Pour le plaisir de me promener dans le décor.
Mais un jour j’aurai une tablette graphique et je ne ferai plus mes dessins avec la souris…
Pour le plaisir de me promener dans le décor.
Mais un jour j’aurai une tablette graphique et je ne ferai plus mes dessins avec la souris…
Mon seul vrai film d’urbex.
Super-impressionant.
Une architecture folle !
2 millions de dessins
1847 heures de travail
J’ exagère comme toujours.
Profitez-en, ça ne va peut-être pas durer…
( A l’origine c’est un feuilleton en six épisodes que j’ai raboutés et que j’ai envoyé via Wathsapp)
et un épisode « extraballe » parce que beaucoup de gens n’étaient pas d’accord avec la fin du film…
Elle dégage la languette et mes chaussures font la grimace sur une feuille de papier journal sur la table de la courette.
En pressant sur le flacon – un système complexe – elle exprime une peinture blanche qui dégouline sur la toile de mes tennis.
Au fil, pendants et amidonnés d’un reste de savon, sèchent les lacets.
Le bazar se trouve sur la place. A l’intérieur, ça sent bon.
Maman a acheté deux livres de lecture. Il y a le livret 1 et le livret 2. Les brochures ont une couverture marron. Dans le livre, la petite fille s’appelle Lili, elle a un frère. Lui, c’est Riri.
Ils sont filiformes, ce sont des personnages sans épaisseur. Ils n’ont pas de visage non plus, juste un rond. On reconnaît Lili parce qu’elle a une jupe. La jupe, c’est un triangle sur ses jambes. Tous les jours, Maman me fait lire, je lis mes syllabes docilement en attendant la petite histoire : quatre phrases un peu bizarres, puis six, puis dix.
Riri bine le petit jardin. La tulipe de Riri est rouge. La dernière phrase du livret 2, c’est :
Lili a fait cuire le rôti dans le four. Je le sais, je suis allée la lire en cachette.
Depuis deux jours, l’escalier sent bon. Les peintres enduisent les plâtres d’une nouvelle couche de peinture. Maintenant, c’est marron clair. Dans la peinture qui n’est pas encore sèche, les peintres tracent avec une espèce de peigne des lignes et des courbes. On dirait que c’est du bois, mais ce n’en est pas.
Les WC sont sur le palier, juste en face de la porte de l’appartement. La voisine les partage avec nous. Sur la minuscule fenêtre, maman a collé du vitrail adhésif.
Sur le comptoir de la boucherie, il y a toujours un bouquet dans un vase. Souvent, ce sont de grandes tiges avec des boutons de fleurs tout le long. On dirait de fausses fleurs. Il y en a des rouges, des roses et des oranges. Les couleurs ne vont pas bien ensembles, on dirait de la viande.
A côté du vase, il y a une coupelle remplie de caramels. Ils sont enveloppés dans un papier blanc, ils sont tous à la vanille. Ce sont toujours les mêmes caramels. Ils sont très bons. Parfois, le boucher me tend la coupelle de ses gros doigts abîmés, et je peux prendre un caramel.
Mais parfois, le boucher oublie.
Le plafond de la cuisine est rose. Rose foncé. Comme les meubles d’ailleurs. Sauf que les meubles sont roses avec des lignes noires qui tournent dans tous les sens, alors que le plafond est simplement rose. Rien qu’avec mes yeux je peux marcher sur le plafond de la cuisine. Il faut juste imaginer que je suis comme une mouche, avec des pattes qui collent. Je suis une mouche et j’arpente le plafond comme si c’était un plancher, car j’ai oublié que j’avais la tête à l’envers. Je foule la poussière qui est au-dessus des meubles, c’est un peu gras.
Le frigo est tout en bas.
» Le docteur B. pensait à une allergie. Il avait prescrit des injections tous les deux jours. C’était assez douloureux pour cette petite fille. C’est sa grand-mère qui l’accompagnait. Elle était vraiment raisonnable pour une fillette de son âge. Je ne sais pas si elle avait peur, en tout cas elle ne pleurait pas, elle ne faisait pas la comédie. Je ne sais pas si ces piqûres étaient vraiment utiles, en fait. »
Sur la cartoline, la maîtresse a dessiné une poire. Elle n’a pas dessiné la queue. Dans ma main, une aiguille à canevas. Je fais des petits trous sur le trait, tout le long de la poire. Trou, trou, trou. L’exercice s’appelle piquetage.
