Par un juste retour des choses, elle s’était abonnée à son blog. C’était un journal qui consignait l’essentiel des journées de cet inconnu. Elle manquait d’éléments pour s’y retrouver. Après lecture de quelques posts datés d’octobre, elle avait néanmoins compris qu’il habitait en Roumanie, qu’il avait une compagne,E. et deux enfants.
C’était, elle le lui avait écrit, comme de faire un puzzle sans modèle et des pièces à disposition fort peu nombreuses. Quand elle découvrait une nouvelle pièce, celle-ci ne s’emboîtait pas nécessairement dans les précédentes.
Elle avait compris qu’il enseignait le grec dans un lycée français, comme expat ? comme résident ? Il ne précisait pas.
Elle aussi avait été enseignante « résidente » au Maroc. Mais elle s’était sentie « le cul entre deux chaises» agacée par les mentalités des expats, les parents friqués de ses élèves, et les conditions de vie des Marocains ordinaires. Alors, elle était rentrée, sans regrets, même si elle abandonnait une vie dont elle ne pourrait plus que rêver. (Un salaire correct, une belle villa, une bonne pour s’occuper du plus jeune de ses fils, des courses et des repas, lorsqu’elle travaillait.)
Le « nouvel abonné » racontait aussi les dysfonctionnements de son ordinateurs, les titres des différents chapitres auxquels il se consacrait, la météo, les lettres reçues de ses amis, les lettres qu’il leur écrivait, tout cela en style télégraphique et en ne citant les gens que par une initiale.
Il y avait quelques développements, tout aussi abscons, mais un peu plus rédigés.
Elle avait l’impression d’avoir débarqué dans un journal intime qui ne lui était pas destiné, presque par effraction . Une « peeping Tom » prise involontairement à son jeu. (Car c’était une sorte de jeu de piste sans but et sans direction, dont les indices épars lui étaient, qui plus est, inaccessibles.)
Dans un souci d’équité, néanmoins, elle lui dévoilait quelques bribes de sa propre vie. Des bribes vraiment, rien d’essentiel, rien de bien important Rien qui l’eût définie vraiment.
Elle ne savait pas ce qu’en pensaient ses autres abonnés. Quel intérêt pouvaient-ils trouver à ce jeu bizarre ? Y avait-il d’ailleurs le moindre intérêt pour les uns et pour les autres ?
D’ailleurs, qu’est-ce qui la poussait à continuer de lire le blog de ce parfait inconnu ? D’attendre la suite, chaque jour, dans un nouveau post ?
Peut-être le désir, maintenant, d’y trouver une trace, une confirmation de son talent littéraire.
Mais quoi, pouvait-on déceler le génie d’un Flaubert, en lisant sa liste de courses ?
De plus, cela contrariait le calendrier de ses propres parutions. Elle décalait tout au fur et à mesure, ménageant une place pour ce « nouvel abonné », aménageant l’espace qu’elle voulait laisser vide.
Elle pouvait se contenter de lire, mais sans faire de commentaires. (Elle n’en avait fait qu’un seul, le jour où elle s’était abonnée et avait découvert le blog .) Elle ne polluerait pas son espace, y entrerait mais ne laisserait aucune trace, aucune empreinte.
A suivre ?
De notre côté (le côté des lecteurs) on aime bien ce genre d’intrigue.
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