Une jeunesse

Je guette madame Saumurât.. Madame Saumurât, c’est la voisine du 56 (56 bis). Tous les samedis matins, madame Saumurât va faire ses courses. Je sais pas quel âge elle a. Je sais juste qu’elle a l’air très vieille. Soixante ans peut-être. Je joue devant notre maison en guettant de l’œil, pour la voir déboucher du coin de la rue. Je la reconnais de loin, parce qu’elle est pas très grande, un peu grosse et qu’elle boîte de la hanche, un peu comme un demi canard. Dès que je la vois, je fonce. En fait, je cours d’abord, et après je ralentis et je me mets à marcher comme si je l’avais pas vue. Quand je suis à dix mètres d’elle, je fais celui qui la remarque. Je prends un air étonné, comme si vraiment c’était une rencontre extraordinaire. « Bonjour Madame Saumurât ! » Rien qu’au ton, elle doit entendre toutes les majuscules. « Vous voulez que je vous aide ? vous avez beaucoup de paquets ! » Et hop, je la dessaisis de deux ou trois d’entre eux, et je me mets à tituber en me griffant les mollets avec les emballages en carton qui percent les sacs de la Coop. Elle continue à se dandiner derrière moi, je l’attends devant chez elle (56 bis). Là, madame Saumurât, me dit en soufflant fort : « t’es un brave petit, toi, tes parents ils doivent être contents d’avoir un gentil petit comme toi ». Elle farfouille dans la poche de son imperméable bleu pâle et elle extrait son porte-monnaie. Un énorme porte monnaie noir avec un anneau doré, dont elle sort une pièce de cinq francs.

«  Ca te fait quel âge maintenant ? » Toutes les semaines, elle me pose la même question, et ça doit faire bientôt deux ans que je réponds imperturbablement « sept ans, madame, je vais prendre huit en octobre », alors, elle me tapote la tête ou me pince la joue.

«  Tu es rudement maigrichon pour un enfant de sept ans ». Elle souffle en rangeant son porte monnaie. Elle ouvre la porte de sa maison (56 bis). « Au revoir, Madame Saumurât ! ! ». Je file en courant, avant qu’elle me colle un bisou.

Dans ma paume, la pièce de cinq francs est déjà chaude.

Pendant les vacances, j’émerge jamais avant deux trois heures de l’après-midi. Le dimanche, j’essaie de me lever avant midi.Ça fait plaisir à maman. Quand j’arrive dans la cuisine, elle est en train d’essuyer de la vaisselle, elle sursaute. Elle me jette un regard presque suppliant. D’un mouvement de menton, elle désigne la direction du salon. Zone interdite. Je lui donne baiser furtif sur la joue, j’ouvre le frigo, je me sers un verre de lait, je bois debout en lisant l’étiquette sur l’emballage. Je claque un peu fort la porte du frigo et maman se retourne avec un air de reproche.

Je hausse les épaules, on va quand même pas s’arrêter de vivre dans cette maison chaque fois que papa cuve..

Mon frère, prudent, doit bosser dans sa chambre. Dans la cuisine, maman surveille d’un air absent la soupape de la cocotte-minute qui tournicote. Agonie des haricots verts. Et moi au milieu de tout ça, pieds nus sur le carrelage, je cherche déjà une raison de pas rester à la maison à me faire chier. « cet aprem’ j’vais chez Jacky… ». Ma mère hoche la tête, déjà résignée. Je fais semblant de ne pas voir sa détresse.

Dans le couloir, la pendule déclenche son carillon. « Ding, ding, dong ».

La soupape de la cocotte-minute tourne comme une dingue, les carreaux de la cuisine sont couverts de buée. Dehors, il pleut.

« Tu restes manger quand même ! » Maman est déjà prête à se lamenter de ma réponse. Je donnerais n’importe quoi pour me barrer tout de suite, mais je vais faire un effort.

Elle met la table, quatre couverts, sort le pain. La cocotte est posée sur le rebord de la fenêtre. «  y a du gigot. » m’annonce-t-elle d’un air faussement gai . J’aime pas le gigot.

«  Je vais voir si ton père veut manger ». Elle file dans le couloir, pauvre souris courageuse. J’entends l’écho d’une courte conversation. «  Je crois qu’il est encore fatigué » l’excuse maman. Je me sens fatigué aussi.

Son premier coup m’explose la pommette. Je l’ai pas vu venir. Je suis assis à table devant un verre de lait. Il est arrivé dans la cuisine en douce. D’habitude, quand il est bourré, je l’entends arriver de loin. Mais là, non. Il a dû guetter le bruit de ma clef dans la serrure. Le deuxième coup me fait moins mal. Je me protège la tête, je me recroqueville. Vieux et bourré, il cogne quand même dur. Il m’attrape par les cheveux. Ma tête vient rebondir sur la table. Je crois que je saigne. C’est chaud dans ma bouche. Je reconnais le goût.

Je ne crie pas. Pas question que je crie. Ça va réveiller ma mère. Il me tabasse, en silence aussi, sauf quelques grognements d’efforts qui fusent de temps en temps. Peu à peu, ça se calme, il fatigue. Il ralentit la cadence, un peu comme un orage qui passe. En moins chouette.

C’est là, qu’il faut se méfier. Pas baisser la garde, parce que si je relève la tête, il va m’en flanquer une bonne pour conclure.

Non, faut rester comme ça sans plus bouger. Jusqu’à ce qu’il se décourage complètement. Qu’il se rende compte qu’il n’y a aucune chance que je bouge. Rester comme ça.

J’entends son pas traînant dans le couloir. J’imagine ses charentaises. Contrefort écrasé.

Il doit être effondré dans son fauteuil, à terminer le verre qu’il avait en main quand je suis rentré.

Je me lève, je me rince la bouche. Je regarde la pièce. La chaise, la table, les éléments de la cuisine en formica blanc et marron, les motifs du papier peint. J’essaie de pas trop penser.

Je tâte ma pommette, c’est chaud, ça enfle. J’en ai marre. Marre d’avoir seize ans. La pendule, au dessus de l’évier, indique qu’on est dimanche matin. Chagrin.

La patronne s’appelle Suzanne, elle doit avoir l’âge d’être ma mère.« Chez Suzanne » les tables sont en formica jaune et les banquettes en skaï qui colle aux fesses quand il fait chaud. Y a une pub « Stella Artois » en néon bleu, un baby et un flipper « poker d’as ». Le flipper faut pas le secouer trop, il tilte pour un rien et t’es là comme un con à regarder ses lumières mortes et tes espoirs envolés de claquer l’extra balle. « Chez Suzanne » c’est un peu mon annexe. J’y file rendez-vous aux potes, et j’y passe le plus clair de mes jeudis après-midi. C’est là que Jacky vient quand il me cherche. On passe des heures sur le baby, ou bien on glande en parlant de la vie.

