Exercice de style (1965/1970)

  1. Je me souviens qu’au cinéma Rex, je préférais les décors où je me promenais en imagination, au film lui-même.
  2. Je me souviens des paquets de sucre qui étaient bleus et que ma mère transformait, une fois vides, en porte-feuille.
  3. Je me souviens des bons de réduction et des échantillons de lessive, distribués dans les boîtes à lettres.
  4. Je me souviens d‘un hôtel borgne dont l’enseigne était une tortue, près du canal Saint Martin.
  5. Je me souviens des camionnettes Citroën en tôle ondulée.
  6. Je me souviens que la voiture tressautait sur les pavés parisiens.
  7. Je me souviens que chez le caviste, je tirais une carte et que j’attendais d’avoir quatre cartes identiques pour gagner un lot.
  8. Je me souviens que les agents de police qui réglaient la circulation aux carrefours avaient une pèlerine et un bâton blanc.
  9. Je me souviens de Gilbert Bécaud qui chantait en mettant la main sur son oreille, il avait un guide qui s’appelait Nathalie et il chantait que ce n’était pas lui qui avait volé l’orange.
  10. Je me souviens des gadgets de Pif, de Placid et Muzo, du docteur Justice et de Loup Noir.
  11. Je me souviens du métro qui sentait la fumée, du poinçonneur qui fermait la chaîne, du distributeur de pastilles à l’anis sur le quai.
  12. Je me souviens des cadeaux Bonux et de la blancheur Persil.
  13. Je me souviens qu’il fallait prendre un ticket dans la file d’attente des autobus et que le contrôleur vérifiait le numéro à la montée. Il passait ensuite pour prendre les tickets qu’il passait dans une drôle de machine à manivelle qu’il portait sur le ventre.
  14. Je me souviens du cri du vitrier.
  15. Je me souviens de « Lassie, chien fidèle » et de « Rintintin » .
  16. Je me souviens que l’instituteur du CM2 chargeait parfois un élève de lui rapporter un paquet de Gauloises à la reprise de l’après-midi.
  17. Je me souviens des petites voitures Majorette, des soldats Starlux.
  18. Je me souviens des paquets de chicorée Leroux, bruns avec des guirlandes de lierre blanc.
  19. Je me souviens des feuilles de buvards publicitaires.
  20. Je me souviens qu’il y avait au bout de la rue La Fayette une série de temples et de chapelles protestantes ou luthériennes.
  21. Je me souviens des gens qui venaient chanter ou jouer de l’accordéon dans notre cour. On leur jetait des pièces enroulées dans un morceaux de papier.
  22. Je me souviens du bébé Cadum et de l’histoire qui circulait sur sa mort et sur le chagrin de sa mère.
  23. Je me souviens que comme toutes les filles j’ai eu une robe en Vichy.
  24. Je me souviens que les femmes ont commencé à mettre des collants.
  25. Je me souviens qu’il fallait traverser dans les clous.
  26. Je me souviens de Léon Zitrone.
  27. Je me souviens des cheveux oranges des vieilles algériennes, de leurs tatouages sur le front ou le menton, que ma grand-mère appelait des « crouillats ».
  28. Je me souviens du film «  le ballon rouge »et de « crin blanc ».
  29. Je me souviens des gros albums pour la jeunesse « sélection du reader digest » (radar digeste). L’un des textes s’appelait « mille francs, mille rêves ». Une sœur renonçait à faire des études pour donner ses mille francs à son frère qui voulait devenir médecin.
  30. Je me souviens qu’on montait dans l’autobus par l’arrière.
  31. Je me souviens de voitures dont les clignotants montaient et descendaient sur le côté.
  32. Je me souviens de Jacqueline Corat qui présentait une émission de philatélie.
  33. Je me souviens des paquets de cigarettes « week-end ».
  34. Je me souviens des histoires de Toto.
  35. Je me souviens d’un sketch de Fernand Reynaud « Tonton, pourquoi tu tousses ? »
  36. Je me souviens du petit train d’interlude qui traînait un rébus.
  37. Je me souviens de la boutique où l’on vendait des sucres d’orge, de la pâtisserie où l’on vendait des animaux en pâte d’amande.
  38. Je me souviens du castelet des Buttes-Chaumont où l’on allait voir Guignol.
  39. Je me souviens qu’on allait à l’école toute la journée du samedi.
  40. Je me souviens qu’on m’avait offert un stéréoscope qui faisait mal aux yeux et au nez.
  41. Je me souviens des moulins à café, dont on lâchait le couvercle et qui giclaient leur café mal moulu dans toute la cuisine.
  42. Je me souviens que l’horloge de la télé avait une forme de spirale.
  43. Je me souviens des Frères Jacques.
  44. Je me souviens des bons points beiges que la maîtresse nous donnait., des tampons que l’on coloriait et qui représentaient des tulipes, des radis, des cerises.
  1. Je me souviens des banquettes en lames de bois dans le métro.
  2. Je me souviens de mon électrophone Philips dont le couvercle était le haut-parleur.
  3. Je me souviens du cinéma Secrétan, près du métro Jaurès.
  4. Je me souviens de Jean Nohain qui présentait « 36 chandelles ».
  5. Je me souviens de la Bibliothèque Rose et de la bibliothèque Verte.
  6. Je me souviens que seule notre voisine avait le téléphone dans l’immeuble.
  7. Je me souviens de ma première boîte de feutres.
  8. Je me souviens de Roger Lanzac qui présentait La piste aux Étoiles, qu’il avait des poches sous les yeux et que ma mère disait que c’était le cœur.
  9. Je me souviens « des cinq dernières minutes » dont la musique du générique était un déchirant solo de trompette.
  10. Je me souviens qu’on pouvait envoyer et recevoir des télégrammes, qu’ils étaient bleus avec le texte tapé sur des bandes blanches.
  11. Je me souviens d’une grande boutique, au coin de la rue Louis Blanc qui vendait des gaines de maintien rosâtres et des bandages herniaires, et que je trouvais ça dégoûtant.
  12. Je me souviens des petits kiosques à journaux et de la loterie nationale des Gueules Cassées.
  13. Je me souviens des affiches Ripolin où trois peintres se peignent à la queue leu leu.
  14. Je me souviens de Richard Anthony, et d’Alain Barrière.
  15. Je me souviens des boîtes de coco Boher et des roudoudous.
  16. Je me souviens d’une petite machine à coudre rouge qui cousait pour de vrai.
  17. Je me souviens des marchandes des quatre saisons qui transportaient leur marchandise sur une espèce de char à bras.
  18. Je me souviens du commissaire Bourrel et de son « bon sang mais c’est… , bien sûr ! »
  19. Je me souviens que l’on disait une indéfrisable et non pas une permanente, que les femmes sortaient dans la rue le samedi matin avec leurs bigoudis dissimulés sous un foulard si elles devaient aller faire un saut à l’épicerie..
  20. Je me souviens des affiches sur les colonnes Morris (Maurice ?)
  21. Je me souviens que les femmes ne conduisaient pas.
  22. Je me souviens que les bords des photos en noir et blanc étaient dentelés.
  23. Je me souviens des cabines téléphoniques à la Poste et qu’on disait les pétété (PTT)
  24. Je me souviens que les premiers « arts ménagers » s’étaient tenus au CNIT de la Défense, qu’il fallait prendre le train, que c’était très loin et au milieu d’une étendue d’herbe.
  25. Je me souviens de la pâte à ballon, du Spirograph et du Télécran.
  26. Je me souviens des images des régions de France et des Colonies, des timbres de l’Afrique Occidentale Française.
  27. Je me souviens des prix d’honneur et des prix d’excellence distribués en fin d’année. Ils étaient entourés de rubans noués que l’on devait fournir.
  28. Je me souviens que les boucheries étaient fermées par des barreaux blancs.
  29. Je me souviens du « trou des Halles ».
  30. Je me souviens des papiers peints orange et marron à gros motifs géométriques pré-encollés de la marque Leroy.
  31. Je me souviens que les poubelles dans les rues étaient accrochées aux poteaux, qu’elle étaient marron, dans une espèce de carton mou et qu’elles sentaient mauvais.
  32. Je me souviens des papillotes et du fer à friser.
  33. Je me souviens des champignons de Paris qui dansaient pendant le générique de l’émission culinaire présentée par Catherine Langeais.
  34. Je me souviens que la première supérette de notre quartier s’appelait Viniprix.
  35. Je me souviens des petits cylindres de « bleu », entourés de gaze, qu’on mettait dans la lessive pour que le linge semble plus blanc.
  36. Je me souviens que mini-mir, mini-prix mais il fait le maximum.
  37. Je me souviens que nos vêtements étaient cousus à la maison et nos chandails tricotés.
  38. Je me souviens que les prénoms à mode étaient Brigitte, Nathalie ou Catherine et que les garçons avaient des prénoms composés.
  39. Je me souviens de Thierry la Fronde (Thierry la fronde est un hors la loi, dans sa fronde il met des petits pois). Ses amis avaient de drôles de houppelandes et lui un collant moulant assez obscène, une grosse médaille sur une grosse chaîne. Sa fiancée s‘appelait Marianne.
  40. Je me souviens du journal « Pilote » et des affiches de « Hara-Kiri » devant le marchand de journaux.
  41. Je me souviens des fontaines Wallace, des urinoirs circulaires, des taxiphones, des bornes de police.
  42. Je me souviens que le jeudi après-midi, il y avait un épisode de Zorro.
  43. Je me souviens qu’à la fin de l’année, on frottait les tables de la classe avec du papier de verre et qu’on les encaustiquait.
  44. Je me souviens que les hommes soulevaient leur chapeau mou ou une casquette quand ils croisaient une femme dans l’escalier et que les femmes avaient des foulards, des bérets ou des chapeaux.
  45. Je me souviens des semelles orthopédiques et de la gymnastique corrective.
  46. Je me souviens des gros « oui » peints en blancs sur les murs et des V avec la croix de Lorraine.
  47. Je me souviens qu’en 1968, la distribution des prix a été annulée.
  48. Je me souviens de la publicité pour les petits pois avec l’oiseau vert Piou Piou. (on a souvent besoin d’un plus petit que soi)
  49. Je me souviens des frises géométriques reproduites dans mon cahier, des plumes changées le lundi matin, de la grosse bouteille d’encre à l’étiquette chamarrée.
  50. Je me souviens des chaussettes DD en vrai fil d’Écosse.
  51. Je me souviens de certains bars dans lesquels on pouvait voir des scopitones en sélectionnant une lettre et un chiffre. J’aimais beaucoup celui de « minnie petite souris » chantée par Henri Salvador.
  52. Je me souviens des billets de cinq francs avec Victor Hugo et de ceux de dix avec Voltaire.
  53. Je me souviens des monstres dans les bocaux du Museum d’Histoire Naturelle: des siamois, des fœtus bicéphales.
  54. Je me souviens du premier livret d’images à coller par numéro. Il était consacré aux animaux. Les images s’achetaient par paquet de cinq, on avait toujours trop de doubles, on faisait des échanges à la récréation.
  55. Je me souviens des « Dossiers de l’écran », de Guy Darbois et de SVP 11 11.
  56. Je me souviens des plaquettes Vapona qui tuaient les mouches et les moustiques.
  57. Je me souviens de la lessiveuse que ma mère mettait à bouillir.
  58. Je me souviens des crayons violets pourpre dont il fallait mouiller la mine.
  59. Je me souviens des chansons d’Adamo et de ses filles du bord de mer.
  60. Je me souviens des parties d’osselets dans la cour de récréation, de la corde à sauter et des jeux de ficelle. On sautait aussi à l’élastique et on jouait à la marelle avec des boîtes de métal en guise de palet.
  61. Je me souviens de mes camarades de classe qui étaient pieds noirs, mais qui avaient des pieds normaux.
  62. Je me souviens des boîtes de pastilles Pulmoll, de Suc des Vosges et de réglisse Florent.
  63. Je me souviens des sacs de goûter en toile écossaise où moisissait une orange ou une banane. Il y avait aussi une gourde en plastique translucide avec un bouchon de couleur qui se vissait.
  64. Je me souviens de la publicité pour Du DuBon Dubonnet dans le tunnel du métro juste avant la station.
  65. Je me souviens de l’émission « chefs d’œuvres en péril ».
  66. Je me souviens de la dame qui vérifiait deux ou trois fois par an, nos mains (dessus dessous) nos oreilles et si on avait des poux.
  67. Je me souviens de l’odeur de la colle blanche en petit pot, de la colle Limpidol avec la vignette à découper et à conserver.
  68. Je me souviens des allocutions télévisées du Général de Gaulle.
  69. Je me souviens de la malédiction des Kennedy.
  70. Je me souviens que je n’aimais pas aller aux magasins Tati parce que ma mère m’avait dit que des femmes disparaissaient dans les cabines d’essayage, elle parlait de la « traite des blanches ». Je ne savais pas ce que ça voulait dire.
  71. Je me souviens que les policiers avaient des képis et roulaient à vélo. On les appelait les hirondelles.
  72. Je me souviens que ma grand mère savait parler le javanais des louchebems. Il fallait redoubler chaque syllabe avec un double qui commençait pas « v ».
  73. Je me souviens qu’Alain Bombart a traversé l’atlantique sur un petit canot.
  74. Je me souviens de la Foire à la ferraille qui avait lieu le long de la gare de l’Est. Les boutiquiers s’installaient dans les petites cabanes vertes et restaient là quelques jours.
  75. Je me souviens de « Belle et Sébastien », de « l’âge heureux », de « Poly ».
  76. Je me souviens qu’on mangeait de la brioche en buvant du thé chaque dimanche après-midi.
  77. Je me souviens que Brel nous avait apporté des bonbons parce que les fleurs c’est périssable.
  78. Je me souviens de Tom Jones chantant « what news Pussy cat, whouhoooooooou ? »
  79. Je me souviens de Polnareff, d’Enrico Macias et de Guy Béart..
  80. Je me souviens de Monsieur Cinéma et de la Séquence du spectateur.
  81. Je me souviens de l’odeur des feuilles reproduites sur la machine à alcool, des protège-cahiers, des feuilles de papier à couvrir les livres.
  82. Je me souviens de Pierre Sabbagh.
  83. Je me souviens de Monsieur Bartissol dont on entendait le pas à la radio. Il pouvait vous aborder dans n’importe quelle ville de France. Si vous aviez sur vous des vignettes Bartissol, alors vous gagniez une somme pharamineuse.
  84. Je me souviens des images dans les plaquettes de chocolat Suchard.
  85. Je me souviens des « Classes de transition » où l’on orientait les mauvais élèves.
  86. Je me souviens que les élèves du CES portaient une blouse beige ou une blouse rose selon la semaine.
  87. Je me souviens qu’en 1970, l’école est devenue mixte.
  88. Je me souviens du journal « Lisette » et « Quinze ans »
  89. Je me souviens du jeu de tacatac, constitué de deux boules qui pendaient au bout de deux ficelles, auxquelles on imprimait un mouvement de balancier opposé qui se frappaient puis rebondissaient l’une contre l’autre en faisant un bruit du genre « tacatactacatacatac » et qui faisaient très mal aux poignets.
  90. Je me souviens des skis en bois.
  91. Je me souviens de « Jean Mineur » qui plantait son pic dans une cible à la fin des publicités au cinéma.
  92. Je me souviens de la chanson de Dutronc « il est cinq heures »
  93. Je me souviens que je n’aimais pas les « pieds nickelés »
  94. Je me souviens de mes patins à roulettes « Aigle » dont les lanières rouges me sciaient les chevilles.
  95. Je me souviens que les gens parlaient en anciens francs.
  96. Je me souviens des parties de billes « à la tique ».
  97. Je me souviens des aventures de Bibi Fricotin.
  98. Je me souviens de la chanson qu’on chantait quand on sautait à la corde: à la soupe, soupe, soupe, à l’oignon, gnon, gnon…
  99. Je me souviens des supérettes « la Parisienne ».
  100. Je me souviens des pièces de cinq francs en argent.
  101. Je me souviens du jeu d ’Émile Franc (des mille francs) avec Lucien Jeunesse.
  102. Je me souviens que pour déceler du gaz carbonique dans une cave à charbon, il faut y descendre avec un canari en cage.
  103. Je me souviens des poupées en carton qu’on habillait de robes en papier.
  104. Je me souviens du sourire de Lecanuet.
  105. Je me souviens d’une poupée qui parlait que ma marraine m’avait envoyée d’Amérique.
  106. Je me souviens du film « la guerre des boutons », de « Bébert et l’omnibus », je me souviens de Jean Richard qui faisait de drôles de grimaces.
  107. Je me souviens que ma mère m’a réveillée pour voir le premier homme marcher sur la Lune.
  108. Je me souviens des débuts de Mireille Mathieu à la télé.
  109. Je me souviens du musée Grévin. Marat dans sa baignoire, et le dauphin dans sa cellule des Tuileries, du Cabinet des Merveilles où les papillons volaient dans le noir.
  110. Je me souviens des « Saintes Chéries » avec Micheline Presles et Daniel Gélin.
  111. Je me souviens de Poulidor et d’Anquetil.
  112. Je me souviens que le résumé de la leçon d’histoire était sur fond jaune, que nous avions un cahier de composition et un cahier de roulement où un élève différent écrivait chaque jour.
  113. Je me souviens des bonnets de bains avec une sangle à bouton pression.
  114. Je me souviens des premiers épisodes du Commissaire Maigret.
  115. Je me souviens de « la grève des cadres ».
  116. Je me souviens de Luis Mariano et de Georges Guéthary.
  117. Je me souviens de l’opération de sécurité scolaire « Pouce, je passe ! ». Les enfants levaient le pouce pour que les voitures les laissent traverser.
  118. Je me souviens des chaisières dans les squares et jardins publics.
  119. Je me souviens de « salade de fruits, jolie, jolie ».

La lampe

La lumière devait être par là.

L’homme scrutait l’obscurité.

Elle devait être par là.

Il inventait une lueur, se raccrochant à l’idée qu’il verrait bientôt la petite tache jaune.

Il trébucha et dévala la pente.

Il se remit debout et recommença à marcher. Il ne voyait même plus ses pieds. La nuit était noire, sans étoiles ni lune. Il monta une colline.

Quelle colline ?

Il ne savait pas.

Arrivé au sommet, enfin, il la vit. Ou plutôt, il la devina plus qu’il ne la vit.

Petite et jaune, faible et vacillante.

Il eut un pauvre sourire, comme un soulagement.

C’était encore loin, mais la petite lumière était là.

Il avait trouvé la lampe dans le sable quelques mois auparavant. Une lampe tempête en ferraille. Elle était un peu cabossée, il ne lui restait que quelques plaques de peinture, elles-mêmes écaillées et décolorées. Mais le verre était intact, et la mèche encore assez longue pour ne pas avoir à la changer. Il l’avait soigneusement remise en état, et dans un jour d’euphorie, l’ avait même repeinte en rouge. Un rouge rutilant; fond de pot de peinture trouvé dans un garage et qu’il avait récupéré.

Il avait rempli le réservoir, revissé soigneusement le petit bouchon, l’allumette approchée avait fait jaillir une lumière vive et chaude. Il avait ensuite descendu la mèche, contemplé la lampe pendant quelques minutes, puis l’avait éteinte.

Depuis, il l’allumait toutes les nuits et chaque fois qu’il partait.

Le soir, quand il faisait froid, elle réchauffait ses mains. La nuit, elle éloignait de lui démons et dragons. S’il se réveillait, il voyait la petite veilleuse, entendait le faible bruit du pétrole qui se vaporisait, alors il pouvait refermer les yeux. Le matin, elle était la preuve qu’il avait pu traverser la nuit sans trop d’encombres.

Lorsqu’il partait, il laissait la lampe allumée aussi. Plus d’une fois il avait failli se perdre, surpris par la nuit, errant, tiraillé par la peur de ne jamais se retrouver.

Maintenant, la lampe existait toujours quelque part. Ce quelque part était un but, un endroit à atteindre, un repère.

Il en était même venu parfois à lui parler. Il la remerciait d’être là, d’avoir tenu avec sa faible réserve de pétrole toute la nuit, et quand il la remplissait à nouveau, il lui adressait des mots gentils, comme on parle à une plante qui a soif, un chat qui a faim ou à un petit enfant qu’on console.

(La lampe évidemment ne disait rien. Elle ne savait pas parler. Je veux dire que les choses ne parlent pas. Peut-être que parfois elles pensent, mais ça on ne le sait pas .)

La lampe restait donc allumée, nuit et jour, veilleuse ou flamboyante, selon l’heure et le moment. L’homme partait, revenait, restait quelques jours, remplissait la lampe puis repartait. On ne pouvait pas savoir s’il rentrait pour que la lampe ne s’éteigne pas ou parce qu’il avait peur qu’elle s’éteigne. Avait-il peur pour lui ou finalement pour cette lampe-même qui le rassurait ?

Une fois cependant, il n’était pas rentré. Il s’était écoulé des semaines. La lampe avait continué à brûler, puis avait faibli. Son verre s’était recouvert de noir de fumée, trace de combustion lente. Elle était restée accrochée à la branche morte sur laquelle l’homme l’avait fixée, se balançant les jours de vent, inutile mobile.

L’homme avait oublié la lampe, subjugué sans doute par un phare gigantesque, offrant plus de lumière, un faisceau puissant, d’une portée vertigineuse… ou bien fut-il captivé par la chaleur d’un brasier ardent, flammes chaudes et hautes.

L’homme se brûla-t-il ? le brasier perdit-il de sa vigueur ? le phare n’éclaira-t-il que par intermittence ? L’histoire ne le dit pas.

L’homme se retrouva seulement privé de lumière, de chaleur, de repère.

Il erra donc dans sa propre obscurité, se perdit dans ses propres douleurs, dans sa propre nuit. Il ne dirigeait plus ses pas. Sans but, il ne savait même plus pourquoi il marchait.

Il repensa alors avec un peu de tristesse à sa lampe. Il l’imaginait, accrochée à la branche morte sur laquelle il l’avait fixée, qui devait se balancer les jours de vent, inutile mobile.

Ce fut presque par hasard.

Il se mit à la chercher. Juste pour… pour quoi ?

Il la trouva pourtant. Elle était éteinte. Il eut l’impression de l’avoir laissée mourir. Il se mit à pleurer. Il pleura sur sa vie, sur les foyers ardents qui brûlent avant de s’éteindre et sur la lampe au verre noirci.

Il décrocha la lampe, nettoya le verre, rempli avec précaution le petit réservoir.

Il craqua l’allumette.

« Plop » fit la lampe en s’allumant.

Légionnaire

21 kilomètres

Il marche, son sac lui bat les reins. Le barda est lourd. Le train l’a laissé à trente kilomètres de là. Il marche d’un pas ample et régulier. Un camion s’arrête, mais il fait un signe de la main, refusant l’invitation du chauffeur. Il a besoin de temps.

Deux rideaux se soulèvent sur son passage, il ne croise personne, on mange, mais son retour sera, avant demain, connu de tous et commenté par l’ensemble du village.

La nuit tombe.

Sous une des pierres du seuil, sa main tâtonne à la recherche de la clef. Il fouraille dans la serrure qui résiste un peu trop.Un petit coup de la hanche la fait finalement céder. Il manœuvre le vieil interrupteur, en vain. Laissant tomber son sac sur le carrelage, il se dirige vers la cuisine. Le pied d’une chaise heurtée racle bruyamment le sol. Il trouve les bougies.

La maison sent l’humidité et le bois fumé. Il frissonne maintenant de froid et de fatigue. Revenu dans l’étroit couloir, il referme la porte d’entrée et gravit l’escalier. La première des portes s’ouvre sur une chambre.Il déroule le matelas du grand lit, dans la chambre du premier. Le matelas sent le moisi. Il ôte ses chaussures. Se déshabille. Il s’abat sur le matelas, il attire à lui un oreiller garni de crin et se couvre d’un édredon trop court. Roulé en boule, il s’engloutit dans un sommeil sans rêves ni cauchemars.

A son réveil, il bande. Il se branle en pensant aux putains de là-bas. Mais son sexe devient flasque et il se lève.

Il descend et va dans la grange voir s’il reste du bois utilisable. Il charge une brouette de bûches de toutes tailles, empile du petit bois. Il ouvre le compteur d’eau. A l’évier de la cuisine, après quelques cognements dans les tuyaux, une giclée d’eau glacée. Il trouve une boîte de sardines dans le placard. Il mange debout, sans assiette, à la pointe du couteau. Demain peut-être, il s’occupera de faire rebrancher l’électricité.

Dans la grange, il dépend le vélo. Il le démonte et avec une infinie patience, graisse la chaîne, les pignons, resserre les freins, gratte et astique. Il débite des rondins de bois. Coups de merlin. Le bois est charrié dans l’arrière cuisine.

Il se lave dans une cuvette. L’eau est brune et froide. Elle ruisselle longtemps sur sa nuque.

Le soir, la nuit tombée, il s’endort sur la chaise de la cuisine,tête sur la table. Il se réveille en pleine nuit, moulu, les muscles lourds et la nuque raide.

Ecouter la fatigue des muscles, la raideur de la nuque. Oublier le reste.Fermer les yeux.

Ne plus penser.

Il se souvient. Il est à la terrasse du café. La place est inondée de soleil, les arcades qui courent sur son pourtour offrent une ombre parcimonieuse, tiède. Il attend qu’on le serve, écoutant des bribes de conversations qu’il ne comprend pas, mais qu’il essaie de saisir. Son regard s’attarde un moment sur un groupe puis un autre. Les hommes parlent fort. Deux petits chiens bâtards, au poil jaune et rêche, se faufilent sur leurs courtes pattes torses à la recherche d’un sucre tombé ou d’un reste de pain. Ils zigzaguent sous les tables, chassés d’ un coup de pied par les hommes attablés et filent, apeurés, puis reviennent. . Les mouches tournent, se posent un instant, volant d’un quartier de viande aux poissons étalés sur la natte de quelques vendeurs. Des mouches, qui se collent aux gouttes de sueur, qu’on chasse d’un revers de la main, qui se délectent d’un reste de café ou de thé, suivant le rond de liquide laissé par le verre du client précédent.

Il boit un verre de thé à la menthe. Très chaud. Brûlant. La chaleur a plaqué sa chemise sur son dos, une goutte de sueur glisse lentement entre ses omoplates. Il est encore tôt. Trop tôt pour boire.

Un gamin s’arrête et fait sauter une brosse dans sa main, à son épaule pend une boîte en bois, une boîte à cirage. Le gamin commence à frotter le cuir épais de la chaussure montante ; de temps à autre, d’un coup donné sur la boîte du revers de la brosse, il signale à l’homme qu’il faut changer de pied. L’homme pose alors l’autre pied et reprend une gorgée de thé. Il jette deux pièces à l’enfant, il a fini son thé. Il se lève et s’en va.

Tout n’est pas toujours aussi calme. Quand il arrive, c’est la guerre ou la révolte. On vient aider les uns et réprimer les autres. Il ne juge pas. Il n’est pas là pour ça. Lui, il obéit. Il exécute les ordres. Il réprime. Il s’interpose. Il boucle, il atteint un objectif, il évacue, il met en sécurité, il veille. Le calme revenu, il reste encore un peu, il résorbe les derniers foyers, il assure le retour au calme. La fin ressemble presque à des vacances. Ça ne dure pas longtemps, il repart.

Pendant six mois il n’a pas touché un corps de femme. Pendant six mois il n’a pensé à rien. Un grand vide, un corps déserté par le désir. Et même un léger dégoût.Six mois de hargne, de tristesse . Une envie de se perdre et de fuir. Plus envie de penser. Serrer les dents pour ne pas lâcher. Pour ne pas revenir.

Prises de risques calculées et inutiles pendant les opérations…

Ne pas revenir.

Et puis, un soir, c’était une date anniversaire, il est sorti dans la ville redevenue calme, les cafés avaient rouvert. Il est entré dans le premier boui-boui qu’il a vu, s’est affalé sur la vieille banquette défoncée, il a demandé un verre d’alcool. Un alcool de figue local et bon marché. Un alcool d’incroyant qui ne redoute pas le Prophète, paix et miséricorde du Tout-Puissant, et il a bu. Deux verres, trois, et toute la bouteille. Il a jeté une poignée de billets poisseux et fripés sur la table puis il est sorti pour aller voir les filles. Ses yeux étaient mouillés quand il a franchi la porte du bordel.

Il a baisé une pute avec des larmes de rage . Comme s’il se détruisait et détruisait l’image de l’amour qui l’avait mené jusque là.

Depuis ce soir-là, il connaît tous les bordels de toutes les villes où il débarque. Les soirs où son âme crie, il boit. Il boit puis il baise. Il s’en va dans la rue, vomit son dégoût de lui-même, entre dans un nouveau café, boit à nouveau et va s’acheter une nouvelle fille. A l’aube, il rentre, et s’endort, poings serrés.

Dans ces moments-là, il se perd et devient étranger à lui-même. Le matin, en se rasant, il s’entaille la joue. Le matin, ses yeux sont secs et brillent d’un éclat étrange.

Il est dans la cuisine. le feu s’est éteint. A l’aube, c’est le froid humide qui l’a réveillé. Il étire ses membres douloureux. Il s’est encore endormi sur une chaise. Il se frotte la tête. En cinq semaines, ses cheveux ont repoussé, un peu. Il monte au premier, se plante devant l’armoire. Une glace lui renvoie son image. Il a vieilli, ses traits sont plus durs, une multitude de rides cernent ses yeux, révélées par le hâle du visage. Son regard aussi a changé. Moins complaisant encore, plus sauvage. Il palpe sa clavicule, la cicatrice sous ses doigts : un couteau. Il enfile un pantalon en toile, une chemise. Il ressort de l’armoire une vieille paire de baskets.