-Pas de cette main-là, enfin, voyons !
La maîtresse change l’aiguille de main.
Ce matin, je deviens droitière.
La poupée a deux dents, deux dents blanches et tranchantes. Sur son dos, un anneau.
L’anneau tiré, la poupée parle pendant que le fil s’enroule et rentre dans le dos.
La poupée parle anglais. Que dit-elle ?
J’ai tiré vraiment fort sur l’anneau, le fil ne rentre plus et la poupée est muette.
Pour la punir, j’ai aussi cassé une des dents.
Je tourne la manivelle de la petite machine à coudre rouge.
Pique, pique, et tourne, tourne, tourne.
Les deux morceaux de tissus s’assemblent maladroitement. J’ai quatre ans. J’ai découpé ma robe. La blanche, avec de fines rayures rouges.
Pique, pique, pique.
Je tourne la manivelle.
Et je couds cette robe que je ne mettrai pas à ma poupée. Je n’aime pas les poupées.
Sur mon lit replié, contre le mur de la chambre, il y a un coussin. Un coussin en canevas de laine, noir et rouge. Tout le fond est noir, avec six rectangles rouges ordonnés en lignes de trois. Ce coussin, je l’ai fait à l’école, pour la fête des mères. Je ne l’aime pas.
– Est-ce qu’elles te plaisent, les bleu marine , celles avec la bride ? Tu aimes bien la bride ? Ou alors, les oranges et blanches, avec les petits trous ? Mais, réponds-moi ! Elles te plaisent, ces chaussures ?
– Oui.
– Oui ? Mais oui, lesquelles ? Les bleues ou les oranges ? Réponds, je t’en prie…
– Oui.
Maman a acheté les deux paires de chaussures. Je n’aime pas beaucoup les bleues, je déteste les oranges. Je pense que Maman les aime beaucoup. Alors, j’ai voulu lui faire plaisir. Non, plus exactement, je n’ai pas voulu lui faire de peine.
Je voulais juste des chaussures vernies. Des chaussures vernies noires, avec une doublure rouge, comme celle de Céline R. La doublure rouge déteint sur les chaussettes blanches et les collants de laine. On voit bien que Céline R. a les pieds rouges à l’intérieur de ses chaussures quand elle les enlève pour faire des galipettes au gymnase.
Parfois, il n’y a pas d’eau. On ne peut jamais savoir s’il y en aura. Sauf si on a vu le monsieur avec sa grosse clef qui ouvre le robinet. Lorsque l’eau coule, on dirait une petite rivière. Si elle vient de couler, il reste des îles, on dirait un paysage, avec du sable. Il y a beaucoup de choses à regarder : des petits bouts de ferraille, des boulons, des rondelles, des bouchons en plastique, de la ficelle, et même des pièces de 2 centimes, les gens ne se baissent pas pour ramasser une pièce de 2 centimes. Le caniveau, c’est plein de trésors. On peut regarder longtemps, accroupi sur le bord du trottoir, on voyage sur la rivière, on visite les îles, on est ailleurs, oui, on peut regarder longtemps ce qui se passe dans le caniveau.
« Je la gardais parfois le soir. Pas très souvent, pas plus d’une fois par semaine en tout cas. Sa grand-mère était très malade à l’époque, un cancer, si je me souviens bien. D’ailleurs, elle est morte quelques mois plus tard et, évidemment, je n’ai plus gardé la petite.
Toujours est-il que sa mère devait aller à la clinique et elle ne pouvait pas emmener l’enfant : à l’époque, ça ne se faisait pas, les enfants n’étaient pas admis dans les hôpitaux comme maintenant.
Je tenais un commerce, une droguerie, rue Louis Blanc, on disait marchand de couleurs. A l’époque il n’y avait pas de grandes surfaces comme maintenant, alors forcément…
La petite ? Elle ne m’a jamais rien demandé, je ne sais même pas si j’ai entendu le son de sa voix pour dire autre chose que bonjour et au revoir.
Elle ne restait pas dans la boutique. Elle jouait devant, sur le trottoir, juste devant.
Souvent , elle s’accroupissait sur le bord du trottoir, elle regardait dans le caniveau. Elle pouvait rester comme ça des minutes entières, sans rien faire d’autre.