Quand Jacky arrive et commande un verre de lait, je sais qu’il est raide. Jacky boit que du lait, il est toujours raide. Il s’asseoit avec son air gentil et commence par : « Aaaah, je t’explique pas… ». Ça augure de longues, très longues explications confuses sur son approvisionnement difficile, sur sa mère qui râle qu’il est qu’un bon à rien qui finira en taule, ou sur ses plans tortueux pour récupérer les dix sacs qu’il a prêtés à Machin y a dix mille ans, que c’est sûr que rien qu’avec les intérêts, il pourrait trôner maintenant sur une montagne de shit. Sa logorrhée dure une bonne vingtaine de minutes, puis cesse. Il me regarde finir mon Coca et il pose la question habituelle : « Bon, alors, qu’est-ce qu’on fait ? ».

Jacky doit penser que je suis le grand organisateur de ses moments libres, une sorte de guignol à inventer des coups mémorables, le génie qui terrasse l’ennui. «  Bon, alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? t’as une idée ? ». Bon prince, il m’encourage en me tendant son paquet de Marlboro, preuve qu’il est en fond ou espère vraiment que je vais avoir une bonne idée.

« Ce soir, y a une boum chez Véronique, j’ai pensé qu’on pourrait se faire un peu de blé ».Jacky sourit, il est aux anges.

J’ajoute :« Cette fois faudra qu’on refourgue le romarin, ma mère a plus d’herbe de Provence… ».

Je ne sais pas depuis combien de temps on marche. Il fait vachement chaud. Jacky a arrêté de chanter à tue-tête. Même moi, j’ai plus rien à dire. Je sens qu’on se concentre sur notre salive et qu’on compte nos pas. Jackie a des pataugas que je trouve moches, mais lui il trouve que ça fait baroudeur. « Un vrai baroudeur ça aurait eu une gourde, je te signale ! », j’ai dit ça avec un ton de reproche. « Ouais ben les gourdes, c’est nous », il a rajouté ça avec son air gentil. Quand Jacky a cet air gentil, je peux pas être de mauvaise humeur très longtemps. On devrait peut-être faire du stop mais sur cette route, il doit passer une bagnole tous les six mois. Et encore, par erreur. Je me demande pourquoi on a construit cette route où il ne passe jamais personne. Peut-être juste pour que je marche dessus avec Jacky et son air gentil.

« En tout cas, j’ai rudement soif, moi… pas toi ? ». Je hausse les épaules. Évidemment que j’ai soif. Ça doit faire trois heures qu’on avance en titubant sous le soleil.

« T’es sûr qu’on va dans la bonne direction ? ». Je réponds pas. Je ne sais pas si c’est la bonne direction. C’est une direction, voilà tout. On n’a pas vraiment décidé où on allait. On a juste décidé de partir. Au détour d’un virage, je vois une ferme. Elle doit être à cinq cents mètres. Sans un mot échangé, on commence à couper à travers pré. On court presque.

C’est une vieille ferme. Le chien à la niche tire comme un dingue sur sa chaîne, un affreux chien noir et blanc avec des gros yeux noirs protubérants. Avant qu’on soit dans la cour, la porte de la maison s’ouvre. Une femme sort sur le pas de la porte. Elle a une blouse bleue et une espèce de foulard noué sur les cheveux.

On s’arrête piteux, pas très fiers, presque timides.

« Bonjour madame, est-ce qu’il serait possible d’avoir un peu d’eau, s’il vous plaît ? ». Elle nous désigne la pompe et referme la porte. Un coin de rideau se soulève. Elle nous surveille. L’eau est glacée et m’agace les dents.

Jacky c’est l’empereur du Riz la Croix. Jamais vu un type aussi habile de ses mains dès qu’il s’agit d’assembler trois feuilles entre elles. Le roi de la langue en pointe, juste ce qu’il faut de salive pour pas détremper le papier. L’as du découpage de carton, au micron, j’en suis sûr, pour avoir le filtre parfait, juste du bon diamètre. Il faut voir son coup de revers pour ramasser les miettes et te les recoller sans en perdre une dans le haut du cône, et, enfin, rituel des rituels, la torsion finale en deux coups qui clôt le chef-d’œuvre. Au championnat de roulage, Jacky serait hors-concours. Moi je suis pas un manuel, je passe pour un intello. Mais en fait, je laisse Jacky exprimer la pleine mesure de son talent manuel.

En général, on se retrouve dans sa chambre. Sa mère est agent d’entretien, elle bosse en équipe et elle rentre pas avant 22 heures.

Elle doit avoir aussi le nez bouché, sa mère, ou penser qu’il organise des barbecues dans sa piaule parce que rien qu’à respirer l’atmosphère ambiante, t’es déjà fait.

Jacky, il est comme moi, il adore les Stones, alors il met un disque et il devient Mick Jaegger. Il chante dans un micro imaginaire en remuant du cul et en faisant de drôles de grimaces avec sa bouche.

Il prend sa guitare et ça continue de plus belle. Je me roule par terre en rigolant et en toussant.

On se fume comme ça deux trois pétards, puis la fatigue me prend. Faut que je bouge. On va boire un coup dans la cuisine. On regarde les petits yeux rouges de l’autre en se demandant si on a les mêmes. On rigole encore, j’enroule mon écharpe, j’enfile mon blouson, et je sors dans la nuit fraîche. Je frissonne.

Je commence à marcher. Pouce levé.

Je rejoins la nationale, à la sortie de la ville. Y a pas beaucoup de voitures. Mais y aura peut-être un camion qui me prendra en stop. Je relève le col de mon blouson.

Le bureau est plutôt triste. Les murs sont blanc sale, il y a un casier métallique avec pleins de tiroirs. Je suis assis sur une espèce de chaise recouverte de plastique gris clair. La fenêtre est ouverte parce qu’il fait chaud. Je vois la campagne toute verte à travers les barreaux tout noirs. Les papiers volettent chaque fois qu’une porte s’ouvre quelque part, ça doit faire courant d’air. Même les affiches se décollent un peu du mur à chaque souffle de vent. C’est plutôt calme. J’attends. A force de regarder le paysage, y a une espèce de fenêtre molle et jaunâtre qui se pose partout où je pose un regard dans le bureau. Le gendarme en face de moi n’en finit pas d’introduire les trois feuilles et deux carbones sous le rouleau de sa machine à écrire. Je sens qu’il est hyper concentré, que la suite va dépendre du bon positionnement de ces trois feuilles sandwichées au carbone.

Enfin, il fait tourner le rouleau, rabat le guide page et d’un coup sec renvoie le chariot en début de ligne. J’ai pas bougé depuis qu’ils m’ont fait asseoir sur la chaise, j’ai eu quand même le temps de lire toutes les affiches deux mille fois environ.

Sur le sous-main, il y a ma carte d’identité. Il la lit avec soin, comme si c’était un texte précieux d’une valeur inestimable. Il relève la tête et m’adresse enfin la parole. « Tu es mineur… » Au ton, je n’arrive pas à comprendre s’il me questionne, s’il affirme ou s’il constate. Une foule de réponses toutes plus farfelues et arrogantes me viennent à l’esprit. Je me contente de me taire et de le regarder bien en face. «  Tu es signalé comme mineur en fugue. On te recherche ».