Il va en ville à vélo. Il fait rebrancher l’électricité. Il ne va pas au village, le village viendra bien assez tôt à lui. D’ailleurs, un après-midi, alors qu’il fauche l’herbe du jardin, un homme s’arrête, houe sur l’épaule, casquette vissée sur la tête, un vieux.

« Ça faisait longtemps qu’on ne vous avait vu…Alors comme ça, vous reprenez la maison..Y a du travail, faut pas craindre la tâche.. »

Il lui répond par monosyllabes tout en continuant de faucher.

Le vieux n’insiste pas, il part.

Il dégage les arbustes, ceux qui ne sont pas morts. Il enlève la mousse des gouttières. Pendant quinze jours il travaille d’arrache-pied, se levant à l’aube, se couchant là où la fatigue le trouve. Quinze jours où son corps fourbu de travaux muselle son esprit. Le seizième soir, il vide la bouteille d’alcool de fruit trouvée dans le placard de la cuisine, il se traîne jusqu’à son lit, il fait un simulacre d’amour dans les draps, il jouit en étreignant l’oreiller, imaginant la femme. Après le plaisir, le dégoût.

Il avait passé les différents tests de recrutement avec une aisance surprenante. Seules ses réponses au cours du dernier entretien de motivation avait fait sourciller l’officier assis en face de lui. Cet homme de trente ans assis de l’autre côté de la table, ne lui disait pas l’entière vérité, peut-être même lui mentait-il sur toute la ligne. Après de longues minutes de réflexion, l’officier avait finalement coché la bonne case, apposé un coup de tampon, avant de lui tendre le formulaire complété. Tous deux s’étaient alors levés et s’étaient adressés un salut militaire solennel. En faisant demi-tour pour quitter la pièce, il avait réalisé qu’il en prenait pour cinq ans.

Avant de partir, il lui a dit qu’il ne l’aimait plus. Il lui a dit que l’histoire était finie. Il sait qu’elle est là, à quelques kilomètres.. Il l’imagine avec un autre homme. Cette seule pensée le fait se lever brusquement entraînant le tabouret sur lequel il est assis.

Elle n’a pas attendu, peut-être.

Mais bien sûr qu’elle est là et que tout pourrait…Il se rasseoit, se prend la tête entre les mains.

Pourquoi est-il parti ? Pourquoi lui avoir menti ?

Il ne se comprend pas lui-même, alors comment comprendrait-elle ?

Les pensées roulent dans sa tête. Des mots fous lui brûlent les lèvres. Il essaie d’écrire, mais que peut-il écrire ? Il froisse le papier, recommence. Il abandonne. D’un revers de main, il balaie papier et stylo, qui volent et retombent sur le sol.

Il sort dans la nuit froide. Il enfourche le vélo. A grands coups de pédales rageurs, il s’engage sur la petite route qu’éclaire à peine le feu du vélo, vacillant cône de lumière. Sur la place ; il avise la cabine téléphonique. Il se bat avec la porte, tire maladroitement sur celle-ci à plusieurs reprises. La porte pivote violemment, ébranlant la cabine. Les panneaux de plexiglas vibrent dans leur cadre Une bouffée de tabac froid et de vieille sueur lui saute aux narines. Tout en maintenant du pied la porte entrouverte, il glisse des pièces dans la fente et compose le numéro qu’il sait encore par cœur. Au bout d’une dizaine de sonneries, on décroche, deux ou trois pièces tombent dans l’estomac métallique de l’appareil, comme avalées.

« Allô ? .. Allô ? » s’inquiète une voix féminine.

Il ne répond pas, son cœur s’est accéléré, bat sur un rythme fou. Il reste muet, incapable de prononcer un mot. Il raccroche.Il sort de la cabine, la porte se rabat et rebondit plusieurs fois dans le calme de la nuit. Ses mains tremblent en saisissant le guidon du vélo. Il est incapable de remonter dessus, alors il le pousse, tentant de lutter contre la vague de sentiments qui déferle sur lui et qui lui donne presque la nausée . Il essaie de se reprendre mais un afflux de pensées le submerge. Il avance en zigzaguant, comme un boxeur sonné par un KO, mais qui l’ignore encore pendant quelques fractions de secondes. Il se couche sur un talus, ferme les yeux, écoutant les battements de son cœur. L’herbe est humide. Il prend soudain conscience du froid, de son épuisement aussi. Il est tenté de s’oublier là, de ne plus jamais se relever, de s’abandonner à la terre. Et puis, lentement, il se relève.

C’est le soleil filtrant à travers les persiennes qui le réveille. Il replie l’édredon, roule le matelas. Il fourre les affaires dans son sac. Rester ne servira à rien. Revenir était inutile.

Qu’avait-il espéré ? Que croyait-il ? Que sa vie pourrait reprendre son cours, qu’il pourrait revenir sur ses erreurs, réparer son existence comme on répare un volet, ou une gouttière ? Reconstruire ce qu’il avait détruit ?

Il se hâte maintenant, pressé d’en finir. Il referme la porte, remet la clef sous la pierre du seuil.

Il marche sur la route. Le sac lui bat les reins..Son pas est ample et régulier.

Il y a très peu de circulation. Une seule voiture le croise. Puis bizarrement quelques dizaines de minutes plus tard, le dépasse à nouveau. ralentissant à sa hauteur. Sans même regarder, il fait un signe de la main lui signifiant de passer. La voiture accélère à nouveau. Mais après le premier virage, il voit la voiture arrêtée, mordant sur le bas-côté, clignotant allumé. La portière côté passager est grande ouverte. Il fait un écart pour dépasser la voiture.

« Monte ! »

Presque un cri, puis repris sur un ton plus doux « Monte ! Ne fais pas l’idiot… »

Il regarde la conductrice, lâche son sac qui tombe à terre avec un bruit mat.

Louise au Monte-Alto

Chapitre 1 : une poule dans un mur

Louise avait un mauvais goût dans la bouche.
(Ah, oui, l’héroïne s’appelle Louise, j’ai longtemps hésité entre Louise et Ema, mais à un moment, il a fallu choisir.)( Notez que Lolotte ou Gigi étaient dans l’ordre des possibles aussi..) (ou Luce) (ou Jeanne) (oui, bon, j’arrête) (mais si vous avez d’autres idées, on peut soumettre ça au vote).

Donc, Louise, puisqu’elle s’appelle Louise, avait un mauvais goût dans la bouche…
Ou alors, c’était juste le goût de la salive. Mais tous les matins avaient ce goût-là. On devait être le matin.

Louise avait toujours mal à la tête le matin. Elle hésita entre un cachet d’aspirine, une gélule d’ibuprofène, un comprimé de paracétamol, une clope ou un café.
Louise se décida soudainement pour les trois à la fois et de façon simultanée, ce qui la fit ressembler un court instant à la déesse Shiva.

C’est alors que le téléphone se mit à drinnnnguer. Louise, mug en main et clope au bec, se rua dignement vers le téléphone en se maintenant le cerveau dans l’axe.
Justement, c’était Dominique R.D.M.

Dominique R.D.M., car c’était bien lui qui téléphonait, est un type un peu étrange. Habillé généralement d’une veste verte à brandebourgs, d’un pantalon de pyjama à rayures vert amande et marron pâle, il porte de nuit comme de jour, une adorable couronne d’or discrètement incrustée de rubis.
Dominique travaille à la GUPEC (Grande Usine de Pâté En Croûte) le jour, et est veilleur de nuit (la nuit).

Par ailleurs, et dans le civil, Dominique est Roi. Mais seulement pendant les vacances, quand il peut rentrer chez lui, au Monte-Alto. C’est aussi pour ça qu’on peut trouver sa façon de s’habiller un peu étrange, mais, en fait, c’est son costume de roi. Enfin, juste dans son pays. Parce que les rois, dans les autres pays, ne portent pas de veste verte à brandebourgs ni de pantalon de pyjama à rayures.
« Allô, Louise ? »
 » Allô, Louiiiiise ? »
Mais Louise ayant confondu cachet de Doliprane et comprimé UPSA effervescent, était occupée à étouffer, ce dernier s’étant collé sur sa glotte.
Louise glapit dans le téléphone. Dominique reprenant espoir, lui expliqua qu’il avait un problème : il était ennuyé, il y avait eu un coup d’état au Monte-Alto.
« Je ne suis plus roi depuis 2 h 14, heure locale. » Emit-il sobrement.

Là, tout de suite, il faut marquer une pause.
PAUSE
(pour ceux et celles qui meurent d’envie d’en savoir plus sur le Monte-Alto, et pour la culture personnelle de chacun, il y a une page spéciale Monte-Alto, quelque part sur le blog. Avec un peu de chance, j’aurais trouvé d’ici lundi prochain comment raccorder ça avec un lien, sinon peut-être qu’ éventuellement, en passant par un des menus, on peut s’y rendre manuellement (si j’ose m’exprimer de la sorte) ceci à condition de trouver les menus (c’est pas gagné)..)

Mais reprenons le fil de l’action …

 » Comment ça, destitué ? déglutit Louise.
– C’est l’ignoble Blépaphore! Il trouve qu’il ne règne pas assez. Il s’est secrètement emparé du Barondin. Et maintenant, il assume le rôle de Nocturne. Quand Diurne a appris ça, il a décidé de revendiquer les prérogatives du Verduret ! Du coup, le Nicéphore a aussi disparu… Louise, il faut que tu m’aides. Nous partons ce soir pour le Monte-Alto, j’ai demandé un congé exceptionnel chez Garmouzingue, et Aignan me remplace à la GUPEC. Rendez-vous, là où tu sais, à minuit. »

Je crois qu’il faut marquer une deuxième pause.
DEUXIÈME PAUSE
(pour ceux et celles qui meurent d’envie de comprendre le charabia ci-dessus, et pour la culture personnelle de chacun, il y a une page spéciale Monarchie Quaternaire quelque part sur le blog. Avec un peu de chance, j’aurais trouvé d’ici lundi prochain comment raccorder ça avec un lien, sinon peut-être éventuellement, en passant par un des menus, on peut s’y rendre manuellement (si j’ose m’exprimer de la sorte) ceci à condition de trouver les menus (c’est pas gagné)..)(j’ai une impression de déjà-lu, pas vous ?)

Le téléphone cliqua, puis plus rien. Louise crut qu’elle avait été victime de son état maldetêtesque. Elle grignota songeusement une deuxième aspirine et alla se préparer du café.
Fallait-il qu’elle emporte sa minijupe rouge ou plutôt sa robe longue vert émeraude ? Songeant au climat du Monte-Alto, elle se décida rapidement pour une minijupe en cuir vert pomme, son manteau en vison acrylique, trois paires de chaussettes de laine, son tuba, une écharpe rouge, neuf paires de chaussures et de bottes assorties à différentes tenues qu’elle enfourna dans ses sacs en plastique favoris. En attendant minuit, elle pourrait faire de l’aquarelle, c’est une activité extrêmement délassante, parfaitement indiquée dans mon cas, songea-t-elle.

Chapitre deux : Un train peut en cacher un autre

episode2

A minuit, Dominique n’arriva pas. C’était un peu contrariant. D’abord, Louise avait froid.
La minijupe n’était pas une aussi bonne idée que ça. Elle l’avait un peu rallongée, grâce aux pages « économie » du « Monde » qu’elle avait fixées avec des allumettes taillées en pointe. Mais ça n’était qu’un pis-aller : le fond de l’air était froid à la gare de l’Est.
Ensuite, le rapide pour Monte-Alto était déjà en gare et partirait dans treize minutes. Louise glissa sa pièce dans la fente du distributeur et obtint un billet de seconde ainsi qu’un petit paquet de pastilles à l’anis, les mêmes que celles à la menthe, mais à l’anis.
Trois bonbons plus tard, Louise grimpa dans le train. L’absence de Dominique était un peu tarabustante, mais il devait y avoir une explication simple et logique : qu’il se soit fait enlever par les acolytes de Blépaphore, qu’il ait été tué par les partisans de Diurne, qu’il se soit gourré d’heure ou de gare.

Louise balança ses sacs dans le filet à bagages, qui n’était d’ailleurs pas un filet, régla le chauffage à fond, et transforma sa rallonge de minijupe en couverture à grand renfort d’allumettes. Farfouillant dans son réticule, elle en retira un tube d’aspirine. Le bouchon splotcha .
Louise croqua un comprimé. C’était amer. Elle sortit dans le couloir et alluma une clope.
A minuit 14, le rapide prit son élan. Louise prit garde à ne pas se pencher par la fenêtre, se vautra sur la banquette, jeta la couverture journalistique sur ses jambes et s’endormit. Demain serait un autre jour.

Le lendemain vint à une vitesse étonnante. Louise s’éveilla et constata que c’était le matin, qu’elle avait un peu mal à la tête et qu’elle avait un drôle de goût dans la bouche. A moins que ce ne soit la salive. Louise sortit de son sac un thermos de café, alluma une clope, toussa un peu, et délaya une aspirine dans le café.
Puis, s’étant de la sorte défroissé l’intellect, elle envisagea un instant de se refaire une beauté. Je ne sais pas comment vous êtes après une nuit passée dans le train, mais Louise, c’est pareil. Bref, je vous épargne les lingettes rafraîchissantes et autres détails affligeants.Le train ralentissait maintenant de manière significative, preuve qu’il allait entrer en gare. Louise écourta donc la séance d’esthétique et rassembla ses affaires.
Comme elle s’y attendait, personne ne l’attendait à la descente du train. Louise se dirigea donc vers le buffet de la gare. Elle avait troqué sa minijupe contre un pantalon en pur vison acrylique, s’était chaussée de bottillons thermoformés de chez Chanel et avait ceint une écharpe en crocodile sauvage, qui lui donnait un air élégant et dégagé.

Le buffet était désert. Louise s’assit et héla le garçon, elle commanda dlvà oµùk i chïpàç, ce qui en Monte-Alti courant signifie : un café noir et un verre d’eau. Car notre héroïne parle couramment l’idiome. Grâce aux cours accélérés et multiples que Dominique R.D.M. lui a assénés, Louise a pu non seulement rapidement se débrouiller, mais encore soutenir une thèse de doctorat sur l’usage du passé ultérieur supiné en Monte-Alti ancien, (spécialité en Monte-Vastais).

Donc, le garçon, qui s’appelait Dominique, comme l’indiquait son petit badge, prit la commande, et revint, rapide comme l’éclair avec le dlvà oµùk i chïpàç. Louise, perdue dans ses supputations, ne le vit même pas déposer la tasse. Et pourtant, elle eut dû. Quelques secondes plus tard, en effet, elle découvrit un petit carton blanc, habilement plié entre la tasse et la soucoupe.
Le carton, une fois déplié, se révéla être un message de la plus haute importance, puisqu’on lui fixait rendez-vous à midi, qu’il y était question de Dominique R.D.M. et de vie ou de mort, enfin un truc dans le genre…
Louise, avalant de travers sa dernière gorgée de café, chercha le garçon qui l’avait servie, mais il avait disparu, remplacé par un vieillard moustachu. Infiniment troublée, elle vida son verre d’eau d’un trait sans même y avoir dissous la moindre parcelle d’aspirine.
L’horloge du buffet indiquait neuf heures. Louise jeta trois couronnes sur la table, rafla ses sacs de voyage. Louise s’enquit auprès du vieux moustachu prénommé Dominique, de la procédure à suivre pour se procurer un paquet de clopes. Ayant scrupuleusement noté l’adresse du débitant de Kraµaku le plus proche, Louise sonda son sac à main dont elle réussit à extraire une clope pliée en deux.
Louise avait une méthode infaillible : deux rouleaux de scotch plus tard, il n’y paraissait plus. Louise se paya deux effervescentes et alluma son collage.

A l’exception d’un grésillement étonnant et d’une fumée charbonneuse qui emplit le rez-de-chaussée de l’établissement, cette clope était tout à fait acceptable.

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( « Elle devrait écrire! » Marguerite Yourcenar.)

chapitre 3 : au delà des bornes

Le message lui expliquait, en substance, qu’elle devait se mettre à la recherche d’un certain Dominique, dont on lui indiquait l’adresse -fort aimablement- et que celui-ci pourrait lui expliquer clairement les ressorts de l’affaire.
En ville, l’ambiance était étrange, il ne se passait strictement rien. Chez le marchand de kraµaku, Louise fit l’emplette d’une cartouche de clopes locales. Il n’y avait pas de journaux. Les présentoirs étaient vides.

Pour ceux qui l’ignoreraient, le Monte-Alti est une langue d’origine Slavonne.
(aimablement décrite par mes soins attentionnés, à la page spéciale Monte-Alto.)

C’est une langue ardue, complexe (voire rebutante).
Les Monte-Altistes eux-mêmes ont beaucoup de mal à s’exprimer correctement. Ils n’arrêtent pas de faire des contresens. Certains ont même renoncé à parler et ne locutent plus que par onomatopées et grognements, voire même en anglais. La lecture pose un problème supplémentaire puisque les voyelles, signes mous et durs disparaissent à l’écrit, ce qui rend le tout parfaitement incompréhensible.
Dans ces conditions, ne paraissait, au Monte-Alto, qu’un seul quotidien et encore n’était-il quotidien qu’une seule journée par mois, ce qui le faisait furieusement ressembler à un mensuel.

Où en étais-je ? Ah, oui. Donc il n’y avait aucun quotidien chez le marchand de journaux…. Louise ne disposait d’aucune source d’informations. Qui régnait aujourd’hui ? Le Nicéphore et le Barondin avaient -ils réellement disparu ? Qu’est-ce que c’était que cette prise de pouvoir ?
Au Monte-Alto, pourtant, tout avait bien marché depuis que Dominique I er avait institué le principe de la Monarchie Aléatoire Quaternaire..(voir blabla page ici)
Aucun des rois ne pouvait étendre son pouvoir. Pourtant, c’était bien ce qui s’était passé il y a la veille à 2h 14 (heure locale). …
Car si ce que Dominique R.D.M. avait expliqué, était vrai, deux des emblèmes avaient changé de propriétaires…. Louise alluma une kraµakla et toussa beaucoup. Qu’est-ce qu’ils pouvaient mettre là-dedans ?
Le plus urgent était de se mettre en contact avec ce fameux Dominique de la rue Platchik.
Mais tout d’abord, il fallait savoir où se trouvait la rue Platchik…
Pour cela, il était indispensable de s’acheter un plan de la ville. Se lancer dans Monte-Alto sans ce précieux document serait pure folie.

avenue primaire

La ville affecte, en effet, une forme pentagonale dont le centre culmine à 122 mètres d’altitude. De chacun des angles du pentagone s’élève une voie appelée « avenue montante centrale».

escalier scromb fin

Chaque secteur délimité ainsi par deux avenues centrales montantes s’appelle « Scromblich » qui peut être traduit par « Farfouillis ». De ces cinq avenues centrales, quatre escaliers, huit rampes et douze avenues primaires rejoignent les quartiers inférieurs.

Chaque avenue primaire se ramifie en trois avenues secondaires qui se subdivisent chaque fois en quatorze rues disposées autour d’un rond-point, et donnent naissance à des ruelles dont trois seulement permettent de rejoindre le rond point du « scromblich »suivant. (extrait du désormais célèbre « guide du Monte-Alto »)

ruelle

Louise aimait l’aventure, mais il y avait des limites. Elle acheta donc un plan, sans doute imparfait, une boussole probablement faussée, tenta de se repérer, puis s’engagea farouchement dans la première ruelle à droite : la rue Platchik était quelque part là-dedans, dans le Farfouillis contigu.
Deux heures quarante cinq plus tard, Louise se planta devant le numéro 8 de la rue Platchik. La maison devait avoir cinq ou six étages et ressemblait à une construction vénitienne, avec une multitude de colonnades, de balcons et de fenêtres en ogives. S’ajoutaient à cela quelques ouvrages de ferronnerie qui n’étaient pas sans rappeler le style Art Nouveau et qui complétaient l’ensemble à grand renfort de feuilles et de tiges entremêlées terminées par des inflorescences indéterminées.
Louise poussa la porte. Sur la droite un  escalier, assez raide, menait aux étages. Au fond, on pouvait accéder à une cour intérieure en poussant le battant d’une grille. Un autre escalier, sur la gauche de cette cour, devait desservir une autre partie de l’immeuble

8 rue platchick fin

Se retournant vers la rangée de boîtes à lettres, elle en compta douze. Tous les habitants de l’immeuble se prénommaient évidemment Dominique. ( On compte près de 98% de Dominique dans la population Monte-Altiste mâle. Il existe d’autres prénoms, évidemment, mais de façon inexplicable, personne ne s’en sert jamais. Les petites filles, elles, peuvent s’appeler Groutcha ou Golzri, Emelle ou Widget (mais c’est rare)).
Au premier étage, Louise fut reçue par un charmant vieillard, qui après quelques explications confuses et embrouillées se révéla complètement étranger à l’affaire. En revanche, il était sourd comme un pot et fort peu physionomiste. Il prit Louise pour sa nièce et commença à la questionner sur toute la famille restée au village. Louise eut toutes les peines du monde à lui faire entendre raison. Une fois revenu de sa méprise, il ne se résolut à la laisser partir qu’après lui avoir fait ingurgiter un petit alcool local. Au troisième verre de Gutha, Louise réussit à prendre la fuite, prétextant un terrible mal de tête.
L’occupant du deuxième devait être absent, car malgré onze toc toc qui lui égratignèrent les phalanges, Louise n’obtint aucune réponse. Presque arrivée au troisième, Louise en avait sa claque et songeait sérieusement à laisser tomber. C’est d’ailleurs ce qu’elle fit puisqu’elle trébucha sur la dernière marche et s’étala sans aucune élégance, se vautrant sur le palier avec un bruit mou et répugnant, se meurtrissant le genou droit. Louise tenta de se relever dignement, opération rendue difficile par la Gutha qui lui plombait le frontal. Soudain, elle se sentit soulevée et remise d’aplomb par une poigne solide. La poigne solide se trouvait être rattachée à un bras, lequel bras était complété par le reste d’un individu.

(Je sais qu’il y a des cinéphiles avertis parmi vous…alors ? question blanche posée par Mme Fontvieille de Donlevade, qui est le réalisateur du film « un dimanche à la campagne » ?)

Pendant que j’aparte, je vous préviens que je rigole pas : si vous ne vous inscrivez pas pour recevoir l’épisode 6 bis hors série, je ne vous l’enverrai pas. C’est pas des menaces en l’air, hein…

chapitre 4 : un dimanche à la campagne


L’individu était pourvu d’une tête. La tête souriait aimablement, bien qu’affichant une expression un peu sarcastique.
« Je vous attendais avec impatience. Vous n’avez pas eu trop de mal à trouver ? » s’enquit le releveur.
( Non, penses-tu, ça fait trois heures que je me cogne toutes les ruelles de Monte-Alto, je me tape un apéro ignoble avec un vieux schnoque sourdingue, je m’écornifle les doigts sur les portes palières, et en plus je me bousille le pantalon et le genou, et tu me demandes si j’ai eu du mal ?)

« Pas du tout. J’ai juste un peu traîné en route.
– Venez, ne restons pas ici. Entrez, j’ai préparé un peu de thé.
– Vous n’avez pas plutôt du café ? »
( Par les Saints Cartilages, qu’est ce que c’est que cette Golzri que Dominique R.D.M. m’envoie ? Elle est même pas fichue de monter un escalier sans s’abîmer le museau. Elle empeste la Gutha. Elle boit du café et je suis sûr qu’elle fume comme un sapeur.)

«Je peux fumer ?
(Tiens, qu’est-ce que je disais…)
(S’il répond non, je me lève, et je pars.)
– Oui, bien sûr.
( Impolie, tsss)
(Pisse-froid)
( Trop maquillée)
( Phallocrate)
( Elle se croit belle en plus)
(I’se prend pour qui ?)
– Un sucre ou deux ?
– Deux, merci infiniment.»
( Elle devrait se surveiller, évidemment pour l’instant ça va, mais vers quarante ans, elle va grossir.)
( Qu’est-ce qu’il a à me regarder comme ça, il veut ma photo ? )
En fait, ils n’eurent pas le temps de faire plus amplement connaissance. Au moment précis où Louise portait la tasse à ses lèvres, la porte explosa. Louise lâcha sa tasse et se brûla la cuisse au deuxième degré. Avant qu’elle puisse pousser le moindre cri, elle fut bâillonnée, cagoulée puis traînée sur le palier, puis sur chaque marche de chaque étage. Enfin, elle fut balancée sans aucun ménagement dans ce qui pouvait être une charrette à bras ou un cabriolet coupé sport à capote amovible en pur Skaï, avec tétraèdres en X.
Le crâne de Louise était, de toute façon, tout cabossé, elle ressentait une certaine lourdeur au niveau de l’occiput et elle avait du mal à évaluer la cylindrée du carrosse dans lequel on l’avait balancée.

Quand elle put à nouveau tenter une amorce d’activité neurale, ce fut pour constater qu’elle avait le fondement posé sur un objet pouvant entrer dans la catégorie des chaises et tabourets. On lui avait laissé son bâillon, mais on lui avait ôté la cagoule et lié les mains dans le dos.
En face d’elle se tenaient cinq hommes. En fait, c’est une façon de parler, ils ne se tenaient pas vraiment. Enfin, pas à première vue. Ou alors, ils s’étaient tenus un autre jour. Parce que là, tout de suite, non, ils avaient tous les mains dans les poches, sauf un, qui se curait les ongles. Et donc, il ne se passait strictement rien. Le silence était un peu pesant.
Tout le monde attendait sans trop se regarder.
L’attente se prolongeant, on continua à attendre. Louise en profita pour observer les lieux, dans la limite de son champ visuel évidemment, car elle sentait bien qu’au premier mouvement, son cerveau allait se décrocher et rouler dans la paille. Donc, juste devant, Louise voyait son nez, un peu gonflé. Devant le nez, il y avait ce qui pouvait ressembler au mur d’une remise ou d’une grange avec une jolie petite lucarne à travers laquelle on découvrait un morceau de campagne verdâtre et emmoutonnée. C’était très bucolique.

A sa droite, Louise put distinguer une porte fermée, deux râteaux et une brouette, une poule sur un mur qui picorait du pain dur, ainsi que Dominique qui gisait la tête enfouie dans le fourrage.
Il devait être inconscient, car n’importe quel être humain en bon état aurait tout fait pour changer de position. Vers la gauche, Louise ne voyait rien à cause de son œil qui était partiellement fermé par un œdème douloureux quoique bénin.

Comme elle n’avait plus rien à faire, Louise commença s’agiter. Trente secondes plus tard, elle décida que ça commençait à suffire ce carnaval. Elle brama à travers son bâillon qu’elle voulait une clope, un café et un tube d’aspirine et que ça commençait à bien faire, non mais, qu’est-ce que c’est que cette façon de traiter les dames. Son long meuglement revendicatif provoqua un certain remous dans l’assistance.
Se rappelant sans doute un rendez-vous extrêmement urgent ou pris d’une subite et collective envie de pisser, les cinq encagoulés sortirent en vrac et sans un mot. Louise en profita pour latter discrètement la jambe gauche de Dominique. Celui-ci resta sur sa réserve et se tint coi, ce qui eut le don de profondément énerver Louise qui multiplia les coups de pieds proportionnellement à son énervement. Ce traitement énergique et appliqué donna un résultat inattendu : Dominique se dressa et après quelques embardées lui claqua la joue droite d’une main sèche. Dominique était, en effet, gaucher de naissance et, de plus, il détestait se faire satonner.

Ayant fait le tour de la grange, appliqué son œil sur la serrure et admiré le paysage à travers la lucarne, Dominique condescendit à détacher les mains de Louise, il ôta aussi prudemment le bâillon, puis lui plaqua immédiatement la main sur la bouche afin d’éviter récriminations et hurlements indignés. Engageant immédiatement un dialogue en langage gestuel international (intranscriptible ici), Dominique expliqua à Louise qu’il fallait partir parce que les hommes de l’infâme Blépaphore -car de toute évidence*, c’était à coup sûr Blépaphore qui avait commandité l’enlèvement- allaient sans doute revenir incessamment et qu’il avait eu sa dose pour aujourd’hui.

*( quand j’écris « de toute évidence » c’est une figure de style. J’ai bien conscience qu’un lecteur moyen doit avoir un peu de mal à se retrouver dans ce.. dans ce »truc »… faites comme si vous vous y retrouviez, ne me faites pas de la peine inutilement.)

Pendant ce rapide exposé, Louise n’était pas restée inactive : elle avait haché menu quelques tiges de nigella sativa, deux ou trois fleurs de matricaria recutita, finement pilé trois gousses de medicago orbicularis puis roulé le tout dans une feuille de maïs simplex préalablement lissée. Elle maniait maintenant avec énergie une pierre à aiguiser qu’elle faisait coulisser sur une enclume. De joyeuses étincelles s’échappant en tout sens, Louise put bientôt tirer sur son cigare homéopathique et mettre le feu à la grange. Louise s’adressant à Dominique, frappa à deux reprises son poignet gauche du tranchant de la main droite, ce qui en langage sourd-muet signifie : « on se casse ». Et c’est ce qu’ils firent.

cigarette homeo

Chapitre 5: cette obscure clarté….