Quelle idée, non ? »
« Elle ne parlait pas beaucoup cette enfant. Pas timide, non, je ne dirais pas ça. Brillante plutôt, sa mère lui a appris à lire quand elle avait trois ans. Mais elle ne disait jamais rien.
Pendant la récréation, elle jouait avec tout le monde. Je ne sais pas… Elle était polie et serviable, je ne peux pas dire qu’elle était gentille. Non, pas méchante du tout, mais elle ne recherchait pas l’affection, voilà tout. C’est rare à cet âge.
Elle souriait, mais je ne sais pas si son sourire exprimait quelque chose. Sur la photo de la classe, elle a pourtant l’air malicieux, comme si elle se moquait du photographe ou simplement comme si elle trouvait cette séance de photo un peu ridicule. Une seule fois, je l’ai vue pleurer. Je crois qu’elle avait commis deux fois la même erreur dans un problème, ce n’était pas grave, bien sûr, mais elle a pleuré.
Elle ne me racontait jamais rien. Elle ne me glissait jamais de dessins, elle ne me confiait rien.
Pourtant, le dessin elle aimait ça, elle était très habile, je dirais même douée.
Elle avait de très jolis cheveux, toujours nattés, parfois retenus en une sorte de couronne.
C’était une fille unique, alors sa mère s’en occupait beaucoup. Evidemment, elle ne restait ni à l’étude, ni à la cantine, sa mère venait toujours la chercher.
Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? »
« Je ne l’aimais pas. Dès le début de l’année, dès le premier jour. C’était une bonne élève, trop sage, trop…C’était énervant, quoi… Alors, à chaque récréation, je l’attendais et je la battais. Je veux dire que je lui donnais des coups. Des coup de pieds. Au début, elle ne résistait même pas. Bon, mais au bout de quelques jours, elle a commencé à rendre les coups. Je me souviens, je la griffais, on se tirait les cheveux. En fait, on se cramponnait aux cheveux de l’autre, très fort, on s’en arrachait par poignées. Elle résistait un peu plus chaque fois. Jusqu’au jour où elle m’a forcée à m’agenouiller tout en me tenant par les cheveux d’une seule main. De l’autre, elle me tordait le poignet. Comme d’habitude, elle n’a pas dit un mot. Quand la cloche a sonné, elle m’a lâchée et est allée se mettre en rang, sans rien dire, comme s’il ne s’était rien passé.
Après, il n’y a plus jamais eu de bagarre. Je n’ai plus osé. Elle ne m’a plus jamais adressé un regard. C’est simple, pour elle, je n’existais même plus.
Elle s’est fait couper les cheveux trois semaines plus tard. »
Sur le trottoir, juste avant d’arriver à l’école, il y a un magasin de vêtements pour les enfants.
Dans la vitrine, il y a un panonceau publicitaire vantant les chaussettes D.D. en fil d’Ecosse.
A côté, il y a une épicerie. Les bonbons sont juste à l’entrée, les petits nounours coûtent 2 centimes. Parfois, avec une pièce j’en achète deux. L’épicier me rend 1 centime. Souvent, je perds la pièce.
Plus loin, il y a un coiffeur, et puis un bar.
Avant tout, il faut un bon palet. Une boite en métal, lestée avec des petites pierres. Sauter, ce n’est pas difficile, ce qu’il faut pour gagner c’est être précise dans le lancer du palet, trop léger, il file et se met sur la tranche, trop lourd, il racle le bitume et s’arrête sur le trait. Le meilleur palet c’est la boîte des bonbons Suc des Vosges. Une boîte pleine coûte cher, et il faut sucer les bonbons longtemps avant d’en venir à bout. A défaut, on peut prendre une boîte de pastilles Pullmol, mais celle-là, c’est difficile de s’en procurer.
Sauf si on a un grand-père malade.
La plupart du temps, je joue avec une boîte Réglisse Florent. Elle est rouge et blanche et difficile à ouvrir.
« C’est une petite fille qui venait tous les mercredis vers 8 heures 10. Enfin, on peut même dire à 8 heures 10. Je pensais que c’était une petite fille timide.
Elle poussait la porte, elle disait bonjour Monsieur, elle prenait son illustré, elle posait la monnaie sur la caisse, elle disait au revoir Monsieur, et puis elle s’en allait. Toutes les semaines, c’était exactement la même chose : bonjour Monsieur, merci, au revoir Monsieur.
