s’interrompt un instant , avocat d’affaires. rajoute-t- il dans un souffle.
– Oh, mon Dieu ! » Son intonation est la même que celle qu’on a lorsqu’on apprend la maladie incurable d’un proche. Elle s’est même couvert la bouche…
Puis elle sourit d’un air malicieux :
« Voilà pourquoi vous ressemblez à un corbeau en deuil ! Exceptée la chemise, évidemment. »
Elle se reprend :
« Excusez-moi, je n’ai pas pu m’empêcher… Je ne vous ai pas vexé, j’espère…»
Il la sent soudain réellement inquiète. Il la rassure d’un mouvement de la tête.
Le train s’arrête, ils descendent sur le quai.
Il ouvre sa serviette et en sort un mince paquet enveloppé de kraft.
« Tenez, c’est pour vous. Allez ! Prenez-le ! C’est un corbeau qui vous l’offre. »
Elle plonge ses yeux dans les siens.
« Alors, dans ce cas… Je l’ouvrirai chez moi ce soir, ça sera ma surprise. » dit-elle en l’enfournant dans son sac.
« A demain ? Ajoute-t-elle »
Il acquiesce.
« A demain ! »
Il remonte le couloir, elle le regarde et sourit. Il lui sourit en retour. Il cherche une place qui lui permettrait de la voir. En vain. Elle porte ce matin une robe très courte, à moins que ce ne soit une tunique, il ne saurait dire exactement, des collants opaques noirs, une espèce de boléro bleu à manches longues. Ses cheveux sont roulés en chignon banane très années 60.
Il reconnaît là, une robe Mondrian. Le modèle le plus connu, qu’ elle a dû la coudre elle même.
Au moment où il dépasse le siège sur lequel elle est assise, elle le retient rapidement par le bas de la manche, il recule alors d’un pas, elle dit quelque chose, mais trop bas pour qu’ il l’entende. Il se penche sur elle. Elle chuchote à son oreille.
« Si ça ne vous fait rien de passer une demi-heure debout, nous pourrions aller discuter devant la portière. Bien sûr, cramponnés à notre barre habituelle… »
Il hoche la tête.
« Allez-y, je vous rejoins dans trois minutes. » explique-t-elle
Il fait demi-tour. Bientôt elle le rejoint. Elle tient son manteau posé sur un bras. Elle pouffe :
« On va nous prendre pour des conspirateurs ! »
Il pense « Ou alors pour un couple adultérin. » Cela lui a traversé l’esprit, il en est lui-même surpris.
Il s’imagine pendant une ou deux secondes, dans une chambre d’hôtel avec elle. Il secoue la tête pour oublier cette idée.
Il s’adosse à la portière côté voie. Elle s’y adosse aussi, juste à côté de lui. Il a posé sa serviette entre ses pieds.
« J’ai commencé « Aziyadé ». En fait, j’en suis déjà à la moitié. C’est mélancolique, un peu précieux mais le style est merveilleux. Qu’est-ce qu’il écrit bien ! J’avais lu « Pécheur d’Islande » quand j’étais au lycée. J’étais restée une sur une fausse idée de lui.
– Je l’aime particulièrement. A cause de son style, bien sûr, mais aussi, disons qu’il a eu une vie extraordinaire, qu’il a vécu des expériences hors-normes dans beaucoup de pays… » Il parle avec enthousiasme. Il s’est lancé dans un véritable exposé sur la vie de Loti. Soudain, il cesse.
« Vous devez me trouver… »
Elle l’interrompt en posant sa main sur son avant-bras.
« Pas du tout, je vous trouve… attendrissant. » Et c’est vrai qu’elle a l’air attendri.
Ils rient tous les deux. Ils continuent à parler, abordent les sujets comme ils se présentent.
Il regarde ses yeux. D’un marron presque « banal ». Pas infiniment bleus, non, simplement marron.
Mais son regard est si vif, si profond, si animé !
Elle lui donne un petit coup de coude.
« Ici Houston, ici la Terre, vous nous recevez ? » Elle rigole.
Le train arrive en gare. Il ralentit dans la courbe, freine encore puis s’arrête. Ils descendent.
« Je dois y aller. Ce matin, j’ai deux choses importantes à régler avant mes cours. » Elle dit ça très vite. Elle lui fait au revoir de la main, puis s’éloigne en courant presque.