Là, c’est une affirmation. On me recherche. « Mineur en fugue », c’est pas bien, je sens qu’il trouve ça pas bien qu’un mineur se barre comme ça dans la nature, laissant derrière lui une famille inquiète. Je sens poindre son envie de me servir une leçon de morale avec des intonations de père de famille. On se regarde.

Est-ce que les fils de gendarmes font des fugues ?

Jocelyne aime pas son prénom alors on l’appelle Joce. Joce et moi on s’est rencontré au bal des pompiers. C’est pas que j’apprécie leurs goûts en matière musicale, aux hommes du feu : l’accordéon, Stone et Charden, Hervé Villard, c’est pas trop mon truc. Avec Jacky, notre truc c’est plutôt les Stones. Faut voir le Jacky remuer du derrière quand il imite Mick Jagger, un balai-micro dans les mains, en braillant « Angie , Angiiiiie ». Ça va pas vraiment plus loin parce qu’il parle pas anglais, alors il lance deux ou trois mots et le reste est une sorte de bouillie avec l’accent. Mais ça, je l’ai déjà dit.

Je suis allé au bal des pompiers parce qu’il y a pas grand-chose à faire le 14 juillet à part boire des canettes et mater les belettes.

Elles sont toujours par deux ou en groupe, se poussant du coude en rigolant trop fort, se donnant des airs délurés dans des robes trop courtes sur lesquelles elles tirent. Trop maquillées, elles sont en plus coiffées comme des Barbies qui seraient tombées sur un coiffeur sadique ou dépressif. Il n’y en a qu’une qui fasse exception à la règle. D’abord elle est en jean’s, avec un chouette chemisier. Ses cheveux blonds flottent sur les épaules, sans frisouillis, sans chichis. Je la quitte pas du regard.

Elle discute avec une copine, sans pousser des éclats de rires aigus pour qu’on la remarque, juste avec un petit sourire. C’est presque trop beau pour être vrai.

Les deux filles me jettent des regards de temps en temps, je fais celui qui ne remarque rien.

Je cherche Jacky des yeux. Il danse un slow avec une brunette un peu boulotte qui ne doit pas revenir de sa chance. Jacky est comme ça. Il ne vise pas la nana que tout le monde vise, non, trop de concurrence. Jacky pratique la technique du « second choix » : pendant que la plupart des mecs s’agglutinent pour s’attirer les faveurs des deux, trois nanas, qui en valent vraiment le coup, lui, Jacky s’attaque à celles qui restent. C’est bien rare que Jacky termine la soirée seul : les filles en reviennent pas qu’un mec pas trop mal les drague, elles. Elles sont très reconnaissantes, c’est que me dit Jacky, « très reconnaissantes » en appuyant sur « très ».

D’ ailleurs du coin de l’œil, je le vois qui disparaît avec la brunette qui se cramponne à lui, comme un futur noyé se cramponne à une bouée.

Je mate à nouveau ma blonde et sa copine. Je m’approche, résolu, je remarque la copine qui , résignée, recule déjà. Et là, paf, j’invite la copine qui bredouille un « moi ? » d’étonnement. Je ne me donne pas la peine de répondre, je la prends par la main et nous voilà partis pour six minutes quarante-deux d’un slow langoureux.

Ça, c’est ma technique. La mienne. D’une, je surprends et décontenance la blonde qui n’en croit pas ses yeux, de deux, en six minutes, une fois les banalités échangées avec la copine, je peux récolter des renseignements sur la blonde.

A la fin du slow, je remercie la demoiselle, la raccompagne vers Joce -puisque j’ai appris qu’elle s’appelle Joce- et file vers une autre paire de copines, à dix mètres de là. Je laisse passer deux slows, reviens vers Joce, lui tends la main et l’embarque vers la piste. A la fin du deuxième slow, j’ai l’impression de l’avoir toujours tenue contre moi . A la fin du troisième, je me rends compte que j’ai même pas pensé à l’embrasser.

Maman crie un truc du bas de l’escalier. J’ai pas compris ce qu’elle a dit mais ça me réveille.

Nuit, bleu, nuit, bleu, nuit, bleu, nuit, bleu. J’ai ouvert les yeux. Nuit, bleu, nuit, bleu, un gyrophare. Je percute, je m’habille en vitesse : c’est à dire que j’enfile mon jean’s et mes pieds nus dans mes Stan Smith. Je remets sur mon maillot de corps, la chemise laissée en boule au pied du lit, que je prends pas le temps de boutonner..Maman crie encore un truc que je comprends toujours pas. Je glisse mon shit dans sa cache sous le rebord de la fenêtre, sait-on jamais, et je m’enquille dans l’escalier que je dévale à toute vitesse.

Pour heurter de plein fouet, un type en blouse blanche, dans le couloir du rez de chaussée.

Bon, c’est pas les flics, c’est les ambulanciers.

Il y a même un médecin et un infirmier. Ils s’agitent tous dans le salon en faisant un potin pas possible. Ils ont posé mon père sur un brancard. Ils lui enfilent un masque à oxygène. Maman se mouche dans son tablier, à croire qu’elle ne le quitte pas même pour dormir, son tablier. Les ambulanciers s’emparent du brancard, opèrent une marche arrière, ils heurtent une commode dans l’entrée en sortant. L’ambulance portes grandes ouvertes avale le brancard. Claquement des portes. Bleu, nuit, bleu, nuit, bleu, nuit, et l’ambulance démarre.

Faut dire que la Gitane se marie mal avec la silicose, et que l’alcool arrange pas le foie. Ces derniers mois, le vieux a passé la surmultipliée côté bibine. Toujours un verre à la main, puis au goulot qu’il les termine ses boutanches. Il quitte plus le salon, sauf pour pisser, les semelles de ses chaussons traînant le carrelage. Il y dort, dans le salon et le bruit qu’il fait en ronflant laisse rien augurer de bon. Il a pris une couleur gris jaune et son bide tout gonflé dépasse de partout. Quand trop bourré, il s’avise de gueuler, une quinte de toux l’en dissuade bien vite.

Maman pleure. Je la prends dans mes bras. Elle s’y blottit comme une petite fille. C’est que je suis plus grand qu’elle maintenant, d’une tête au moins. Elle me fait de la peine, maman. Moi, de la peine, j’en n’ai pas.

« Alors ? » Je suis à cinquante mètres du garage que je l’entends qui crie. Il tressaute, il gesticule, « alors ? » Je freine, chouette dérapage. « Je t’ai déjà dit de pas faire ça, un jour tu vas te ramasser ». J’arrête le moteur de la mobylette, la mets sur ses béquilles. Clonk.