Et puis un jour, elle arrive un peu plus tôt.
Bonjour monsieur, merci, au revoir Monsieur. Bon.
Cinq minutes plus tard, elle entre à nouveau, sauf que cette fois, elle s’était attaché une fausse natte, vous savez comme ces nattes postiches qu’on vend pour 10 francs au Monoprix… Elle entre avec sa natte et me demande si j’ai vu sa sœur jumelle. J’ai répondu, sans rire.
Alors, elle s’approche et m’explique très sérieusement qu’elle et sa sœur se ressemblent vraiment beaucoup et qu’on peut juste les différencier à cause des cheveux, vu que sa sœur, elle, a les cheveux courts. Bref, sur ce discours… Au revoir Monsieur, et la voilà partie.
J’en suis resté baba, je vous assure, baba. La semaine suivante, elle est revenue, comme d’habitude et comme si de rien n’était. »
« Je ne sais pas trop quoi dire. Elle travaillait très bien, c’était et de loin, la meilleure élève de la classe, c’est étonnant, car vous savez à l’époque, les enfants dont les parents avaient divorcé, avaient la réputation de… Enfin, vous comprenez bien ce que je veux dire. Elle, elle travaillait comme si de rien n était. Ce qui est étonnant, c’est qu’elle ne recherchait pas du tout le contact. On aurait même dit qu’elle l’ évitait soigneusement. Elle semblait docile, comme ça. Mais en fait elle n’en faisait qu’à sa tête et il n’y avait pas grand-chose qui lui fasse peur. Simplement, elle ne laissait rien paraître, ou pas grand-chose. On ne pouvait pas la prendre en défaut. Ce n’était pas de l’hypocrisie, pas à ce point-là du moins. C’était… de la dissimulation ?
Voilà, elle était conforme, mais ce n’était qu’en surface. Elle se trahissait rarement. Une fois, nous faisions de la broderie, ce que je demandais aux enfants était très simple, vous savez. Elle a terminé le travail en dix minutes. Quand je lui ai proposé le travail suivant, elle a imperceptiblement haussé les épaules, elle avait l’air accablée qu’on lui propose encore quelque chose de loin inférieur à ce qu’elle était capable de faire.
Je l’ai exclue de la classe en lui disant qu’elle serait autorisée à y rentrer lorsqu’elle n’affecterait plus des airs de princesse outragée. Oui, « princesse outragée », voilà l’expression que j’ai utilisée.
Une autre fois, c’était à l’étude, pendant la récréation. Vous savez, les enfants apportent un goûter et doivent de munir d’une gourde pour la boisson. On n’autorise pas les élèves à aller se servir aux robinets. Ce jour-là, elle n’avait pas sa gourde. Elle sautait à la corde et ça n’en finissait pas. A la fin, comme elle avait soif, elle demande à une de ses camarades de lui prêter sa gourde. Eh bien, elle a tout bu. Jusqu’à la dernière goutte. Sa petite camarade est venue se plaindre auprès des maîtresses de service, évidemment. J’ai été informée de l’incident le lendemain, elle a été punie. Croyez-vous qu’elle ait réellement éprouvé des regrets ? Pas le moindre, croyez-moi bien. Elle est allée présenter ses excuses, mais que l’autre lui ait pardonné ou pas, je peux vous dire qu’elle n’en avait rien à faire. »
Une video pour donner de mes nouvelles
Je leur envoie des histoires, des nouvelles, des lettres.
Je travaille, choisis chaque mot, efface, remanie, recommence, annule encore et réécris.
Mes doigts deviennent des mots, des phrases, je cherche et travaille encore.
J’arrache chaque mot, chaque phrase, chaque texte, du plus profond de moi. Je travaille.
J’envoie, je distribue, je donne.
« Tiens, j’ ai écrit ça »
« Tiens, c’est pour toi »
Je leur envoie mon âme. Je donne ce qui m’est le plus précieux, ou presque.
Je leur donne comme si mes mains toujours étaient pleines et ma tête toujours prête, comme si c’ était évident. Comme si cela était simple. Comme si cela venait tout seul, sans effort, naturellement. Comme si c’était facile. Comme s’il ne me fallait pas arracher chaque mot, me saigner parfois.