« Nous pourrions peut-être aller boire un verre, cela nous permettrait enfin de discuter plus longuement et plus confortablement… » C’est elle qui l’a proposé. Évidemment. Lui n’aurait pas osé. Crainte de faire une proposition d’ « homme » dont les intentions peuvent être mal interprétées, une proposition de séducteur importun.
Il lui sourit en essayant de ne pas trop lui montrer l’ enthousiasme qui l’envahit à cette perspective.
« Quand ? Enfin, quel jour ?
– Quand cela vous arrange. J’ai pas mal de disponibilités, j’ai peu d’obligations en dehors de mes cours en journée, et pas de stage en vue avant les quinze prochains jours…Choisissez ! Cette semaine, par exemple, ou la semaine prochaine… »
Il sort son mobile et consulte son agenda. Jeudi, ça devrait être possible. Pas de RV à l’extérieur, pas de dossier à boucler dans l’urgence .
Il la regarde.
« Jeudi, ça vous va ? »
Elle hoche la tête. Il enchaîne :
« Quelle heure vous convient ?
– Vers 19h ? Ce n’est pas trop tôt pour vous ? »
Il fait une petite grimace. Elle a un petit rire.
« J’aurais dû m’en douter… Vous devez être un de ces bourreaux de travail qui bossent jusqu’à pas d’heure ! Alors, disons 19h 45. Je vous fais une fleur… »
Elle reprend :
« Chez Max »… Vous connaissez ? »
Non, il ne connaît pas, bien sûr.
« Eh bien, vous trouverez : un grand garçon comme vous doit savoir faire une recherche sur le web… »
Elle répète :
« Chez Max, jeudi, 19 45 » Elle consulte sa montre.
« En revanche, là, il faut vraiment que je file ! »
Elle lui adresse un clin d’œil, pirouette, puis tourne les talons. Elle se presse vers la sortie.
Il a quitté son bureau incroyablement tôt. Il n’a même pas bouclé le dossier sur lequel il travaille. Quelques confrères ou employés, croisés dans le couloir, le regardent avec étonnement. Deux d’entre eux affichent même un petit sourire sarcastique, plein de sous entendus. Il a décidé de repasser chez lui pour prendre une douche et se changer. Et puis… ses chaussures cirées, avec ce temps !
Dans l’entrée, il dépose sa paire de chaussures, dans une panière. Un livreur viendra la chercher pour l’emmener demain matin à l’entreprise qui en assure l’entretien.
Après une douche, rapide, il se plante devant son dressing : des costumes stricts, noirs et gris foncé, presque identiques, encore protégés de la fine housse plastique du pressing, des chemises blanches, quatre pardessus. Des cravates noires). Des écharpes grises. Sur les étagères, des polos blancs, des polos noirs, quatre T-shirts, impeccablement repassés et pliés. Deux noirs et deux blancs.
Les ceintures qui sont suspendues offrent leur même uniformité : en cuir, noires, boucle discrètement argentée dont seule la forme varie.
Des pulls. Tous en laine. Rangés par catégories : ras du cou ou cols roulés, ordonnés du blanc au noir, en passant par le gris. Seul un pull « blanc-cassé » aux torsades multiples, tranche : il l’a acheté dans une boutique de l’aéroport, lors d’une signature de contrat à Dublin. Enfin, deux jeans noirs, 501.
Un des jeans, un T-shirt, le pull irlandais feront l’affaire.
Il hésite un moment sur la couleur du pardessus. Après réflexion, il choisit le gris clair.
Il prend des gants.
Il rafle son trousseau dans le vide-poche de l’entrée. Il sort.
Il fait déjà nuit.
Avec un crissement régulier, ses pieds s’enfoncent dans la neige. La couche n’est pas très épaisse. Quelques centimètres recouvrent les trottoirs. Sur la chaussée, les véhicules roulent au pas, soulevant une gerbe de boue grise sur leur passage.
Des bouches d’égout s’échappent une vapeur ténue, révélée par les néons des lampadaires.
Face à lui, le flot continu des voitures, phares allumés, aveuglants.
L’air froid et humide transperce son pardessus.
Il accélère le pas. Malgré ses gants, ses mains sont froides.
Quelques boutiques sont encore ouvertes. Les rideaux de fer qu’on baisse, tombent un à un.
Il pousse la porte de « Chez Max », entre dans le bar.
Pas trace d’elle.