« Quand on lit et relit les textes de Christine,
Devant ses inventions, souvent on hallucine. » (Pierre Corneille )

La grange crépitait gaiement. La poule, en revanche, expectora un gloussement de mécontentement. Louise et Dominique dévalèrent une pente avant de s’aplatir à l’abri d’un buisson de Frangipane : les hommes de Blépaphore revenaient en courant. S’agitant mollement dans presque tous les sens, ceux-ci cherchèrent frénétiquement de quoi éteindre l’incendie pendant deux minutes quarante-cinq, avant d’abandonner leurs proies pour l’ombre d’une bouteille de Gutha.
Louise et Dominique clopinèrent jusqu’à la route. Comme par hasard, un taxi passait par-là. Hélée avec un vif enthousiasme, l’automobile mercenaire réussit un splendide tête-à-queue, puis s’immobilisa. S’engouffrant comme un seul homme dans le véhicule, Dominique et Louise s’affalèrent sur la banquette. « Chauffeur ! A la capitale !  » brama Dominique.  » A l’ Hôtel de la Grande Passe ! » compléta Louise.
Louise, prévoyante, avait en effet déposé à l’hôtel ses quelques effets et sa pharmacie personnelle. Sa tenue laissant à désirer, Louise émit le désir de changer de pantalon. Une aspirine serait aussi la bienvenue : elle avait la tête comme un caisson hyperbare. Louise jeta le mégot de son cigare par la fenêtre et s’abîma dans la contemplation de son auriculaire gauche. Dominique, quant à lui, s’évanouit à nouveau. Ce type n’avait aucune tenue…
Le taxi dut déployer toute la force de ses rétrofusées pour ne pas emboutir l’entrée principale de l’Hôtel de La Grande Passe. Dominique, d’un ordinaire taquin, en profita pour aller heurter le pare-brise de plein fouet et s’entailler profondément le front, (je ne m’appesantirai pas plus longuement sur le choc en retour et la lésion des cervicales, commune, certes, encore que parfaitement insupportable).

Louise gicla de la tire, et se rua dans sa chambre. Enfin, plus exactement : s’extirpa du tacot, se déplia les lombaires, rampa sur le perron et demanda sa clef d’une voix éteinte. Là, un choix crucial l’écartela. Café ? clope ? aspirine ? Allez, clope-aspirine-café ! Louise s’assit trente secondes sur le bord du lit, tirant avec délice sur une clope de fabrication locale, en regardant de dissoudre avec force pétillements six cachets qui ne manquaient pas d’air. Un toc-tocage discret sur la lourde de sa piaule la fit sortir de sa contemplation extatique.
Après y voir été invité, un groom revêtu d’un costume traditionnel, fit son apparition, porteur d’une cafetière fumante dont la contenance approximative devait approcher les deux litres. Louise remercia vivement le garçon d’une tape encourageante sur l’arrière-train. Le groom rosissant disparut dans le couloir en faisant tinter les grelots de son béret.
Deux litres de café et cinq clopes plus tard, Louise était à nouveau propre, lavée et pomponnée. Elle avait revêtu une minijupe verte à traîne, un maillot des Laker’s et chaussé des bottes en caoutchouc mousse qui, certes, lui épaississaient la cheville, mais lui tenaient chaud aux pieds. Dominique ne revenait pas de la clinique, où le chauffeur de taxi l’avait emmené, moyennant la réfection complète de la moquette intérieure de son tacot.
 » Punaise, déjà quinze heures ? ! Mais…Ça n’avance pas cette histoire ! » soupira Louise.

poupee louise
Toi aussi, habille-toi comme Louise !

Dominique, le front délicieusement ravaudé, fit une triomphale apparition dans le hall de l’hôtel où Louise l’attendait en feuilletant les nouvelles du mois dans les deux pages du mensuel « Monte-alti Plag ». C’était un numéro spécial cuisine. Louise en avait mal au cœur. Aussi engueula-t-elle Dominique qui se contenta de hausser les épaules en prenant garde, toutefois, de ne pas se froisser le grand deltoïde.
« Il faut que nous allions trouver Nocturne, c’est un type charmant. Je suis sûr qu’il acceptera de nous aider à récupérer le Nicéphore, il n’a jamais blairé Diurne. De toute façon, il n’a plus rien à perdre, Blepaphore lui a dérobé le Barondin… On peut aisément le convaincre. » asséna Dominique d’un air entendu.

Explications on ne peut plus claires, n’est-ce pas ?
Je ne vais pas vous forcer à relire, je vais vous insérer un petit tableau.

roiBlépaphoreDiurneNocturneVerduret
emblèmeMiklarBalbovBarondinNicéphore
périodele mardi et les deuxièmes et quatrièmes samedis des mois impairs (mais pas la nuit)pendant la journée, mais pas le mardi, ni pendant les vacancesla nuit, mais pas pendant les vacances ni le mardi, ni les deuxièmes et quatrièmes samedis des mois impairspendant les vacances, mais pas la nuit, ni les deuxièmes et quatrièmes samedis des mois impairs

Reprenons :
« on peut aisément le convaincre ! » asséna Dominique d’un air entendu. En fait, ce ne fut pas aisé du tout. Tout d’abord, il fallut le trouver…
A quinze heures trente (heure locale) Nocturne était en train de dormir, quelque part dans son palais. Trouver le palais fut assez simple.
C’était une construction baroque et marmoréenne, hérissée de tourelles, qui s’élevait au sommet d’une colline dans la partie boisée des jardins du Palais Royal. Dominique soudoya les gardes qui les laissèrent entrer pour la modique somme de deux millions d’anciens tuyegds. Louise se livra à la danse des sept voiles pour amadouer la cohorte suivante. Ils assommèrent les derniers et les plus récalcitrants.
Puis ils entrèrent dans la chambre de Nocturne. Des néons zonzonnaient, il y faisait plus jour que jour. Louise marqua son étonnement. (Enfin, elle ne le marqua pas pour de vrai, elle n’avait pas de burin à portée de main…)
« C’est la règle des Nocturnes, chuchota Dominique, il en est toujours ainsi. Comme ils vivent la nuit, ils ne doivent dormir qu’en plein jour »
Comme pour appuyer les dires de Dominique, Nocturne se mit à ronfler. Jusque là, tout était normal.
Le réveiller ne fut pas une mince affaire. On était en plein milieu du jour. Dominique alla fermer les rideaux et éteignit les lumières. Nocturne, abusé, commença à remuer un peu puis souleva une paupière. Qu’il rebaissa aussitôt. Deux quarts d’heure se transformèrent en une demi-heure. Dominique partit réassommer les gardes. Louise resta au chevet du bel au bois dormant. N’y tenant plus, elle le secoua vivement, lui enfourna les doigts dans les orbites puis étira les paupières vers le haut.
« Oh, votre majesté, faut vous réveiller, hein, c’est pas en roupillant comme Job sur son tas de lentilles, que vous allez récupérer votre royauté ! » résuma-t-elle dans les nocturnes pavillons.
Nocturne papillota des yeux, éberlué, et se dressa sur ce qu’il est habituel de nommer son séant quand on s’exprime bien. ( Il existe une terminologie toute autre pour cette partie de l’individu, mais j’ai choisi d’éviter toute expression triviale dans cet ouvrage. De la tenue, que diantre !)
Nocturne appartenait à la catégorie « bel homme ». C’est à dire qu’il était trop massif, trop grand, trop carminé. Nocturne était épais. Epais et désemparé. Nocturne, avant de le devenir, était patron des Garde-Meubles Généraux, d’où son épaisseur. Lorsque son nom avait été tiré de la Grande Urne, il y avait de cela trois ans, il avait abandonné son entrepôt pour endosser son habit de roi et recevoir le Barondin. Depuis, il menait des nuits paisibles, poursuivant les soubrettes dans les couloirs du palais, jouant au rami avec ses gardes. Il ne se passait pas grand’chose, la nuit, au Monte-Alto… Une coupure de courant, et de temps en temps, une bagarre de chiens. Il ne se passait tellement rien que Diurne en avait profité pour lui faucher son emblème.
Réveillé, Nocturne découvrit Louise à son chevet et se mit à hurler à la garde.

chapitre 6 : vous m’en remettrez une douzaine

 » Quelle merveilleuse description de la psychologie humaine ! Christine est à la croisée des paradoxes, naviguant entre romantisme et réalisme, pudique sur sa vie privée, exubérante et passionnée lorsqu’il est question de littérature  » ( Gustave Flaubert).
(Vous remarquerez que j’ai presque inventé la seule phrase courte jamais écrite par Gustave Flaubert.)

tuyegdbildef
Oh! Quel joli faux billet d’un million de Tuyegd !

Dominique revint précisément à cet instant et entreprit de calmer Nocturne. Après de longs conciliabules, interrompus seulement par quelques pauses d’assommage de gardes, il apparut que Nocturne ne leur serait d’aucune utilité pratique. En revanche, Louise et Dominique apprirent que selon toute probabilité, le Barondin devait se trouver dans le palais de Blépaphore, vraisemblablement dans le petit placard à gauche en entrant dans la chambre royale. Quant au Nicéphore, Diurne l’avait pris c’était sûr, mais Nocturne n’avait pas la moindre idée de l’endroit où il avait bien pu le mettre.

(Pour ceux qui pataugent toujours dans le marais de « la monarchie quaternaire » on clique ici. J’ai rajouté un joli tableau avec des photos.)
« Ben avec ça, mon coco, on est bien avancé » grinça Louise.
Dominique et Louise revinrent rue Platchik. Dominique déblaya un mètre cube de gravats pour entrer chez lui, arracha le plateau de la table qu’il transforma habilement en porte en douze minutes de travail intensif. Quatre coups de scie et cent vingt clous furent néanmoins nécessaires à la réalisation de ce chef d’œuvre d’art brut. Louise en était baba mais suffisamment lucide pour s’occuper utilement pendant cette séance de menuiserie : elle se prépara un café grâce à un sachet d’instantané habilement dissimulé dans l’ourlet de sa jupe, fuma une clope et  repassa une couche de vernis sur l’ongle de son index gauche.
N’ayant plus rien à faire, Louise regarda Dominique. Jusqu’à maintenant elle l’avait vu inconscient, évanoui, la tête dans le foin ou dans le pare-brise d’un taxi, sanguinolent ou couvert de sparadrap. Un hymne à l’arnica.
Louise le regarda d’un œil intéressé, vivement intéressé même, et finalement, légèrement concupiscent. Elle le trouvait rapiécé, certes, mais fort agréable à l’œil. Le regard de Louise devint un peu glauque puis rêveur.
« Au fait, je voulais vous demander… Quel jour sommes-nous demain ? » coassa Louise d’un air bête.
 » Vous voulez un thé ?  » renchérit-elle vraiment sottement.
Dominique en lâcha le marteau qui vint lui fracasser le tarse gauche. Remis de son étonnement et de sa douleur, il rangea son matériel et se dirigea vers la cuisine.
 » Demain, nous sommes le sixième de Gride, mardi quoi… C’est donc Blépaphore qui prendra le pouvoir à six heures (locales). Lapsang ? Souchong ?
– Vous n’avez pas d’Arabica, par hasard ? hasarda Louise. Dites… Où doit avoir lieu la prise de pouvoir ? Parce qu’on pourrait peut-être en profiter pour récupérer le Nicéphore.
– Louise, je vous arrête tout de suite. Le Nicéphore est un emblème sacré, seul un roi peut y toucher. Tout ce que nous pouvons faire est de nous assurer qu’il est bien en possession de Blépaphore. Le toucher serait sacrilège. Au Monte-Alto, on ne rigole pas avec les choses sacrées. Savez-vous à quoi s’exposerait le coupable ? Non ? Vous ne savez pas ? Eh bien, continuez à ne pas le savoir. »
Louise trempa poliment les lèvres dans la tasse de thé que Dominique lui avait remplie. Le thé n’avait pas du tout un goût de café. Ni même un arrière goût.
– Et Diurne, où est Diurne pendant ce temps-là ? s’enquit-elle en tentant d’y comprendre quelque chose.
– Diurne va où il veut, il ne reprendra son règne qu’ heptamμera matin*… euh…mercredi matin. Je vous ressers ?
– Non merci, s’excusa Louise. Dites, ils sont mariés tous ces rois-là ?
– Non, ça leur est même interdit. Parce que comprenez-vous, s’ils étaient mariés, ils auraient des enfants, et alors, peut-être seraient-ils tentés de faire succéder leur progéniture. Or, c’est tout ce que nous voulons éviter. Nous tenons absolument à notre système aléatoire. Vous pouvez donc tout de suite abandonner l’idée que vous venez d’avoir.
Louise referma la bouche.
Bien lui en prit, puisque c’est à ce moment précis que la porte explosa et que quatre hommes encagoulés firent irruption dans la pièce.

(*) Ah, tiens ! j’viens de faire une page spéciale « calendrier » ! (au cas où cela vous aurait échappé !)
Ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas obligés de la lire, c’est juste pour ME faire plaisir : j’aime faire des trucs qui ne servent à rien mais qui m’occupent, gentiment, une bonne dizaine d’heures…

Chapitre 6,5 : duralex sed lex

« Je l’avais dit à  Roubaud…  Christine,  nous aurions dû la coopter à l’Ouvroir !  » (Georges Pérec

“ Punaise, voilà que ça recommence ” songea Louise.

Quant à Dominique, il ne songea rien puisque sa tête ayant été heurtée par un pan de porte, pardon, de table, il venait de s’évanouir.
“ C’est pas un peu fummmmph ” glouqua Louise à qui l’on venait d’appliquer du papier collant sur la bouche. “ fuuumppppppfffaaaammmmumf ” ajouta-t-elle avant qu’un sac en papier kraft ne lui fût enfoncé sur la tête. Elle n’ajouta plus rien, parce qu’elle s’était mise à bouder en signe de protestation. On la ficela en haut, en bas et même derrière.
Plus précautionneux que leurs prédécesseurs, les encagoulés portèrent Louise et Dominique et les balancèrent à l’arrière d’un camion qui, semblait-il, était rempli de paille. Le camion  se mit à cahoter péniblement sur les pavés. Quelques minutes plus tard, il s’immobilisa dans un affreux grincement. Le moteur fut coupé. Les portières scriiiiiiiiiiquèrent et Louise entendit les cagoulés se diriger vers l’arrière du camion et se hisser dans la benne.

camionpaille
camion des enleveurs

Les enleveurs se saisirent des enlevés et les portèrent  jusqu’au moment où ceux-ci furent délicatement posés par ceux-là, dans de la paille ( fraîche). Louise entendit une porte se refermer en grinçant, puis plus rien. Louise, au risque de filer ses bas, se contorsionna dans la paille et réussit à se mettre à genoux. Le plus dur restait à faire : la mini jupe était vraiment ajustée, (“ j’aurais dû mettre mon kilt Jean Paul Gaultier ”), et les bottes fourrées la rendaient pataude des pieds( “ j’aurais dû mettre des chaussures qui me rendent moins pataude des pieds ” ).

Dominique gisait toujours quelque part dans la paille, Louise l’entendait râler et geindre. “ Et s’il faut compter sur lui… ”. Dans un ultime sursaut, qui la fit ressembler pendant un dixième de seconde à une poule d’eau sodomisée par un cygne, Louise réussit à se retrouver sur ses pieds et à se redresser.Victoire dérisoirement courte, puisque sa tête heurta une poutre, ce qui eût pour effet : de lui faire mal, de la mettre en colère, de la renvoyer dans la paille.
“ J’en ai ma claque de la campagne, de la paille et des poutres, moi ! ” pensa-t-elle avec amertume et une pointe d’agacement.
Recommençant l’opération, dont je tairai les affligeants détails, Louise réussit à se retrouver sur ses pieds et semi accroupie, sautilla latéralement telle une grenouille hémiplégique. Louise se posa ensuite la tête sur les genoux, car c’était une fille souple et qu’elle en avait marre d’avoir la tête dans un sac en papier (kraft).
La tête une fois dégagée, elle sautilla jusqu’à l’établi, où, comme par hasard, elle put trouver une lame de scie circulaire. S’étant libéré les mains, elle se libéra les pieds, car c’était une femme libérée. Pour la bouche, cela prit un peu plus de temps. Le gros scotch adhérait à ses cheveux, et ça faisait vachement mal. (“ punaise, ça fait vachement mal ! ”)
Dominique, quant à lui, fut rapidement localisé dans le tas de foin. Ses pieds dépassaient. Comme à son habitude, il était légèrement comateux. Louise le dégagea un peu du fourrage et décida de se débrouiller seule.
L’exploration minutieuse de la grange lui révéla que celle-ci n’avait qu’une porte, hermétiquement close de l’extérieur, qu’elle contenait néanmoins quelques objets susceptibles de lui être utiles, ne recelait aucune Jaguar Type-E même en mauvais état.
Louise farfouinant toujours, rassembla assez rapidement en un monticule hétéroclite : un seau percé, une faucille, un marteau, un manche de pioche, douze mètres de ficelle, la lame de scie circulaire, une boîte en bois contenant des clous rouillés, un bidon d’huile de colza à moitié vide, une chambre à air de bicyclette, un pot de vernis à bibliothèque à moitié plein.

bidonscieclou


Louise se gratta la tête.“ Qu’est-ce que je vais bien pouvoir fabriquer avec tout ça ? ”

chapitre 7 : indien vaut mieux que deux thuloras

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blason de la monarchie quaternaire

« que le jour commence, que le jour se termine
toujours il faut lire ce qu’a écrit Christine » (Racine, Alcide, acte V, scène 2)

On m’a conseillé de faire du rangement dans le blog. (Tout le monde a remarqué que ce site est totalement bordélique, que quatre personnes, seulement, ont compris où laisser leurs commentaires, que je retrouve un peu partout des lecteurs qui se sont perdus en essayant de s’abonner et qui errent tout déshydratés, à la limite de la lyophilisation, dans les pages d’un des menus sans pouvoir en sortir, je ne reviendrai pas sur ces pénibles détails…) Bref ce site fait ressembler le palais du Minotaure à un loft de 15 mètres carrés

Qu’est-ce que vous allez bien pouvoir fabriquer avec tout ça ? ” échota Dominique, provisoirement sorti des limbes.
“ Votre t-shirt est tout déchiré, remarqua Louise.
– Oui, c’est bizarre, en plus ils m’ont enlevé ma ceinture.
– J’vous en tricoterai une, tranquillisez-vous…passa-t-elle à autre chose. »
Mais soudain, elle s’interrompit, elle venait d’aviser un bristol plié en deux qui dépassait d’une fente entre les lames du plancher.
Consciente de l’état de son cerveau qui ressemblait de plus en plus à un kilo de pêches mûres, Louise se rua avec lenteur vers l’objet (« Louise ! festina lente ! »). Elle se pencha en avant pour ramasser le carton blanc. Cela eut trois effets simultanés mais contraires :
-Son cerveau se mit à glisser à grande vitesse vers le bas, allant percuter l’os frontal avec un bruit mou et dégoûtant (c’est du moins l’impression qu’elle eut) et sembla s’écraser définitivement contre l’avant de sa tête sans, cependant, réussir à sortir par les narines, les sinus faisant obstacle.
-Ses fesses opérèrent un mouvement ascendant complémentaire à la descente de la tête, qui eut pour effet de faire littéralement exploser la couture de l’arrière de sa jupe.
-Dominique, un instant surpris par la violence de la scène, fut, dans le même temps, secoué d’un fou rire et traversé par une idée salace.
Louise se redressa dignement. Elle pencha un peu la tête en arrière, histoire de se remettre le cerveau et les idées en place. De la main droite elle tenait le carton, de la gauche, elle essayait de refermer sa jupe ou, du moins, faisait en sorte que celle-ci ne lui tombât pas sur les chevilles.
Une fois ouvert, le bristol  s’avéra être une invitation rédigée en Monte-Alti médian, de l’époque Haskerbarz, ornée de  l’emblème de la monarchie quaternaire, * (pour les fanatiques, j’ai rajouté un paragraphe sur la page en question)  écartelé  de sinople et de gueules, meublé d’objets  sables ( symboles  de l’appétence des arts et techniques en Monte-Alto ). Quelques mots griffonnés d’une main hâtive et tremblotante, avaient été rajoutés en marge du texte.

bristolfin

Louise parcourut des yeux le bristol et le tendit à Dominique, en murmurant : “ Bah, avec ça mon neveu… ”
“ Quel jour sommes-nous, Dominique ?
– Le sixième de Gride de joyeuse Vendanges, mardi quoi…évidemment !
– Mais alors, le concert, c’est demain ! Il faut absolument que nous soyons présents, il faut agir, Dominique, m’entendez-vous ? s’agita-t-elle en tout sens (et accessoirement en secouant Dominique comme un prunier).
– En attendant d’agir demain, faudrait songer à calter aujourd’hui, suggéra Dominique sobrement, parce que les autres ne vont sans doute pas tarder à revenir… ”
Louise arpentait maintenant la grange en observant le sol. Le bristol blanc qu’ils avaient trouvé sortait bien de quelque part.
“  Dominique ! regardez, là ! une trappe, il y a une trappe ! aidez-moi à la soulever. ”
L’enthousiasme de Louise lui fit oublier son désastre vestimentaire. Lâchant l’arrière de la jupe, elle s’avança vivement vers Dominique. La jupe, se désolidarisant, alla s’entortiller autour des bottes, Louise vacilla, ses bras battirent l’air un court instant avant qu’elle n’aille se vautrer lamentablement sur le plancher.
“ Vous devriez l’enlever carrément. Elle vous gêne cette jupe ” suggéra Dominique, dans un élan parfaitement désintéressé en l’aidant gentiment à se relever. Louise, vexée, remonta son lambeau et s’emparant des vingt mètres de ficelle et se mit en devoir de se confectionner une ceinture doublée d’un ingénieux système de bretelles, ce qui la fit bientôt ressembler à un sergent chef déserteur des forces armées du Burkina-Faso.
“ Voilà, comme ça, ça tient ! pérora Louise.
– Peut-être que ça tient, mais on voit toujours votre culotte, je vous signale, ricana Dominique. C’est joli, ce violet comme ton.
– C’est pas violet, c’est lilas pourpre ! s’indigna Louise. Bon, on discutera chromatisme plus tard, il faut qu’on soulève cette trappe. Il faut qu’on se barre, qu’on calte, qu’on se trisse, qu’ on mette les voiles, qu’ on se casse, quoi ! Je veux absolument assister à la passation de pouvoir de ce soir pour voir qui va brandir l’emblème de Nocturne , je veux prendre un bain, m’habiller correctement, je veux de l’aspirine, une clope et un café ! Soulevons ! conclut-elle ”

Soulever n’était pas une mince affaire. Il y avait fort peu de prise, et la trappe semblait peser une demi-tonne, voire même cinq cents kilo. S’aidant de la faucille, glissée et plantée dans une fente, Louise tirait comme un âne, la trappe ne bougeait pas d’un millimètre.
S’échinant de la sorte pendant près d’un quart d’heure, Louise dut admettre qu’elle n’y arriverait pas. Elle était en rage. Dominique assistait à la scène sans bouger.
“  Ne venez surtout pas m’aider, hein, grogna-t-elle
– Je vous regardais, je réfléchissais et ça m’a donné une idée…
– Une seuuuuule ? ! ? répondit Louise outrée, mais…vous n’avez aucune imagination ! ”
Et Louise se remit à tirer comme une forcenée.
“   Ca ne sert à rien de tirer, Louise, reprit Dominique. Tenez je vais vous montrer. Ce qu’il faut c’est juste pousser ! ” Tout en disant ces mots, Dominique fit signe à Louise de se pousser, il alla se placer à l’extrémité opposée de la trappe, puis sautant brutalement, il disparut.
Le panneau avait en effet basculé, découvrant un passage, une volée de marche en pierre s’enfonçant dans les profondeurs. (Profondeurs dans lesquelles Dominique avait disparu. Louise l’imagina en vrac au bas de l’escalier)
“  Dominiiiiiiique, bêla-t-elle, ça va Dominiiiique ? ” compassa-t-elle un peu…

Chapitre 8 : c’est du poulet

« Longtemps je me suis couché de bonne heure, c’était avant d’avoir découvert les histoires de Christine F. »(Marcel Proust)

chateaublepah
tunnel eclairé

“ Dominiiiiique ? ça va ? ” Sa question restant sans réponse, Louise s’engagea dans l’escalier.
Il y faisait plutôt sombre, et Louise avait un peu les chocottes. Tâtant du bout du pied chaque marche, elle descendit de la sorte une douzaine de degrés. Contrairement à ce qu’elle pensait, elle ne heurta pas le corps de Dominique évanoui, ne lui marcha pas dessus, ne se vautra pas dedans.
“ Si au moins, j’y voyais quelque chose.. il faudrait un peu de lumière… ”
Et soudain, la lumière fut. Louise aveuglée cligna des yeux comme une poule prise dans les phares d’une BB66400. Elle était dans une sorte de souterrain creusé dans la roche. Des ampoules étaient suspendues tous les vingt mètres sous la voûte d’un tunnel dont on n’apercevait pas la fin.
“ Bon, Louise, caverna une voix, j’vous attends moi, allez ! ”
Reconnaissant la voix de Dominique, Louise, soulagée, accéléra le pas et le rejoignit. Ils marchèrent pendant quelques centaines de mètres sans échanger un seul mot.
Un bruit rompit soudain le silence, un horrible gargouillis qui résonna dans tout le tunnel. Louise se toucha l’estomac : “ Ptain, j’ai faim ! j’ai rien mangé depuis hier soir », remarqua-t-elle sobrement. “ Faut absolument que je trouve à manger, moi, je peux pas continuer à m’échapper des granges, à rechercher des rois, à provoquer des incendies, des explosions de portes sans m’alimenter. Dominique, faut qu’ je bouffe !
– Louise, je vous propose d’essayer de tenir jusqu’à ce qu’on sorte de ce tunnel, et là nous aviserons. ” répondit sobrement Dominique.
Louise  re-glouglouta un peu mais dut admettre qu’elle n’avait pas tellement le choix. Elle se remit donc à marcher. Ils arrivèrent enfin à une porte. (Une énorme porte en bois, genre porte massive en bois massif). Le plus étonnant fut que pour une fois et contrairement à toute attente, d’une part la porte n’explosa pas et que, d’autre part elle s’ouvrit sans aucune difficulté. Personne ne montant la garde de l’autre côté, Louise et Dominique en passèrent rapidement le seuil. Ils se trouvaient maintenant dans une salle immense, dallée de larges carreaux jaunes et blancs, des tentures masquaient les murs de pierre, quelques armures tentaient d’y être décoratives.

dallage jauneblanc


“ Nous sommes au château de Blepaphore, c’est étonnant, non ? chuchota Dominique
– C’est bien, vous croyez ? demanda Louise.
– Oui, oui, opina Dominique. Blepaphore devrait bientôt se rendre à la Passation Nocturne, nous verrons alors s’il est en possession du Barondin.
– Vous croyez qu’on peut trouver un truc à manger quelque part ? s’enquit Louise qui gargouillait de plus en plus.
– Vous ne pensez qu’à manger, vous, décidément ! releva Dominique d’un ton réprobateur.
– Mais ça fait quand même 19 heures, que j’ai rien mangé, moi ! ! ! J’vais faire un tour aux cuisines ! C’est par où les cuisines, Dominique ?
– Mais, c’est hors de question, enfin, Louise ! On va se faire repérer ! Et puis vous avez vu comment vous êtes fringuée, là, avec votre culotte violette, votre jupe à ficelles et votre t-shirt de basketteur ? Ça va être l’émeute, les cuisiniers, les marmitons, les…
– Vous y connaissez rien, l’interrompit Louise, j’vais vous montrer moi ! ”
Se dirigeant vers une console supportant une coupelle de cuivre, Louise le planta là. Elle s’empara de la pièce de velours pourpre qui  recouvrait la console, s’en confectionna une espèce de toge drapée, elle posa ensuite la coupelle sur sa tête. Dominique regardait d’un air halluciné la transformation s’opérer.

consolepourpreor


“ Et hop ! rugit Louise avec un petit mouvement de hanche, qu’est-ce que vous dites de ça ? La princesse Louise a faim, la princesse Louise s’en va-t- aux cuisines réclamer du poulet ! ! ! ”

Dominique ne lui fit pas remarquer que de dos on voyait toujours sa culotte, qu’au Monte-Alto il n’y avait pas de princesses, et qu’on ne mangeait jamais de poulet le sixième de Gride du mois de Vendanges…Il se contenta de soupirer et de la suivre en secouant la tête.
Louise fit une entrée remarquée dans les cuisines. Il faut dire qu’elle y atterrit plus qu’elle n’y entra. Trois marches permettaient d’y descendre, marches que Louise ne remarqua pas, puisque sa coupelle-couronne, momentanément rabattue sur ses yeux, lui rétrécit un court instant le champ de vision. Louise trébucha donc, s’emmêlant les pattes dans sa toge; elle tenta un rétablissement étrange, une espèce de vrille que n’eût pas réprouvé “ le baron noir ”, et s’abattit tel un grand albatros (albatros femelle évidemment et pourpre, ce qui est plus rare), sur le dos et en vrac.
Un silence s’établit assez rapidement dans la cuisine. Louise empêtrée continuant à gigoter, on se précipita pour la relever. Remise debout, Louise se rajusta la toge et se redressa la coupelle d’un air digne.
“ £ùµ klçgh §*~ss ! ! ! ” expliqua Louise.
(Le monologue qui suit se déroule en Monte-Alti, mais pour les quelques lecteurs qui ne maîtrisent pas encore cette langue, il m’a semblé utile de traduire)
“ – Pelle à crottes ! ! !, expliqua Louise, j’ai une de ces faims, moi ! enchérit-elle. Vous n’auriez pas un petit truc à manger ? Ah c’est vrai, je me présente, Princesse Louise. C’est Oncle Blepaph’ qui m’a invitée, mais c’est incroyable comme je suis distraite et j’ai raté la cloche du goûter ”. Un léger flottement s’ensuivit. Les cuisiniers froncèrent leur front bas et lourd, certains se grattèrent le crâne, d’autres s’observèrent les ongles, l’un d’eux, même, se mit à siffloter.
“ Vous voulez dire qu’il y a rien à manger dans votre cuisine ? ” interloqua Louise, interloquée (oui, je sais ça redonde, mais là, elle est vraiment très étonnée). Un silence douloureux fit écho à sa question. “ Bon, au moins, vous pouvez peut-être me faire du café ? ”
Le silence redonda. On entendit un marmiton fondre en larmes.
“ et m’offrir une clope, nan ? ”.
Vingt-cinq paquets de kraµakü surgirent dans vingt-cinq mains gauches, tandis que vingt-cinq briquets crickèrent dans un nombre identique de mains droites. Louise en rafla une dizaine à tout hasard, ça pourrait toujours servir.
Une trompette retentit alors, ça fit un truc dans le genre “ prou prouuuuuuuuu proueeeeetttttt ! ” . C’était vachement solennel.
Dominique tira assez violemment Louise par le bras. La coupelle -couronne se mit à pencher sur l’œil gauche de Louise, lui donnant un air canaille.( et en tout cas étrange).
“ Louise, grouillons-nous ! c’est l’heure de la Passation Nocturne ! ” Et il la traîna littéralement vers la Grande Salle, puis de la Grande Salle vers une immense porte.
Ils pénétrèrent dans la  Salle de la Passation au moment où la trompette résonnait pour la deuxième fois. “ Prou prooooouuuuuuuuuu prouuuuueeettttt ! ! ”
La salle était comble. Louise et Dominique se glissèrent le plus près possible de l’estrade.
Les deux fauteuils royaux étaient encore vides. On consultait sa montre.
Soudain la trompette résonna une troisième fois, l’horloge ding-donga à l’unisson une vingtaine de fois, c’était l’heure !
Le silence se fit total. Une musique s’éleva alors, la porte de droite du fond de la salle s’ouvrit…

chapitre 9 : Thumendira tant

« Quelle classe! »   (Tite-Live,  Ab Urbe condita, livre V)

 Je SAIS… je sais ce que vous allez me dire : « Oh la la, Christine, mais t’as pas écrit de page débile sur les « Saints Cartilaaaages » ! mais nous, on meurt d’envie de TOUT savoir sur l’origine de cette belle expression ! Fais quelque chose !  » Voilà ce que vous allez me dire, car je suis bien persuadée que cela vous taraude et pour certains d’entre-vous, même, vous obsède (le mot n’est pas trop fort !). Mes ami(e)s, je ne resterai pas sourde à vos pressants appels. (et en plus, j’ai rien à faire de 13 à 15 h30 aujourd’hui)( et puis j’ai justement sous la main une très jolie photo de cartilage, ça tombe bien !) (non ?)

