( 3 mn de lecture )
épisode 29
Ils parlèrent longtemps des nouveaux métiers à tisser, des besoins en main-d’œuvre, du stockage de l’eau pour laver la laine – il faudrait de l’eau chaude, beaucoup d’eau chaude-.
Une fois lavée, il fallait carder la laine, la filer, la teindre et enfin la tisser.
« Trois asservs devraient suffire, si nous étalons les opérations sur plusieurs semaines », estima Périos, concentré.
Senna hochait la tête, prenant quelques notes.
Puis, à la faveur d’un silence, elle glissa doucement :
« Et il faudra aussi songer à former un nouvel intendant. Quelqu’un de solide, de patient…»
Périos ne releva pas, acquiesça sans méfiance, continuant à prendre des notes. Soudain, il se figea :
« Mais pourquoi un nouvel intendant ? » s’étonna-t-il.
Senna ne répondit pas. Elle se pencha juste sur le tiroir du bureau, qu’elle avait entr’ouvert. Elle en sortit le précieux rouleau qui était encore scellé.
De son coupe-papier elle fit sauter le sceau.
Elle déroula le document, le parcourut rapidement, comme si elle voulait s’assurer qu’aucun mot n’en avait été changé.
Elle le posa devant lui, afin que Périos puisse le lire. Elle s’était levée et éloignée d’un pas, comme si elle désirait se mettre en retrait, comme si elle voulait le laisser seul avec lui-même un moment. Elle ne voulait pas qu’il voie son émotion, ses yeux qui s’emplissaient de larmes qu’elle refusait de laisser couler. Elle était consciente que ce moment était unique, un moment dont elle désirait graver le souvenir.
Périos lut. Il s’immobilisa. Il lut de nouveau, plus lentement.
Il se leva brusquement faisant basculer le tabouret. Celui-ci tomba avec fracas.
Il se planta face à elle.
Puis il tomba à genoux.
Il entoura les jambes de Senna de ses bras. Il la tenait les bras serrés, enfouissant son visage contre le tissu de sa robe.
Senna ferma brièvement les yeux. Elle posa, sans y penser, une main sur la tête baissée. Elle lui caressa les cheveux, comme si elle le consolait.
Longtemps, ils restèrent ainsi.
Quand enfin Périos releva la tête, ses yeux étaient brillants. Senna ne pouvant résister prit entre ses mains le visage de Périos. L’ayant longuement regardé, comme si elle sondait du regard son esprit, elle se pencha. Elle ne l’embrassa pas. Elle se redressa. Ses deux mains prirent les mains de Périos, qu’elle releva. Comme le premier jour.
Leur émotion était tangible.

Périos enfin murmura :
« Pourquoi ? »
Senna répondit sans trembler :
« Parce que c’était la seule décision possible. La seule qui nous respecte. La seule qui respecte ce que nous sommes. »
Périos n’objecta rien.
Elle lui tendit un second document : une copie à remettre au Conseil, dans six mois.
Il la prit avec des gestes infiniment mesurés.
Ils échangèrent un regard encore, rempli de choses inexprimées. Un long regard qui suspendit le temps.
Puis Senna, d’une voix calme, mit fin à la rencontre. Les semaines à venir lui fournirait le temps de poser ses questions. Mais pas maintenant.
Périos s’inclina profondément et quitta la pièce