« Mais tu vas me répondre, petit con ? »

Petit con, c’est comme ça qu’il m’appelle quand il n’en peut plus, qu’il a envie de m’en coller une… qu’il ne me colle jamais, faut dire. Monsieur Poggi est mon patron, enfin… mon maître d’apprentissage. C’est un petit homme sec, noueux, d’une cinquantaine d’années. Il a dû être brun, mais aujourd’hui y a plus de blanc que de noir dans ses cheveux. Il est d’une force peu commune malgré son âge et j’aimerais pas devoir me battre avec. Une main de fer dans un gant de boxe. Monsieur Poggi, il te dit un truc, ben tu le fais, et plus vite que ça encore. Au début, je l’ai vanné trois ou quatre fois, mal m’en a pris, il m’a remis en place faut voir comment. Il disait qu’il allait pas se faire emmerder par un minot de dix sept ans et que si je m’avisais de recommencer,  « est-ce que je la vois la porte, qu’elle est grande ouverte ». Jamais je l’appelle autrement que « Monsieur Poggi » alors que pour lui je suis, selon son humeur, « petit », « tête d’œuf » ou « petit con ».

Une fois il m’a appelé « fils » et là, ça m’a fait comme une grosse boule chaude dans l’estomac.

« Alors ? »

« Je l’ai ! Reçu avec 15 de moyenne ! »

Du coup, il s’asseoit sur la vieille chaise devant l’atelier. Il est ému, je le sens fier de moi. Du coup je suis ému aussi. On reste là, moi à côté de ma mob, lui assis sur sa chaise. Puis il s’ébroue, se lève et tonitrue : « Y a encore du boulot, faudrait pas que tu croies que je te paie à rien faire . Le carburateur de la Simca, il va pas se régler tout seul !! ».

Sauf le mardi et le vendredi, parce qu’elle fait ses ménages, maman se rend à l’hôpital. Elle prend le 126B qui passe presque en bas de la rue puis le 175. Dès que tu habites en banlieue, les bus ont des numéros à rallonge. Le trajet aussi, il est à rallonge. Ça en finit pas les petites rues des quartiers pavillonnaires, les arrêts aux noms de fleurs, « les jonquilles », « les iris », tu parles ! La dernière fois qu’on a vu une jonquille dans le coin…

Partie à 9h 17, elle arrive à l’arrêt « De Lattre de Tassigny » à 10h 08. Là, elle fait encore ses dix minutes de marche parce que le 175 s’arrête pas dans la rue de l’hôpital. Elle passe une heure avec le vieux, et enfin, se retape le trajet inverse vers midi, parce que si c’est pas le matin, c’est l’après midi qu’elle les fait, « ses ménages ». Ça, c’est en semaine. Le samedi, elle me demande même pas de l’accompagner, mon samedi est sacré, je me fais la grasse mat’, je vois Jacky et surtout la soirée, je la consacre à Joce. Maman, elle a bien essayé de me convaincre au début. En pure perte. Il me manque pas à moi, le vieux. La vie est quand même plus simple sans lui à la maison. Elle sait bien ce que j’en pense, alors elle insiste pas. Mais il y a le dimanche. Ça rate pas, elle revient à la charge. « C’est ton père, quand même ! ». Quand même que quoi ? Quand même que les dérouillées qu’il m’a mises pendant des années? Quand même que ses beuglantes quand il était bourré ? Quand même que l’incisive qu’il m’a pété, le jour où ma tête a rebondi sur la table ? Quand même que quoi ? J’y suis allé une fois à l’hôpital, pour elle, pour lui faire plaisir, pour être gentil. J’ai passé l’après midi, le cul sur une chaise, à me demander ce que je foutais là, à part être gentil, à me demander toutes les minutes quand est-ce qu’on allait partir.

Le vieux, il s’est même pas rendu compte que j’étais là, il avait les yeux toujours fermés . A part ses mains toutes gonflées qui dépassaient par dessus les draps et qu’il crispait de temps en temps, on aurait dit un mort.

Monsieur Poggi a proposé de me garder comme mécano. J’ai pas mis trente secondes à accepter. Il a sorti le contrat qu’il avait préparé et rempli, j’ai eu qu’à le signer et on a échangé une poignée de mains.

En rentrant, j’étais vraiment jouasse. Maman n’était pas à la maison. Le téléphone a sonné sur la console de l’entrée. C’était elle. « Papa est mort. »

Et demain je vais avoir dix huit ans.

.

Les mots bonbons

Elle se souvenait que ces mots étaient des bonbons, des bonbons qu’elle pouvait sucer plusieurs minutes, rouler dans sa bouche, laisser fondre sur sa langue avant de les prononcer, mots caramels, mots berlingots. D’autres fois, impatiente, elle les croquait : les mots se mettaient à pétiller dans sa bouche et ils fusaient avec un goût d’orange ou de citron, acidulés.

C’était ces mots fondants ou croquants qu’elle avait renoncés à dire, comme on renonce à une envie plus qu’à un besoin, non par nécessité mais par raison.

Elle avait renoncé, elle se surveillait avec application.

Privée de bonbons.

Un matin, un soir, elle s’était rendu compte qu’elle avait oublié quel bruit ces mots faisait à son oreille lorsqu’il les lui disait. Elle avait oublié l’intonation, le ton, le phrasé. Elle avait oublié s’ils étaient chuchotés, murmurés, s’ils fusaient impulsifs ou mûrement réfléchis. Elle ne se souvenait plus à quelles occasions, quand, comment, ni où, il les lui avait dits. Elle avait oublié s’ils venaient au matin, le soir, dans la confusion d’une étreinte, s’il y avait un geste, un regard qui les accompagnait. Tout cela à la fois peut-être…

Plusieurs soirs de suite, elle avait sondé sa mémoire, essayé de faire sortir de l’oubli les sons assemblés, la phrase. Comment disait-il « je t’aime » ? Elle ne savait plus. Mon dieu, elle ne le savait plus…

Pourtant, elle se souvenait de la première fois où il avait osé ces mots-là. Elle se souvenait de l’endroit, du jour, des circonstances, mais pas de la voix. La voix, le ton, le bruit même, elle les avait oubliés.

Elle pouvait presque reconstituer, réinventer l’émotion que cela soulevait en elle. Elle se souvenait de l’intensité, de cette espèce de coup au cœur, de chaleur qui l’irradiait en quelques secondes. Bonheur fou.

Et voilà qu’elle ne se souvenait même plus de la chanson de cette voix lorsqu’elle arrivait au refrain de leurs vies.

Elle se souvenait que lorsque c’était elle qui disait « je t’aime », cela voulait surtout dire « nous nous aimons », ou encore « j’aime nous », « j’aime ce que nous sommes ».

Il fallait être deux pour qu’elle puisse dire ce « nous nous aimons », ce « je t’aime » en miroir.

Maintenant, il y avait silence. Ce silence qui transperçait tout, plus sûrement qu’un cri.

Elle se disait parfois qu’elle était morte depuis qu’il était mort.

Pourtant il était là, présent absent, sorte d’ observateur de ce qu’ était devenue sa vie.

Elle avait peur.

Elle avait toujours peur. Une peur qui la faisait pleurer d’angoisse, de regret.

Elle avait peur que cela continue ainsi. Jours, semaines, années inutiles, dont elle n’avait pas envie. Elle meublait, elle remplissait ce vide. Elle donnait le change. Mais rien ne comblait ce vide.