Une espèce de Nain Jaune, sauf qu’il était rouge, apparut en sautillant. Il pirouetta fort gracieusement, esquissa deux trois pas de danse, puis se figea. Il tira de sa poche droite un rouleau de papier qu’il déroula aux yeux de tous et qu’il récita :

parchemin 2nain

Le nain rouge se figea. Par la porte de gauche, entra Blépaphore. Il était sobrement vêtu d’une cape orange damassée, d’un pantalon de zouave bleu azur en poil de froutcha. Sa tête était ceinte d’une couronne délicate en béton tressé. Il était grand et mince, un petit bouc noir pilosait son menton. Sur son visage anguleux, s’affichait un sourire sardonique. Il rabattit un pan de sa cape et alla s’asseoir sur son trône.
Le nain rouge reprit :

« Nocturne vient brandir,
Il ne peut y férir,
Son emblème, Le Barondin,
Et régner jusqu’au matin ! »

Là-dessus il rangea le rouleau dans sa poche, exécuta un double salto arrière sur un pied, s’inclina devant l’assistance , puis désigna la seconde porte d’un geste théâtral.
Quelques secondes s’écoulèrent. Il ne se passa strictement rien. On commença à s’agiter dans le public.
Enfin, Nocturne fit son apparition. Il avait revêtu sa tenue royale : une espèce de déguisement de Zorro, dans lequel il était un peu boudiné. Sa couronne, assez semblable à celle de Rodolphe II, posée de guingois à la limite de l’équilibre basculait dangereusement d’avant en arrière à chacun de ses pas. Nocturne traînait de la botte, lamentable.
Ses grosses mains d’ex-déménageur pendouillaient comme deux battoirs, vides.

deuxième rouleau

Un murmure d’étonnement horrifié parcourut la salle. Ça faisait un truc dans le genre “ whhhhhhaaaaoooooouuuaaaaaaappppchhhwwhhha ”.
Le nain rouge, lui même cessa de sautiller, lançant des œillades horrifiées et alternes en direction de Blepaphore et de Nocturne. Soudain, il se frappa le front et sortit de son autre poche, un autre rouleau.

Nocturne fondit en larmes et s’affala sur l’estrade, son gros corps secoué de gros sanglots. L’auditoire se figea comme un bouillon gras par moins 15° C. Blépaphore enfin se dressa. Rabattant le second pan de sa cape, il découvrit un objet oblong en bois sculpté, (en bois de broughu vraisemblablement), il le brandit au dessus de sa tête en silence. Puis il annonça :
« Moi, Blépaphore, souverain des Sixièmes, des deuxièmes et quatrièmes Duelettes des mois impairs, mais pas la nuit et pas pendant les vacances, je présente le Barondin, que Nocturne a égaré. J’assumerai désormais, la charge de Nocturne. Nocturne, je te destitue, remets-moi ta couronne ! « 
La foule whaouawhaouwhouata à nouveau.
Dominique, lui-même regardait la scène, éberlué. « Par les Saints Cartilages » ! La Monarchie venait de devenir Ternaire !

Il fut tiré de ses sombres pensées par Louise qui glouglouta :
« Bon, maintenant, on pourrait peut-être aller manger un truc en ville, non ? »

Chapitre 10 : non tantum sed etiam

« Elle écrit quand même des trucs plus rigolos que ce crâneur d’Homère ! » (Eschyle)

Je viens de découvrir la fonction « image à la Une ». Je m’étonnerai toujours. Si ça se trouve un jour, je comprendrai  à quoi sert « widget » ou comment utiliser les « pages parentes ». Au train où vont les choses,  ce blog aura une apparence de vrai blog dans même pas 20 ans.

La foule brouhahatait toujours, c’est vrai quoi, c’est pas tous les jours qu’on assiste à une destitution. Obéissant à un claquement de doigts de Blépaphore, les gardes firent évacuer la salle. On repoussa tout le monde dehors et on ferma les grandes portes du palais.
Bon ça y est, on peut aller manger maintenant ? ” Louise avait rejeté sa coupelle en arrière, elle ressemblait furieusement à un Dji Haille un peu las. Dominique lui expliqua qu’à cette heure tardive, seule la Brasserie de l’Hôtel pourrait encore, peut-être, leur servir un Proutch.
« C’est quoi un Proutch ?
– Vous verrez, je vous laisse la surprise, mais c’est très bon… ” se rengorgea Dominique.
Arrivée à l’hôtel, Louise exigea d’aller se changer et envoya Dominique réserver une table et commander deux Proutchi. En montant dans sa chambre, Louise arracha au passage et au groom, une de ses fourragères dorées. Dans sa chambre, elle se fourra deux aspirines dans le bec et s’alluma une clope. Elle envoya dinguer ses bottes, se détogea, se déficela la mini-jupe, se dé-t-shirta. Elle écrasa la clope dans la coupelle dérobée au château de Blépaphore. Farfouillant dans son sac en plastique, elle en sortit triomphalement une grenouillère violine en polyéthylène non expansé qui devait peser 20 grammes à tout casser, un collant résille et ses escarpins. Une fois habillée, elle posa le cordon doré sur ses cheveux, regoba à tout hasard un comprimé de Doliprane, alluma une clope. “ Sûre que c’est de la daube ” songea-t-elle. Elle parlait du Proutch…
Louise repéra Dominique dans la Brasserie de l’Hôtel où quatorze tables étaient occupées, et fit une entrée plutôt remarquée puisqu’ elle provoqua : 12 interruptions de conversation, un accident cardio-vasculaire bénin, 10 débuts d’érection, 5 chutes de fourchettes, 2 gifles, une quasi noyade dans une assiette de bouillon de légumes, 3 jets de serviettes excédés sur la table, deux sifflements admiratifs et 11 “ je pourrais en faire autant si je voulais ” (féminins).
-Notons qu’en ce qui concerne la quasi noyade, on ne pouvait pas complètement la mettre sur le compte de la tenue de Louise, il s’agissait d’un très vieux monsieur très distrait.-
Dominique complètement cramoisi conseilla à Louise d’ éteindre sa clope, on ne devait pas fumer avant de manger un Proutch, cela en altérait le goût.
Louise vit arriver un serveur titubant sous le poids d’un plateau recouvert d’une énorme jarre fumante. “ PROUTCH !! ” annonça-t-il fièrement. Puis déposant deux bassines devant Louise et Dominique, il entreprit de les servir.
Comment décrire un Proutch ? Pour ceux qui connaissent, le Proutch est de la famille du Bortchtch. Famille lointaine cependant, puisque le veau y est remplacé par de l’intestin de brebis, le bœuf par de la couille de dauphin de rivière, le chou par du chou et le chou par du chou. Ça a le goût de l’odeur, la couleur indistincte, et ça doit se manger très chaud. (Si c’est tiède, on se rend compte que c’est immonde, alors que si c’est brûlant, les papilles endommagées au second degré ne protestent plus.) (je rouvre la parenthèse pour préciser que certains connaisseurs le mangent froid en tranche au petit-dej’ mais qu’après ils vont vomir). (bon, je referme la parenthèse).
(J’ai mis la recette du PROUTCH en lien, au cas où vous seriez tenté d’en préparer un.)

Louise mangea tout, en redemanda, mangea tout, sauça l’assiette avec une galette au Tordj’mil, lécha l’assiette, même, sous les yeux éberlués de Dominique.
« Punaise, j’avais rudement faim . » Louise claqua de la langue et alluma une clope « Un café par là dessus, deux aspirines et dodo ! » « 
Pendant qu’elle buvait son café, elle demanda :
« Bon, on fait quoi demain ?
-Demain, on doit aller à la Présentation Diurne, puis au Musée de cire, ensuite on ira au concert voir si Dominique RDM y joue bien de la contrebasse.
-Mais pourquoi aller au Musée de cire ?
-Un de mes amis  travaille là-bas et pourra sans doute nous aider…
-Il s’appelle comment votre ami ?
-Dominique, Dominique Yourmother. Il est d’origine anglaise.

chapitre 11 : des perles aux cochons

 » Christine F est à la littérature ce que Jules Cesar est à la Guerre des Gaules » ( A. de Tocqueville)

Louise attendait. Il faisait plutôt frisquet. Elle avait revêtu un bermuda rouge en vison polyamide, de grosses chaussettes en tricot irlandais, un pull jacquard à l’effigie de Karl Marx et de jolis après-skis lacés. Dominique devait passer la prendre pour l’emmener à la Passation Diurne. Ils avaient rendez-vous à 7 heures.  Louise donc attendait, alternant une aspirine toutes les trois clopes. Sept heures glonguèrement lentement au clocher de Sainte Biaffine.
Comme il était sept heures et que Dominique était un type ponctuel, il arriva. (à sept heures, donc)… (donc, comme prévu).
Il agrippa Louise par l’aileron, et ils filèrent à vive allure vers le château de Diurne.
Dieu merci, c’était pas loin. Douze gardes la montaient. (Si je dis douze gardes montaient la garde, ça fait répétition).
Dominique et Louise franchirent le seuil, traversèrent le hall, et se retrouvèrent dans une salle de la taille d’une demi-cathédrale, en moins gai. La salle était pleine et brouhahatait comme la veille dans le palais de Blépaphore.  Les trompettes dièserent, on se tut. Un nain vert fit son apparition, il récita un petit blabla, Blépaphore fit son entrée et se mit derechef à trôner. Le nain vert pirouetta et annonça :

“  Diurne va maintenant présenter
Le Balbov son bel emblème
Ça ne sera pas un problème
Il n’est pas là pour plaisanter ”

Diurne apparut comme prévu, il portait une espèce de combinaison moulante et argentée,  des poulaines vert émeraude à bouts recourbés, ainsi qu’un charmant calot-couronne qu’il avait rabattu de côté. Il était blond et portait barbichette. Il n’eut pas l’air surpris de voir Blépaphore, là où Nocturne eût dû se tenir. Il présenta le Balbov. Le Balbov ressemblait furieusement à un radiateur de mobylette, mais en plus beau.
La foule déçue de l’absence d’événement notable, sortit lentement de la salle.
“  Allons au Musée de cire ! Dominique Yourmother nous y attend ! ”  urgea Dominique.

caleche
Fiacre en maraude devant le château de Diurne

Il héla un fiacre et indiqua au cocher l’adresse du Musée. .. Quelques minutes plus tard, le véhicule caballo-tracté s’immobilisa devant le Musée de Cire. Sur le petit bâtiment une immense pancarte indiquait “ Musée de Cire ” (ce qui était normal et rassurant).

A peine entrée dans le hall, Louise poussa un hurlement. Juste en face d’elle, dans une niche, elle vit une scène affreuse, tellement indescriptible, que je la décris pas.
Enfin si, un peu, quand même. Un type avec une couronne et une espèce de pourpoint rouille, les mains croisées sur les genoux, jetait un regard surpris en direction de Louise. Le type avait une pomme coincée entre les mâchoires.

chatiment pomme
Châtiment de Tyran

“  Ce n’est rien, la rassura Dominique, c’est juste la reconstitution du Châtiment de Tyran. Dominique le condamna à manger ce fruit sans les mains. Tyran s’énerva tellement qu’on dit qu’il devint fou . C’est Dominique Yourmother qui a façonné ce visage ! Il a du talent hein ? ”
Louise approuva en opinant du chef. Dominique s’engagea dans un couloir peu éclairé, ouvrit une porte : “ Entrez, Louise, je vais vous présenter Dominique ”.

Louise entra à la suite de Dominique. La salle était brillamment illuminée par des néons zonzonnants. Au centre se trouvait un grand établi, encombré d’outils variés, de pâtes étranges, de bocaux plein d’oeils ( là, j’ai réfléchi s’il fallait pas plutôt dire « plein de yeux », ou même « de-z-yeux », parce que dans le bocal y en a plusieurs, des yeux, mais ça sonnait pas bien) , oui donc, des yeux dans un bocal ( beaucoup), des perruques, du latex, des moules, une casserole de cire qui bouillonnait sur un réchaud,.

bocal yeux
(réalisé sans trucage)

Dominique (l’autre Dominique) était assis sur grand tabouret, il portait une blouse  maculée de substances diverses, il était blond tirant sur le roux, avait de jolis yeux verts, une splendide moustache, et des dents un peu longues implantées de la façon dite « à-la-galloise », il était occupé à planter des cheveux sur une figure de cire. Voyant entrer Dominique (pas lui, l’autre) il cessa son travail et se leva. Il leur offrit un large sourire puis s’étira le dos en faisant craquer ses genoux puis chacune de ses vertèbres .

«  Feukinn baste Har ‘d , je suis très play de te voir ! Hé Hé, mais tu es viens avec ton copine ! (observa-t-il finement) Est-ce que je peux m’introduire dans toi ? (s’adressa-t-il à Louise en roulant des yeux malicieux) Je suis Dominique (s’inclina-t-il en baisant la main de Louise). Assieds vers le bas, et tiens-toi toi-même à la maison ! »
Il fit deux grandes enjambées vers une armoire métallique où il fourragea quelques secondes. Il sembla trouver ce qu’il cherchait puisqu’il revint, tenant avec précaution une espèce de sac en tissu qu’il posa sur la table. Il alluma une pipe, dont le fourneau était sculpté et représentait le martyr de sainte Biaffine. Tirant sur la bouffarde, il désigna le paquet à Dominique (pas lui, l’autre). «  Tu es devant faire caution de ces choses, premier de toutes, ça craindre les fortes fièvres, et seconde, si par raté de chance ton plan était  échouant, nous risquons alors de  beaucoup d’ennuis ! » Il fallut à Louise plusieurs minutes pour identifier l’idiome utilisé par Dominique (pas le sien, l’autre), ça ressemblait un peu à du monte-alti de la branche slavonne, mais certaines tournures archaïques démentaient l’hypothèse, Louise pensa ensuite à du germano-sanskrit, puis à du gréco-mycénien du premier millénaire.
« Ptain, c’est du martin-vastais ! » Elle regarda Dominique (l’autre) avec respect et considération. Deux personnes au monde, à sa connaissance, savaient encore parler le martin-vastais, Louise se jura de revenir et d’en apprendre plus sur ce curieux Dominique (l’autre). Dominique et Dominique s’étreignirent en se donnant de grandes claques sur l’épaule puis se serrèrent la main, se tapotèrent l’épaule à nouveau.
Louise et Dominique ressortirent du Musée.
«  Je vais chez moi réparer la porte et mettre ceci en sûreté, en montrant le sac de tissu qu’il tenait sous le bras, expliqua Dominique. Donnons-nous rendez-vous devant la salle des Ris et Loisirs pour le concert, si vous le voulez. Disons à 15 heures devant le Palais de Diurne. Si vous avez faim, sachez qu’on sert du Proutch froid à la Brasserie de l’Hôtel,  mais si vous préférez il y a un vendeur de Pidza, dans le  Scromblich de l’hôtel… »
Sur le chemin du retour, Louise fit donc l’emplette de deux parts de pidza et fit cap vers l’hôtel en les dévorant, elle s’octroya ensuite trois cafés et douze clopes. Arrivée dans sa chambre, elle se demanda comment on devait s’habiller pour assister à un concert polyphilharmonique. Elle opta pour une tenue Man Rayenne.  Elle enfila un short-short noir, un boléro de Ravel très court,  se dessina deux ouïes de violon sur le ventre, enfila ses grandes cuissardes vernies et jeta sur ses épaules une espèce de cape noire. Croquant deux aspirines, elle dévala l’escalier, claquant les fesses du groom au passage.

chapitre 12 : pour toujours, seigneur ?

Elle a un caractère de chien chinois » ( John Fante)

Dominique arriva en courant. Louise nota que deux nouveaux sparadraps enveloppaient les doigts du courageux bricoleur de portes explosées.
Au vestiaire, Louise déposa sa cape. Seulement vêtue de son boléro de Ravel et de son short-short, chaussée de ses cuissardes vernies, elle arpenta la travée à la recherche de sa place.
Elle fit un grand signe à Dominique  parti acheter un paquet de Cramoulitchi au snourt (ce sont des espèces de caramels fourrés au yaourt de chèvre et c’est très bon).
Apercevant Louise, Dominique vira à l’infra-rouge.
«  On a les places 13 et 13 bis, rigola Louise. C’est bien, ça porte bonheur ! »
La salle des Ris et Loisirs pouvaient contenir cinq cent vingt-quatre spectateurs (assis) et douze (debout). Il y était interdit de cracher, et l’on devait présenter son billet au contrôleur.
Les sièges étaient recouverts de velours filirose. Comme il se doit, les dorures étaient dorées, les boiseries en bois. Bref, c’était une belle salle pour y écouter de la musique.
Juste derrière Louise, s’était installée une charmante quinquagénaire monte-altiste. Elle portait une espèce de manteau rouge, qu’elle enleva avec force de grognements. Sous le manteau, la dame portait une espèce de gilet mauve. Puis la dame sortit de son cabas, un chat passé jusque-là inaperçu. Le chat répondait au nom de Traflagra. (En fait, le chat ne répondait pas vraiment quand on l’appelait, sauf si on s’approchait du frigo.)

[Rappelons, pour mémoire, que Dominique Traflagra fut le premier et dernier grammairien du Monte-Alto. C’est lui qui a introduit les signes mous, durs, mouillés et allitérés dans la langue orale. Une statue est érigée sur la place qui porte son nom, en souvenir et remerciement de son œuvre magistrale.]

place traflagra
Place Dominique Traflagra

Le chat portait lui aussi un petit gilet, mais à col claudine (*) bleu turquoise. Enfin, la dame posa son parapluie en équilibre sur la place laissée libre à côté d’elle. Le parapluie ayant évidemment glissé et chu, la dame commença à gigoter de partout pour récupérer son bien qui avait bizarrement disparu. Tout en cherchant son parapluie disparu, la dame entretenait son voisin sur la direction du chef Tchim-Ouang-Soun, de radio Monte-Alto, qui avait enregistré la 128 ème sonate pour harpe et tromblon de Louis-Weber Stroung. La dame, toujours à la recherche de son parapluie, fit alors tomber son trousseau de clefs de la poche de son manteau. Elle se mit par conséquent à tâter des deux mains pour retrouver ses attributs chéris. Cela faisait un barouf du tonnerre étant donné qu’elle avait mis à contribution l’ensemble des occupants de sa rangée qui avaient tous, du coup, la tête entre les genoux, et les mains tâtonnantes sous les sièges.

Enfin, le silence se fit. Les instrumentistes prirent place. On eut un peu de mal à caser les 342 musiciens de l’orchestre polyphilharmonique sur la petite estrade, mais enfin, si le tromboniste ne trombonait pas trop, si l’altiste ne filait pas trop de coups de coude au second violon, on y arriverait quand même.
La dame au gilet mauve en profita pour tousser et cela fit dégringoler le percussionniste, qui remonta sur l’estrade en râlant.

Le chef d’orchestre, Julius Van den Alt gr, fit alors son entrée, suivi d’une contrebasse. Le chef, tocotoca son pupitre, tout le monde se figea. Même la contrebasse s’immobilisa et cessa d’osciller dangereusement.
Les premières mesures s’élevèrent, et le public se mit alors à frapper des mains en cadence.

concert
Jacqueline et son chat Traflagra (avec parapluie)

Louise ne battait pas des mains, elle se concentrait sur la contrebasse. Toutes les trois mesures, une main fusait pour faire résonner un mi ou un sol puis retournait se cacher derrière l’instrument. Le concert dura une quarantaine de minutes.

Louise retrouva Dominique dans le hall.
« Je n’ai pas vu qui était à la contrebasse, avoua Dominique, et vous ?
– C’était Dominique RDM Le Verduret, il nous a même envoyé un message codé ! répondit Louise en haussant les épaules.
– Un message codé ? s’étonna Dominique.
– Ouaip, les sol et les mi, vous savez ? ça faisait un message en morse.
– Mais, Louise ! il disait quoi ce message ?
– Ah oui…Il disait « très joli ton boléro, Louise ».
– C’est tout ? s’étrangla Dominique.
– Non, attendez , il disait aussi « je suis retenu prisonnier par Diurne dans les geôles du palais, on m’oblige à jouer de la contrebasse, alors que moi, je veux jouer de l’hélicon, ponponponpon » mais je suis pas très sure du nombre de « pon ».. ah oui, il rajoutait : « eh, les copains, venez me délivrer ! ».
– Délivrer Dominique RDM Le Verduret, s’il est dans les geôles du palais de Diurne, ça ne va pas être simple, soupira Dominique.
– Attendons l’épisode suivant, d’ici là nous aurons peut-être une idée ! suggéra Louise.
– Oui, c’est un conseil à suivre. …

(* Claudine est un prénom, si on l’utilise substantivement, il prend une majuscule, adjectivement, non!)

chapitre 13 : ad augustam per angustas

 » Faudrait voir ce que ça donne quand elle a fumé » (Richard Brautigan)

« Ptain, j’ai pas l’ombre du début d’une amorce d’idée, résuma Louise, en reposant sa tasse de café. Vous avez une idée, vous ? 

– Pas la moindre, la rassura Dominique. Comment voulez-vous qu’on s’y prenne pour délivrer Verduret, récupérer le Barondin chez Blépaphore, voler le Nicéphore  chez Diurne sans que ça soit un tout petit peu compliqué ?»

Louise et Dominique retombèrent dans un silence morose. Dominique s’admirait les ecchymoses, Louise grignotait des aspirines. Dominique s’endormit sur le lit de Louise.

Louise, soudain, le réveilla en le secouant comme un prunier.

«  Dominique, j’ai trouvé ! J’ai conçu un plan extrêmement simple ».

Il était minuit, deux ombres glissaient dans les rues de Monte-Alto. Une porte fut forcée, les ombres s’engouffrèrent pour réapparaître une quinzaine de minutes plus tard, portant deux sacs sur leurs épaules. 

A sept heures, le matin suivant, Diurne descendit aux geôles du palais. Son visage calme exprimait détermination et… détermination. Il se fit ouvrir les différentes grilles et cadenas des couloirs qui menaient aux sous-sols du palais. Enfin, il arriva devant la cellule où Verduret, piteux, faisait déjà ses gammes. Diurne, d’une voix étouffée se fit ouvrir la porte et renvoya le garde d’un geste impératif. Diurne entra dans la cellule, et repoussa la porte. D’un mouvement, il ôta sa cape et posa sa tête par terre.

Enfin, pour être plus précis, Louise ôta sa cape et posa la tête en cire de Diurne, qu’elle avait fixée sur une espèce de disque de bois qu’elle portait elle-même en guise chapeau.

chapeau dirune

«  Punaise, fait rudement chaud là-dessous ! »

Verduret lui sauta au cou et commença à lui embrasser les deux joues.

«  Dominique RDM ! n’en profite pas ! Tiens, voilà un habit de garde, dit elle en désignant un sac qu’elle détacha de sa ceinture, et des échasses aussi , dépêche-toi. Dominique (l’autre) nous attend dehors avec un attelage rapide. »

Titubant sur ses échasses, Dominique RDM le Verduret précédait Louise dans les couloirs, Louise-Diurne assurait l’équilibre général du montage nain-échasse, mais son champ de vision était assez réduit et elle suait à grosses gouttes.

Arrivée dans le hall, elle congédia les gardes. Elle ouvrit les portes. Verduret trébucha sur les premières marches, s’affala lamentablement dans le gravier de l’allée, se releva en gigotant des échasses, embarda vers l’attelage dont les chevaux tournaient au ralenti et dans lequel il se hissa tant bien que mal.

Ils filèrent à vive allure dans les ruelles encore désertes et abandonnèrent leur chariot aux portes de la ville. Ils revinrent lentement vers la rue Platchik tout en discutant. Verduret, à tout moment, essayait de tripoter Louise mais elle lui assénait une claque, un coup de coude ou une taloche à chaque tentative. « Mais Looooouiiiiiiise, bêlait-il en guise d’excuses, tu ne sais pas ce que c’est, toi, d’être en prison puis mis en présence d’une femme comme toi ! ou de n’importe quelle femme, admit-il, soudain réaliste. »

Dominique s’impatientait un peu et menaçait Verduret d’un retour en cellule. Il accéléra le pas. Verduret trottina derrière lui. Ils s’engouffrèrent dans l’appartement de Dominique. La porte avait été remplacée par deux pans d’armoire. D’un commun accord, Louise et Dominique décidèrent de s’asseoir assez loin du lieu de la future explosion. Dominique alla dans la cuisine faire du thé. Il entendit un bruit de gifle immédiatement un « aïe ! », il revint avec la théière fumante et posa le plateau par terre (le plateau de la table ayant servi de porte avant d’être pulvérisé l’avant-veille).

«  Bon, c’est pas tout ça, mais maintenant qu’on a libéré cet obsédé sexuel, on fait quoi ?

– Comme hier, répondit Louise, on attend d’avoir une autre idée ! »

chapitre 13,75 : à vaincre sans péril…

« Moi, ce que j’aime chez elle, c’est ses descriptions » (H.de Balzac)


ephemeride glinglin

« Ptain, j’ai pas l’ombre du début d’une amorce d’idée, résuma Louise, en reposant sa tasse de café. Vous avez une idée, vous ?
-Pas la moindre, la rassura Dominique. »
On était le lendemain.( si on y réfléchit deux secondes c’est le genre de phrase qu’on dit rarement au présent : « eh Paul, on est aujourd’hui ou on est le lendemain ? »)
Dominique RDM le Verduret avait dormi chez Dominique, et Louise les avait rejoints dès le lever du soleil. Dominique lui avait fait du café.

