Le nouvel abonné

(pensées vagabondes)



Qui était-il ce « nouvel abonné » ? Elle était perplexe.
D’où sortait-il ? Quel hasard lui avait fait connaître En vrac ?
Elle connaissait personnellement tous les abonnés de son site. En vrai. C’étaient des amis ou des connaissances, des membres de l’atelier d’écriture qu’elle animait. Leur nombre était restreint : trente-quatre. Le site n’était pas référencé.
En vrac était un lien, une façon de donner des nouvelles, c’était aussi une façon de consigner sa vie, pour plus tard, pour ses enfants, lorsqu’ils penseraient à elle.
Après sa mort. (Elle pensait très souvent à sa mort : il leur resterait au moins ça…)

Aussi, le « nouvel abonné » était-il une énigme. Une anomalie.
Grâce aux liens, elle trouva son blog, lut quelques posts de la fin octobre.
Elle s’étonnait de plus en plus. Qu’est-ce qu’un type pareil trouvait comme intérêt à une recette de cuisine vieille de 20 ans, au point de s’abonner ?

Elle et lui n’avaient rien en commun.

Apparemment.

Elle avait fait quelques recherches : sur Wikipédia, une notice.
« Ah, c’est un écrivain, un vrai. Un sérieux. Qui publie chez Gallimard. »

L’énigme loin de se résoudre, se compliquait. Elle avait croisé la route de quelques écrivains, des années plus tôt, bien des années plus tôt, des hasards. Mais le hasard existe-t-il vraiment ?

A la lecture de ses posts, elle en avait déduit qu’il était d’origine hongroise. Puis qu’il était d’origine roumaine. Selon les sites, il vivait en Egypte, ou en Lettonie…
La Lettonie, elle connaissait. Sa voiture y avait joliment brûlé près de Daugavpils.
L’Egypte aussi, elle y avait fait plusieurs voyages. Elle gardait en mémoire les émouvantes péripéties et rencontres du dernier séjour.

Le « nouvel abonné » faisait mention de la Yougoslavie. Ah ! Là, on était dans son domaine, sur ses terres. L’ex Yougoslavie ! Elle avait vécu au Monténégro, six mois par an, avait appris le serbe, mené une vie en pleine cambrousse « u selo », mangeant chez les voisins du jambon fumé et du fromage-maison, buvant du sirop de betterave et beaucoup de rakija. (trop).
Elle y avait fait aussi de l’urbex, en Croatie, en Bosnie, en Serbie, à la recherche d’un passé révolu. Mais ses séjours s’étaient brutalement interrompus.

Maintenant, elle ne voyageait plus qu’à travers les livres. Pas le choix. Cela la rendait triste à en mourir. Elle « allait » donc en Chine, toutes époques confondues ou en Turquie grâce à la littérature.

Mais revenons au « nouvel abonné »…
Ecrivain, donc. Elle avait été tentée d’acheter immédiatement un de ses livres, mais la pile des livres à lire était déjà haute et presque décourageante. Des lectures exigeantes qui ont besoin de lenteur. Elle avait remis à plus tard, se contentant d’inscrire le nom de deux des livres sur une note.
Le premier, parce que bêtement, c’était le premier et un autre dont le titre lui plaisait particulièrement.


Ecrivain. Elle se faisait une idée de ce que sont les écrivains. Jugement à l’emporte-pièce, plein de préjugés de toute nature, positifs ou non. Monomaniaques, obsédés, habités, hantés même.
Elle, elle était une dilettante, une touche-à-tout. Trop de choses la passionnaient. La gravure, l’aquarelle, le modelage, la photo, l’écriture de nouvelles. Elle s’y adonnait comme une droguée pendant quelques jours, puis ça passait : elle changeait de lubie, toujours dans une urgence qui la taraudait comme si sa vie en dépendait.
Mais effectivement, sa vie en dépendait.

( à suivre ?)

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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