Je ne sais plus à quoi ça rime. Je ne comprends pas, je ne comprends plus.
Ce que j’écris me dévoile cent fois plus qu’un millier de photos. Je suis ce que j’écris.
« Mais putain bordel, LIS ce que ce j’écris, c’est moi cet amas de lettres, c’est moi ce texte, c’est moi cette putain d’histoire ! »
C’est mon cœur, c’est mon âme, c’est moi qui me jette en pâture, qui prends le risque de m’exposer.
Inventaire 633 A
Objet s’apparentant à un cube de 8 cm d’arête en alliage plastique rouge. L’une des faces, concave, affecte une déformation, probablement provoquée par un coup porté à l’aide d’un objet massif. Quatre griffures sur la face opposée à la déformation.
Les griffures peuvent avoir été faites par un outil de façon volontaire, intentionnelle. Disposées selon la diagonale, elles sont espacées de quatre millimètres, parallèles et profondes d’un demi millimètre. Elles affectent une longueur de 5,3 cm.
Le cube est, par ailleurs, muni de trois anses arrondies. Aucune trace de soudure apparente.
Elrad Bradiche rajoute un F en haut de la fiche, ce qui signifie que l’objet a bien été inventorié une deuxième fois, il range ensuite la fiche de cartoline dans le casier de bois et repose l’objet 6487 dans son sachet protecteur. L’objet est conforme à la description. Aucune évolution de son apparence, aucune modification d’état, pas la moindre.
M. Bradiche est le sous-chef du Service des Objets Insolites. Habituellement, l’inventaire n’entre pas dans ses attributions. A son niveau de responsabilités, il est chargé d’enregistrer les nouveaux objets déposés, de leur affecter un numéro de premier inventaire et de superviser la rédaction de la fiche descriptive. La mise à jour incombe à Mme Richard.
Mme Richard est malheureusement absente. Partie au chevet d’une mère mourante, Mme Richard a contracté une scarlatine invalidante et a prolongé son congé.
Elrad Bradiche est donc contraint de faire lui-même l’inventaire quinquennal ce qui le rend d’humeur fort maussade. Le terme de quinquennal est abusif. Le nombre d’Objets Insolites ne permet pas un inventaire total annuel, aussi a-t-on divisé ce nombre en cinq parts strictement égales qui sont revues à tour de rôle tous les ans.
On considère à juste titre que 12 minutes sont nécessaires à la vérification d’un objet et de la fiche qui l’accompagne. Quarante objets sont donc réexaminés quotidiennement.
Si l’on excepte les jours fériés, les quinze jours de congés annuels que Mme Richard s’autorise habituellement, ce ne sont pas moins de neuf mille six cents objets qui sont inventoriés annuellement.
La question a été posée de savoir ce qui arriverait si le nombre des nouveaux Objets Insolites augmentait de façon inconsidérée. Il a été suggéré que l’on passe, par exemple, de 40 à 42 objets quotidiens. L’humeur de Mme Richard en a été bouleversée pendant plusieurs jours.
M. Bradiche, lui, a immédiatement signifié qu’il lui serait impossible de se charger des deux objets quotidiens supplémentaires, il en allait de son statut et de son autorité de sous-chef de service.
On a donc promis, dans l’éventualité de cette probable augmentation de la charge de travail, qu’un employé spécialement détaché des Apparitions et Disparitions Inexpliquées viendrait suppléer de 17 heures 30 à 17 heures 54.
Il n’empêche que l’absence de Mme Richard tombe mal.
Il va être décidé des nouvelles affectations, mutations et changements de l’année. Or, M. Bradiche espère un changement de service, voire une promotion. Comment pourrait-on accéder à ses vœux et dans ces conditions laisser son poste vacant ?
M. Bradiche lance un regard vindicatif à la grande pendule. 17 h 58. Elrad Bradiche range le fichier, ôte sa blouse et enfile son pardessus.
Ayant consciencieusement fermé la porte de son bureau à double tour, il descend dignement le grand escalier pour se retrouver dans le hall . A 18 h 01, Elrad Bradiche quitte le Ministère des Affaires Etranges..