Le Verduret semblait plus calme que la veille, bien qu’il tentât de temps à autre d’atteindre les nichons de Louise. A chacune de ses tentatives, elle lui tapait sur la main comme on fait d’un enfant gourmand, dans l’espoir qu’il cesse ses manœuvres libidineuses.
« Ce qu’il faudrait, reprit Louise en jetant trois aspirines dans son café, c’est pénétrer discrètement dans le château de Blépaphore, là on essaierait de récupérer le Barondin de Nocturne. » Elle s’interrompit et but une gorgée de son café aspiriné, elle s’étrangla en avalant, reposa sa tasse en catastrophe. « Dominique, la ferme ! enfin, non, le tunnel , la trappe, le tas de foin ! ! ! Voilà comment nous allons pénétrer dans le château de Blépaphore !
– Mais Louise, rétorqua-t-il avec pertinence, seuls nos rois peuvent toucher les emblèmes, c’est un crime pour tout autre ! Comment voulez-vous que… »
Louise lançait des œillades de travers qui désignaient le Verduret.
«  Un roi ? on en a un, de roi. C’est Dominique le Verduret qui va procéder.
– Moâ ? coassa le Verduret en roulant des yeux affolés.
– Oui, toi, lui asséna Louise. Faut tout de même que tu serves à quelque chose dans cette histoire, non ? parce que, franchement si c’est juste pour essayer de me pincer les fesses … Bon, j’vais me changer, je peux pas aller à la campagne habillée comme ça. » Louise désignait du regard ses escarpins mauves, sa jupe en dentelle fuchsia  et son t-shirt des Chicago Bulls.  « Rejoignons-nous dans deux heures à la cathédrale Sainte Biaffine. »

garde xvi
Page de la Garde Royale (1578) Musée du costume

A l’heure dite, Dominique et le Verduret virent arriver devant le portail de la cathédrale Sainte Biaffine, un page de la garde royale. Collants verts, poulaines rouges, courte jupe plissée blanche et béret à grelots, le garde s’approcha d’eux. C’était Louise.
«  Si vous saviez le mal que j’ai eu pour me le procurer… gaspa-t-elle , mais au moins, je vais passer inaperçue ! ». Les propos de Louise semblèrent immédiatement démentis par l’attroupement spontané de badauds qui se mirent en devoir de lui demander des autographes et insistèrent pour poser avec elle pour des photos souvenirs.
«  Ce costume remonte au XVI ème siècle, Louise, expliqua Dominique, plus personne ne porte ce genre de trucs.
– Eh ben moi, si ! ! ! rétorqua Louise un peu vexée. Bon alors, on y va ? »
Les trois futurs conspirateurs hélèrent un taxi. Ils reconnurent le chauffeur qui les avait déjà ramenés vers Monte-Alto.
« Encore vous ! rugit-il .
– Encore vous ? s’étonnèrent-ils
– Je ne vois pas pourquoi vous faites les étonnés, je suis le seul taxi de Monte-Alto, précisa-t-il en se regorgeant avec fierté. Où est-ce que je vous conduis ? »
Dominique fit une description sommaire des environs de la ferme, le conducteur hocha la tête, se grattouilla le crâne et finit par se lancer dans une explication qui était aussi longue qu’animée. Au final il démarra.
La grange fut bientôt en vue, le chauffeur les déposa au début d’un sentier.
Louise, Dominique et le Verduret attendirent que le taxi eût fait demi-tour avant de pénétrer dans la grange. Dominique lança un air nostalgique au tas de foin, puis s’approcha de la trappe. Celle-ci bascula, tous trois s’engagèrent dans l’étroit escalier.

chapitre 14 : où y a de l’Eugène

 « Si seulement j’avais eu le quart de son imagination ! » (Isaac Asimov)

Ils descendirent les quelques marches et s’engagèrent dans le tunnel.
Dominique ouvrait la marche portant le sac en tissu confié par Dominique Yourmother, Louise venait en second qui glinguait des grelots, Dominique Verduret RDM galopait derrière, avec les fesses de Louise en point de mire. Ils arrivèrent à la porte massive en bois massif. Là, il y eut une petite contrariété, cette fois, la porte était fermée. On tira, poussa, s’escrima en secouant la poignée, on donna quelques coups de pieds. Rien. On s’assit donc pour réfléchir.
« Dans les histoires de souterrains, il y a toujours un truc qui permet de décliquer la porte, affirma Louise» . Elle se leva donc et commença à faire courir ses doigts sur les moulures en boiserie à la recherche d’un bouton, d’une manette, d’un décliqueur de porte. Elle explora tous les panneaux, l’encadrement, observa attentivement les pierres du mur. Rien. « On n’a pas un pain de plastic par hasard ? parce que c’est vachement pratique…» . Ses deux compagnons ayant dénié de la tête, Louise se rassit. Elle alluma une clope, réordonna posément les plis de sa jupe, puis se mit à fixer la porte. Soudain, elle se leva et alla coller son oreille contre le lourd battant. Elle frappa posément sur la porte. Deux coups, trois coups, deux coups. La porte cliqua et s’ouvrit.
« J’en étais sûre ! y a un décliqueur colpo-tertiaire à bidouilleur doublo-contracté !  Allons-y les gars, la voie est libre ! » Tout le monde se rua dans le hall carrelé de blanc et de jaune. Pour instantanément freiner des quatre fers. Louise venait en effet de percuter de plein fouet l’estomac d’un garde. Verduret alla donc s’aplatir le nez contre les fesses de Louise qui, du coup, se retourna brusquement pour lui coller une baffe. Ce faisant, elle envoya son coude dans l’œil du garde qui s’était penché pour voir qui était caché derrière elle. Le garde se redressa brutalement, pendant que Louise pivotant à nouveau lui envoyait, par mégarde, un coup de genou dans les roubignolles, ce qui après vingt secondes d’un meuglement contenu et de sautillements thérapeutiques, se traduisit par un braillement inhumain. Braillement étouffé par un grand coup sur le carafon asséné par Louise qui, décidément en grande forme, s’était saisie d’un bouclier destiné à décorer le mur pour s’en servir en guise d’assommoir.
Dominique et Dominique regardaient la scène avec un mélange de stupéfaction et d’horreur.

coffre sans
coffre de rangement

«  Bon les mecs, faut voir à pas coucher là, hein, quittez vos airs de poules. Vous, Dominique, prenez son habit et déguisez-vous en garde ! Cachons-le dans ce coffre et barrons-nous !  C’est où la chambre de Blépaphore ?
– Au premier étage, au fond du couloir, glapit Dominique, pas encore remis de ses émotions.
– Bon ben, allons-y ! intima Louise en commençant à galoper dans l’escalier ».
Le garde fut déshabillé puis coffré. Dominique enfila le pantalon bouffant orange et bleu- azur aux couleurs de Blépaphore ainsi qu’une tunique dans laquelle il flottait un peu. Il posa sur sa tête, un casque qui ressemblait vaguement à celui d’un conquistador, trop grand, et qui lui tombait sur les sourcils. Il s’empara de la traditionnelle hallebarde, et s’enquilla dans l’escalier. Le Verduret, revenu de sa stupeur, lui emboîta le pas.
Arrivés sur le palier, ils se grouillèrent pour atteindre la porte du fond du couloir. Ils s’introduisirent dans la chambre de Blépaphore, où Louise les attendait.
Tout le monde se mit à fouiller dans tous les endroits possibles. Tout fut ouvert, tout fut refermé, rouvert et refermé, et finalement dans le placard à gauche, on trouva ce qu’on était venu chercher.( Pour les semi-demeurés, les distraits, les largués, j’vous signale qu’ils sont venus rechercher le Barondin, allez réviser la page « monarchie quaternaire » ! )
Dominique ouvrit son sac en tissu et Verduret y déposa ce que lui seul pouvait toucher.
Louise repartit guetter sur le palier. Dominique et Dominique ne ressortaient pas.
Enfin, ils la rejoignirent, ils fermèrent la porte avec précaution et se dirigèrent vers l’escalier.
« Bon, ben y a plus qu’à ressortir ! résuma Louise ».
Jusqu’à l’escalier, tout alla bien. C’est après que ça se compliqua.
En fait ça ne se compliqua pas d’un coup. Non. Ça commença comme une petite complication normale. Quand on rentre dans un château par un souterrain, qu’on assomme un garde, qu’on le flanque dans un coffre, qu’on va cambrioler la chambre d’un roi, on peut s’attendre à une petite complication. Donc, en haut de l’escalier advint la petite complication normale, celle-ci se présenta sous la forme de deux gardes qui patientaient en bas de l’escalier et qui semblaient attendre quelque chose ou quelqu’un.
Louise, Dominique et Dominique se mirent donc à attendre -en haut – que ceux qui attendaient -en bas- finissent d’attendre. Tout le monde, donc, attendait.
Jusque là, c’était une complication pas trop embêtante. Ni même vraiment inquiétante.
Du haut de l’escalier, on voyait le casque des gardes, mais surtout on voyait très bien le coffre où le garde, assommé et convenablement plié, avait été rangé. Or le couvercle du coffre semblait agité de mouvements saccadés, jusqu’au moment où il se rabattit violemment vers le haut, puis heurtant le mur, se rabattit violemment vers le bas, c’est à dire sur son contenu.
« Aaaaaaaaiiiie » fit le coffre.
Les deux gardes cessèrent donc d’attendre et se précipitèrent vers le coffre, car ils n’avaient jamais entendu de coffre crier « aaaaiiiieee ». Ils soulevèrent le couvercle et en extirpèrent le garde, qui ne ressemblait plus à un garde puisqu’on lui avait fauché ses vêtements (de garde). S’ensuivit une altercation assez vive entre les gardes (habillés en gardes) et le garde (déshabillé), altercation elle-même suivie d’un long beuglement qui peut être traduit par : « A la gaaaaaaaarde ! » . C’est comme ça que la petite complication se transforma en grosse contrariété. Parce qu’en cinquante secondes, le hall se transforma en salle de gardes, enfin, en salle plein d’hommes en orange et bleu avec des casques sur la tête, des hallebardes dans les mains, et un air air énervé qui ne présageait rien de bon.
En haut de l’escalier, on décida de faire retraite. Louise et les Dominiques se retrouvèrent donc à nouveau dans la chambre de Blépaphore.
Dominique tira des meubles devant la porte parce qu’il avait vu faire ça au cinéma. Louise de son côté commença à nouer des draps les uns avec les autres.
«  On va se sauver par la fenêtre, expliqua-t-elle. On n’est qu’au premier étage, on devrait s’en sortir.
– la fenêtre fait 12 centimètres de large fit remarquer Dominique, je doute qu’on arrive à se sauver plus que l’avant-bras.
– Ah oui, merde, concéda Louise. Bon alors… »
Dehors, sur le palier c’était une grande cavalcade. Les gardes arrivaient.
Ils se mirent à tambouriner à la porte.
Dominique repoussa les meubles et leur ouvrit. Il tenait à bout de hallebarde, Louise et Dominique ligotés et bâillonnés.
«  Je les emmène immédiatement au Grand Commandement ! aboya-t-il avec assurance. Donnez moi une escorte ! »
Tout le monde avançait maintenant vers l’escalier. C’est à ce moment que la grosse contrariété se mua en début de gros ennuis :
«  Mais, par les Saints Cartilages ! le Grand Commandement, ça existe pas ! » hurla un des gardes.
« Emparez-vous de lui, c’est un imposteur ! » enchaîna-t-il.
On peut dire que c’est précisément à cette seconde qu’on tomba dans la catégorie « méga-emmerdement ».

chapitre 15: y a pad’ d’plaisir

Christine est à la littérature, ce que le glyphosate est à la culture. » (Monsanto)

cellules gardes
doc2cellule

Le peloton de gardes encerclait les prisonniers. Il y en avait quatre devant, trois derrière, et deux de chaque côté (cf. fig.1). De haut on aurait dit des globules orange et bleu en train de phagocyter des indésirables.
Les indésirables furent emmenés dans une pièce, dont trois des murs étaient en pierres et le quatrième en barreaux, appelée communément « cellule » (cf. doc.2).

boncote

Dans la cellule, l’ambiance n’était pas terrible. Dominique Verduret se montrait acerbe envers Dominique, il lui reprochait ses plans à la mords- moi-le- Proutch. Louise remettait de l’ordre dans sa jupe plissée et se démêlait les grelots (du béret). Elle s’était assise sur la banquette, et balançait ses jambes en fumant la clope qu’elle avait réussi à taper au garde.
Soudain, il y eut du remous dans le fond de la salle des gardes. Tout le monde se figea dans une esquisse de garde-à-vous, une vague rectification de position pas terrible mais suffisante pour indiquer que les choses allaient bientôt se compliquer pour ceux qui étaient du mauvais côté des barreaux.(cf plan 3).
Blépaphore apparut lui-même en personne. Simplement vêtu d’un jean bleu et d’un polo orange, il s’approcha et contemplant le trio, indiqua au chef des gardes : « je vais les interroger moi-même. Gardes ! vous me les amènerez un par un à la Salle du Conseil dans une dizaine de minutes, j’ai des dispositions à prendre. »
Il demi-tourna avec aisance et disparut.
Dans la cellule, Verduret éclata en sanglots. (voir schéma 4)

sanglots
Dix minutes plus tard, on assit les prisonniers dans le vestibule de la Salle du Conseil. Un des gardes emmena Louise directement devant Blépaphore.
Deux heures quarante plus tard, elle n’était pas ressortie. Inquiet, Dominique gigotait sur son banc. Verduret, brisé par l’émotion, roupillait la tête en arrière en émettant un ronflement de quadrimoteur.
Finalement la porte du conseil s’ouvrit. Blépaphore discuta avec un garde en désignant les occupants du banc. Le garde alla donc réveiller Dominique Verduret.
Dans la salle du conseil régnait un sacré bordel (cf. doc.5).

salle du conseil
doc. 5

Louise avait perdu son béret, sa jupe plissée et une poulaine, elle était enroulée dans la cape orange de Blépaphore. Elle était par ailleurs passablement décoiffée, ce qui ne laissait que peu de doutes sur ses activités durant les deux dernières heures.
Dominique ouvrait et fermait la bouche, il avait l’air… comment dire. Voilà,  il avait l’air.
Verduret n’avait l’air de rien. Blépaphore avait l’air vachement content. Sans un mot, il prit Verduret dans ses bras en lui donnant l’accolade. (voir photo 8)

accolade
Comment donner l’accolade (photo 8)

«  Verduret, mon ami, mon frère, quittez cet air sombre et épouvanté, vous à qui je dois tout ! et vous, Dominique, brave et gentil garçon, ajouta Blépaphore en pinçant la joue de Dominique, comment vous remercier ? Grâce à vous, ma vie va changer ! Je vais démissionner, je vais aller voir le monde, Louise m’apprendra l’aquarelle ! ». Dominique et le Verduret, complètement abasourdis regardaient Blépaphore virevolter de joie. Dominique jeta un regard interrogateur à Louise qui fit semblant de ne rien remarquer.
Blépaphore dans son coin continuait : « Tenez, Verduret, je vais même vous aider à récupérer votre Nicéphore ! On va aller le faucher chez Diurne en même temps que le Miklar. Après on fera une fête du tonnerre ! » Blépaphore lança une bourrade sur l’épaule de Verduret qui envoya bouler celui-ci au bout de la Salle du Conseil.
«  Alors, Dominique, qu’est-ce que vous dites de ça ? » tonitrua Blépaphore en éclatant d’un rire joyeux et enthousiaste.

Dominique ne disait rien, il en avait juste sa claque de la politique, des filles qui fument trop, des rois orange et bleu, il avait mal à la tête, il voulait de l’aspirine.

chapitre 16 : l’avaleur n’attend pas

« L’intrigue et le style, voilà ce qui caractérise tout  l’œuvre de Christine » (Georges Simenon)

Verduret était attablé devant sa bassine de Proutch qu’il sauçait de sa large tartine de Tordj’mil. Dominique chipotait son chou du bout de sa cuillère.

«  Allez, Dominique, ne vous laissez pas abattre ! Est-ce que je me laisse aller, moi ? »  attaqua Verduret tout guilleret. Dominique ne lui fit pas remarquer qu’on l’avait vu sangloter dans la cellule quelques heures auparavant. Il se contenta de soupirer, soulevant de petites vagues à la surface du bouillon.

«  Je connais bien Louise, continua Verduret. Che n’est pas dou tou chon chenre, poursuivit-il en croquant dans une couille de dauphin. J’vous parie que sa petite histoire avec Blépaphore ne va pas durer très longtemps, ponctua-t-il en se resservant du chou.
– N’empêche qu’ elle est pas là ! grommela Dominique. On sait même pas où elle est ! Elle nous laisse en plan, y en a plus que pour Blépaphore. Et Blépaphore par ci et Blépaphore par là, singea Dominique en prenant une voix minaudante. Et sa tenue ? Par les Saints Cartilages, Verduret, vous avez vu la tenue qu’elle a mise pour aller dîner ce soir ? s’insurgea Dominique.
– Vous voulez parler du minuscule short bleu , du peignoir en satin orange et de l’adorable paire de bottines de boxeur ?  (A cette évocation, Verduret se mit à sourire niaisement , il commença même à faire quelques bulles.) Louise a toujours des tenues éminemment esthétiques, résuma Verduret .
– Oui mais bon, c’est pas une tenue, je dis ! » Dominique se renfrogna.

A la fin du repas, Verduret émit le vœu d’aller rejoindre une soubrette de sa connaissance et abandonna Dominique à ses lamentations élégiaques et vestimentaires. Dominique se traîna rue Platchik. Il but la moitié d’une bouteille de Gutha et s’effondra sur son lit.

principe foin

Il était dans un carriole pleine de foin, la carriole tanguait doucement et c’était vachement agréable.
Mais le chemin devait aborder la campagne, et la carriole tanguait de plus en plus, il était maintenant secoué assez violemment sur une route pleine de cahots. Il était secoué ; il allait se… « Réveillez-vous, punaise, Dominique ! »  Louise le secouait avec énergie.
Dominique ouvrit les yeux, il avait un mal de tête phénoménal.

«  On peut pas vous laisser trois minutes, hein ? Il suffit que je m’absente pour que vous fassiez n’importe quoi ! Vous avez encore le sac de Dominique Yourmother ? ? » Louise virevoltait dans la pièce en babillant.
«  Allez Dominique, levez-vous, on a encore du boulot, faut aller récupérer le Miklar et le Nicéphore !
– Et Blépaphore ? Il est où ?
– Dans son lit, il dort.  Il s’est bien défendu le pauvre biquet, mais les meilleures choses ont une fin…ils finissent tous par dormir…» Louise fit un clin d’œil à Dominique qui haussa les épaules.

Dominique et Louise filaient maintenant vers le château de Diurne, Louise portait le sac de toile.

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«  Vous avez déjà joué à Tomb Raider ? demanda Louise
– Non, on n’a pas de jeux comme ça, ici.
– Et Matrix, vous connaissez Matrix ?
– Non, c’est quoi ?
– J’vais vous faire voir, ça s’appelle :  J’tomb Raid Pourlouiz  II! »

Louise, à ce moment-là, commença à courir, enchaîna deux rondades avant, puis, profitant de l’élan, se mit à courir en diagonale sur le mur, bondit à  nouveau à près de cinq mètres. Elle s’agrippa à un rebord de fenêtre, se rétablit et s’engouffra dans l’obscurité.

Elle repassa la tête par la fenêtre, balança une corde à Dominique et lui fit signe de monter à son tour.
«  C’est quoi cette fille ? » soupira-t-il.

chapitre 17 : last but not least

« Ses formules me laissent sur l’flanc  » (Michel Audiard)

Dominique eut un peu plus de mal que Louise pour accéder à la fenêtre. Il escalada en s’aidant d’une glycine, se rafla plusieurs fois le nez, faillit dégouliner jusqu’au bas du mur une ou deux fois, mais réussit finalement à prendre pied sur le palier où Louise l’attendait patiemment.
«  On n’a pas de roi pour prendre les emblèmes, fit remarquer Dominique, toujours un peu pointilleux sur les usages.
– Y a urgence et c’est un cas de force majeure, répliqua Louise en levant le sien. Et puis on agit par procuration. Verduret nous a chargé de récupérer le Nicéphore…
– Le Nicéphore, peut-être, mais il n’a rien dit au sujet du Balbov !
– Il aura oublié, argua Louise , ah, qu’est-ce que vous dites de ça ? »

Dominique effectivement ne répliqua rien, sentant bien qu’il n’obtiendrait pas gain de cause, il se contenta de soupirer en suivant Louise dans le couloir.
«  Qu’est-ce qu’on fait s’il y a des gardes ? chuchota Dominique.
– Ne soyez pas défaitiste, tout va bien se passer. » répondit Louise en trébuchant sur un garde assoupi.
Le garde ouvrant la bouche pour donner l’alarme, Louise en profita pour lui enfoncer une pomme dans le gosier. (Car Louise avait toujours des pommes à portée de main, on ne sait jamais.)
«  Red Delicious ? s’enquit Dominique.
– Golden ! rétorqua Louise . Ligotez le garde ! »

porte diurne

Continuant leur progression, ils arrivèrent enfin à la porte de la chambre royale. Il y avait un grand écriteau cloué dessus : « chambre royale », comme ça, on ne pouvait pas se tromper. Sous le grand écriteau, il y en avait un plus petit où il était écrit «  ne pas déranger ».
Collant son oreille à la porte, Louise constata que seul un ronflement troublait le silence de la chambre royale.

«  Bon, ça va, il dort, mais pour plus de sécurité, je pense qu’il faudrait l’assommer…
– L’assommer ! ? s’exclama Dominique, outré et au bord de la panique. Mais vous n’y pensez pas, c’est un roi !
– Oui, je comprends… on n’assomme pas un roi, non… vous avez raison. Décapitons-le ! »
Dominique pâlissant et semblant au bord de l’évanouissement, Louise reprit :
« Mais, non, rha, je blague ! On va juste l’assommer un petit peu !  Tenez, avec cette masse d’arme, là, qui pendouille au mur, il ne sentira rien du tout ! »
Louise s’empara de l’arme, ouvrit la porte, rentra. Dominique, figé sur le pas de la porte attendait.

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Fig.3 Soldat en arme   Musée du Costume

Il entendit un « sprougne » suivit d’un « toc », lui même suivi d’un tout petit « aïe ».
«  C’est bon, vous pouvez entrer, il ne va pas nous déranger, cherchez les emblèmes pendant que je le surveille. »
Dominique ne fut pas long à trouver. Il rangea les emblèmes dans le sac en tissu. Ils ouvrirent la fenêtre de la chambre royale. Dominique jeta le sac puis entreprit de rejoindre le sol en se servant de la gouttière. Louise qui avait vu « Tigres et dragons » trois fois, se mit à courir sur le mur en rebondissant gracieusement.
Dominique récupéra le sac. Les quatre emblèmes royaux s’y trouvaient.
Ils marchèrent en silence jusqu’à l’hôtel de Louise.
« Qu’allez-vous en faire maintenant ? demanda Louise.
– Je vais les donner à Verduret. Je suppose qu’on organisera un nouveau tirage de la Grande Urne. Et vous Louise qu’allez-vous faire ?
– Fumer une clope ou deux, prendre deux aspirines, boire un café, rentrer à la maison et faire de l’aquarelle (1)… »

le contre jour2

Le rapide de 10 h 12 (heure locale) préchauffait à la voie 2. La grosse horloge de la gare de Monte Alto indiquait 10 h 08. Louise glissa trois pièces dans le distributeur. Elle obtint un billet de train et un petit paquet de pastilles à l’anis, les mêmes que celles à la menthe mais à l’anis. Elle déchiqueta l’extrémité du paquet et distribua une pastille à chacun de ses compagnons. Ils avaient, tous les trois, tenu à l’accompagner à la gare. Le Blépaphore, le Verduret et Dominique suçotaient leur pastille d’un air maussade, ils étaient plutôt silencieux.
Louise grimpa dans son wagon. Enfin, plus exactement, elle grimpa dans LE wagon. Elle était sobrement vêtue de sa grenouillère prune à bretelles et d’un maillot des Warriors de San Francisco. Blépaphore avait insisté pour qu’elle conservât la cape orange qu’il lui avait offerte, Verduret lui avait donné sa couronne en or incrustée de rubis, quant à Dominique, il lui remit un panier pique-nique contenant deux parts de Proutch et une bouteille de Gutha.
Le train démarra. Il ne fut bientôt qu’un tout petit point à l’horizon.

Mais, longtemps, les Dominique agitèrent leurs mouchoirs sur le quai de la gare.

(J’espère que ça marche parce que je suis hors zone proximale de compétences, là…)



Suite 2

FAzslan regardait celle qui était assise en face de lui. Elle était belle à en couper le souffle. Tous les hommes du village en avaient d’ailleurs le souffle coupé. FAzslan s’en amusait parfois. Comme aujourd’hui, parce que se disait-il, en cette minute c’est avec moi qu’elle est assise, c’est avec moi qu’elle est.

Une seule fois il n’ avait pas souri . Il avait dû se battre. Juljia était sur le chemin du village, lorsque FAzslan avait entendu ses cris. Il avait bondi et couru vers elle. De loin, il avait aperçu deux hommes qui l’avaient saisie chacun par un poignet, qui l’entraînaient maintenant, tentant de faire taire ses cris, l’un la bâillonnant et la ceinturant, l’autre la traînant presque, la soulevant du sol.

La violence du coup que FAzslan lui porta, assomma le premier. Le second, de surprise, lâcha Juljia qui se mit à hurler. Porté par la rage et la peur qu’il avait éprouvée, FAzslan assénait des coups dont il ne maîtrisait plus la force. Il aurait pu les laisser pour morts.Ils ne bougeaient plus, FAzslan continuait à frapper. Ce fut Juljia qui l’arrêta. Elle lui posa doucement la main sur l’épaule. Elle sanglotait. Peur, soulagement, horreur pour ce qui s’était passé et pour ce à quoi elle assistait maintenant.

FAzslan s’immobilisa, comme s’il se rendait compte de ce qu’il faisait, comme si pendant les minutes précédentes, il n’avait plus été lui, FAzslan, mais un autre, devenu fou. Il reprit son souffle et se leva lourdement, trébuchant, comme assommé lui-même. Ses poings lui faisaient mal, il saignait. Ils avaient redescendu le chemin en silence, trop bouleversés l’un et l’autre pour pouvoir parler.

FAzslan regardait celle qui était assise en face de lui. Il ne se lassait pas de contempler cette parfaite beauté : des yeux clairs, comme l’eau d’une source dans laquelle il aurait passé des heures à se noyer, un sourire enjôleur et câlin dont elle usait et abusait avec lui et auquel jamais il ne résistait bien longtemps. Il essayait pourtant, mais toujours finissait par céder.

Juljia regardait celui qui était assis en face d’elle. Un homme à la surprenante beauté malgré les quelques rides qui griffaient maintenant le coin de ses yeux. Un nez droit, un visage comme taillé à la serpe, des cheveux drus, un corps aux muscles secs et durs. Et puis, il y avait ses yeux…Des yeux noirs profonds, sauf lorsqu’il croisait son regard. Alors les traits de FAzslan s’adoucissaient, il lui souriait, et elle pouvait lire tout l’amour qu’il lui portait. Un amour déraisonnable.

Bien sûr un jour elle le quitterait, elle partirait. Elle était jeune et belle, trop jeune et trop belle.

FAzslan le savait. Il ne pourrait pas la retenir. D’ailleurs, il n’essaierait même pas. Mais déjà il en souffrait. Revenant du champ du Haut, la houe sur l’épaule, il l’avait vue parlant avec quelque garçon de son âge, échanger et puis rire. Ce rire avait mordu FAzslan au cœur. Il s’en était voulu. Juljia l’avait vu à son tour et elle avait rougi. Reculant de plusieurs pas, elle s’était séparée du jeune homme et était redescendue avec lui. FAzslan n’avait pas fait de commentaires.

Un dimanche, ils se retrouvèrent à la rivière. Juljia avait apporté un gâteau de miel et de fruits qu’elle avait longuement faits confire. Le gâteau terminé, FAzslan s’étendit dans l’herbe, chemise entrouverte, profitant d’un soleil timide de début de printemps. Il avait replié le bras sur son front, abritant ses yeux de la lumière et s’était endormi. Juljia l’avait longtemps regardé, assise à ses côtés, en appui sur un bras, les jambes repliées. Il s’était réveillé en sursaut, s’était redressé rapidement, s’était frotté le visage , avait refermé sa chemise. Il avait souri à Juljia, restée à ses côtés. Il lui avait pris la main et joué avec ses doigts pendant quelques instants.

«  Je crois, Juljia, qu’il nous faut parler mariage.. » Il laissa sa phrase en suspens, se raclant inutilement la gorge. Il reprit : « Il va bien falloir qu’ un jour tu choisisses, que tu choisisses un homme qui te plaît, un homme que tu aimeras ou apprendras à aimer. Tu ne vas pas rester avec moi, le reste de tes jours ! »

«  Tu ne veux plus de moi ? » s’était-elle exclamé.

«  Tu ne veux plus de moi ? » avait-elle répété plus doucement.

– Mais, non, ce n’est pas cela…l’avait détrompé FAzslan d’ un pâle sourire.

– Alors, c’est toi qui te maries ?  avait-elle demandé, alarmée et pressante. Qui est-ce ? »

FAzslan s’était tu. Juljia s’était levée, inquiète et en colère.

Ils faisaient souvent l’amour, souvent et longtemps. Lorsqu’elle était en train de traire les brebis à la bergerie, il arrivait parfois que FAzslan l’y retrouve et la détourne de sa tâche appliquée. Elle riait.

Certains soirs, c’est avant que le gâteau au miel eût été mangé qu’ils montaient dans la chambre. Plusieurs fois, ils n’avaient pas eu même la patience de monter à l’étage et FAzslan l’avait prise debout alors qu’elle s’appuyait à la pierre de l’évier.

FAzslan faisait en sorte qu’elle ne soit pas enceinte.

« Pas maintenant, pas tout de suite, pensait-il, les champs peuvent attendre de nouveaux bras. Quelques mois ne changeront rien à l’affaire ».

Un soir cependant, elle l’avait retenu. Elle avait resserré l’étreinte de ses jambes repliées sur le corps de FAzslan, de ses mains, assuré une prise sur ses reins et ne l’avait pas lâché. FAzslan n’avait pu résister.

Il l’avait regardée, étonné. Elle avait planté ses yeux dans les siens. Un regard profond qui avait transpercé FAzslan.

L’enfant naquit rapidement au grand étonnement de la femme venue aider. Celle-ci dût revenir deux jours plus tard. Une fièvre s’était déclarée. La jeune accouchée fermait les yeux, terrassée.

«  C’est la fièvre des accouchées, cela arrive parfois… » avait expliqué la sage-femme.

«  Ce n’est pas très bon, avait-elle rajouté en secouant la tête. » Elle s’était tue et son silence disait tout. Mais FAzslan n’avait pas compris.

Ce furent les pleurs du bébé qui réveillèrent FAzslan au milieu de la nuit. L’enfant pleurait de plus en plus fort. Il courut à l’étage. L’enfant au sein continuait à pleurer. Il le prit dans ses bras et regarda la mère. Elle avait les yeux clos, le teint blafard malgré la fièvre. Elle ouvrit un peu les yeux et regarda FAzslan.

« Toujours tu prendras soin de la Petite, jure- moi… » murmura-t-elle dans un filet de voix.

Il jura.

La jeune femme soupira et referma les yeux. Son corps se détendit enfin.

Miletça était morte. Et avec elle, poissons, oiseaux, serpents.