Parfois, elle avait peur de ne pas tenir, de se dissoudre, de se perdre elle-même, et qu’il fallait qu’elle se protège d’elle même. Elle faisait tout pour ne plus y penser, se sermonnait.

Elle se demandait ce qu’il penserait de ce qu’elle était devenue, elle qui était maintenant plus vieille que lui. Elle se demandait ce qu’aurait été sa vie.

De chaque côté de son chemin se trouvaient les haies des « ne pas », des « ne plus », des « plus jamais ».

Parfois ces ronces lui transperçaient les doigts et l’âme sans qu’elle sut trop comment ni pourquoi; un détail, un mot, un souvenir sans doute.

Elle s’arrêtait alors, glissant ses mains sous ses bras croisés, se balançant d’avant en arrière, attendant que la douleur passe pour reprendre sa marche.

Elle pleurait ou souriait mais avançait quand même. Elle avançait sans but.

Chaque fois qu’elle avait mal, elle était tentée d’abandonner. Elle désespérait.

Pourtant, elle reprenait sa marche, parce qu’elle ne savait faire que cela. Avancer.

Elle évoluait sur le chemin de ce qui restait possible, elle évoluait avec précaution, levant parfois le visage vers le ciel visible à la recherche de l’improbable grâce, d’une improbable rédemption. Elle décrochait des nuages, des raisons de poursuivre sa route, sans savoir où celle-ci la mènerait : chausse trappe, gouffre ou vaste plaine, sans savoir si le chemin serait long ou non, si même il aboutirait.

Dans sa tête, elle pouvait dire tous ces mots bonbons dont elle était privée. En cheminant, elle pouvait les murmurer tout bas, si bas que personne ne les entendait. Elle aurait pu les déposer à nouveau comme des fraises des bois tout au long du chemin.

Pour ne pas se perdre, pour ne pas le perdre.

Elle avait peur, juste peur du silence qui suivrait.

Bout de verre

Elle tenait le petit vase bleu à deux mains. Elle le faisait lentement tourner, observant par transparence les bulles dans le verre, les inclusions, les impuretés.

Petit vase ? Flacon ? Verre à boire ?

Non, trop précieux pour être un simple verre. Trop épais pour être un flacon. Un vase alors ? Elle resta songeuse. Elle fit la moue, sceptique.

En fait, il n’était pas non plus vraiment bleu.

D’un bleu-vert plutôt. Peut-être même d’un vert-bleu.

C’était sans doute à l’époque déjà, un objet de prix.

Le verre était précieux, difficile à fabriquer…

Elle le tourna encore.

XII ème siècle ? XIII ème ?

Il devait venir d’Italie. Elle vissa sur son oeil un monoculaire de bijoutier.

Elle repéra au creux de la matière quelques bulles laissées par la dissolution de la chaux de soude.

XIII ème italien ou XII ème byzantin.

La couleur vert-bleu confirmait l’hypothèse.

Comment Fulbert s’était-il procuré cet objet ? Comment avait-il pu se le procurer ?

Par quel méandre diplomatique était-il passé, par quelle tractation ?

De quel musée ce vase avait-il disparu, de quelle collection ?

Avait-il volé l’objet, engagé quelques larrons capables d’exécuter le larcin sans trahir son nom, avait-il simplement corrompu un gardien plus avide d’argent que de protéger le patrimoine de son musée ?

Elle reposa le vase. Ses ongles pianotaient sa table de travail.

Elle se leva, ôta son long tablier.

Deux mèches s’échappaient de son chignon.

Dans un froufrou de jupons, elle s’approcha d’une vitrine fermée à clef.

Le vase fut posé entre une figurine inca du VIII ème, une parure mycénienne, un scarabée de jade et un masque de Thulé.

Fulbert se piquait d’antiquités.

Fulbert mourut presque ruiné en 1913. Sous bénéfice d’inventaire, le vase fut mis aux enchères et acheté 150 francs or, ce qui fut une affaire.

Son acquéreur fut nommé capitaine d’un régiment décimé aux premières heures de la guerre. Il reçut la médaille militaire à titre posthume.

Le vase fut donc transmis de sa veuve à ses orphelins, puis offert à une amie qui le trouva fort laid.

Une petite bonne, qui fut d’ailleurs chassée sur le champ, le fit tomber d’une étagère.

Bien des années plus tard, transportant l’étagère, on fit tomber cet éclat bleu vert sur le carrelage du salon.

L’enfant s’en empara. Trésor momentané, l’éclat fut échangé à la récréation,

Et après bien des voyages, abandonné sur une plage.

Regarde-le, ce morceau de verre roulé par la mer, c’est un morceau de vase byzantin. Fulbert l’a fait voler au trésor d’un ata- turc pour que je puisse te l’offrir.

Pour s’y retrouver…c’est

Paradis

Elle avait le vertige. Elle avait peur du vide. Même debout sur une chaise, elle avait peur de tomber. Heureusement, il n’y avait absolument aucune chaise au Paradis.

Elle se souvenait de ça.

Pas de chaise. Pas d’escabeau. Rien à escalader.

Eve fermait les yeux et respirait lentement. Elle était essoufflée. Pourtant, elle ne fumait pas. Au Paradis, y’ avait pas de clopes.

Elle fermait les yeux et sentait son cœur taper dans sa poitrine. Elle était crevée.

Elle leva la tête et regarda au dessus d’elle.

Elle voyait la corde disparaître dans les nuages. Une corde qui semblait ne pas avoir de fin. Elle ne regarda pas en dessous.

Elle reprit son ascension. Elle serrait très fort les dents. Déjà quand elle était petite, elle détestait grimper à la corde. Sa technique était lamentable, elle avait la peau des cuisses toute rouge.

Depuis six semaines; elle s’était chopé une tendinite. Elle en était réduite à grimper asymétrique. Elle s’arrêtait souvent et soupirait beaucoup.

Quand elle avait été chassée du Paradis, elle était tombée de haut.

Ca avait duré.

Longtemps.

Plusieurs semaines.

Des mois de chute.

A ne pas croire.

Le Paradis, c’est vachement haut. On ne le sait pas quand on y est.

Donc, elle avait chu.

Adam, pas.

Du moins c’est ce qu’elle avait pensé, parce que après s’être relevée, elle ne l’avait vu nulle part.

Elle avait pleuré un petit peu parce qu’elle avait mal partout, et beaucoup sangloté parce qu’elle était triste.

Un jour pourtant, elle tomba sur Adam et en fut bien surprise.

Il lui expliqua qu’il avait lui aussi fini par se faire virer du Paradis, qu’il s’était fait vachement mal en tombant. Il lui montra son genou écorché, son cœur en morceaux et son âme toute trouée.

Comme Eve était une fille sympa, elle lui fit un câlin, promit de lui dégoter de la pommade et de lui faire des reprises à l’âme le plus vite possible.

