Genèse


C’est parce que celui-ci, elle l’aimait bien.

Ce « court », au présent, presque uniquement descriptif, traduisant une ambiance dramatique ou mélancolique, 15 lignes max. Il faisait partie d’une série qu’elle s’était imposée.
Elle animait un atelier d’écriture. Elle faisait rarement les exercices qu’elle proposait à ses « participants ». Mais là, oui. A posteriori, elle s’était pliée à l’exercice. Elle avait repris les mêmes triplettes de mots obligatoires et respecté la consigne, elle en avait seulement augmenté le nombre. Neuf « courts » au lieu de trois.


C’était, il faut l’avouer, une période où elle n’arrivait plus à écrire : plus envie, plus de mots, plus d’idées.

Vide. Stérile. Cela durait depuis plusieurs mois. Des mois creux où elle n’avait envie de rien. Rien ne venait. La source était tarie, lui semblait-il.

Elle en était désespérée parce toute sa vie, elle avait écrit.
Alors, en rentrant chez elle, elle avait décidé de tenter l’expérience. Quinze lignes, ce n’était pas beaucoup ! Ça devait être possible ! Elle pouvait essayer.
Les premiers « courts » produits n’étaient pas très satisfaisants, mais elle s’en contenta. Elle était comme « rouillée », écrivait lentement.
Mais ils produisirent l’effet escompté. Elle avait réussi à écrire à nouveau, même si ce n’était que 15 malheureuses lignes chaque fois. Elle retrouvait, petit à petit, l’exigence du mot juste, de la traduction visuelle de la scène.
Les quatre derniers « courts », elle les écrivit plus facilement, sachant exactement ce qu’elle désirait obtenir. Paradoxalement, plus vite aussi, alors qu’ils étaient plus fouillés, plus travaillés.
Elle avait laissé passer les quelques jours supplémentaires qu’elle s’imposait toujours, puis un jour pour relire, changer encore quelques mots, reprendre une phrase qui lui paraissait bancale, écouter la finale d’une période ternaire.

A nouveau, un jour sans y toucher, ni même ouvrir le fichier, rongeant son frein. Le dernier jour, les relire, finalement en éliminer un.
De neuf, passer à huit.
Enfin, enfin, les publier sur son blog.
Une résurrection.
Sur son blog, elle allait les relire comme pour se persuader qu’ils existaient bien. 
Ce banal exercice lui avait démontré qu’elle pouvait encore écrire.
Soulagement, quelle que fût leur qualité respective.
Deux ou trois restèrent à lui trotter dans la tête. L’image qu’ils projetaient lui plaisait bien.

Quelques nouvelles, à nouveau, suivirent. La source s’était remise à couler…
L’un des « courts », cependant, peut-être le plus banal, quant à ce qu’il décrivait, revenait frapper à la porte de sa mémoire, jusqu’à en devenir obsessionnel. Il fallait qu’elle en fasse quelque chose. Il fallait absolument qu’elle en fasse quelque chose.
Elle voulait en savoir plus sur cet homme qui se pressait à travers cette ville qui, peu à peu, se recouvrait de neige . A quoi ressemblait-il ? Avec qui, avait-il rendez-vous ?
Six mois plus tard, rien n’était devenu plus important. Elle se mit à la tâche.