Négociation

( 3 mn de lecture )

épisode 2

Neuf mois s’étaient écoulés. Neuf mois de silence jaune. Neuf mois de solitude réglementaire, de gestes réduits, de visites rares. On appelait cela la Période, et tous savaient ce qu’elle signifiait : laisser le temps au ventre de se taire, à la lignée de se vérifier ou de s’éteindre. On voulait être sûr qu’aucun héritier n’émergerait du corps veuf.

Senna avait respecté les règles. Rigidement, mais sans ostentation.
Ce matin-là, elle s’était vêtue autrement. Tissu orangé, mais non plus de deuil. Une coupe simple, nette. Elle portait les cheveux courts encore, mais une fine broche d’argent maintenait le col de sa tunique.

Elle avait convié les deux frères d’Halden à une rencontre. L’aîné, Zeran, était le plus retors. Le plus ambitieux aussi. L’autre parlait peu.
– Je vous remercie d’avoir répondu à ma demande, dit-elle.

Un asserv leur ouvrit les portes d’un salon d’apparat.
Senna s’assit à la table de la grande pièce circulaire, dos à la loggia. C’était là, jadis, qu’Halden recevait. Elle n’avait jamais eu droit, en huit ans, de s’y asseoir ni même d’y paraître .
Zeran haussa légèrement un sourcil, surpris de voir la place qu’elle s’était choisie, puis s’inclina.
Elle leur désigna des sièges de la main.



– Je vous remercie d’avoir répondu à ma demande, dit-elle.
– Vous êtes chez vous, Senna Kalior Massalda. Tant que vous le désirerez.

– Je serai effectivement chez moi, tant que la loi sera la loi, seigneur Zeran.
Senna inclina la tête sur le côté, et un petit sourire s’afficha sur son visage. Elle enchaîna :
– La période de deuil est achevée. Aucun héritier ne s’est déclaré. Selon le droit, je suis désormais pleine héritière de la villa et de ses dépendances, terres et domaines.
Le visage de Zeran se crispa quelque peu.
– Certes. Nous n’avons pas contesté cela.
– Je ne souhaite pas conserver cette demeure. Trop grande, trop pleine de souvenirs. Je vous propose un arrangement.
Zeran se redressa légèrement. Toute trace d’agressivité avait disparu de son visage et de sa voix.
– Je t’ écoute.
– Je propose de vous laisser la jouissance pleine de la villa. En échange, vous me verserez une rente annuelle modeste, que j’utiliserai à ma convenance. Si cette proposition vous agrée, nous ferons enregistrer ce contrat auprès des sages du Conseil. Et bien sûr l’accord d’exclusivité entre la maison des Kalior et la vôtre est maintenu.

Un silence.
– Et… ?
– Et je veux la restitution intégrale de ma dot. Sans contestation, ni délai.
Zeran rit. Un petit rire sec.
– Tu es devenue bien assurée, Dame Senna.
Elle planta ses yeux dans les siens.
– J’ai eu neuf mois pour apprendre à l’être, seigneur Zeran.
Un silence pesa, puis Zeran s’agita sur son siège.
– Quand comptes-tu que nous signions ce contrat ? lui demanda Zeran.
Senna s’inclina légèrement.

Elle prit sur la table, quelques feuilles de papier.
– Le voici. S’il vous convient, nous pouvons le signer.

Le ciel, au-dessus de la colline, était clair.

Publié par l'excédée

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