Retour à Lysna

( 3 mn de lecture )

épisode 29

Enfin au loin, au détour d’un tournant, le domaine apparut, baigné dans la lumière douce du soir. C’était la « belle heure », celle où le silence commence à s’étendre après les bruits de la journée, celle où le bétail se regroupe, où l’ombre portée des arbres est immense. Les plantes céréalières vertes encore étaient hautes désormais. La brise du soir les faisait onduler comme une mer. Les collines s’étendaient à perte de vue. Belbo de son doigt indiqua la première étoile. Senna hocha faiblement la tête. Dans peu de temps la fraîcheur s’emparerait de la campagne, il ferait froid alors.

Senna tenait les rênes d’une main lasse. À ses côtés, Belbo était silencieux. Ils s’étaient relayés tout le long du voyage.

Il avait promis. Il ne dirait rien. Rien de ce qu’elle avait fait, des endroits où elle était allée. Bien sûr, il pourrait raconter la maison de ses frères, là où ils avait dormi, mais rien de ce qu’ils s’étaient dit, rien de ces journées entières où il l’avait escortée dans les bureaux du Conseil de l’Autarque. Rien des heures d’attente…Rien de l’inquiétude qu’il avait vue son visage.

Le voyage avait été long, chargé d’un poids plus lourd que la fatigue seule.

Alors qu’ils approchaient, elle se remémora une des auditions. La dernière. Celle où l’avis rendu serait déterminant pour son propre avenir.
Le Conseil, assis en cercle, les regards durs, pesants. Les questions précises. Les délais imposés.
« L’affranchissement sera accordé, mais ton intendant devra former son remplaçant pendant six mois. Pas moins. »
Elle avait acquiescé. Elle aurait accepté n’importe quoi. Elle était à la fois soulagée et perdue, satisfaite et inquiète des suites qui allaient découler.

Le séjour chez ses frères n’avait été qu’une épreuve supplémentaire. Politesse glacée. Sourires pleins de sous-entendus. Un fossé désormais infranchissable entre eux.

Senna secoua la tête pour chasser ces images.
La charrette franchit la grande porte du domaine, le pas même du cheval était lourd.
Elle se retourna vers le petit coffre posé à l’arrière, comme elle l’avait fait des dizaines de fois pendant tout le voyage. Il contenait le rouleau de papier, celui qu’avaient signés les douze membres du Conseil. La preuve fragile de sa fragile victoire.

Antiek accourut pour se saisir des brides du cheval. Elle s’empara du petit coffre, et elle descendit de la charrette. Tout son corps protestait. Elle adressa quelques faibles mots à Antiek. Elle serra rapidement son bras. En cinq pas lents, elle fut dans la maison. Elle était exténuée.

Elle prit sur elle, gagna son bureau où elle déposa le coffre.
Demain serait un autre jour. Ce soir, elle voulait juste oublier la route, les regards, les paroles pesantes.
Juste être là, au cœur de Lysna.
Elle rejoignit la cuisine où Valia lui réchaufferait un bol de soupe. Après, enfin, elle irait dormir.

Le lendemain, elle avait extrait un volumineux paquet d’un de ses coffres.
Laine brute, cardée, bouillie, petites bobines, tissus en laine, drap, crêpe, étamine et flanelle…Senna se les était procurés pendant son voyage à Ronca.
L’odeur tiède des fibres flottait dans l’air, mêlée à celle de la cire.

Périos se tenait debout près de la porte, il souriait en la regardant disposer les échantillons sur son bureau. Senna releva la tête et vit que Périos l’observait. Bien qu’un peu tendue, elle lui sourit, elle aussi.
Senna l’invita d’un geste bref à s’asseoir, lui désignant son tabouret habituel…

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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