Préparatifs

( 3mn de lecture)

épisode 13

Un homme à cheval franchit les limites du domaine, bravant la pluie et la boue. Ce ne pouvait être qu’un asserv. L’homme demanda à entrer : il était porteur d’un message pour la maîtresse des lieux. Belbo, toujours méfiant, jaugea le nouveau venu et l’escorta, vigilant, jusqu’à Senna. Il ne quittait pas l’homme d’une semelle.
Mis en présence de Senna, l’asserv mit immédiatement un genou à terre, baissa la tête : « Maîtresse, je t’apporte un message », il présenta des deux mains le petit rouleau.
Senna envoya l’homme à la cuisine où il pourrait se sécher un peu et elle demanda à Valia de lui réchauffer de la soupe.
Sans perdre de temps, Senna brisa le sceau de la missive et en prit immédiatement connaissance.
« Votre cousin Palen Kalior vous informe de sa venue prochaine… » s’ensuivaient les formules de politesse habituelles.

Elle se rendit à la cuisine et interrogea l’asserv.
« Sais-tu quand ton maître arrive exactement ?
– Nous étions à deux jours de route, lorsqu’il m’a envoyé te porter le message. Je pense qu’il sera là demain après-midi ou demain soir, tout dépendra de la pluie et de l’état de la route, il vient en litière, précisa-t-il .»
Senna resta songeuse.

Belbo accompagna l’homme aux écuries. On avait nourri sa monture. Homme et animal pourraient se reposer quelques heures avant de repartir.

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Ce que l’on tait

( 4 mn de lecture)
(suite à une mauvaise manip, j’avais supprimé l’épisode, je le remets en ligne. N’en tenez pas compte si vous l’avez déjà lu)

épisode 12

Le pain avait été réchauffé dans la cendre, le miel coulé dans une coupelle en terre. Valia déposait les choses en chantonnant sur la table de la cuisine. Senna était déjà installée, les jambes ramenées sous elle, une étoffe de laine sur les épaules.

La lumière entrait à peine dans la pièce. Un dernier matin d’automne mais qui préfigurait déjà ce que serait l’hiver. Le vent froissait les dernières feuilles des figuiers derrière la maison. Elles tourbillonnaient au ras du sol dans l’air froid, puis soudain disparaissaient emportées par une bourrasque plus forte que les autres.
Senna resserra l’étole autour de ses épaules.
« Tu as froid, ma colombe ? » demanda Valia.

La vieille femme s’accroupit alors, ouvrit la porte du foyer, tisonna les braises et rajouta quelques bûches.
Se relevant, elle demanda à Senna :
– Tu veux un peu de lait caillé ?
– Non, merci. Le pain et le miel suffiront.
– Tu veux une infusion ou de la soupe ?
Senna réfléchit quelques instants. 
«  De la soupe…merci. »

Valia servit la soupe fumante dans un grand bol, puis reposa la petite louche avec soin.
Un silence s’installa. Pas pesant, mais suspendu.
Senna, le visage au-dessus du bol s’imprégnait de l’odeur et de la chaleur du liquide. Elle entourait le bol de ses deux mains. Elle souffla sur la soupe, posa le bol sur la table, puis elle porta prudemment à sa bouche une première cuillerée.

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Ce que l’on bâtit

( 4 mn de lecture )

épisode 11

La nuit tombait doucement sur Lysna. Un parfum de feu de bois flottait dans l’air, mêlé à celui des herbes que Valia faisait sécher en bouquets suspendus sous le portique. Dans le bureau, les lampes à huile projetaient leur lumière. La pièce sentait la cire et la laine.

Périos se tenait debout, comme toujours, le rouleau de comptes à la main. Il ne s’asseyait jamais sans y être invité. Senna, assise près de la table, terminait de griffonner une note sur une tablette d’argile. Certes, il y avait bien du papier, mais il était cher, et Senna le réservait aux courriers importants et aux documents qu’elle voulait absolument conserver.
Périos l’observait.
Elle leva les yeux vers lui.
« Les chiffres sont bons, n’est-ce pas ? »
La voix de Senna était joyeuse. Elle jubilait.

« Le revenu net dépasse nos prévisions. Notre convoi est parti il y a huit jours. Les prix se sont maintenus et ont même augmenté sur le marché aux grains d’Otilia. On parle déjà d’une pénurie hivernale dans les hautes cités et les vaisseaux autonomes d’Iriast* vont bientôt arriver. Les circonstances étaient donc plus que favorables pour nous. » détailla Périos.
Senna sourit encore. Elle se pencha en arrière sur sa chaise, mains croisées sur le ventre.
« J’ai pensé à quelque chose… »

Il acquiesça en souriant. Il semblait lui-même heureux de voir Senna aussi satisfaite.
Leurs regards s’emmêlèrent un instant, puis Périos détourna les yeux, et il fixa son rouleau de comptes…

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L’affranchissement

( 4 mn de lecture)

épisode 10

Le matin s’était levé, pâle. Les feuillages roussis bruissaient au vent, et une odeur de terre mouillée montait du potager. Dans le petit bureau, la lampe n’avait pas cessé de brûler.