Juljia s’était levée, inquiète et en colère.

 «  Petite, écoute-moi… » avait commencé FAzslan.

Car toujours, depuis quinze ans, il l’appelait Petite.

Suite 1

«  Nous allons devoir reprendre les termes du contrat… »

Qui des deux proposa ? On ne sait.

Les petits serpents se dressèrent, les poissons ne bougèrent plus, les oiseaux prêts à s’envoler attendirent encore pour voir ce qui allait se passer.

( Voilà, lecteur, nous les avions laissés là… JE les avais laissés là, mais EUX, ne m’ont pas laissé en paix pour autant. Je leur en ai voulu de continuer à occuper mon esprit. Pendant plusieurs jours, des images et des phrases, dociles et douces, presque faciles, sont venues me déranger. J’ai fait comme si je ne les voyais ni ne les entendais. Peine perdue.

Tel un âne rétif, j’ai renâclé autant que j’ai pu, redoutant ce qui allait advenir, sachant que repousser ne faisait qu’augmenter mon tourment.

Braiments et ruades n’y ont rien fait. Il m’a fallu accepter le licol.)

Bousculant le banc qui retomba dans un claquement sec, FAzslan se dressa, tenant toujours Miletça par la taille. A peine celle-ci lui arrivait-elle à l’épaule. Il l’enveloppa de ses bras, la soulevant presque. Miletça éprouva la force de cette étreinte. FAzslan, alors, l’embrassa. Ce baiser n’avait rien à voir avec celui qu’elle venait de donner. Non, ce baiser-là était ardeur et fougue, désir et force d’homme. Miletça découvrit tout cela et ce baiser lui fit augurer de ce que serait désormais sa vie.

A grand peine FAzslan se reprit et recula d’un pas. Pas ici, pas maintenant, pas comme ça.

«  je vais voir les bêtes ! ». Il rafla son gilet et fila vers l’étable.

A la fin de l’après midi, de retour des champs, FAzslan trouva le grand baquet fumant. Tâtant d’une main prudente, il rajouta deux brocs d’eau froide, disposés là pour lui. Il ôta son gilet, il ôta sa chemise, bientôt rejoints par le reste de sa vêture. Il entra prudemment, l’eau était un peu trop chaude encore. Il attendit puis s’assit repliant les genoux, poussant un soupir d’aise. Il remplissait le grand bol et le renversait sur sa tête et ses épaules. Il savonna les bras, la nuque et les aisselles. Se redressant un peu, il se lava le ventre. Enfin, il se leva tout à fait, de l’eau jusqu’aux genoux.

Miletça regardait, il ne pouvait la voir : il lui tournait le dos.

«Veux-tu que je te rince ? Ou veux-tu t’essuyer ? »

A peine un mètre séparait Miletça du baquet.

FAzslan sursauta, se tourna dans un sens, se retourna dans l’autre. Ne sachant plus dans quel sens se tourner, finalement se rassit.

Miletça se mit à rire.

«  Depuis quand regardes-tu ? demanda FAzslan

– Tu veux dire, aujourd’hui ou toutes les autres fois ? lui répondit-elle avec malice. Depuis le début de la première minute aujourd’hui. Depuis le premier bain aussi. »

Pour la première fois, FAzslan crut bien entendre les pépiements des oiseaux sous les mille et vingt brins de soie.

Il fronça les sourcils puis éclata de rire. Qu’y avait-il d’étonnant, en vérité ? Jamais Miletça ne faisait comme les autres. Il aurait dû s’en douter.

«  Je veillais juste à ce que tu ne te noies pas, ajouta Miletça. Rien de plus. » reprit-elle avec un sourire qui se voulait excuse mais qui n’en était pas.

Elle tenait sous un bras un grand carré de drap qu’elle déploya devant lui.

Puis elle ferma les yeux en les plissant bien fort, comme elle pouvait le faire, il y a bien des années, lorsqu’ils jouaient à cache-cache, à la trinquette bignée ou à passe-chaton.

« Sors de l’eau, je ne regarde pas ! »

Ses cheveux agités prouvaient tout le contraire.

Miletça vit, lorsqu’il s’assit en face d’elle pour le repas, que FAzslan avait rasé la barbe qui avait envahi son visage pendant sa maladie. A la lumière du soir, elle remarqua ses joues creusées, ses traits plus anguleux presque émaciés. Il rompit son pain et avala la soupe, dévora tout le reste, sans presque une parole. Enfin, ne resta plus que le gâteau, dans la petite assiette, qu’un linge blanc recouvrait.

Le linge soulevé, FAzslan, sur le gâteau, découvrit les alliances de jonc vert…

« J’ai compris combien je tenais à toi, FAzslan. »

FAzslan ne répondit rien, il attendait la suite.

Miletça se reprit :

«  Non… J’ai compris combien je t’aimais. » Miletça rougit mais soutint le regard de FAzslan.

«  J’avais tort lorsque j’ ai dit que je voulais juste vivre comme à mon habitude. »

Les petits serpents s’agitèrent, les poissons ne savaient plus dans quel sens virer.

FAzslan toujours se taisait et la scrutait comme s’il pesait ce qu’elle venait de dire. Miletça le regardait sans faillir.

«  Et donc ?  » demanda-t-il enfin.

«  Donc, je veux être ta femme, plus seulement ton épouse. » Si je deviens ta femme, je veux que tu m’apprennes comment… » elle s’interrompit, elle cherchait les mots justes et ne les trouvait pas.

«  Comment faire.. » rougit-elle, alors que tous les petits oiseaux semblaient sautiller et les serpents se tortiller.

Miletça, montée dans la chambre revêtit sa chemise de mariée, celle qu’elle n’avait jamais mise, et se glissa dans le lit. FAzslan arrivé à son tour considéra la scène d’ un sourire amusé. Devant le lit, face à elle, il se déshabilla et s’offrit nu aux yeux de Miletça.

Les petits poissons glissèrent jusqu’au fond de leur rivière et Miletça frissonna.

FAzslan redressa Miletça, lui enleva la chemise brodée qu’il envoya au loin. 

«  Si nous sommes mari et femme, si ton corps devient mien, alors qu’il n’y ait jamais rien qui nous sépare, pas même le linon le plus fin. Nos peaux s’épouseront, chaque jour, chaque nuit, chaque fois qu’il te plaira. Nous nous donnons l’un à l’autre, Miletça, comprends-tu ? »

Miletça, trop émue, ne put que hocher la tête. Son cœur battait si fort que les petits serpents voulurent prendre la fuite comme affolés des sourdes vibrations.

Ils ne soufflèrent pas la bougie.

FAzslan bien qu’amant aguerri se troubla lui aussi. Il partit humblement à la découverte du corps de Miletça. Monts et vallons, collines et vallées, il parcourut tout des lèvres et des mains. Il voyagea longtemps de la sorte. Miletça lui apprit ses chemins, ses sentiers. FAzslan la guida sur les siens. Et tout le temps, ils échangèrent des regards.

Les ailes des petits oiseaux prirent soudain un reflet presque rouge et FAzslan sourit.

Alors seulement, de son araire virile, il traça lentement le premier et unique sillon.

( Note bien, lecteur, que j’ai réussi à écrire la phrase qui me tourmentait l’esprit depuis plus de dix jours. Elle pourrait donc clore le récit. Pour cela il faudrait ne pas tenir compte des protestations futures et réclamations diverses, car il manque, en effet, deux ou trois précisions. )

Lorsqu’il se réveilla, la première chose qu’il vit furent les cheveux de Miletça qui dansaient en tout sens. Miletça, assise sur le rebord du lit, tentait de contenir sa chevelure en une tresse serrée, qui toujours lui échappait et libérait aussitôt mille et vingt brins de soie.

FAzslan lui toucha doucement le dos.

« C’est de ta faute ! » lui dit-elle, se retournant vers lui et elle rit.

«  De ma faute ? s’étonna FAzslan. Mais pourquoi ?

– Chaque fois que je te vois, et depuis toute petite… Lorsque que je pense à toi, voilà que mes cheveux s’agitent. Tu es le seul à le voir, je suis la seule à le sentir, le sais-tu ? Toi seul fait se rompre le lien de ma tresse, pour toi seulement dansent les fils de soie. »

FAzslan encore allongé, l’attira à lui, et Miletça blottie au creux de son épaule continua.

« Voici ce que j’ajoute au contrat :

 Tu me seras fidèle, tu ne déserteras plus jamais notre lit. »

FAzslan souleva un peu la tête, puis la laissa retomber dans un feint cri de désespoir.

«  Que vont penser les brebis si je ne partage plus la bergerie avec elles? Six mois que nous dormons dans la même litière, elles et moi. Tu es bien cruelle envers ces pauvres bêtes… Ne leur dis pas, surtout, que j’en suis bien content. »

Redevenu sérieux, FAzslan poursuivit :

« Voici quels sont mes avenants. Jamais tu ne diras oui si c’est non que tu penses. Toujours tu me diras comment faire rougir les ailes de tes oiseaux… »

Il ajouta prudemment : «  Un jour, peut-être, rien ne presse évidemment, peut-être faudra-t-il que tu me donnes un fils…Je »

Miletça lui coupa la parole :

« Un fils ou une fille, FAzslan… ou une fille. 

– ou une fille, oui, admit FAzslan, ou une fille. »

Le petit « truc »

Je m’étais mis à l’abri du soleil en me créant un coin d’ombre. J’avais tendu une bâche à partir de l’aile et coincé à l’oblique, l’autre l’extrémité de la bâche en balançant des pelletées de sable. Il devait faire 50 là-dessous et il fallait une sacrée imagination pour avoir l’impression d’y être à l’ombre.

Mais j’avais une sacrée imagination.

gauloise reta

Il me restait quelques litres d’eau, une ration de nourriture de survie et un paquet de cigarettes. C’était peut-être le moment d’arrêter de fumer.
Je comptais, quand le soleil serait moins haut, farfouiller un peu dans le moteur histoire de me donner bonne conscience. Pour l’instant, il fallait juste ne pas cuire trop et ne pas mourir d’insolation.
Il n’y avait strictement rien dans ce coin de désert. Pas de boa, pas de mouton et encore moins de magasin de pièces détachées, même d’occasion, même trafiquées ou défaillantes.

L’horizon je pouvais le mater jusqu’à m’en faire imploser les rétines, y avait rien à voir et rien qui surgissait.
« Pod’zob ! »  comme aurait dit Moz.
(Moz est mon meilleur pote, mais je vous en parlerai plus tard.)

aeropostale_episode1

Ça faisait facilement une heure que je mijotais sous mon abri, quand j’ai entendu un drôle de sifflement, assez aigu, mais qui allait en s’amplifiant. Je suis sorti de l’abri, et en levant la tête, j’ai vu un point dans le ciel qui semblait grossir au fur et à mesure et qui fondait sur moi en piqué. Avant que je puisse vraiment réfléchir à l’éventualité d’une chute de satellite, d’un largage de missile voire d’une livraison de l’Aéropostale, le truc s’est abattu à trente mètres de moi avec un bruit terrible mais mou.
Spppppplllllllaouuuuuuuuaaaaaaatch tok.

Ça a soulevé un nuage de poussière et quand la poussière mêlée de sable a commencé à retomber, je suis sorti de mon ahurissement. J’ai commencé à marcher en titubant. J’avais les guibolles molles et la bouche vachement sèche.
Je me suis approché de l’espèce de cratère de sable formé par la chute du truc.
Arrivé au bord, j’ai eu l’impression que mon cœur venait de me remonter dans la bouche, parce que y avait, dans le fond du trou, le truc…qui bougeait…

J’ai ravalé mon cœur qui s’est mis à battre à 180. Non seulement ça bougeait, mais ça tentait de se relever. C’était à quatre pattes et couvert de sable.
« Ah ptaaaaaain » a dit le truc qui a fini par se mettre debout.
« Ah, bonjour! » a-t-il rajouté en m’apercevant, tout en tentant d’enlever le sable qui le recouvrait.

Il avait des cheveux longs, une voix pas trop grave et un corps féminin. Il, enfin… elle, a commencé à remonter la pente du cratère avec un air naturel comme si c’était le genre de chose qu’elle était habituée à faire tous les jours. Elle avait une espèce de sac fixé dans le dos, mais je ne pouvais pas bien voir ce que c’était. Elle s’est donc approchée de moi et m’a pris la main, qu’elle s’est mise à me secouer, comme si elle était un président en visite, filmé par les caméras du journal de 20 heures.
«  Enchantée, absolument enchantée de vous rencontrer, je m’appelle Dominique, tu peux m’appeler Dom’ ou Domi, mais pas Nique, hein, ça prête à confusion.. ». Elle m’a fait un charmant sourire et un clin d’œil.
Moi, j’avais la bouche ouverte, lamentable, et j’étais tellement surpris, que j’ai été incapable de prononcer un seul mot.
Consciente du trouble dans lequel je me trouvais, elle m’a tapé sur l’épaule: « Relax, mec, relax, tout va bien se passer, y a rien de grave ». Elle m’a agrippé le bras et traîné vers la bâche, m’a assis sur la caisse et tendu la gourde.
«  Faut que tu boives un coup… »
J’ai avalé de travers la première gorgée et je me suis mis à tousser. Ça a dû me sortir des vapes, parce que je me suis mis à réfléchir à toute vitesse, à essayer de trouver une explication rationnelle à ce mic-mac, tout en toussant façon je-me-noie-dans-un-verre-d’eau.

avion posé

Pendant que je jouais les dames aux camélias, elle s’était mise à se promener autour de l’avion, à farfouiller dans la caisse à outils et à regarder à l’intérieur de la soute. Je la suivais du regard en me persuadant qu’après une chute pareille personne ne pouvait survivre plus de cinq secondes.
C’est alors qu’elle me tournait le dos, que j’ai enfin pu enfin voir ce qu’elle portait. Ce n’était pas un sac, comme je l’avais d’abord pensé, ni même une espèce de parachute. Non, cela ressemblait à une paire d’ailes, recouvertes de plumes ternes, des ailes bizarrement repliées, dont l’une, même, pendouillait un peu.
Elle s’est retournée à ce moment et a surpris mon regard.
«  Ah, tu regardes ça, dit-elle en désignant son dos, ça, c’est mes ailes, mais elles sont cassées. Elles ne me servent plus à rien, je ne peux plus voler avec.. » Elle a fait une courte pause en souriant bizarrement. Elle s’est même mise à rire d’un petit air désabusé. « Mais ça, reprit-elle, que je ne pouvais plus voler, tu t’en étais rendu compte. »

Elle s’est assise en tailleur en face de moi. Elle était vêtue d’une combinaison ocre, sans couture, taillée dans une matière soyeuse et brillante et portait une paire de bottillons blancs à semelles souples et plates. Elle ne semblait pas souffrir de la chaleur.
Sans que je remarque quoi que ce soit, un petit carnet était apparu dans sa main. Elle me l’a tendu, ainsi qu’un crayon à mine de charbon. «  Allez, je sais que c’est votre rêve à tous! Alors, s’il te plaît, dessine-moi un mouton. »

J’ai bien failli le faire, et puis, je me suis souvenu à temps qu’il fallait dessiner une boîte avec des trous sur le côté, et dire que le mouton est dedans. Ma main tremblait un peu en dessinant.

carnet mouton


Lorsque je lui ai redonné le carnet, elle a souri gentiment.
« Bon. Ça c’est fait…a-t-elle dit en faisant disparaître le carnet derrière elle. Comment tu t’appelles ? » m’a-t-elle demandé.
« Simon, ai-je répondu, Simon Mahler ».
C’étaient les premiers mots que j’arrivais à prononcer depuis qu’elle s’était crashée à mes pieds, quelques siècles ou quelques minutes auparavant.
«  Vous êtes qui ? vous êtes quoi exactement ? Et d’où venez-vous ? Et c’est quoi ces ailes, là, dans votre dos ? Vous êtes un… » Elle m’a interrompu en posant un doigt sur ma bouche « Chuuuuuuuut ! je vais tout t’ expliquer. L’histoire est un peu longue mais cela te passera le temps jusqu’à la nuit.»
« Je viens d’une autre planète, d’un autre univers. Ma planète s’appelle AD 747.
– Comme un Boeing ? ai-je coassé bêtement
– Nan, PAS comme un Boeing » elle a soupiré..
Elle a secoué la tête avec un air un peu affligé, a levé un sourcil en me regardant comme si elle me jaugeait. Elle a soupiré à nouveau et, résignée, a repris son explication.
«  AD 747 est le nom d’une toute petite planète, un astéroïde plutôt, mon astéroïde. Il n’est pas très grand, mais il y pousse des pivoines en toute saison, il y a une bibliothèque correcte et une fontaine à café. »

ah, ça marche pas
747, comme un Boeing ? – nan, PAS, comme un Boeing

A vrai dire, elle aurait pu m’annoncer qu’elle était la fille naturelle de Mao ou le résultat d’un croisement entre un Martien et une grenouille que je n’aurais pas eu l’air plus crétin. Un idiot de village devait avoir l’air d’un type à l’intelligence aiguisée comparé à moi. Pendant que je bavais des ronds de chapeaux, elle s’était absorbée dans la contemplation de ses ongles en sifflotant un petit air joyeux et calme. Je ne sais pas combien de temps j’ai mis à me défriser les neurones et à absorber ses deux dernières phrases.


« Tu es la seule habitante de ta planète ? ai-je fini par dire au bout d’un temps indéfini.
– Ouaip, les AD occupent chacun une planète. Nous sommes éloignés les uns des autres, suffisamment pour ne presque jamais nous rencontrer, en tout cas.
– Les AD ?
– Les Anges Déchus, Simon, les anges déchus… »

Elle a semblé regarder au loin, c ‘était comme si elle n’était plus là, mais sans qu’on puisse deviner où elle était partie. J’ai remué sur ma caisse en faisant un peu de bruit pour la faire revenir. Elle a souri d’un air triste et m’ a regardé gentiment.
Au point où j’en étais, son annonce ne m’a pas paru plus farfelue ou plus irréaliste que les précédentes et j’ai gobé la révélation de son angélisme avec sang-froid. J’étais plus à ça près. J’étais devenu dingue, tout ça n’était qu’une hallucination due à la chaleur, ou encore, fort logiquement, j’étais en train de discuter avec un ange déchu, amoché des ailes et venu d’un astéroïde lointain. La routine, quoi…
«  T’as pas une fourche-bêche dans ta boîte à outils ? a-t-elle demandé tout à trac.
– une fourche-bêche? pour quoi faire une fourche-bêche ?
– pour bêcher, tiens… qu’est-ce tu veux que j’en fasse, sinon ? je suis venue chercher une bêche et deux ou trois autres babioles qui me font défaut là-haut. »

Elle s’est lancée dans une explication. Elle avait besoin d’une fourche-bêche pour déraciner les  Mnémophytes.
« Le sol d’AD 747 en est infesté, a-t-elle dit, dès que je cesse la surveillance, elles se mettent à pousser partout et à tout envahir, ce sont des espèces de plantes de la famille des Céphalophages et si je n’y prends pas garde, elles grandissent et dévorent mon avenir. Ça me demande beaucoup de travail évidemment, et une bonne bêche. A la main, je ne m’en sors plus. »

J’ai voulu en savoir plus. Une plante à souvenir céphalophage, je n’avais pas la moindre idée de ce à quoi ça pouvait ressembler… Elle m’a expliqué que c’est une plante qui ressemble à une ronce,  rampante, vivace, qui, non seulement se nourrit de votre futur en le dévorant, mais dont la floraison, de surcroît, revêt la forme de vos souvenirs devenus les plus douloureux et les plus difficiles à affronter. La Mnémophyte a des racines très profondes et l’arracher est un travail épuisant, et, comme elle est couvertes d’épines, vous vous retrouvez lacéré si vous n’y prenez pas garde.

plantasouvenir
Mnémophyte de la famille des Céphalophages

J’ai senti que je progressais. Dominique était un ange déchu en quête d’une fourche-bêche pour extirper des Mnémophytes. Comme pour confirmer ma dérive intellectuelle, je me suis surpris à me demander où on risquait de trouver un magasin de matériel agricole dans les parages. Il faudrait au moins réussir à atteindre Nouakchott.
Autant dire, étant donné l’état de mon zingue, qu’on était pas sorti du mirage de l’auberge…

sachet cafe

« J’peux m’ faire un café ? ». Elle m’a tiré de ma rêverie horticole. Elle me secouait sous le nez un petit sachet de café en poudre. J’ai acquiescé mollement et elle est partie farfouiller pour trouver de quoi chauffer de l’eau. Je l’ai entendue s’escrimer, mais je n’ai pas eu le courage d’aller voir ce qu’elle faisait exactement. A travers la bâche, elle m’a interpellé en me demandant si j’en voulais. Il fallait que je me reprenne, je comatais complètement. Elle est revenue avec deux tasses presque fumantes.
« J’ai un peu perdu la main a-t-elle avoué. Sur AD 747, j’ai juste besoin d’aller à la fontaine à café ». Elle a soufflé sur le liquide et a trempé prudemment ses lèvres dedans.
« Pas terrible mais mieux que rien.
– Tu ne bois que du café ? ai-je demandé.
– Ouaip, depuis que la fontaine à champagne est tombée en panne. »
Là, elle s’est marrée et m’a regardé avec un air ironique.

« Je plaisante, a-t-elle précisé. En fait, comme machine, il n’y a que la fontaine à café. Quand je suis arrivée sur l’astéroïde, il n’y avait rien qu’un gros fouillis. Il a tout fallu que je trie, que j’élabore un système de classement, que je range, que je trimballe tout ce dont je ne voulais pas dans un coin où je ne vais plus très souvent maintenant. Tu sais, ce n’est pas une très grande planète, c’est plutôt un gros caillou rond. Il y a un petit torrent qui ne se jette jamais dans aucune mer, une montagne, des nuages immobiles, un bois où poussent les arbres dont j’ai besoin, une mare avec de toutes petites grenouilles. »
Il y avait une drôle de petite fêlure dans sa voix et j’ai craint qu’elle ne se mette à pleurer. Elle s’est levée, elle est sortie de l’abri et j’ai cru voir une de ses ailes palpiter.
Le soleil était déjà bas quand j’ai eu le courage d’affronter la fournaise. Il fallait quand même que je tente une réparation, que je sorte de cette histoire bizarre et que les choses reprennent un cours normal.

mollo molette
clic pour lire !

Elle n’était pas là, mais j’ai tout de suite vu une feuille de son carnet coincé sous une clef à molette.
Ben voyons. J’ai regardé : à 360 degrés, un horizon de sable. Du sable, des cailloux, du sable. Elle avait dû faire une super promenade.

aero rouge bleu

J’ai tripatouillé ma radio, ça a fait scriitch scriiiithch chhhhhhhhhhhhhh, puis plus rien. J’ai raflé ma clé à molette, une pince coupante et je me suis collé le nez dans le moteur.
Du coup je ne l’ai pas vue revenir. Ça faisait une heure que j’essayais de coincer trois millimètres de câble dans une cosse. La sueur me dégoulinait dans les yeux, j’en avais plein les endosses. En plus, je n’étais même pas sûr que le câble, en imaginant qu’un jour j’arrive à le coincer, tiendrait le coup en tension.
« T’as plein de cambouis sur la figure ! » Elle se tenait au pied de l’avion, juste derrière moi. J’ai fait celui qui continuait à réparer son avion.
«  En tout cas, moi, j’en ai plein les bottes! » a-t-elle ajouté.
« J’ai pris du bois, parce que la nuit, ici, si tu veux mon avis, ça doit pas être torride… ça m’embêterait que tu meures de froid ».
L’information a mis trois secondes à me pénétrer le cortex. J’ai failli dégringoler de mon perchoir. Je me suis planté devant elle :
« T’as pris du bois ? du BOIS ? Mais OÙ t’as trouvé du BOIS ?
– je l’ai acheté. Et comme je sais que tu vas me poser la question, j’y réponds, je l’ai acheté à un type qui passait.
– un type qui PASSAIT ?? mais qui passait où ? bordel, merde, un type qui passait OÙ ?…
– Ben par là, quoi… (elle a agité la main, en indiquant une direction vague). T’énerve pas comme ça, y a pas de raison de devenir semi-hystérique parce que j’ai acheté un fagot à un passant !
– Mais Dominique… regarde ! Tu vois des passants, toi, là ? Tu trouves que c’est un endroit pour passer ? Tiens, moi, par exemple, tu crois que si je devais passer quelque part, je choisirais ce coin de désert ?
– Toi peut-être pas, a-t-elle concédé, mais mon passant, oui.
– Et tu l’as payé avec quoi ?
– En fait, il m’a fait crédit… mais j’ai promis de le rembourser rapidement. »
J’ai levé les yeux au ciel, cette fille allait me rendre dingue.
«  Et t’as même pas pensé à lui demander d’avertir les secours ???
– Mais si, mais si…. Déchu, ça veut pas dire Débile, hein, quand même. Bien sûr que je lui ai demandé d’avertir les secours. Mais d’après ce que j’ai compris ça risque d’être un peu long… faudra être patient. Et d’après ce que je vois, c’est pas gagné. T’es quand même sacrément irritable, hein, comme type. »
Elle a ramassé son fagot et m’a tourné le dos. Je l’ai quand même entendue murmurer entre ses dents  : « Jamais contents. Ils sont jamais contents. Je te jure, hein, faut vraiment avoir une patience d’ange ! »

chewing gum

c

J’ai continué à bidouiller sous le capot pour me donner une contenance. J’y croyais pas trop, moi, sur une durite d’huile, à la réparation-miracle façon Hollywood chewing-gum. En plus j’avais même pas de chewing-gum. Elle me regardait, et soufflait sur une tasse de café fumant. Je commençais à ne plus y voir grand-chose, ça m’a donné une excuse pour abandonner mon mécano géant.