( le problème c’est que le tissu était vraiment très usé et que ça recraquait sans arrêt)

Un matin, en se promenant, Eve remarqua une grosse corde qui pendouillait, comme tombée du ciel. Elle tira dessus pour voir. L’extrémité de la corde devait être attachée. Elle tira dessus un peu, puis plus fort, plus fort, de plus en plus fort, elle finit par tirer dessus comme une dingue. Elle se suspendit même, à bouts de bras. Ça tenait.

Plusieurs jours de suite, elle alla voir la corde. Elle repartait ensuite songeuse et partagée.

Elle n’en parla pas à Adam. Adam avait d’autres sujets de réflexion. Il prenait du magnésium et des comprimés aux plantes. Il n’avait pas le moral.

A tout hasard, Eve fixa un panonceau sur la corde

«  cette corde n’est pas faite pour se pendre ». Une précaution. Avec Adam, on ne savait jamais à quoi s’attendre.

Quelques temps plus tard, elle prit la main d’Adam et l’emmena voir la corde.

Elle lui expliqua comment elle voyait les choses. Elle tira sur la corde, elle mima, se lança dans dix mille projets futiles et explications superflues.

Adam prit un air pensif et répondit : « je ne sais pas ».

Elle cessa donc de lui demander son avis, l’encorda et commença à grimper.

Adam fut bien obligé de suivre.

Depuis ce temps là, elle grimpait. Certains jours, Adam grimpait aussi, et c’était plus facile. D’autres jours, Adam ne bougeait plus, et elle le sentait suspendu, pesant de tout son poids (heureusement, Adam était plutôt léger, mais quand même…) et là ce n’était pas une sinécure. Eve grimpait, elle avait un sacré putain de vertige, et Adam pendait au bout son fil.

Parfois, il grimpait, plutôt vivement même, et pof, il lâchait tout. Eve se sentait violemment tirée en arrière, elle dégringolait de plusieurs mètres. Elle se brûlait les mains en tentant de freiner sa chute. Elle redescendait jusqu’au niveau d’Adam (qui pendait à nouveau, évidemment, et qui ne voulait plus avancer). Elle lui parlait, lui faisait un câlin, l’encourageait, lui posait trois ou quatre questions auxquelles Adam répondait invariablement: « je ne sais pas ».

Eve faisait alors une pause, regardait vers le haut (le paradis était invisible et sûrement à des mois de grimpette) et vers le bas (pas si loin que ça, mais elle ne voulait pas y retourner). Elle se demandait quoi faire et comment. Elle ravalait ses larmes, ses envies de hurler à la mort, ses doutes. Elle étalait une grosse couche de pommade sur ses mains brûlées, poussait un gros soupir, inspirait un bon coup et réempoignait la corde.

Qu’elle atteigne ou non ce Paradis, dont elle se fichait finalement, n’avait pas d’importance.

Se hisser, quoi qu’il en coûte, c’était de toute façon mieux que de s’écraser à nouveau en bas.

Monter, c’était toujours mieux que descendre.

Alors elle montait.

Elle monterait.

Si personne ne coupait la corde.

Odyssée à deux voix

1.

ENVOI

 (De Pénélope à Ulysse)

C’ en est fini d’Hélène,

Les murs sont tombés.

Je suis devenue la fileuse impatiente

Des jours solitaires. Je tisse l’attente de

Cet homme qui conçut son palais

Autour de notre lit.

  2.

(D’Ulysse à Pénélope)

Chaque jour me rapproche

De ce qu’elle est devenue

Et m’éloigne de ce qu’elle a été.

Long ce voyage vers cette femme inconnue.

Etrangers l’un à l’autre. Aliénés.

Et depuis si longtemps.

3.

(De Pénélope à Ulysse)

Tu n’es plus…

Je fais semblant de croire.

Lorsque je fais mille pas, vers le bout

De notre île,

Je n’entends plus ta voix.

Je ne sens plus ta main.

 CHŒUR : L’impatience n’existe plus,

                L’espoir est une blessure,

                Le souvenir, un poison.

4.

(D’ Ulysse à Pénélope)

Je reviendrai, parce que là était ma place.

Là-bas était ma vie.

                                                               (D’ Ulysse à Pénélope)

CHŒUR : Au matin, il attendait son éveil

              Et son premier regard.

              Au soir, l’odeur de ses cheveux

              Et l’anse de ses bras.

5.

(De Pénélope à Ulysse)

Au matin, il attendait mon éveil

Et mon premier regard.

Au soir, l’odeur de mes cheveux et

L’anse de mes bras.

Son rire résonnait aux voûtes endormies.

Notre lit, ce navire, nous menait aux rives

Familières des plaisirs conjugués.

6.

(D’ Ulysse à Pénélope)

Epouse droite et digne,

Maîtresse de ma couche,

Tu régnais sur le roi de ce petit caillou.

O ma reine, pourquoi suis-je donc parti ?

Tant de combats, tant de ruses,

Tant de gloire pour l’échec de ce que

Fut ma vie.

Revenir, et reprendre ma place.

7.

(De Pénélope à Ulysse)

Qu’il revienne, ses yeux découvriront

les rides que dessinent le temps, les fils

d’argent, à mes tresses, mêlés.

Qu’il reprenne sa place.

Que me soient rendus ces moments

Où palpitaient mes flancs

De son ardeur contenue.

8.

 »  Sans effort il tendit, Ulysse, le grand arc. « 

Homère.

Odyssée

Chant XXI

Amour

Il ne cesse de l’embrasser. Elle est pendue à ses lèvres.

Après le dire, le faire…

Elle se noie de ces baisers. Mais il y a cet élancement du corps, ce désir qui dit trop bien son nom. Elle pourrait lui parler encore, ne plus jamais se taire. Elle pourrait se taire et le regarder. Juste le regarder. Se noyer à nouveau dans ses yeux, et n’en mourir jamais.

Une éternité pourrait s’écouler ainsi.

Mais il y a cet élancement du corps…cette vague qui la roule, la rejette et la reprend pour la rouler encore.

Alors elle l’embrasse encore, immisce la langue qui se fraie un chemin dans sa bouche. Alors elle se cambre, et presse le bassin. Envie de lui. Comme d’une bouée.

Après le dire, le faire.

Sentir ses mains, se frotter à sa peau et cet élancement toujours. Caresser son ventre, et embrasser le cou, regarder les yeux, y lire cet amour.

Désirer à la limite de la souffrance, désirer la ré-union. Se donner un peu plus. S’ouvrir jusqu’au plus intime, s’ouvrir aux limites desquelles on ne pourra plus aller. Pour que l’âme soit offerte dans ce quelle a de plus doux et de plus sauvage.

Jouir pour offrir l’orgasme à celui qu’elle aime, pour qu’il sente et regarde ce qu’il provoque en elle. Sans retenue, sans discrétion, mais pour lui, par lui. Lui en elle.

Jouir sans perdre un instant la conscience de qui procure cette jouissance, de qui la donne, de qui l’arrache et la désire aussi.

Impression de miracle. A bénir Dieu.

Après le faire, le redire encore.