Sur l’avenue de Résistants, Médard Bretz presse le pas. Il ne doit pas être loin de 18h 03 et il risque bien de voir le bus 128A lui passer sous le nez. Le 128A débouche de la rue Sainte Clotilde à 18h 04 et franchit le carrefour en moins de trente secondes si le feu est vert. Médard se hâte donc, presque fébrilement, vers l’arrêt qu’il distingue maintenant. S’il rate le 128A, il pourra, certes, patienter quelques minutes, puis monter dans le 128B. Mais le 128B, au niveau de la Place de la Liberté, bifurque vers la Cité Fleurie et atteint son terminus au Fort de la Boule, ce qui imposera à Médard une marche d’une dizaine de minutes alors que le 128A s’arrête Boulevard Brumm , où Médard habite précisément .
Médard Bretz a fini par considérer le 128A comme une sorte de véhicule personnel bien que collectif, qui le prend à quelques pas de chez lui le matin et le dépose le soir – par le jeu des arrêts – une cinquantaine de mètres plus loin, mais, providentiellement, devant la boulangerie où chaque soir il fait l’emplette de son pain. Médard y voit un hasard bienheureux, une manifestation quasi divine de l’organisation immanente de son monde personnel.
Aussi rater le 128A de 18h 05 est-il pour Médard un signe de mauvaise augure bien supérieur à la contrariété d’une marche d’une dizaine de minutes à travers la Cité Fleurie.
Médard Bretz travaille au Ministère des Affaires Etranges depuis la création de celui-ci. Il est affecté à la Division des Disparitions Inexpliquées. Contrairement à ce qu’il a cru lorsqu’il a intégré ce Ministère, il ne s’agit pas simplement -ou seulement- de cas de personnes disparues, mais bel et bien de disparitions d’objets plus ou moins volumineux, qu’on ne peut expliquer par un simple vol ou par la négligence de la part de leurs propriétaires.
Au tout début de la décennie, les déclarations de disparitions, laissées à la responsabilité des forces de police, ont été plus ou moins classées sans suite. Mais au cours des années suivantes, le phénomène a pris de l’ampleur. D’une à deux plaintes mensuelles relevées dans la Capitale, on est passé à plusieurs dépôts de plaintes quotidiens. Certains journaux s’étant fait l’écho de l’émoi de citoyens concernés par ces disparitions, il a été décidé d’affecter un service administratif chargé d’accueillir les plaignants. Parallèlement des objets ont commencé à apparaître : des objets inconnus, sans usage possible, dont on ne pouvait expliquer ni la provenance ni la fonction. Le nombre de cas augmentant de manière inquiétante, on en est venu à créer un Ministère.
La Division des Disparitions Inexpliquées(DDI) et le Service des Objets Insolites (SOI) composent à eux deux la Section d’Enregistrement des Objets du ministère. Ils sont chargés de tenir le compte et de mettre à jour les dossiers de déclaration. En dehors de cela, rien. Il y a bien au premier sous-sol, un bureau qui a pour nom Cellule de Recherche Concernant les Disparitions et Apparitions (CRCDA) mais nul ne sait de combien de personnes elle est composée ni quels types d’actions elle engage.
Médard Bretz partage son bureau avec Baltazar Aiguido. A eux deux, ils forment l’effectif de la Division des Disparitions Inexpliquées. Il y a fort peu de disparitions réellement inexpliquées, réellement inexplicables plus exactement. Elles trouvent en général leur solution quelques semaines ou quelques mois plus tard. A ce jour, Médard Bretz et son collègue n’en ont dénombré que deux cent dix-neuf un peu sérieuses. Sept disparitions seulement ont été transmises à la CRCDA.
Une marche de l’escalier roulant de la ligne 12 de l’Urbo (direction Porte de Palissy) assurant la correspondance avec la ligne 7 ( Parc de Nittel – Place de la Victoire ). Disparition d’autant plus inexplicable qu’enlever la marche nécessite d’arrêter l’escalator et de démonter le système mécanique dans son ensemble, soit plusieurs heures d’interruption du service pour travaux. Or aucun chantier d’intervention ou de maintenance n’a eu lieu sur cette station depuis trois ans.
La rambarde en métal de la passerelle des Métiers.
Un socle en bois supportant une maquette monumentale de la ville antique de Gemnos (III ème siècle). La maquette est exposée au Musée des Antiquités. La disparition du socle a eu lieu la nuit et n’a déclenché aucune alarme. Le relevé des rondes du gardien effectuées toutes les heures situe la disparition entre 2 et 3 heures du matin. La maquette de deux mètres sur trois a été retrouvée posée à même le sol, elle n’ a pas souffert de dommages particuliers.