Une semaine auparavant, Périos lui avait signalé que les cérémonies d’affranchissement d’un des asservs devraient avoir lieu. Avec son aide elle avait appris les formules rituelles. Elle se sentait fébrile et pour la première fois consciente des responsabilités qui lui incombaient vraiment. Il fallait que cette cérémonie soit réussie. Il en allait de sa crédibilité.

Sur son bureau, le registre des affranchissements était ouvert – la date était là, tracée d’une main sûre, des années plus tôt- et une bourse y était préparée.
Elle se tenait droite et rigide face à l’homme qui attendait, debout, à deux pas d’elle. Il avait les épaules étroites, les mains jointes devant lui, la nuque penchée.
Il s’appelait Enel. Trente cinq ans. Quinze ans passés à Lysna. Né libre, vendu pour dette familiale.

Senna ouvrit le registre des affranchissements.
« Tu as accompli ton temps, Enel. »
Il ne répondit pas, mais son visage se tendit légèrement, comme si les mots avaient touché une zone sensible.
« Je te rends ta liberté, aujourd’hui, selon les termes qui furent convenus. Tu porteras désormais le nom de Kalior, celui de mon clan familial. Si tu le souhaites, tu peux demeurer ici, comme client affranchi. La maison t’accueillera. »

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Sur le banc

( 4 mn de lecture )

épisode 9

Il faisait chaud en cette fin d’après-midi, et dans la petite pièce attenante à la chambre de Senna, l’atmosphère était étouffante. Senna sentait les gouttes de sueur rouler le long de son échine. Elle ne cessait de se tamponner le front et la nuque avec un linge humide que Valia avait apporté. N’y tenant plus, elle sortit pour fuir la chaleur et trouver un peu de fraîcheur près du bassin de la cour intérieure. Elle se dirigea vers la cuisine, se servit un verre d’eau qu’elle avala avidement puis elle s’assit sur un banc à l’ombre du portique.

Périos avait franchi le seuil de la maison. Il se dirigea vers elle pour la saluer.
Il se tenait debout devant elle, un plan roulé à la main.
Senna se redressa et s’adressa à lui avec un petit sourire contraint :
« Je crains que nous ne soyons obligés de discuter ici, il fait si chaud dans mon bureau qu’on se croirait dans une étuve. »
De la main, elle tapota la place sur le banc, juste à côté d’elle.
« Assieds-toi, je t’en prie, nous serons mieux ici… » lui dit-elle.
Périos obéit, ne sachant pas trop quelle attitude adopter et comme gêné par la proximité.

Senna ne remarqua même pas son trouble.
« Fais moi voir ce plan… » Elle s’empara du rouleau et le déroula devant eux. Périos en tenait une des extrémités et empêchait qu’il ne s’enroule à nouveau.
Senna consulta le plan quelques instants.
« J’ai eu une idée, dit-elle, ne dis pas non, écoute-moi d’abord jusqu’au bout ! »

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Habitudes

( 4mn de lecture )

épisode 8

Senna ouvrit la porte de sa chambre. C’était le matin. Comme tous les matins, Senna savait qu’elle trouverait Belbo devant sa porte. Il aurait roulé le matelas sur lequel il dormait. Chaque soir, il le posait en travers de l’huis et s’y allongeait, glaive en main.
Senna sourit. Elle avait bien tenté de lui expliquer que c’était une précaution inutile, mais nuit après nuit, Belbo reprenait son manège protecteur.

Elle le salua donc et le remercia. Elle se dirigea ensuite vers la cuisine où Valia avait déjà fait cuire le pain. Elle avait aussi préparé la soupe de légumes et fait griller les céréales pour la boisson du matin. Accroupie, elle était occupée à regarnir le foyer du four avec quelques petites bûches.

Senna entra dans la cuisine et déposa un baiser dans le cou de sa nourrice qui lui tournait alors le dos. Valia se redressa et se retourna.

« Ah, voila ma colombe qui est réveillée ! Bien dormi ? »
Senna hocha la tête vigoureusement, tout en chipant une tranche de pain encore chaud qu’elle s’était mise à mâcher.
« Je vais au bain, je reviens tout de suite. » Et Senna fit demi-tour, comme tous les matins.

Trois mois s’étaient écoulés. C’était la fin de l’été, les céréales avaient été fauchées. La récolte avait été bonne. Les sacs s’entassaient maintenant dans le grenier. Bientôt on procéderait de même avec les oléagineux. On les passerait sous la meule de pierre pour en extraire l’huile.

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L’intendant

( 3 mn de lecture )

épisode 7

On frappa doucement à la porte de sa chambre.
Valia entrouvrit, glissa la tête, et annonça : 
« L’intendant du domaine demande à te voir. Il s’appelle Périos ».

