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épisode 1
Le rasoir glissait lentement sur son crâne. La servante asserve avait des gestes précis, presque solennels. On avait étendu un drap jaune sur ses épaules, la couleur du deuil sur Velum. Elle ne bougeait pas, les yeux ouverts, fixant un point invisible dans l’air, comme si elle regardait au travers du mur.
Depuis deux jours, elle se soumettait à tous les rituels et elle s’en réjouissait.
Sans sourire, sans trembler.
Une bonne veuve.
Après la dernière mèche, la servante lui tendit une robe jaune, soigneusement pliée sur une tablette.
Jaune : la couleur du deuil sur Velum. Une couleur éclatante pour marquer la perte, disaient les anciens.
Jaune comme la lumière fauve des astres, disait-on aussi, pour honorer le passage vers l’autre rive.
Elle enfila la robe.
Elle avait le visage impassible des statues votives. Pas d’amertume visible. Pas d’ironie. Pas même de fatigue.
Mais à l’intérieur, elle brûlait.
« L’ immonde gros porc est mort… » pensa-elle une fois encore, soulagée.
Halden Virek Ombrag était en effet mort deux jours plus tôt, terrassé par une crise d’apoplexie pendant le bain. Son corps avait été retrouvé dans l’eau refroidie, déjà gris. Il n’y avait pas eu de sang. Pas un cri. Juste ce grand corps flasque, effondré, bouche ouverte, yeux mi-clos.
Elle n’y était pour rien, mais avait souvent souhaité qu’une chose pareille arrive.
Son mariage avait été arrangé par ses trois frères. Ils avaient tous participé à la négociation avec Halden. L’accord était simple : l’exclusivité des transports de marchandises entre les entrepôts de Virek Ombrag et les villes de l’ouest du continent serait confiée à la flotte des Kalior. En échange, leur plus jeune sœur épouserait le marchand. Un échange, un pacte. Du commerce.
Elle n’avait pas protesté. Ou si peu. A l’époque, elle n’avait que dix-sept ans, et elle avait obéi à la demande pressante de ses frères, comprenant que les enjeux en étaient importants et qu’ils la dépassaient. Les intérêts des Kaliors primaient sur tout..
On l’avait vêtue de pourpre, on l’avait ornée de bijoux. Elle n’avait pas souri. Mais elle n’avait pas pleuré non plus.
Halden avait été repoussant dès la première heure. Son corps lourd, ses mains moites, ses désirs tordus, sa voix grasse et ses ordres crus l’avaient immédiatement terrifiée et dégoûtée. Il réclamait, exigeait, s’imposait. Jamais une parole tendre, jamais un regard de considération. Juste une présence poisseuse, collée à sa peau, nuit après nuit.
Elle s’était tue pendant huit ans. Huit longues années sacrifiées sur l’autel de la famille Kalior. Une seule fois, elle avait parlé à Narell, le cadet des trois frères. Il avait pâli, serré les poings, mais n’avait rien fait. Il l’avait laissée repartir.
Heureusement, elle n’avait pas eu d’enfant. Cela, au moins, lui avait été épargné.
Aujourd’hui, elle ne portait plus que le silence. Et une robe jaune.
(on consultera : DOROB Narel. Velum, un monde à part. Editions Datharia ( oct.3025), p.8.) ici
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