Un des barreaux protégeant une des fenêtres du rez de chaussée du Ministère de la Marine. La fenêtre est celle du bureau de l’adjointe particulière du sous-secrétaire d’État aux Bâtiments marins et sous-marins. Le barreau était enchâssé dans la pierre elle-même, aucun éclat de pierre n’ a été retrouvé.
Les quatre verres protecteurs de l’ horloge quadri-face de la Tour du Palais de Justice. D’un diamètre d’un mètre vingt, épais de près de trois centimètres, les verres bombés protègent chaque cadran, orientés du sud à l’est. Pesant près de 33,9 kg chacun, si l’on prend pour masse volumique 2,5 qui est communément admise pour le verre, leur enlèvement aurait dû nécessiter une grue, à tout le moins un engin de levage et occasionner des mesures de sécurisation exceptionnelles.
Un pan du rideau de velours rouge de l’Opéra Monpezier. D’une surface totale de 160 mètres carrés (16 m de haut x 10 m d’ouverture de scène auxquels se rajoute l’aisance du tombé), le rideau a été découpé, côté cour, sur une hauteur de 5 mètres et d’une largeur de 4. La découpe n’est ni nette ni rectiligne.
Enfin, la totalité des globes géographiques des différents Instituts, Universités et Écoles de la ville.
Elrad Bradiche prend place dans l’omnibus qui le déposera après sept arrêts, à la gare de Preyte, proche de son domicile. Il habite dans un petit pavillon en meulière qu’il a hérité de ses parents. Elrad Bradiche est célibataire et cela lui convient. Tout convient d’ailleurs à Elrad Bradiche, son statut d’employé au ministère, son salaire, sa maison. Seules la possibilité que sa promotion au titre de chef de service soit retardée ou encore l’absence pour maladie de madame Richard le contrarient.
Elrad Bradiche, accroche son pardessus à la patère de l’entrée, il vide ses poches comme il le fait tous les soirs. Il découvre avec étonnement un objet qu’il n’identifie pas. Il s’agit d’une sorte de plaque perforée de nombreux trous rectangulaires fait d’une matière plastique rigide.
Une vague de panique déferle et le submerge. Que fait cette plaque dans son manteau ? A-t-il emporté par erreur un Objet Insolite ? Impossible ! Quelqu’un l’ y a-t-il mis ? Dans quel but ? Pour le compromettre, pour mettre en cause son avancement ? Comment va-t-il faire pour identifier la place de cet objet, son numéro d’inventaire ? Il y a quelque part parmi les centaines d’étagères, un sachet vide, comment le retrouver ? Elrad Bradiche s’asseoit lourdement dans son fauteuil et se met à pleurer.
Médard Bretz alors qu’il n’est qu’à dix mètres de l’arrêt du 128A, entend l’autobus arriver, mais au lieu du bruit familier du bus qui ralentit puis freine, il perçoit au contraire une accélération. Devant lui, les gens qui attendent sous l’abri, sont figés, pétrifiés par la surprise. L’autobus accélère et passe en trombe. Médard a le temps d’entrapercevoir le visage paniqué d’un voyageur, le nez collé sur la vitre du véhicule. 18H 05, le 128A vient de griller son arrêt. Il disparaît, accélérant encore, jusqu’à n’être plus qu’un tout petit point au bout de l’avenue.
Marie-Béatrice joue à la poupée. Tout d’abord elle les coiffe, elle démêle leur longue chevelure puis elle leur donne à manger, elle a sorti sa dînette et disposé les couverts avec soin. Sur une table improvisée, un cageot retourné, surmonté d’un carré de contreplaqué, elle a étendu une nappe. Elle leur sert leur repas dans de nouvelles assiettes. Elle a même trouvé le dernier repose couteau qui lui manquait.
Elle est soudain violemment tirée en arrière. Son frère Bernard la tire par une de ses nattes, il la traîne tant et si bien qu’elle tombe de son tabouret. Cris, hurlements, elle griffe la main de Bernard qui réplique d’un coup de poing. Le fil du petit collier que Marie-Béatrice vient de se faire se rompt. Les perles roulent à terre de tous côtés. La colère de Bernard semble redoubler à la vue des perles. S’ensuit une bagarre, ils roulent par terre, coup de pieds et coups de poings sont distribués de part et d’autres. C’est violent, expéditif, et Marie-Béatrice, vaincue. Son frère la maintient de ses deux jambes, il la plaque au sol, comme assis sur elle.
