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épisode 31
La cour était encore baignée de la fraîcheur de l’aube lorsque Senna reçut le nouvel intendant.
Il s’appelait Merek, un homme robuste aux cheveux poivre et sel, les traits burinés par le soleil d’autres rivages.
Arrivé la veille, à la nuit tombante, il s’était présenté à Senna, qui l’avait rapidement accueilli et mis au courant des usages en vigueur au domaine.
« Mais si tu as d’autres questions, tu les poseras à Périos, il y répondra. Je crois que pour l’instant, il importe que tu prennes du repos. Tu dois être fatigué. La route est longue depuis Ronca. Antiek va te reconduire au dortoir. »
Elle l’avait congédié lui recommandant de venir la trouver tôt le lendemain matin.
Il portait une tunique simple, impeccablement propre. Il salua avec retenue, sans la moindre servilité.
Il venait d’une région sèche, au-delà des chaînes du Sud, et son accent et son teint en portaient la trace. Autrefois marchand, il avait connu les ports, les cales odorantes, les routes de sel et d’épices, accompagnant parfois ses marchandises, ses cargaisons les plus précieuses. Pris en otage lors d’une traversée, sa rançon jamais payée, il avait été vendu, puis vendu encore, jusqu’à Ronca.
« Il me reste quatre années, dit-il calmement. Ensuite, je ne crois pas que je retournerai dans mon pays. »
Senna hocha la tête. Elle savait que le voyage jusqu’aux chaînes du sud, et à Tiria pouvait demander des mois, voire des années.
Périos était là, légèrement en retrait. Leurs regards s’évitaient prudemment.
Les céréales avaient été fauchées, le grain entreposé serait livré bientôt. Les vendanges, précoces, avaient eu lieu à leur tour. Le raisin était sucré, abondant. Il avait été foulé, égrappé, puis on l’avait mis à fermenter…
Un matin où les feuilles de vigne séchaient en claquant contre les murs, Valia apporta elle-même le plateau du petit déjeuner, le déposant sur la petite table de la chambre de Senna.
« Tu as mauvaise mine, ma colombe, il faut que tu manges plus et que tu dormes mieux, dit-elle sans détour. À force de vivre dans ta tête, tu vas t’user le corps. »
Pour toute réponse, Senna lui adressa un pauvre sourire. Valia l’enlaça alors, et Senna la laissa faire. La vieille femme la berçait doucement, lui murmurant des paroles de réconfortantes à voix basse.
« Là, là, je sais. C’est trop difficile cette attente, murmura Valia. »
Senna blottie, le nez dans le cou de Valia, se détendait peu à peu. Enfin elle se dégagea, puis eut un petit rire qui sonnait faux, comme pour se moquer d’elle-même.
Valia partie, Senna essaya de manger, mais repoussa le plateau. Elle n’avait décidément pas faim.
Elle passa aux bains, se vêtit, se coiffa, puis se redressant, prit une longue inspiration, et sortit.
La maîtresse du domaine de Lysna commençait sa journée de travail.
L’atelier laine avait pris vie. Trois femmes lavaient, cardaient, filaient et bientôt tisseraient. Le bâtiment résonnait de leurs voix et du raclement des rouets. L’odeur de suint avait fini par s’estomper, remplacée par celle, plus sèche, de la laine battue.
Périos coordonnait encore la dernière récolte de fruits au verger, celles des plantes tinctoriales aux champs du nord, Merek l’accompagnait partout conformément à ce qui avait été convenu. Ils ne restaient jamais longtemps au même endroit.
Périos parlait peu, la mine sombre et préoccupée. Merek notait, vérifiait, apprenait. Les rouages tournaient, bien huilés.
Merek était un homme jovial et cependant discret. Peu de choses échappaient à son attention.
Une seule fois, il posa une question à Périos.
« Que comptes-tu faire, après ? Après l’affranchissement final, je veux dire… »
Périos décontenancé garda tout d’abord le silence. Il secoua la tête.
« Je ne sais pas vraiment.. » Mais son expression s’assombrit encore.
Merek fit semblant de se contenter du mensonge. Il ne le questionna plus.
Senna sentait chaque jour un peu plus l’absence au creux de la présence.
Les journées avaient raccourci. Le vent s’était levé. Les collines autour de Lysna avaient viré à l’ocre. Le vent portait à présent l’odeur humide des feuilles mortes. Les mules dormaient dans leur enclos plus tôt que d’ordinaire. Le ciel se repliait doucement sur lui-même.
Un soir, après avoir signé les comptes sans les lire vraiment, Senna s’était levée.
Elle était sortie dans la cour, seule. L’air avait un goût de cendre froide.
Elle s’était appuyée contre un montant de la porte, les bras croisés sous l’étoffe chaude. D’ici, elle pouvait entendre, le battement réguliers des métiers à tisser.
« Encore quelques jours, se dit-elle tout bas. Encore quelques jours. »