Senna hocha la tête. Elle était épuisée. Elle avait dû s’assoupir. Elle souleva la tête de la pile de coussins, se redressa, prit une longue inspiration lasse. Elle se passa un linge humide sur le visage, lissa sa longue tunique, enfila ses sandales. Il fallait qu’elle le reçoive, elle était la maîtresse du domaine désormais. Périos était l’homme avec lequel elle allait devoir travailler. Elle ne devait pas donner l’image d’une femme irresponsable et négligente.
Elle rejoignit le petit bureau qu’on avait aménagé pour elle. La pièce étroite, percée d’un jour haut, était attenante à sa chambre, elle n’eut qu’à soulever un rideau pour y accéder.
Périos attendait sur le seuil.
D’où elle se tenait, Senna pouvait l’observer sans qu’il s’en rende compte.

Il portait une tunique claire, sans insigne. Les cheveux blonds, coupés très courts, lui donnaient un air sévère presque rigide, il avait l’air soucieux. Il tenait contre lui un paquet de registres reliés.
Senna s’avança.

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L’ arrivée à Lysna

( 3 mn de lecture )

épisode 6

Prévenus par le bruit de la charrette, de la mule et du cheval, Valia et Antiek avaient ouvert les deux battants de la large porte de la maison. Ils se tenaient sur le seuil.

Senna sauta de la mule, passa les rênes à Belbo, fit les quelques pas qui la séparaient de la maison.

Valia s’avança à son tour, presque cérémonieusement. Elle portait un tablier ancien, trop grand pour elle. Elle fit quelques pas vers Senna.
Elle s’arrêta quelques secondes, juste le temps de poser les yeux sur elle.

Senna lui ouvrit les bras. Elles s’étreignirent.
Valia l’enlaça avec force, comme on serre un enfant trop longtemps absent. Elle murmura contre sa tempe :  « C’est fini maintenant. Tu es là. »
Antiek s’approcha à son tour. Il se contenta d’une inclinaison de tête, mais ses yeux brillaient.
Ils entrèrent ensemble dans la maison.

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Belbo

( 2mn de lecture )

épisode 5

Belbo avait deux ans de moins que Senna, il était fils d’asservs et en conséquence asserv lui même jusqu’ à ses 15 ans. Il avait grandi dans la maison des Kalior. Senna ne se souvenait pas d’un jour sans Belbo. Ils avaient joué ensemble, couru ensemble, dénichés les oiseaux ensemble. Plus tard, Senna avait remarqué que Belbo ne jouissait pas de toutes les facultés intellectuelles d’un adolescent de son âge, mais elle avait à son égard toujours la même tendresse.

S’il ne brillait pas par son intelligence, en revanche, Belbo était d’une force peu commune et d’un courage cent fois démontré. Habile au maniement des armes, il était redoutable au glaive et au couteau. Il était rapidement devenu le garde du corps de Senna, l’accompagnant lorsqu’elle sortait de la maison, la suivant à cinq pas partout où elle allait. Il couchait devant sa porte, son matelas posé en travers du seuil. Il la protégeait en toutes circonstances.
Lorsqu’il avait été affranchi, il était resté, continuant à veiller sur elle.

Pendant son mariage avec Halden Virek, elle avait obtenu de l’emmener avec elle faisant valoir qu’ainsi Halden aurait un garde supplémentaire à disposition.

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La mule

( 2 mn de lecture )

épisode 4

La charrette cahotait sur le chemin de pierre. Le soleil tapait sur les blés qui recouvraient les collines. Senna, installée sur un coussin de fortune, à côté de Hedren, le jeune asserv qui menait la charrette, plissa les yeux vers le sentier qui serpentait à flanc de colline. Belbo, quant à lui, montait un petit cheval bai qui allait au pas au côté de l’attelage.
« S’il te plaît, Belbo…»
Senna revenait à la charge. Belbo ne savait plus quoi faire. Il se retourna à demi vers Senna.
« S’il te plaît, apprends moi.. » demanda Senna sur le même ton suppliant. 
C’était la dixième fois au moins qu’elle le lui demandait. Belbo soupira. Il savait que lorsque Senna voulait quelque chose, il lui était impossible de refuser très longtemps.
« Ce n’est pas très comme il faut pour une dame, les dames vont en litière ou en charrette… 
– Je veux apprendre à monter, point final. Cela va m’être très utile, et même absolument nécessaire. Veux-tu que je me couvre de ridicule si, une fois sur place, je ne suis pas capable d’aller inspecter les terres autrement qu’en charrette ? »
Elle fit signe à Hedren d’arrêter l’attelage. Celui-ci, écarlate, obtempéra tout en jetant tour à tour des regards vers Senna et Belbo. Belbo s’arrêta à son tour.

Senna sauta de la charrette. Elle saisit un pan de sa tunique, et le releva assez pour dévoiler le bas d’un pantalon de toile serré à la cheville.

« Et pas en amazone. Je préfère voir où je vais. »
Belbo resta bouche bée un instant. Il ouvrit la bouche, la referma, haussa finalement les épaules.
Il était résigné désormais.

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