Il hurle. Elle pleure.
A califourchon sur sa sœur, Bernard la tambourine de coups de poings dans les côtes. Les cris et les pleurs de la fillette redoublent. Craignant que les hurlements de sa sœur n’alertent ses parents ou pire la terrible Mademoiselle, leur gouvernante, le garçon se relève.
« J’te préviens, t’as pas intérêt à cafter ! »
Marie-Béatrice se relève à son tour, elle a le nez qui coule, son visage est rouge et par moment un sanglot la secoue encore.
« Tu vas m’aider à tout remettre en place ! Passe-moi les verres bombés.»
Marie-Béatrice se saisit à regret des assiettes et les lui tend. L’horloge quadri-face retrouve ses verres protecteurs, puis il en va de même avec le barreau de fenêtre (repose-couteau), la nappe (rideau d’Opéra), la table (socle de la maquette de la cité de Gemnos du musée des Antiquités), du peigne (rambarde de la passerelle des Métiers), des perles du collier (les globes terrestres des écoles sortis de leur support), enfin, le bus avec lequel Marie-Béatrice a joué et qu’elle a posé sur le rebord de la ville miniature dont Bernard est le créateur.
Bernard s’approche de sa sœur, menaçant :
« Et arrête de balancer des murgos, des arlavens, et tes vieux batlugi sur MA ville ! Tu crois que je ne l’ai pas remarqué ? Tu jettes encore UN truc, un seul truc et tu le regretteras, t’as compris ? » Marie-Béatrice hoche la tête dans un reniflement.
Le petit dieu immature contemple sa première création. La petite déesse, sa sœur, à côté de lui, tient dans son poing serré la marche de l’escalier mécanique et réfléchit intensément à l’usage qu’elle fera de l’objet.
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Inutile ludion, je flotte entre deux eaux, je dérive, je monte et je descends.
Un remous m’entraîne, j’affleure la surface, une inspiration comme un cri. Je redescends, plonge, m’abîme, le courant me maintient plaquée, à la limite de l’asphyxie. Sons amplifiés d’une agonie qui ne dit pas son nom. L’instant suivant, je lutte et me dégage, émerge, aspire, tousse, aspire encore, avant qu’une vague ne me submerge. Je respire l’écume, me noie.
Pendant combien de temps devrai-je me débattre avant de renoncer ?
Avant d’abandonner tout mouvement.
Entre deux eaux, entre le tout et le rien, entre le plus jamais tout et le complètement rien.
Oser, tenter, croire, espérer. Débauche d’oxygène.
Puiser une dernière fois dans les ultimes réserves, peut-être.
Ressentir à nouveau l’envie de me sauver, d’être sauvée.
Juste une fois encore.
Espérer une voile.
Même lointaine.
« Restez à l’écoute de Radiiiiiioooooo Staaaaaaaaaaaaaar ! ». Fin d’annonce. Début générique. Fond générique. Bip heure. Musique.
Suzanne débranche l’écouteur et se renverse sur le dossier de son fauteuil.
3 mn 57 de musique ; largement le temps de boire un truc frais, la clim doit déconner, c’est pas possible qu’il fasse si chaud, avec ça, Seldon n’est toujours pas dans le studio, il est toujours en retard, il exagère, faudra quand même qu’on s’explique là-dessus à la prochaine réunion, je lui donne encore 5 mn et après, je le fais sacquer.
Suzanne reprend l’écouteur, enfonce la fiche, connexion.
« Vous êtes sur Radio Staaaar, la radio locale délocalisée, et maintenant, quelques nouvelles brèves :
Aujourd’hui au Centre commercial Galaxie 13, grande vente promotionnelle sur l’ensemble des magasins. Et si vous dites que vous venez de notre part, je suis sûre que vous aurez un rabais supplémentaire ! ! !
Lire la suite « Une autre vie »Encore un générique détourné. J’ai appris beaucoup en faisant cela. Là, c’est prise de tête dans la partition de l’écran et en superposition. Chaque séquence est une victoire. Imparfaite, on voit où ça bugue, mais une victoire quand même…
Pour celzéceux qui voudront comparer, c’est là !