Vénale vénielle

«  Là, ça fait trop longtemps, m’en faut une… »
Parfois, il réussissait à résister quelques jours. Puis le besoin revenait, lancinant, irrépressible, presque douloureux.
Il enfila un blouson, rafla ses clefs. Porte qui claque.
Rues, Cafés, nuit. Il avait plu, il entendait les voitures rouler sur un bitume encore mouillé. Reflets de néons dans les flaques, clignotements amputés de lettres éteintes.
Il déambulait, l’œil aux aguets, énervé à l’idée de ne pas la trouver. Il ne savait pas comment il la voulait. Pas d’importance en fait. Juste une professionnelle. Qu’elle lui fasse ça bien. Il en croisa quelques unes. L’une d’elles l’accosta. Il la jaugea et secoua la tête, dénégation.
Trottoirs, lumières, il faillit ne pas LA voir.
Elle ne donnait pas vraiment l’impression d’attendre un client. Elle ne s’approcha même pas. Il eut même l’impression qu’elle n’avait pas fait attention, pas écouté, pas entendu.
Une fraction de seconde, il crut même qu’il avait commis une erreur. Peut-être attendait-elle juste un taxi, un ami parti chercher une voiture garée trop loin.
Il répéta sa question et elle sembla enfin l’entendre. Elle releva les yeux vers lui, comme si elle sortait d’une rêverie.
Le tarif tomba de ses lèvres.
Sacrée somme !
Il se sentait maintenant dans un état second.
Affaire conclue, modalités définies. Elle lui emboîta le pas, elle ne parlait pas.

Il s’effaça pour la laisser rentrer, et jeta sa veste sur le canapé. Il se servit à boire et lui désigna un verre, elle secoua la tête. Cheveux flous, virevoltants devant son visage.
Reposant son verre vidé d’un trait, il lui indiqua une porte.
La pièce était plutôt vaste. Meubles standard, mélaminé.
Il la poussa doucement    la guidant d’une main sur la hanche. Le tissu était doux sous sa main.
Soie.
Il était au comble de l’excitation.
« Commence ! »

Ses gestes étaient infiniment précis. Si précis, qu’ils se transformaient en des attentions qu’on eût pu prendre pour du sentiment. Elle prenait son temps, semblant ne pas avoir elle-même hâte d’en finir. Cela dura longtemps.
Elle revenait, semblant sur le point d’achever, puis reprenait un autre rythme. Lui ne bougeait pas, il laissait faire. Il avait décidé de ne pas l’aider, de ne pas faire un mouvement.
Passif. Merveilleusement passif. Pas un mot ne franchissait la barrière de ses dents serrées.

Tout mouvement cessa soudain. Elle en avait fini. Se tournant vers lui, elle planta son regard dans le regard de l’homme.
«  j’te préviens, je lave mais j’essuie pas. Un conseil.. la prochaine fois, n’attends pas que l’évier soit plein et qu’il y ait autant de vaisselle. »    Elle balança les gants en plastique vert sur l’égouttoir et s’essuya malgré tout les mains. Elle jeta un regard circulaire sur la cuisine puis passa dans le salon. D’un doigt, elle effleura une    étagère. Elle considéra un instant l’extrémité de son doigt. « J’ai une copine, son truc, c’est les poussières, ça t’intéresse ? »

6 en prose (2016)

  1. La reine du monde

Je ne suis plus la reine du monde :  je peux toucher de mes bras étendus, les bornes du domaine.
J’arpente, en deux pas carrés, l’espace qui me reste.

Je ne suis plus la reine du monde : mes pouvoirs sont dissous, ma garde dispersée.
Ma couronne est tombée et a roulé dans l’herbe.

Je règne désormais sur un lopin restreint, un monde minuscule.
Je compte mes pas, modère mes mouvements,

me plie, me courbe. J’ai appris la mesure.

2. Aridité

Froid.
Ombre.
Manque d’eau.
Terre comptée et caillouteuse.
Sol appauvri, stérile.

Fragile, étiolée, elle résiste
jusqu’au prochain gel.

3. Printemps

Je coupe mes propres rameaux.
Je taille et je casse.
Je rabats.
J’écrase mes propres bourgeons.
Je sacrifie les fleurs futures, pour ne pas les voir faner.
Si le printemps n’existe pas, je ne le saurai pas.

4. Faucille

Quand, quoi, jusqu’à quand, pendant combien de temps, pourquoi, pour quoi ?

Je collectionne les points d’interrogation…
Faucilles qui tranchent par poignées une moisson de mot inutiles. Maux inutiles.
Points d’interrogation : boomerangs pointés qui me renvoient mes propres questions.
Points d’interrogation, exclamations qui se courbent, s’inclinent, se voûtent, adoptent profil bas.
Points d’interrogation
Point d’interrogations.
« S » qui vole, glisse, d’un mot à l’autre, et referme la bouche.

  1. Fermée.
    Close.
    Fenêtres aveugles.
    Ses remparts résistent encore à l’assaillant qui depuis longtemps,
    a fui.
    Au donjon, plus d’oriflamme.
    Ruines vides.
    Et dehors, nulle âme.

6. sixième

Recroquevillée,
fendue,
brisée,
dévastée,
aride,
gelée,
vide,
comme morte,
mais vivante.
Abandonnée des mots devenus creux.

L’ oignon

Il cheminait sur le sentier. Il s’était déjà arrêté deux fois : la première pour se rouler une cigarette et la fumer, tranquillement assis, le dos calé contre la haie en contemplant la mer, la seconde fois pour ramasser une sorte de menthe sauvage. Il avait froissé une feuille pour en respirer le parfum et goûté prudemment, croquant du tranchant des incisives une portion infime.

C’est en redescendant la pente, qu’il le remarqua. Ce n’était pas un gros caillou rond comme il l’avait pensé. En se rapprochant, il reconnu la forme familière d’un oignon. Perplexe, il le ramassa et l’observa avec attention. Le bulbe était blanc nacré, très sec, il craquait sous le doigts de l’homme, une des peaux presque translucide semblait sur le point de s’en détacher.A sa base, les radicelles avaient séché et malgré l’examen attentif, l’homme ne put identifier de quelle espèce il s’agissait.

Il faillit le balancer par dessus la haie, se ravisa et l’enfourna dans sa poche.

Chez lui, l’homme déposa l’oignon sur la table, il sortit deux livres, se plongea dans ses encyclopédies dans l’espoir d’identifier l’inconnu.L’oignon, il fallut s’y résoudre, ressemblait à tout et à rien. Trop gros, pas assez allongé, trop blanc, pas assez rose… ni tulipe, ni jacinthe, ni alium, ni ail, ni oignon, ni, ni, ni.

L’oignon mystère fut mis au frigo pendant 3 jours. « C’est l’hiver ! » lui expliqua l’homme.

Trois jours d’hiver plus tard, l’oignon fut placé sur un vase rempli d’eau et placé dans le placard sous l’évier.  » C’est la nuit ! » lui expliqua l’homme.

Une semaine plus tard, l’homme ressortit l’oignon de sa nuit. Il dut bien admettre que rien n’avait évolué.

De radicelles, point. Pas la moindre. « la nuit n’a pas duré assez ! » dit l’homme à l’oignon en replaçant celui-ci dans le placard.