J’ai rabattu les manches de ma chemise, il commençait à faire frisquet.
« Tu veux manger quelque chose ? » j’ai demandé à tout hasard.
Elle a secoué la tête et m’a désigné sa tasse de café. J’ai raflé une espèce de barre chocolatée aux céréales. J’avais intérêt à manger lentement, fallait que je me rationne. Je me suis donc mis à mâchouiller d’un air appliqué la première bouchée.
«  T’as rencontré des collègues à toi, déjà ?
– Des collègues ? a-t-elle sourcillé.
– D’autres anges déchus… et puis, pourquoi déchus ? et puis… pourquoi tes ailes sont-elles cassées ? C’est arrivé comment ? Et toi, t’as fait quoi ?»
J’avais dix mille questions à lui poser, ça se bousculait un peu.
Elle a eu un petit rire brisé, puis elle a pris un air très grave.
« Tu veux que je réponde d’abord à quelle question ? »
J’ai croqué une deuxième bouchée, je me suis mis à réfléchir frénétiquement, en mâchant vachement trop vite. Je me suis décollé un petit bout de machin sucré coincé dans une molaire en faisant une affreuse grimace.
« Pourquoi déchus » j’ai annoncé en claquant la langue.
Elle a pris une grande inspiration.
«  Nous n’avons pas tous déchu de la même façon ni pour les mêmes raisons, m’a-t-elle expliqué. Ça dépend des anges… Comment te dire… Nous avons tous dérogé, en tout cas. Tous failli. Certains à leur idéal, d’autres à leurs serments, d’autres enfin à leur mission. Nous avons failli, nous avons douté. »
Elle s’est arrêtée, a semblé réfléchir. Elle se tordait un peu la bouche en mordillant ses lèvres. J’avais remarqué qu’elle prenait souvent cette expression quand elle ne savait pas comment dire certaines choses. Elle a repris:
«  Un de mes meilleurs copains était ange gardien. Le gars sur lequel il veillait, c’était pas un cadeau, tu vois. Il l’avait sauvé d’une avalanche, d’un nombre incalculable de chutes en montagne et d’un accident d’hélicoptère. Faut dire que cet homme prenait souvent des risques, c’était une espèce de casse-cou. Bref… Un jour, son ange gardien lui dit qu’il en a marre et le gars répond qu’il peut se passer de lui, qu’il est suffisamment grand pour se débrouiller tout seul. « Chiche » a répondu mon ami et il est parti.
– Et alors ?
– Alors, le lendemain, le type s’est noyé dans le naufrage de son voilier. Et maintenant,mon ami habite sur AD 456. Tu comprends, un ange gardien qui ne garde pas, qui déserte, eh bien, ça perd juste sa raison d’être. AD 456 est un astéroïde recouvert d’eau, Il n’y a qu’un seul rocher qui en émerge. Sur ce rocher est construit un phare, un phare qui n’éclaire plus.

ad 456
AD 456

Chaque nuit, un bateau vient faire naufrage au pied du phare et, lui, n’a aucun moyen de sauver qui que ce soit, aucun moyen de prévenir l’échouage. Toute la journée, il tente de trouver un moyen de réparer le phare pour parer une catastrophe qu’il sait inévitable. Chacune de ses journées est tendue vers l’échec du soir. Mais il est condamné chaque matin à recommencer, en vain. »
Elle a fait une courte pause, ses yeux fixaient un point très éloigné sur l’horizon.
«  Je connais un autre ange dont la vocation était de devenir compositeur. Il avait ce don particulier. Il aurait dû écrire les plus belles partitions du XX ème siècle. Il a douté et renoncé. Il s’est découragé avant même de commencer, il s’est trouvé des excuses, il n’a pas écrit une note. Sur son astéroïde, il crée les plus formidables mélodies, mais elles se perdent, il n’a rien pour les écrire et personne pour les entendre. »
Sa voix était devenue rauque, je ne sais pas si c’était de colère ou de tristesse. Elle s’est arrêtée à nouveau de parler, elle s’est levée et emparée du fagot.
« J’vais faire un petit feu. » Elle est sortie de l’abri en faisant claquer le plastique de la bâche.

désert nuit
« On voit le système AD, ce soir ! »

Il faisait vraiment très nuit. Sauf que cette nuit était piquetée de tellement d’étoiles qu’il aurait pu en faire presque jour.
Le feu que Dominique avait allumé n’était plus qu’un petit tas rougeoyant. J’avais beau prendre un air dégagé, je commençais à me les peler carrément. Elle, elle avait le nez levé et contemplait le ciel. Je ne sais pas en quoi était faite sa fichue combinaison mais elle n’avait pas l’air d’avoir froid. Elle s’est extraite de sa contemplation et m’a regardé.
«  Je ne ressens pas le froid, Simon, c’est tout. Je ne ressens pas le froid, pas le chaud, je ne ressens rien.» J’ai cherché un truc spirituel à dire et j’ai rien trouvé. Elle a levé la tête à nouveau puis m’a désigné du doigt un coin du ciel. Il devait y avoir cinq milliards d’étoiles dans ce centimètre carré. «  On voit le système AD, ce soir… Là ! s’est-elle exclamé, là ! Tu le vois? »

A vrai dire je voyais pas vraiment, mais je n’ai pas voulu la peiner. J’ai hoché la tête avec enthousiasme. « Mon astéroïde est le sept-cent quarante-septième à partir de l’étoile » a-t-elle continué.
J’avais beau écarquiller les yeux à me les faire sauter des orbites, je voyais juste un amas de points pâles tellement serrés qu’au bout de huit secondes, tout est devenu trouble. J’ai hoché la tête d’un air dubitatif. Je me suis mis à frissonner.
La fatigue m’est tombée dessus d’un coup.
« On va s’installer pour la nuit, tu vas voir, les plumes, c’est vachement chaud! ».

duvet d'ange

J’ai pas tout de suite compris, j’ai juste bâillé. Je me sentais en sécurité : elle prenait les choses en main apparemment.
J’ai donc laissé tomber mes airs d’aviateur intrépide et j’ai juste pris l’air d’un homme exténué.
Elle a roulé un bout de bâche pour nous isoler du sable, elle s’est allongée sur le côté et d’une main, en gigotant un peu, a déplié une de ses ailes sur moi.
«  Essaie de ne pas trop remuer, hein, parce que bouger ce truc, a-t-elle dit en désignant son aile, ça me fait un mal de chien.
– Je croyais que tu ne ressentais rien…
– Ouais, ben, j’ai beau être un ange, j’ai mes limites… » elle a rétorqué.
Elle a lissé les plumes qui rebiquaient et s’est bien serrée contre moi. C’est vrai que c’était vachement agréable d’être là dessous. Evidemment mes jambes dépassaient un peu mais j’étais rudement bien.
« Tes ailes, comment ça se fait qu’elles soient cassées ? C’est arrivé comment? »
Je la regardais en noir et gris sous le clair d’étoiles. Elle a planté son regard dans le mien.
« La première aile, s’est…s’est brisée contre la réalité. Quant à la seconde, c’est moi qui m’en suis chargée, le jour où en j’ai eu assez de voler seule et en rond… »
Elle a repris en essayant de mettre un peu d’ironie dans sa voix :
« C’est vrai quoi ! Tu imagines ? T’as l’air très con quand tu voles avec une seule aile ! Tu fais des ronds, tu reviens toujours au même point, ça n’avance pas, c’est carrément épuisant !! Alors, à un moment, j’en ai eu marre, il fallait que j’atterrisse… j’ai choisi de m’empêcher de voler, même en rond, même seule. J’ai cassé ma deuxième aile… »
Elle est restée silencieuse. Je me suis abstenu de demander comment elle avait fait pour se casser elle-même l’aile restante, parce que j’avais beau être quelqu’un de pas trop inventif, j’ai quand même réussi à imaginer que ça n’avait pas dû être une partie de plaisir et qu’elle n’avait pas nécessairement envie de me raconter les ligaments arrachés, le craquement de l’os qui se brise et la douleur qui s’en suit.
« De toute façon, a-t-elle repris, avec les plumes, c’est pas possible de poser un plâtre. » Elle s’est mise à se marrer.
Dominique disait des choses terribles, graves et sérieuses qu’elle atténuait d’une boutade, d’une pirouette, d’une blague idiote, qu’elle proférait immédiatement à la suite, comme pour se faire pardonner ou vous faire douter d’avoir vraiment saisi le sens de ses premières paroles. Dominique pratiquait le style dérisoire.
Elle a remonté un peu son aile en tirant dessus avec sa main, comme si elle remontait une couverture sur moi.
« Allez, dors. Demain, tu vas être crevé. Tu peux dormir tranquille, je vais veiller sur toi. C’est pas mon créneau le gardiennage angélique, mais j’ai des notions. »

composition IV
roi des cafés

Elle m’a secoué au lever du soleil. Je crois qu’elle avait juste envie de boire un café. Elle s’est levée et a commencé à doucement replier l’aile qui m’avait servie de couverture. Elle s’y prenait avec précaution.
« Ça va guérir un jour ? ai-je demandé doucement.
– Ça guérira le jour où je l’aurai décidé. Enfin, disons, le jour où j’aurai vraiment envie de voler … le jour où quelque chose ou quelqu’un m’aura à nouveau donné envie de voler, a-t-elle ajouté. C’est pas gagné, hein…»
J’ai supposé que l’idée de voler pour aller jusqu’au magasin de pièces détachées le plus proche n’allait pas être une proposition suffisamment motivante, alors j’ai évité de me couvrir de ridicule et j’ai remballé ma suggestion à dix balles. J’ai quand même tenté une ouverture discrète.
«  Et si la vie d’un homme était en jeu, tu ferais quelque chose ?
– Ta vie n’est pas en danger, Simon… tu as encore de l’eau pour deux jours, deux boites de pâté, une barre chocolatée et trois petits tubes de compote. »
Elle m’a tapoté l’épaule comme on fait pour réconforter un demeuré et elle s’est mise à préparer le café. Je ne sais pas d’où elle sortait tous ses sachets de café en poudre, mais le stock semblait inépuisable.

liste des courses

« Et à part la fourche-bêche, t’avais besoin de quoi d’autre ? » j’ai demandé.
A vrai dire, j’ai posé la question pour dire un truc, j’ai dit ça un peu sur le ton du type qui prévoit d’aller au supermarché en sortant du boulot, qui prépare sa liste pour ne rien oublier et demande à sa femme si elle veut quelque chose.
«  Du papier et des crayons, un arrosoir pour mes pivoines… » a-t-elle répondu en me tendant une tasse de café fumant. Elle a continué :
« Mais si je reviens faire des courses, j’essaierai de choisir un autre coin pour atterrir… Déjà que décoller, ça a pas été du gâteau…
– T’as fait comment ? J’ai demandé en désignant ses ailes d’un mouvement de menton.
– La question à laquelle il faudrait que je réponde est plutôt : comment vais-je faire pour y repartir. Ça m’ennuie un peu. …Bon, j’verrais bien le moment venu, hein, pas la peine que je me tracasse à l’avance… »
Y avait quand même une question qui me brûlait les lèvres, alors j’ai pas pu résister :
«  Mais toi ? ai-je dégluti. Toi ? T’as fait quoi pour te retrouver exilée sur ton astéroïde ? Et ça représente quoi, pour toi, cette planète avec ses bois, sa rivière et ses petites grenouilles ?
– C’est mon enfer personnel bien sûr. Que veux-tu que ce soit d’autre ?
– Mais qu’est-ce que tu as fait , toi ? j’ai insisté.
– J’ai aimé. Follement. Les Mnémophytes sont là pour me le rappeler. Elles déposent pour moi des fraises des bois sur les cailloux des chemins, elles empilent, dans le lit de la rivière, des galets en d’improbables statues. Elles posent chaque matin un pot de confiture sur ma table, et chaque soir, une plume de geai sur mon lit. Les petites grenouilles coassent aux cascades disparues, le bois recèle une maison forestière que je n’atteins jamais.. Tu comprends pourquoi il me faut une bêche? »

creve coeur

J’ai acquiescé silencieusement. J’avais la gorge un peu serrée. Elle a détourné la tête et j’ai su qu’elle pleurait. Je me suis approché, je l’ai prise contre moi. Elle était plus petite qu’elle n’en avait l’air, et plus fragile aussi.
Elle s’est essuyé les yeux et m’a montré l’horizon. D’abord, j’ai rien vu.
« Oui, c’est beau le désert, ai-je murmuré.
– Mais non, c’est pas ça.. regarde mieux ! »

Mauritanie...
Mauritanie…

le chamelier


J’ai mieux regardé et j’ai vu un petit nuage de sable qui semblait s’avancer vers nous. Au centre du petit nuage, je distinguais un petit point. Le petit point est devenu gros et s’est transformé en une espèce de bédouin sur une espèce de dromadaire. Soudain, le dromadaire et le type ont été vachement gros. Le type a arrêté la bête. Il s’est mis à farfouiller dans le gros sac qui pendouillait sur les flancs de l’animal, puis il a balancé le sac par terre. Il s’est lancé dans une longue tirade dont je n’ai pas saisi un traître mot. Dominique lui a répondu, et j’ai compris qu’ils venaient d’entamer une séance de marchandage. Ils ont discuté sec. Ça a duré longtemps. A la fin, ils ont dû se mettre d’accord, parce que Dominique s’est arraché quatre plumes qu’elle a refilées au mec qui a eu l’air satisfait.
Le type a fait faire demi-tour à sa bête, et il est reparti sans que j’aie eu même la possibilité d’en placer une. J’en suis resté comme deux ronds de flan.
Dominique farfouillait dans le sac et en a sorti une bêche, un arrosoir, du papier et des crayons et une grande enveloppe brune fermée avec du scotch.
«  Tu vois, hein, c’est vachement pratique d’acheter à l’arabe-du-coin. Je comprendrai jamais les gens qui préfèrent les grandes surfaces.
– Et les secours ? Tu lui as demandé pour les secours ??
– Ouaip. Il a fait passer le message…
– Mézenkor ? ai-je insisté en m’impatientant un tout petit peu.
– Ben, tu sais, son portable a plus de batterie, du coup, il a utilisé le téléphone arabe. » Elle se gondolait bêtement en se payant ma tête.
« Mais, non, rassure-toi.. je blague. Il m’a dit qu’il avait prévenu. Ça devrait plus trop tarder maintenant. »
Elle a remis dans le sac ce qu’elle en avait sorti, sauf l’enveloppe, qu’elle m’a tendue.
« Tiens c’est pour toi !  Mais tu ne devras l‘ouvrir que lorsque je serai partie. Tu me promets ? Croix de bois, croix de fer, si j’mens, j’ vais en enfer ?»
Je l’ai regardée et j’ai juste réussi à faire une grimace qui se voulait un sourire.
On a passé la journée sous la bâche. De temps en temps, elle en sortait pour se faire un café. J’ai suçoté les trois tubes de compote en l’écoutant parler. Je n’avais pas du tout envie que le soleil décline. Je savais qu’au matin elle ne serait plus là.
Mais le soleil n’a pas écouté mes prières et la nuit ne m’a pas demandé mon avis. Dominique a préparé un feu avec ce qui restait du fagot.
« Cette nuit, tu risques d’avoir un peu froid. »
J’ai pas réussi à répondre. Je suis resté là, bras ballants, sans savoir quoi dire ou quoi faire.
« Il ne faut pas être triste, Simon, a-t-elle soupiré.»
Je n’ai rien répondu alors elle a repris.
« Je ne veux pas que tu aies de la peine. C’est difficile pour moi aussi, tu sais?»
Moi, je n’ai rien répondu. Elle me semblait toute fragile malgré ses airs de fier à bras. Je l’imaginais seule à nouveau, sur son astéroïde, avec ses petites grenouilles, sa rivière et ses pivoines. Toute seule pour lutter contre ses plante à souvenirs.
Elle m’a désigné son sac.
« Ne t’inquiète pas pour moi. Maintenant, j’ai une bêche, ça sera peut-être plus facile…»
J’ai rien répondu.
« S’il te plaît, ne me rend pas les choses encore plus difficiles, m’a-t-elle murmuré. Il faut que je rentre. Là-haut, elles bouffent mon avenir, tu comprends ? Elles grignotent le peu d’espace que j’ai réussi à me créer pour survivre. Et puis, les pivoines ont besoin de moi.»
J’ai hoché la tête pas très vigoureusement. J’avais le cœur tellement gros que je le sentais cogner contre mes côtes. Elle a soulevé le sac. J’ai presque crié.
« Tu vas faire comment pour partir ?»
Elle a soupiré et a reposé le sac.
« Du concentré d’éclair d’or, Simon, tu sais bien… tu connais l’histoire, non?»
Elle s’est approchée de moi et m’a pris dans ses bras.
Quand je me suis réveillé, il faisait jour et déjà chaud. J’ai brusquement ouvert les yeux en sursautant. Je me suis souvenu. Dominique ! Mon cœur s’est affolé. J’ai bondi.

le flacon d'or

J’ai suivi ses traces jusqu’au sommet de la dune. Elle avait dû rejoindre sa planète parce que je n’ai retrouvé que le flacon.
Et une plume, plantée juste à côté.
A ce moment là, j’ai entendu le bruit d’un moteur. Je me suis retourné et j’ai vu une Jeep qui arrivait, avec Moz qui faisait de grands signes et qui s’est mis à klaxonner comme un dingue en me voyant. Il a stoppé à côté de l’avion, a sauté de la Jeep et s’est mis à courir vers moi.
Voilà.
«Et l’enveloppe brune ?» me direz-vous..

Ah oui… l’enveloppe brune.

enveloppe
« ah oui, l’enveloppe brune… »

Eh bien, j’ai ouvert l’enveloppe brune . A l’intérieur, il y avait treize pages avec quelques dessins. Ça racontait une histoire. Ça commençait par :
« Je m’étais mis à l’abri du soleil en me créant un coin d’ombre. J’avais tendu une bâche à partir de l’aile et coincé, à l’oblique, l’autre l’extrémité de la bâche en balançant des pelletées de sable. Il devait faire 50 là-dessous et il fallait une sacrée imagination pour avoir l’impression d’y être à l’ombre.
Mais j’avais une sacrée imagination…

Histoire de Fazslan et Miletça (conte du Djordjekistan)

Miletça n était pas belle.

Au bout de ses longs bras maigrichons, ses mains étrangement fortes ressemblaient à celles d’un garçon. Elle avait un nez trop long, des pommettes trop saillantes, un front trop étroit. Non, décidément, cette petite n’était pas belle.

Ses cheveux, en revanche, semblaient animés d’une vie particulière qui étonnait. Ils devenaient ailes de corneilles ou serpents d’eau, ou encore banc de sombres petits poissons qui auraient viré dans le lit de la rivière.

Toujours les cheveux de Miletça s’envolaient ou se tordaient . Lorsqu’elle courait ou sautait une barrière, ils semblait retomber sur ses épaules et son dos un peu trop tard. Pendant quelques incompréhensibles secondes, ils planaient puis s’abattaient tels une volée d’ oiseaux dans un champ de seigle.

Lorsqu’au contraire, assise, presque immobile, elle travaillait à sa table, ils semblaient animés d’un mouvement discret qui leur était propre. Les mèches s’enroulaient, se détendaient avec une lenteur presque serpentine car les cheveux de Miletça ne tenaient pas en place. Lorsqu’elle dormait, quiconque l’eût-il regardée dormir, aurait vu l’ondoiement de cette masse noire aux reflets si lumineux qu’ils en paraissaient presque blancs par moments.

(Note bien, lecteur, que dans la réalité cela n’existe pas, j’en suis bien conscient.

Donc, en réalité, les cheveux de Miletça n’étaient, ni ne faisaient tout cela, c’était juste l’impression que l’on avait en les regardant.)

Miletça n’était pas belle, mais son regard était plein de malice. Elle devait souvent contenir le pétillement de ses yeux en songeant à des choses tristes. Lorsque, sérieuse, Miletça plantait son regard dans les yeux d’un autre, celui-ci trouvait un miroir à son âme. Les yeux de Miletça transperçaient celui qui s’était imprudemment laissé aller à fixer son regard. On ne restait jamais longtemps plongé dans les yeux de Miletça. Sauf si elle souriait.

L’école terminée, elle s’attardait et jouait. Elle inventait des jeux auxquels les autres se pliaient volontiers. Le dimanche après-midi, elle allait à la rivière avec les autres enfants, partait dans les bois à la recherche de champignons, cueillait de petits fruits rouges ou noirs dont elle se barbouillait. Miletça grimpait dans les arbres, savait imiter le cri de la pie ou du geai, et faire vibrer un brin d’herbe devant sa bouche. Elle dévalait la colline en roulant sur le flanc, se relevait pleine d’herbe et d’écorchures, une poche de tablier déchirée, le pantalon troué aux genoux. Miletça riait et ses cheveux riaient aussi.

Elle fabriquait des flûtes et la sienne était double. Armée de sa serpette, elle coupait des roseaux, les taillait, les perçait à l’aide d’une pointe rougie, puis les oubliait le temps du séchage. Elle ajoutait alors un morceau diagonal qu’elle ajustait après l’avoir légèrement courbé. Miletça avait alors sept ans. Toujours elle s’asseyait sur la même pierre plate au bord de la rivière et s’essayait à tirer de ses roseaux troués des sons qui ressemblaient tant à une voix humaine qu’on s’y serait trompé.

Elle confectionnait aussi des appeaux et souvent s’en servait pour attirer les oiseaux. Leurrés par ses sifflements et ses roucoulades, ils se posaient parfois. Rapidement détrompés par l’éclat de rire de la petite fille, ils prenaient leur envol et longtemps elle les suivait du regard.

FAzslan était, de loin, son compagnon de jeu préféré. Il était de deux ans son aîné. Ensemble, ils pouvaient tout faire, longuement ils discutaient de leurs projets : fabriquer un moulinet et le poser en travers du ruisseau, construire une cabane pour les jours de pluie, élever des grenouilles, empiler des pierres pour dessiner un bassin dans le lit de la rivière et pouvoir s’y baigner, attraper des lucioles et les enfermer dans des flacons de verre.

FAzslan aimait bien Miletça, elle avait toujours de bonnes idées, n’avait pas peur de grand-chose. Bien sûr, c’était une fille, mais on ne le remarquait pas trop. Elle ne ressemblait pas aux filles que FAzslan connaissait. N’eût été sa longue chevelure, Miletça aurait fait un garçon acceptable. C’était du moins ce que pensait FAzslan.

FAzslan faisait la fierté de sa mère : il était d’une incroyable beauté. Une beauté divine, impossible presque. Jamais, des lieues à la ronde, on n’avait vu d’enfant aussi parfait. Plus les mois passaient plus cette perfection semblait croître. Les jeunes filles et même les femmes mariées regardaient par dessous leurs cils ce garçon qui un jour serait homme. Il grandissait sans jamais qu’un défaut apparût. Les étoiles pâlissaient, le soleil se voilait, jaloux,  lorsque FAzslan paraissait.

Le dimanche, FAzslan partait rejoindre Miletça.

Parfois, alors qu’ils jouaient ou fabriquaient ensemble un assemblage sorti de leur imagination, FAzslan tirait sur le bout de la tresse de Miletça.

(Miletça se tressait les cheveux lorsqu’elle partait jouer dans les prés et les bois évitant ainsi aux oiseaux de s’envoler, aux serpents d’onduler, aux poissons de virer)

Inexplicablement, chaque fois que FAzslan tirait sur le bout de la tresse, le lien qui la terminait se rompait, libérant mille et vingt fils de soie qui venaient lui fouetter ou lui caresser le visage, c’était selon. (FAzslan ne savait jamais ce qui allait arriver).

Il regardait ensuite Miletça tordre à nouveau ses cheveux en une tresse à six brins , la plus compliquée paraît-il, de ses deux mains agiles.

D’autres fois, il la traitait de petite chèvre et Miletça rentrait dans le jeu. Elle pointait vers lui deux doigts qu’elle portait à ses tempes, frappait le sol d’un sabot imaginaire et se mettait à courir après lui. Ils couraient jusqu’à ce que le souffle leur manquât. FAzslan ralentissait sa course puis se laissait glisser dans l’herbe, Miletça se ruait alors sur lui et de ses deux index lui piquait le ventre et les côtes jusqu’à ce qu’il demande grâce. Ils restaient ensuite allongés, reprenant leur souffle, regardant les nuages défiler au dessus de leur tête, détaillant l’un pour l’autre tout ce qu’ils y voyaient.

FAzslan grandissait toujours. Sa virilité s’affirmait, tenant les promesses que son corps d’enfant avait données.

Miletça quant à elle, avait toujours l’air d’une petite fille. A peine avait-elle un peu grandi. Elle n’en paraissait que plus maigrichonne. Son torse était toujours aussi plat, ses hanches aussi étroites.

Non, décidément, Miletça ne serait jamais belle.

FAzslan et Miletça se voyaient toujours mais ne jouaient plus. L’occupation était sérieuse et appliquée : leurs constructions de bois et de pierres se compliquaient maintenant de mécanismes subtils. Axes, roues dentées, pivots et leviers minuscules animaient leurs inventions.

Chaque dimanche, ils se rejoignaient à la rivière, discutaient de leurs plans, défendaient leurs points de vue et argumentaient en faveur des solutions possibles.

Quelque soit le temps, quelle que soit la saison, chaque dimanche, à la première heure de l’après-midi, ils se rejoignaient.

Chaque dimanche.

Un dimanche pourtant, FAzslan ne vint pas.

Les petits poissons s’agitèrent, les serpents d’eau coururent se cacher, les oiseaux replièrent leurs ailes.

Miletça ajouta une roue dentée qu’elle avait fabriquée dans la semaine, constata avec satisfaction et un peu de tristesse que celle-ci s’ajustait parfaitement à l’ensemble. Elle donna un tour de roue, soulevant la petite vanne qui alimentait en eau le bief de leur fragile construction. Tout fonctionnait à merveille. Pont-levis, portes, contrevents, tourelles qui s’érigeaient grâce à des contrepoids, silhouettes de soldats glissant sur un perpétuel chemin de ronde. Miletça contempla leur travail puis elle redescendit la vanne. Elle lança aux oiseaux le morceau de gâteau que FAzslan n’avait pas mangé et remonta le pré.

C’est en arrivant au village que Miletça les entendit. Assis sur un muret, cachés encore par un bosquet, les trois garçons parlaient et elle reconnut immédiatement la voix de FAzslan et son rire mille fois entendu. Elle s’approcha curieuse de savoir ce qu’ils pouvaient se dire. Elle entendit, hélas. L’un des garçons parlait d’elle et Miletça se figea, comme transpercée par le rire de FAzslan qui donnait écho aux paroles de l’autre. Le troisième en rajouta. FAzslan n’eut pas un mot pour le faire taire.

Miletça, pour la première fois, sentit le poids de ses cheveux. Les sombres petits poissons ne bougeaient plus et semblaient flotter sur le dos, comme morts, dans le courant de sa chevelure. Les ailes des oiseaux ne palpitaient plus, les petits serpents avaient fui. Toute vie semblait s’être retirée de la masse noire, devenue soudain terne et silencieuse. Miletça partit sans un bruit. Nul n’entendit le bruit de ses pas.

Miletça redescendit à la rivière, s’assit sur la pierre plate, et tira la petite flûte de son tablier. Ce qui la chagrinait n’étaient pas tant les paroles de FAzslan que son rire, pas tant ce qu’il avait dit que ce qu’il avait tu. Sans doute avait-il eu honte de parler de leur complicité, honte de ce qu’ils avaient partagé depuis leur enfance, honte d’être son ami, honte d’elle.. Les airs qu’elle tira de la flûte racontèrent tout cela.

Et il n’y eut plus de dimanches.

Des mois et même des années passèrent. FAzslan avait, désormais, tout d’un jeune homme. Lorsqu’il se mettait torse nu pour se rafraîchir à la fontaine du village, une sorte de silence se faisait sur la place, tout se figeait. FAzslan laissait couler l’eau sur sa nuque puis se redressait, rejetant la tête en arrière, envoyant derrière lui de longues giclées d’une eau encore glacée. Cheveux dégoulinants, épaules ruisselantes, FAzslan enfilait à nouveau sa chemise, s’emparait à nouveau de sa faux, et la place reprenait vie. Tous finissaient le geste un moment suspendu, la parole interrompue et rattrapaient leur regard. On pouvait à nouveau entendre le bruit du fouet claquant au dessus de la tête des chevaux, celui des roues de bois grinçant sur les larges dalles qui pavaient la place. C’était comme si l’univers ayant retenu son souffle le temps d’une contemplation, reprenait enfin sa respiration.

Les jeunes filles ne rêvaient que de lui, les mères se désespéraient craignant que FAzslan, jamais, ne remarquât leurs filles. FAzslan n’avait jamais à relever un défi, il n’avait qu’à choisir. A la vérité, il ne choisissait pas, il prenait tout ce qui s’offrait à lui et les offrandes était nombreuses. Il contentait les femmes, mécontentait les maris, désespérait les pères. De ses expériences, il avait tiré des lignes de conduite qu’il n’enfreignait jamais plus.

Plus jamais, il ne touchait aux jeunes filles leur préférant les femmes mariées. Lorsqu’ un ventre s’arrondissait quelques semaines après son passage, la chose passait pour normale et était acceptée.

Toujours il vérifiait qu’il existait une deuxième porte ou une fenêtre qui lui permettrait de disparaître si le mari, revenu trop tôt du champ ou de la ville, venait troubler la fête. Nombre de fois, il n’avait dû son salut qu’à une fenêtre ouverte.

Un rétablissement périlleux sur une pente de toit, une course sur des tuiles, ou au contraire un saut dans une cour de maison lui avaient bien souvent sauvé la mise. Malgré cela, une nuit, une fourche lancée dans sa direction, l’avait raté de peu, mais FAzslan courait vite.

FAzslan se fiançait aussi souvent que les fiançailles étaient rompues. Il était honnête dans sa démarche. Il essayait d’être constant, de croire que cette fois-ci serait la bonne. Et puis il se lassait. La fille, chaque fois, était jolie et douce, mais FAzslan, après quelques semaines, se désespérait d’ennui. Deux mois passaient encore et FAzslan renonçait. Jamais les fiançailles n’allaient à leur terme. Mais fidèle à ses principes, il remettait aux pères, des fiancées qu’il n’avait pas touchées, sinon par le regard, pour mieux se consacrer aux épouses et aux mères, quelques semaines plus tard.

FAzslan était bon amant, il savait écouter et apprendre. Le marché était équitable, les deux parties toujours satisfaites. Il savait prendre ce qu’on lui donnait et donnait beaucoup de lui-même en retour.

Tout cela était bien agréable. Agréable, mais vain, FAzslan lui-même le savait bien.

« C’est agréable, mais vain. » se répétait-il. Son père le pressait de prendre femme enfin : les terres pauvres ont besoin de bras pour pouvoir prospérer. FAzslan avait presque vingt ans, vingt ans c’était presque déjà tard. Viendrait vite le moment où il ne pourrait plus se défiler.

FAzslan réfléchissait et ruminait ses pensées et, sans qu’il s’en rendît compte, ses pas l’avaient mené au bord de la rivière, précisément là où ses pas l’avaient mené tant de fois pendant si longtemps. A son grand étonnement, le château s’y dressait toujours, plus grand, plus étendu que dans son souvenir. Une deuxième ligne de remparts le ceignait, deux circuits de douves alimentées par un second canal en accroissaient la défense. Une dizaine de nouvelles tourelles, toutes de forme et de hauteur différentes en défendaient l’accès. Les tourelles reliées par un pont de corde communiquaient entre elles . Un axe sur lequel s’alignaient onze cames, pouvait faire se soulever et s’abaisser chacune des tourelles dans un ordre aléatoire. FAzslan ne put que s’émerveiller d’autant d’ingéniosité. Ainsi Miletça avait poursuivi seule, le projet de leur œuvre commune…

FAzslan observa tous les détails un à un, il remarqua alors un chemin minuscule qui sortait du château et qui reproduisait à la perfection le véritable chemin qui menait au village. Chaque arbre, chaque enclos, chaque muret de pierre sèche y figurait, rien ne manquait. Suivant toujours des yeux l’adorable miniature, il tressaillit soudain. Dans le dernier virage, à l’abri d’un bosquet, trois silhouettes de garçons étaient représentées assises sur un muret tandis qu’ une minuscule Miletça semblait tendre l’oreille à l’abri de leurs regards.

FAzslan tomba à genoux comme frappé d’une foudre tombée quelques années plus tôt. Il se souvenait bien sûr de ce jour-là. Ce jour d’indignité, qu’il avait tenté en vain d’enfouir dans le fond de sa mémoire. Il se souvenait de son propre rire.

Le rire de FAzslan répondant aux propos des deux autres, n’avait projeté de fange que sur lui. C’était lui, FAzslan, qui était avili, pas celle dont il n’avait pas pris la défense, pas celle dont il s’était moqué. Il en avait immédiatement ce jour-là, éprouvé de la honte mais il n’avait rien dit.

Il découvrait aujourd’hui que Miletça avait été présente, témoin invisible de sa propre lapidation.

FAzslan revint à la berge, s’assit sur la pierre plate et sortit son couteau.

Miletça remontait le pré d’un pas vif. Il était tard déjà, elle avait eu juste assez de temps. Le jour déclinait déjà. A son bras pendait un panier, de sa main libre, elle tenait sa serpette. Elle avait vendu tant d’appeaux ce jour là, qu’il fallait absolument qu’elle commence à en fabriquer d’autres. Elle était donc descendue pour tailler des roseaux et faire provision de petites pierres rondes prélevées dans la rivière…

Allait-il y avoir de l’orage ? Miletça sentait le bout de ses cheveux se hérisser en crissant, les oiseaux voletaient comme affolés, les serpents se tordaient, les petits poissons tournaient et viraient. Miletça posa son panier, ramena la tresse sur son épaule et caressa son monde.

