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épisode 28
Le message était arrivé deux jours plus tôt. Il était arrivé vers midi, créant sensation. Un messager à cheval était chose rare à Lysna. Il n’avait échappé à personne que ce devait être un message important.
Ceux qui étaient présents avaient rapidement ébruité la scène, la racontant encore et encore à ceux qui n’avaient pas eu la chance d’y assister.
Belbo était rapidement sorti de la maison, avait escorté le cavalier jusqu’à la cuisine où Senna et Valia discutaient des menus de la semaine à venir. Senna conduisit rapidement l’homme à son bureau, indiquant d’un signe à Belbo qu’elle désirait être seule avec lui.
Le messager extirpa avec précaution un rouleau scellé de sa sacoche et le tendit à Senna. Elle le garda en main, tout en remerciant l’homme. Une légère rougeur lui était montée aux joues, son cœur battait à grands coups.
« Ce message appelle-t-il une réponse ? » articula Senna cachant son émotion du mieux qu’elle pouvait.
– Cela n’est pas prévu, Dame Senna. Dit l’homme en s’inclinant légèrement.
– En ce cas, je suppose que tu veux repartir. Mais avant, tu prendras, et j’insiste, une collation . Je vais appeler Belbo, il va te mener à la cuisine. »
Elle n’avait pas posé le rouleau.
Le messager parti, elle regarda le sceau et prit une longue inspiration. Elle s’assit. Cette fois, on y était. Elle prit conscience à nouveau de ce que cela signifiait.
Elle rompit le sceau, à l’aide d’une lame. Elle déroula la missive. La parcourut rapidement, puis une seconde fois plus lentement. Soudainement, elle éclata en sanglots convulsifs qu’elle ne pouvait contenir. C’était comme si elle s’était volontairement condamnée à une peine qui n’aurait pas de fin, et qu’elle venait d’en recevoir l’arrêt.
Les sanglots s’espacèrent, elle se reprenait. C’était elle, après tout, qui avait pris la décision d’affranchir Périos, et elle l’avait prise seule. Personne ne l’y avait forcée. Elle savait que cette décision était juste et la seule possible. Elle n’avait en quelque sorte pas le choix.
Elle consigna le rouleau dans le tiroir de son bureau, humidifia un linge qu’elle passa et repassa sur ses paupières en les tamponnant.
Une heure plus tard, elle ressortait de son bureau, à nouveau maîtresse d’elle-même. Du moins était-ce l’apparence qu’elle voulait donner.
Elle entra dans la salle à manger. Valia, Antiek et Belbo finissaient de manger. Son couvert l’attendait. Elle annonça :
« Je dois partir demain pour Ronca, une invitation de mes frères à une importante réunion de famille : mon frère cadet projette de se marier et …j’aurai des documents à signer… nous devons lui céder une propriété… et je… Elle bafouillait un peu. Je dois y aller. »
« Belbo et Antiek, vous allez préparer le nécessaire pour le voyage. Belbo, tu viendras avec moi. »
La figure de Belbo se fendit d’un large sourire.
Les deux hommes repoussèrent le banc sur lequel ils étaient assis et sortirent, la laissant seule avec Valia.
Celle-ci la scrutait attentivement, elle fronça un sourcil, avec un air de doute.
Senna enchaîna, faisant semblant d’ignorer les questions muettes de Valia.
« Il faut que tu prépares les coffres pour mes affaires. Des tenues de voyage, des robes d’apparat, mets aussi de quoi me coiffer soigneusement, des étoles et quelques bijoux. »
« Combien de temps seras-tu absente ? s’enquit Valia.
– Je ne sais pas exactement, plus de quinze jours mais moins d’un mois, c’est difficile à dire. J’en profiterai pour faire des achats, et puis peut-être aller au théâtre ou au concert. » Rajouta-t-elle d’un ton faussement enjoué.
Valia bougonna :
« Tout de même, c’est un départ bien précipité. Les papiers de ton frère ne sont pas si urgents, il peut bien attendre un jour ou deux…un tel voyage ne s’improvise pas. On dirait… »
Senna l’interrompit :
« On dirait ?
– On dirait que tes frères te convoquent, plus qu’ils ne t’invitent. »
Senna évita de croiser ses yeux.
Plus tard, elle fit appeler Périos dans son bureau. Il se présenta, souriant, calme. Il avait les mains croisées dans le dos.
« Dame Senna, tu désirais me parler ? »
Elle regardait intensément, comme si elle pesait encore sa décision, comme si soudain elle réalisait ce que cette décision signifiait vraiment, comme si elle pouvait la remettre en question. Préférer le peu au tout ou… au rien.
Senna lui expliqua brièvement son absence à venir, les consignes laissées pour les travaux, les livraisons à surveiller.
Périos écouta en silence, acquiesçant sobrement.
« Tu peux compter sur moi, Dame Senna. »
Elle voulut sourire mais n’y parvint pas.
Le moment du départ approchait. Senna déjà s’était assise à côté de Belbo. Elle avait passé une courte cape qu’elle serrait contre elle, il faisait frais. Valia et Antiek vinrent lui faire mille recommandations, Valia reniflait et retenait ses larmes. Elle ne lâchait pas la main de Senna.
« Je ne m’en vais pas pour toujours, Valia, ne te mets pas dans des états pareils, je reviendrai vite. Et puis, Belbo veille sur moi, il ne peut rien m’arriver ! »
Valia lâcha la main de Senna, s’essuya les yeux dans un coin de son tablier, et recula d’un pas.
Périos qui s’était jusqu’alors tenu en retrait, s’approcha à son tour. Il posa une main sur la croupe du cheval.
«Au revoir, dame Senna. Prends soin de toi et fais bon voyage. Reviens-nous vite. Ta présence va manquer au domaine de Lysna… Elle va nous manquer à tous… » ajouta-t-il.
Et il donna une claque sur la croupe du cheval, qui se mit en route .