Deux fois, trois fois, l’homme ressortit l’oignon. Il décida de changer de technique. Il prépara un mélange, disposa des graviers dans le fond d’un pot, versa terreau et terre de compost et y enfouit l’oignon.

Rien n’arriva. Patiemment l’homme continuait de guetter, apportant l’eau nécessaire.

L’homme dégagea un peu l’oignon. « peut-être as-tu besoin de lumière ».

L’oignon s’obstina. L’homme s’obstina. Il varia lumière, eau, minéraux.

« S’il te plaît, l’oignon, remue-toi un peu, j’en ai marre ». L’homme, il est vrai, perdait un peu patience.

Le lendemain, il lui sembla distinguer un germe qui pointait. Il alla même chercher sa grosse loupe, car il n’en était pas bien sûr et voulait vérifier.

Mais la semaine s’écoula sans qu’il se passât rien.

Le dimanche, l’homme poussa un grand soupir découragé.

Le lundi, l’homme distingua, clairement cette fois, le germe qui pointait. Il n’ y comprenait plus rien.

Le mardi, il y avait quatre promesses de feuilles. Deux mois s’écoulèrent sans que ces feuilles grandissent.

L’homme pensait parfois qu’il ne sortirait rien de cet oignon finalement. Chaque fois, comme pour le contredire, il se produisait quelque chose. Un petit quelque chose.

Qu’il l’arrose et l’oignon dépérissait. Qu’il ne l’arrose plus, et il jaunissait. L’homme avait placé l’oignon à la lumière, puis à l’ombre, l’oignon ne semblait apprécier aucun des emplacements.

 » Tu es rudement contrariant, hein, l’oignon ! »

Le temps des narcisses était depuis longtemps terminé, les jacinthes fanèrent à leur tour, remplacées par les premières tulipes. Le printemps explosa au jardin.

L’oignon dans son pot n’offrait encore que quatre débuts de feuilles d’un vert sombre.

L’homme sortit le pot et le posa sur le banc de pierre du jardin.Il allait s’y asseoir parfois et parlait à l’oignon.

Ce fut soudain l’été. Les feuilles mesuraient quelques centimètres et ne laissaient présager d’aucune hampe fleurie.

L’homme multiplia les arrosages et abrita l’oignon d’une chaleur trop directe. Parfois, contemplant le pot, il soupirait de sa propre ténacité, de son obstination à vouloir faire fleurir le récalcitrant.

L’automne s’annonça. Les feuilles atteignaient six centimètres. Puis ce fut à nouveau l’hiver.

Il fallut deux ans pour que les feuilles atteignent une hauteur respectable et une année encore pour qu’une tige florale se développe. Enfin un jour la tige enfla à son extrémité, annonciatrice d’une fleur. Une saison s’écoula. Le bouton semblait ne jamais devoir éclore. Le jardinier rêva d’inflorescences dignes d’une orchidée, de fleurs flamboyantes, d’un rouge corail ou d’un rose fuchsia traversé d’éclats d’or.

Un matin, elle fut là. Quatre pétales d’un jaune de chélidoine, petite, malingre.

L’homme contempla la fleur, l’émotion lui nouait la gorge.

 » Tu es la plus belle des fleurs que j’aie jamais vue » dit-il à l’oignon. Et il se mit à pleurer.

La démênoueuse

 » On lui avait proposé de devenir dentellière, tisseuse, menuisier ou jardinier.

Elle était douée pour empiler, assembler, extraire de la matière de bizarres constructions, tirer des matériaux le parti le plus extrême.

Les friches fleurissaient, les marnes devenaient briques, la laine se bouclait en écharpes, les maisons surgissaient.

Ce qu’elle ne faisait pas, elle aimait à rêver au jour où elle le ferait. Sur un terrain mangé de ronces s’élevait un château qui pouvait rester dans sa tête.

Son esprit restaurait les ruines, choisissait le bois des parquets, les motifs des tentures.

Regardant la pelote de coton, elle voyait la dentelle.

Il n’y avait qu’un pas, qu’un effort, il suffisait d’une envie, suffisamment forte, pour la porter.

Mais il n’y avait plus de place de menuisier, les équipes de tisseuses étaient au complet, les dentellières ne voulurent pas d’elle, et les jardiniers étaient trop nombreux.

On la nomma donc au seul poste encore vacant.

Elle devint Démênoueuse.

Elle ignorait que ce métier existât.

Le matin, elle arrivait au hangar, et sur son petit tabouret, prenait place devant la montagne de fils mélangés, tordus, tellement noués, mêlés, qu’il semblait impossible d’en

dégager un seul.

Cordelettes, fils de coton, de laine, de lin, de soie, à broder, à tricoter, à coudre, à repriser, fil d’Alsace, mouliné d’Ecosse, coton d’Egypte, s’amoncelaient en une multitude aléatoire de nœuds multicolores.

Ses doigts passaient la journée à démêler la montagne. Elle partait sur le sentier orange d’un fil de laine, aboutissait quelques heures plus tard dans une autre vallée, pelote en main.

Une autre fois, elle choisissait d’embarquer sur un fleuve de coton bleu de Nil et en redécouvrait les sources.

Elle démêlait un arc en ciel chaotique. Elle ordonnait un univers.

Une fois, une seule fois, elle s’échina sur deux fils dont la couleur était si proche qu’elle les distinguait à peine et par endroits, si noués, qu’ils semblaient ne faire qu’un.

Et comment défaire sans risquer de rompre l’un des fils ? Comment couper l’un au profit de l’autre ? Comment sortir le premier de son chaos de nœuds sans nécessairement abîmer l’autre ? Elle jeta ses ciseaux pour n’être pas tentée, pour ne pas renoncer.

Elle dénoua lentement, avec son infinie patience, avec toute son attention.

Lentement.

Avec application.

Faisant parfois une pause quand sa vision devenait trouble, arquant son dos un court instant, avant de se remettre à la tâche.

Testant la résistance de l’un, la fragilité de l’autre, elle démêlait toujours, elle dénouait, séparant l’un de l’autre.

Il lui fallait du temps, elle le savait. Parfois, dans la même journée, elle progressait de quelques mètres, presque facilement. D’autres journées de labeur la voyaient travailler en vain sur un nœud minuscule, dont elle venait finalement à bout, elle-même à bout de force.

Elle dénouait.

Quand sa tâche fut enfin achevée, quand elle tint dans le creux de ses deux mains, les fragiles pelotes, fruits de son travail désespéré, elle se mit à pleurer.

Elle s’attaqua ensuite à un revêche filin violine, puis à un fil de soie rose tendre, et dans sa rage, elle abattit dans la journée tout un pan de sa montagne de fils.

Le matin suivant, alors qu’elle se penchait , tirant son tabouret, s’installant à l’ouvrage, nul ne vit, nouée à son cou, la minuscule écharpe qu’elle avait tricotée de deux fils d’un vert si proche qu’il semblait impossible de les distinguer et qui ne faisaient désormais plus qu’un.