Comme à son habitude, elle inspectait en marchant son tout petit domaine. Elle suivait des yeux le minuscule chemin. Elle crut d’abord s’être trompée, que la lumière déclinante, que le soleil qui déjà s’enfonçait dans la terre l’avaient abusée. Le lien qui retenait ses cheveux se rompit de lui-même.

Dans le virage, derrière le bosquet, trois garçons minuscules se battaient. Deux étaient au sol, le troisième les dominait, les maintenant au sol, les menaçant d’un poing levé. L’ensemble n’excédait pas la largeur d’un pouce.

Les oiseaux fous replièrent leurs ailes et se tinrent enfin immobiles.

Miletça longtemps contempla scène qui sous ses yeux semblait s’animer. Elle remonta songeuse jusqu’au village.

FAzslan l’avait observée, caché derrière les saules. Elle avait grandi et semblait tout en jambes. Dès qu’elle avait disparu, il avait disposé une nouvelle figurine, réarrangé une scène et après un dernier coup d’œil, était rentré chez lui.

De deux jours elle ne descendit pas. Le matin du troisième, elle découvrit un minuscule FAzslan agenouillé devant la petite Miletça. Longtemps elle observa. Les serpents étonnés se lovèrent sous ses oreilles, à leur tour apaisés. Le quatrième matin, trouvèrent leurs figurines debout, côte à côte, dirigées vers le bas du chemin. Les poissons frétillants entamèrent une ronde lente.

Si lente que Miletça en eut des frissons lorsqu’ils passèrent sur sa nuque.

Le dimanche qui suivit, FAzslan, songeur, regardait la rivière. Il attendait Miletça. Il fallait bien qu’un jour ils puissent se parler à nouveau. Il ne fut alerté de l’arrivée de la jeune fille que par l’infime craquement de la dernière branchette. (FAzslan, chaque soir, disposait des dizaines de branchettes bien sèches sur le sentier menant à la rivière , des branchettes si fines que même le pas léger de Miletça les brisait en les faisant craquer.)

Il se retourna vivement. Elle était là. Trois pas les séparaient encore que FAzslan franchit en un seul. Miletça ne bougea pas, elle regardait FAzslan. FAzslan à son tour planta son regard dans les yeux de Miletça et dans ce miroir de l’âme put y voir le reflet de la sienne. Alors, comme sa figurine, il s’agenouilla devant elle, lui enserrant les jambes et demanda pardon. Miletça ne dit rien, puis passa les doigts dans les cheveux de FAzslan.

« Tu sais, tes branchettes, cela fait bien trois jours que je sais où elles sont.. » murmura-t-elle et elle continua à lui caresser les cheveux en guise de pardon.

Il leva la tête, elle lui souriait.

Il l’aida à couper des roseaux, dont elle n’avait pas vraiment besoin et à chercher des billes de pierre pour ses appeaux. Ils marchaient, parlant peu, n’échangeant que des mots d’un présent ordinaire, comme s’ils redoutaient l’un et l’autre une parole de trop.

Un soir de la semaine suivante, il la trouva dans le lit du cours d’eau : elle pêchait des écrevisses. Jambes nues, cheveux relevés, elle marchait au fil de l’onde. D’une main, elle tentait de glisser un pan de sa tunique qui toujours retombait, dans la fine bande tissée de laine de rouge et verte qui la ceinturait. Elle marchait avec précaution, scrutant les trous dans les contre-courants, mais elle glissait souvent, et ne se rattrapait qu’en posant la main sur des pierres. FAzslan la regardait en silence, dissimulé dans les saules. Il ne put cependant retenir un cri puis un rire clair et gai lorsque Miletça ayant perdu l’équilibre, se retrouva cette fois allongée sur le dos dans le fil du courant.

Elle se releva prestement et sortit de l’eau à grandes enjambées, trempée de la tête aux pieds. Elle était dépitée de sa propre maladresse, elle avait laissé tombé le panier, les écrevisses attrapées avaient fui.

FAzslan s’avança d’un pas et lui tendit une main qu’elle fit semblant de ne pas voir. Elle tordit sa tresse dégoulinante et le bas de la tunique.

« Elle va avoir froid » pensa FAzslan, considérant la tunique trempée. Alors, lentement, de ses bras croisés puis décroisés au dessus de sa tête, il ôta sa propre chemise qu’il remit à l’endroit et il la lui tendit. Le regardant cette fois, elle la prit, reconnaissante.

Il se retourna sans qu’elle le lui demande. Elle se dévêtit rapidement, se débattit un peu pour enfiler la chemise trop grande. Elle ne vit pas FAzslan couler un regard vers son dos pendant qu’elle ôtait sa tunique, mais elle ressentit la vibration des petits serpents qui s’agitaient. FAzslan qui avait suivi du regard une goutte qui roulait entre ses omoplates les avait évidemment alertés.

Il la laissa partir devant et il attendit longtemps avant de se mettre lui-même en marche : les aurait-on vu remonter le pré ensemble, elle, vêtue de sa chemise d’homme et lui torse nu, que les ragots auraient couru plus vite que le vent.

Il pensait à Miletça, fragile et cependant vigoureuse. Qui l’avait vue dévaler une pente en roulant, grimper aux arbres ou sauter de rocher en rocher ne pouvait douter de sa force et de sa résistance. « Pauvre petite chèvre soyeuse » songea-t-il.« A quel gros bouc velu, ton père te destine-t-il ? » FAzslan se livra à une sorte d’inventaire. Des célibataires et des veufs, il y en avait une dizaine dans le village. Les ayant passés en revue, il grimaça.

Miletça, après s’être habillée, déposa la chemise de FAzslan bien à plat sur son lit. Après quelques secondes de réflexion, elle replia une des manches, comme s’il se fut agi d’un bras, le bras d’un dormeur, main posée sur le ventre. Elle imaginait un FAzslan qui aurait dormi ainsi et se sentit rougir. Une de ses mèches se tordit. Elle disposa l’autre manche, l’étendant en travers du lit, de sorte qu’elle devenait une invitation à venir se blottir. Miletça s’allongea sur le côté puis ramena la chemise sur son dos, tenant la manche serrée. Elle ferma les yeux et s’endormit dans l’anse protectrice. Les oiseaux de sa chevelure s’endormirent aussi.

De quoi avait-elle rêvé ? elle ne se souvenait pas exactement mais se sentait confuse, un peu honteuse. Quoi ? Elle était donc comme toutes les autres filles, prête à s’enivrer, petite chienne, de l’odeur de la chemise du maître ? Elle était donc comme toutes les autres filles qui soupiraient à son passage et s’endormaient, après s’être contentées en pensant à lui ? Elle se détestait. Elle ne valait pas mieux qu’elles, celles dont elle s’était moquée des rires aigus et des œillades ridicules lorsque par hasard, elles croisaient FAzslan dans la rue.

Elle aurait pu jurer qu’elle n’avait jamais eu de telles pensées, elle aurait pu jurer que jamais elle n’avait regardé FAzslan, vraiment regardé, et voilà qu’aujourd’hui c’était comme si elle l’avait vu, vraiment vu, pour la première fois.

Il était depuis des années un compagnon de jeu, un garçon qui l’accompagnait dans ses idées folles, la devançant même parfois. Celui qui courait avec elle dans les bois, qui capturait les lucioles, qui sculptait les tourelles de bois, qui tirait sur le bout de sa tresse. Il était FAzslan, comme elle était Miletça.

Il était presque midi. FAzslan arrivait du champ du Haut, une houe posé sur l’épaule. Il redescendait maintenant après avoir retourné la pièce de terre depuis le lever du soleil. Il avait roulé jusqu’aux coudes les manches de sa chemise, les veines de ses avant-bras saillaient, signe de sa fatigue, il avait chaud, la sueur perlait encore à son front qu’il essuyait dans le bras de sa chemise . Lorsqu’il croisa Miletça qui revenait du marché, son panier à la main, il se posta devant elle et d’un imperceptible mouvement d’épaule, fit basculer la houe devant lui. Maintenant le fer contre sa clavicule, il s’appuyait sur l’outil.

«  Je vais pêcher dimanche, tu viendras avec moi ? » Miletça eut alors l’impression que tout le monde dans la rue attendaient sa réponse. Elle supplia ses cheveux de rester bien dociles et ses joues de ne pas s’empourprer. FAzslan la regardait un peu par en dessous, un sourire engageant sur les lèvres, comme pour l’encourager à répondre.

Miletça fronça les sourcils.

«  Une pêche au piquet ou à la rabatche ?  demanda-t-elle méfiante.

– A la rabatche. J’ai besoin de toi. »ajouta-t-il comme une évidence.

Miletça fit mine de réfléchir encore, d’hésiter un peu avant de donner sa réponse. Mais tous deux le savaient, Miletça était incapable de résister à une partie de pêche à la rabatche.

( Tu auras compris, lecteur, que je vais tenter de t’expliquer ce qu’est la pêche à la rabatche. Sans doute cela existe-t-il dans ton propre pays, mais j’ignore le nom qu’on lui donne dans ta langue. Je vais tenter de faire court, mais cet exercice de concision va me demander beaucoup d’abnégation. J’ai longtemps pratiqué moi-même, la pêche à la rabatche et j’éprouve pour elle une véritable passion. A son propos, je suis intarissable.

Elle se pratique à deux. L’un, le lanceur, attrape les poissons que le second rabat vers lui. Le rôle du rabatteur est essentiel, il faut des années de pratique pour devenir bon rabatteur. Ce n’est pas chose aisée de repérer le poisson et de l’amener à remonter insensiblement vers le piège qui l’attend. Pour attraper le poisson, le lanceur quant à lui, est armé d’un filet lesté sur son pourtour de galets attachés par deux tours d’une ficelle de chanvre. Dès que le poisson se trouve à sa portée, le lanceur jette sur lui le filet et peut alors s’emparer du poisson emprisonné sous le rêts, poisson qu’il pourra prendre vivant ou transpercer d’une sorte de longue flèche que chez nous on nomme nojba. Il faut des mois, parfois des années pour constituer une bonne paire de pêcheurs. Le lanceur ne quitte pas des yeux le rabatteur, il doit pouvoir lire les déplacements de l’autre, savoir interpréter le moindre de ses mouvements et chacun de ses gestes. C’est une pêche lente et silencieuse. On en revient souvent bredouille, mais on m’a rapporté que certains pouvaient sortir de l’eau plus de dix poissons en un seul après-midi. J’en doute.

Voilà, lecteur, tu sais presque tout désormais de la pêche à la rabatche. Reprenons le cours de notre histoire, Miletça éprouve de la gêne à rester ainsi au milieu du village, sous les yeux des passants qui reviennent du marché. FAzslan, fatigué, attend que Miletça lui donne sa réponse… nos deux jeunes gens m’attendent.)

« – Dimanche après-midi, tu dis ? demanda Miletça, faisant encore mine de réfléchir. Mais son air malicieux avait répondu pour elle.

FAzslan eut envie de la pincer ou de tirer sur sa natte. Il se souvint à temps qu’il n’avait plus dix ans, aussi se contenta-t-il de prononcer son nom dans un soupir.

– C’est d’accord ! s’empressa alors d’acquiescer Miletça. Dimanche après-midi ! J’apporterai le pain sec. » et elle partit courant presque.

Cet après-midi là, ils attrapèrent trois poissons.

De la semaine ils ne se revirent pas : les hommes tondaient les moutons. La laine enveloppée dans de grands ballots de tissu était apportée près des granges pour y être lavée. Des baquets d’eau mise à chauffer dès l’aube occupaient la cour des fermes. On s’activait.

Miletça ne put confier à personne le tourment qui s’était abattu sur elle au beau milieu de la semaine.

Aussi, le dimanche, en tout début d’après-midi, c’est une Miletça en larmes qui dévala le pré. Elle semblait éperdue. Elle s’adossa contre un arbre puis se laissa glisser, enserra ses genoux, et resta là prostrée, tête baissée, cheveux épars. Les petits serpents semblaient tressauter, les poissons se tordaient, les oiseaux sautillaient au rythme de ses sanglots.

Quelques minutes plus tard, FAzslan, inquiet de ses pleurs courait vers elle. C’était la deuxième fois seulement qu’il voyait Miletça pleurer. La première fois, elle devait avoir huit ans à l’époque, elle était tombée violemment sur un rocher, s’entaillant cruellement le genou. La plaie était profonde et saignait beaucoup. D’habitude, apparemment insensible à la douleur, Miletça ravalait cris et larmes. Elle ne voulait pas que les garçons se moquent d’elle et ne la considèrent plus que pour ce qu’elle était : une fille. Mais, en découvrant son genou, même les garçons les plus endurcis avaient eu peur. Ils l’avaient portée avec précaution jusqu’à chez elle.

Aussi FAzslan fut-il alarmé par ses sanglots et il crut qu’elle s’était blessée. Il lui parlait mais n’obtenait que des pleurs en réponse. Il tenta de la soulever, mais comme si elle était sans force, elle s’affaissait à nouveau. Il la souleva une nouvelle fois, la tenant cette fois serrée dans ses bras.

« Miletça, petite chèvre, où as-tu mal ? Réponds ! où es-tu donc blessée ? »

FAzslan avait vraiment peur cette fois, tant elle lui parût faible et prête à défaillir. Il la tenait d’un bras maintenant et de son autre main lui soulevait le menton.

Miletça se calmait, un hoquet de sanglot l’agitait encore par instant, sa respiration était irrégulière.

«  C’est mon père, souffla-t-elle, il m’a promise. Il m’a donnée en mariage … 

– Il te l’a dit ? Tu sais qui est ton promis ? »

Miletça secoua la tête, à nouveau secouée d’un sanglot.

«  J’ai juste entendu mon père en parler à ma mère, ils en discutaient dans la cuisine, mais j’ai tout entendu. Tout est décidé. Il n’y aura même pas de dot à verser, j’ai compris que c’était cela qui avait décidé mon père à accepter. 

– Tu ne sais vraiment pas qui c’est ? Tu n’as pas la moindre idée ? »

Miletça secoua à nouveau la tête.

«  De toute façon, quelle importance ? C’en est fini de moi.

– Allons, Miletça, ne dis pas de bêtises…

– Quelles bêtises ? On me donne à un homme dont j’ignore tout, et même le nom ! Un homme qui va m’emmener dans sa maison, qui aura tous les droits, un homme auquel je devrai obéir, qui pourra tout exiger autant qu’il le voudra, qui pourra me battre si cela lui passe par la tête… »

Le ton de Miletça indiquait que la colère prenait le pas sur son chagrin.

«  Je ne veux pas de lui ! Je ne veux pas d’un mari ! Je veux garder ma vie telle qu’elle est ! » Elle poursuivit :

«  Crois-tu que les filles ne parlent pas entre elles ? Que nous ne savons rien de ce qui nous attend, que nous sommes innocentes comme des brebis devant le couteau du boucher ? Qu’au lavoir nous ne discutons pas ? Que je ne sais pas ce qui est arrivé à Elsün ou à Gorliyè la nuit de leurs noces ? Que je suis innocente ou naïve à ce point-là ? » Miletça tremblait d’indignation et de révolte.

Les serpents dressaient la tête en ondulant vivement, les oiseaux agitaient leurs ailes, les petits poissons bondissaient.

FAzslan recula d’un pas sous le doigt accusateur que Miletça portait sur lui à chacune de ses phrases.

«  et encore si ça n’était que pour la nuit de noces… mais ils boivent et ils frappent, ils les prennent de force … Crois-tu qu’on ne voit pas la trace de leurs coups ? et que dire des enfants ? De tous ces fils qu’ils exigent ! Chaque année, un de plus ! Et malheur à celle qui enfante une fille !  Et malheur à cette fille à son tour.»

Miletça se tut un instant. Elle le planta son regard dans les yeux de FAzslan.

«  Je le sais, JE suis une fille… » dit-elle tristement.

Elle se tut soudain, accablée, comme vidée de tout chagrin ou de toute colère.

FAzslan entraîna Miletça et la força à s’asseoir sur la pierre plate.

Brisés de fatigue les cheveux de Miletça semblaient s’être endormis.

FAzslan s’assit près d’elle. Il tendit une main pour caresser ces étranges cheveux. Miletça sursauta. FAzslan baissa la main.

« Epouse-moi ! » En entendant cela, Miletça faillit tomber par terre.

FAzslan se racla la gorge.

«  Ce que je veux dire, reprit FAzslan, c’est que nous y avons tous les deux intérêt. C’est une sorte de contrat que je te propose, Miletça, si tu veux garder ta vie telle qu’elle est…Tu seras la maîtresse de ma maison, tu fileras la laine de mes moutons, tu feras les repas, et mon père, enfin ! me laissera en paix. Voilà pour mon côté. Toi, je te prendrai sans dot, ton père sera content, et toi, toi, tu n’auras pas à supporter un mari maladroit et brutal qui chaque nuit t’écrase de son poids. »

Miletça gardait le silence.

« Comprends-tu ce que je te propose ? » insista FAzslan en détachant chaque mot.

FAzslan respecta son silence et attendit. Elle prit enfin la parole.

«  Je pourrais continuer à fabriquer des appeaux ? » FAzslan hocha la tête.

«  Jamais tu ne me frapperas ?  Jamais tu ne me forceras, même si tu as trop bu ou que tu es en colère ?» FAzslan hocha la tête à nouveau.

«  Viendras-tu avec moi pêcher des écrevisses ? M’aideras-tu à couper des roseaux ? Irons-nous encore cueillir des fruits rouges et noirs ? Parlerons-nous de tout , comme maintenant ? Feras-tu encore se rompre le lien de ma tresse ? Me prêteras-tu ta chemise si la mienne est mouillée ? »

FAzslan accédait à toutes ses demandes.

«  Et nous ne pêcherons qu’à la rabatche plus jamais au piquet !» rajouta-t-il comme pour se moquer d’elle.

Miletça fronça les sourcils.

« Mais, l’autre ? demanda Miletça. L’autre, auquel on m’a promise ?

– L’autre, c’est moi, Miletça. C’est moi qui suis allé voir ton père. Mais c’est à toi que je propose le contrat. Tu seras mon épouse, Miletça, tu ne seras pas ma femme. Puisque tu ne veux pas d’un mari, je ne serai que ton époux. Je respecterai ton choix. Si c’est ce que tu désires, je ne te toucherai pas. »

Miletça n’était plus très sûre de savoir ce qu’elle désirait exactement. Miletça imagina des mois et des années aux côtés de FAzslan sans qu’il la touchât et sans qu’elle-même pût s’accorder le droit de le faire. C’était elle après tout qui avait affirmé que pour rien au monde, elle ne voudrait changer de vie, qu’elle ne voudrait jamais d’un mari.

FAzslan continua à détailler le contrat.

«  Tu me seras fidèle. Je ne le serai pas. Moi aussi je continuerai à mener la vie que je mène. Puisque tu parles au lavoir, deux ou trois t’auront peut-être raconté…que certains de ces jeux peuvent être agréables. Non ?  Je continuerai donc à jouer de mon côté autant qu’il me plaira. Je passerai mes nuits où il me conviendra, dormirai au côté de celles qui veulent de moi. Mais tu auras tous mes jours pour le reste de ta vie.»

Miletça s’était levée et marchait de long en large devant FAzslan resté assis. Miletça se mordit l’intérieur d’une joue. Elle saisit la mèche où tous les petits serpents semblaient s’être rassemblés pour lui mordre le cœur et la tortilla autour de ses doigts. Tout se mélangeait : l’étonnement, le soulagement, la tristesse, la surprise, la colère.

FAzslan n’avait jamais fait part de son intention, n’y avait même jamais fait allusion. Elle se retrouvait devant le fait accompli, sommée de prendre une décision, alors qu’elle découvrait tout ce qui s’était joué sans elle.

«  Il fallait que je fasse vite…» dit FAzslan comme s’il avait deviné ses pensées.

«  Ourgan s’apprêtait à aller voir ton père. » expliqua-t-il encore.

Ourgan ! Miletça en frémit. Les petits oiseaux se cachèrent la tête sous l’aile et Miletça en frissonna. Voilà à qui elle allait échapper. Elle blêmit et les petits poissons semblèrent tous remonter chacun de ses cheveux pour aller se cacher dans le creux de sa nuque. Miletça se figea et regarda FAzslan. FAzslan leva les yeux vers elle et soutint son regard. Comme vaincue, ce fut Miletça qui détourna le sien.

 FAzslan se tapa sur les cuisses et se leva d’un bond.

« Alors, nous sommes d’accord…Ce contrat entre nous est signé ? »

Miletça acquiesça. Les serpents ondulaient lentement.

A l’annonce des fiançailles le village bruissa. Certains commentaient la bonne fortune du père de Miletça, d’autres s’en étonnaient. Au lavoir et au marché, les femmes parlaient bas. Deux ou trois d’entre elles avaient les yeux rougis, d’ autres encore semblaient porter le deuil d’un mystérieux défunt.

Cette fois, on ne fit pas durer les fiançailles et les noces eurent lieu au début de l’été.

On fêta les épousailles comme il se devait. Les hommes dansèrent d’abord, une ronde ample et lente qui racontait tous les travaux des champs. Courbés, puis étirés, pivotant sur eux-mêmes, avançant en ligne, posant un genou à terre, se relevant ensuite puis reprenant le motif . Une danse d’hommes qui travaillent la terre.

Les femmes ensuite exécutèrent la leur. Plus vive et plus rapide, plus cadencée aussi. Jupes et jupons virevoltaient telles des corolles au vent. Les bras s’envolaient en couronnes, s’enroulaient entre eux. Par quatre, les femmes s’unissaient ou se séparaient, formant des torsades complexes.

Enfin, la danse commune, composée d’allers et de retours, des uns vers les autres, les hommes s’avançant chaque fois un peu plus vers des femmes qui reculaient chaque fois un peu moins. Danse d’approche, danse de séduction, danse nuptiale.

Par tradition, les nouveaux mariés ne la dansaient pas, mais devaient regarder ceux qui dansaient pour eux. Assis dans de grands fauteuils, comme le veut la coutume, FAzslan et Miletça observaient les couples de danseurs. FAzslan souriait. A sa droite, Miletça se tenait droite, les cheveux arrangés en une coiffure compliquée faite de tresses enroulées et reprises en d’autres tresses nouées, qui comme elle, restaient immobiles. Sur la joue de Miletça, une larme coulait.

La nuit venue, les flambeaux consumés et les bougies éteintes, les nouveaux épousés gagnèrent la chambre puis le lit. FAzslan posa juste une main sur le bras de Miletça, avant de se coucher, comme pour la rassurer.

Comme il le lui avait promis, il ne la toucha pas, ne tenta rien de faire et s’endormit. Miletça resta longtemps les yeux ouverts dans le noir de la chambre, écoutant la respiration de celui qui était son époux.

Deux autres nuits passèrent. La troisième, Miletça se réveilla en sursaut. Elle venait de rêver qu’elle se noyait, que l’air lui manquait. Elle sortit du sommeil, son cœur battait vite. Dans la chambre, aucun bruit. FAzslan ne respirait plus à côté d’elle. Dans le lit, son côté était vide. Elle comprit.

Il rentra au petit matin, l’aube pointait à peine. Il se glissa en silence dans la chambre. Miletça fit semblant de n’avoir rien entendu. Lorsqu’il fut endormi, elle regarda cet homme qui venait de prendre son plaisir et certainement d’en donner.

Toutes les trois ou quatre nuits, FAzslan disparaissait ainsi. Le matin, il semblait éviter son regard.

Tous les jours, les repas étaient prêts, la laine était filée, l’étable nettoyée. Tous les soirs, un baquet d’eau chaude l’attendait pour qu’il pût se laver. Sur la table, il trouvait un bouquet, sous sa serviette un morceau de gâteau, un caillou qui brillait ou quelque trouvaille que Miletça avait faite au bord de la rivière. FAzslan coulait un regard étonné sur cette épouse parfaite. Miletça travaillait dur et restait souriante. Il ne trouvait pas de réponses aux questions qu’il se posait.

Miletça, elle aussi, regardait FAzslan à la dérobée. Parfois leurs doubles regards plein d’interrogations se croisaient. Chacun alors tournait la tête ou la baissait, gêné.

Mais toujours quelques nuits plus tard FAzslan disparaissait, et Miletça pleurait de désespoir et de dépit.

Rentrant des champs, un soir, au début de l’automne, FAzslan sembla si las que Miletça s’alarma. Il toucha à peine à l’assiette de soupe disposée devant lui, ignora le gâteau et ne dit pas un mot, comme si parler lui demandait trop d’effort. Il se leva et monta l’escalier d’un pas lent, presque lourd. Miletça, se livrant à ses tâches habituelles, tendait l’oreille, inquiète déjà.

Elle ne s’attarda pas, et monta. FAzslan, couché, grelottait de fièvre. Des cernes trop blancs et gonflés, le reste du visage empourpré, FAzslan garda les yeux fermés lorsqu’elle entra dans la chambre. Une main posée sur le front, confirma ce que Miletça redoutait. Il brûlait.

Dans la nuit, FAzslan se mit à délirer. Miletça ne dormit pas, elle écoutait sa respiration de plus en plus rapide, et sentait sous ses doigts le cœur battre trop vite. Elle déposa un linge mouillé sur son front, qu’elle changea la nuit durant. Elle le veilla.

Et sa chevelure s’était éteinte.

Au matin, FAzslan ne délirait plus, il ne s’agitait plus, il semblait avoir plongé dans une sorte d’inconscience. La main que tenait Miletça était inerte, FAzslan restait sans réaction.

« Mon dieu, il se meurt !  Il va mourir ! »

« Ne meurs pas ! » hurla-t-elle à haute voix. « Ne meurs pas ! » sanglotait-elle.

Elle le suppliait, pleurait de détresse. Elle devenait folle, ne sachant quoi faire ou ne pas faire.

Une sorte d’étau lui comprimait le cœur. Ses muscles se raidissaient. Son corps au fil des heures ne fut plus que douleur. Elle tira une chaise près du lit, s’accouda au plus près de lui, scrutant son visage et lui tenant la main. Elle ignora les bruits des bêtes à l’étable qui réclamaient. Elle ignora les brebis qu’il aurait fallu traire. Elle veilla. De deux jours et trois nuits, elle ne bougea pas de la chaise, tenant toujours la main de FAzslan qu’elle n’aurait pas supporté de lâcher.

Le quatrième soir, elle lui parla longuement à l’oreille, elle lui parla du château, des formes dans les nuages, des parties de rabatche, des lucioles, de tout ce qu’ils avaient fait ensemble et qu’elle refusait de perdre.

Elle lui assura que s’il la laissait maintenant, elle irait le retrouver où qu’il soit. Elle lui avoua enfin son incommensurable amour. Et lorsqu’ elle n’eut plus de mots pour exprimer sa peine, elle se mit à geindre comme une petite bête.

Elle avait posé le front sur le bord du lit, contre le flanc de Fazslan, dont elle tenait toujours la main.

Elle avait dû s’assoupir. Combien de temps ? Cinq minutes ? Une heure ? Ce fut la main de FAzslan serrant un peu la sienne qui la réveilla. Elle sursauta, releva la tête, ignorant sa nuque raide et les contractures des muscles de son dos. Elle releva la tête et ses yeux rencontrèrent immédiatement les yeux de FAzslan qui la regardait et lui souriait presque. Elle eût l’impression de revivre elle-même, elle lui toucha le front. La fièvre était tombée. Elle manqua défaillir. Les grandes peurs provoquent parfois, lorsqu’elles disparaissent, ce genre de vertige.

Elle prononça son nom et se mit à pleurer, comme si l’angoisse qui l’avait corsetée depuis quatre jours la libérait soudain. Elle embrassa la main qui serrait encore la sienne.

Une seule mèche serpent glissa sur son épaule.

«  J’ai eu si peur » résuma tout ce qu’elle voulait dire.

FAzslan quelques jours plus tard quitta enfin le lit, quitta enfin la chambre. Dans la pièce du bas, sur le banc, il s’assit. Miletça s’activait devant son fourneau, surveillant un bouillon, sortant un gâteau du four, dont elle tenait le moule par un pan de tablier. Elle se brûla un doigt et le mit dans sa bouche. Elle n’avait pas entendu FAzslan descendre et sursauta en entendant son rire. Elle faillit faire tomber un plat et se retourna vivement feignant la colère.

FAzslan lui tendit les bras, elle s’approcha. Toujours assis il l’attira à lui, entourant sa taille de ses bras. Fazslan appuya la tête sur le ventre de Miletça et ferma les yeux. Son tablier sentait bon le gâteau, le céleri et l’oignon. Il huma, resserra son étreinte. Miletça lui caressait la tête. Puis, apposant ses mains sur les joues de Fazslan, releva son visage.Elle se pencha vers lui et ce fut elle qui l’embrassa.

Les mains de Fazslan effleurèrent à peine la tresse de Miletça. Le lien se rompit. Mille et vingt brins de soie noire vinrent l’enlacer aussi. Il sentit sur sa propre nuque, que les cheveux de Miletça entouraient telle une écharpe, poissons, oiseaux, serpents.

«  Nous allons devoir reprendre les termes du contrat… »

Qui des deux proposa ? On ne sait.

Les petits serpents se dressèrent, les poissons ne bougèrent plus, les oiseaux prêts à s’envoler attendirent encore pour voir ce qui allait se passer.

(Note bien, lecteur, que je ne t’ai pas tout raconté. Mais mon histoire peut s’arrêter là. Dans ma tête, il y a une suite. Toutes les phrases en sont déjà écrites. Réclame, lecteur, réclame… ou pas…)

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