Bout de verre

Elle tenait le petit vase bleu à deux mains. Elle le faisait lentement tourner, observant par transparence les bulles dans le verre, les inclusions, les impuretés.

Petit vase ? Flacon ? Verre à boire ?

Non, trop précieux pour être un simple verre. Trop épais pour être un flacon. Un vase alors ? Elle resta songeuse. Elle fit la moue, sceptique.

En fait, il n’était pas non plus vraiment bleu.

D’un bleu-vert plutôt. Peut-être même d’un vert-bleu.

C’était sans doute à l’époque déjà, un objet de prix.

Le verre était précieux, difficile à fabriquer…

Elle le tourna encore.

XII ème siècle ? XIII ème ?

Il devait venir d’Italie. Elle vissa sur son oeil un monoculaire de bijoutier.

Elle repéra au creux de la matière quelques bulles laissées par la dissolution de la chaux de soude.

XIII ème italien ou XII ème byzantin.

La couleur vert-bleu confirmait l’hypothèse.

Comment Fulbert s’était-il procuré cet objet ? Comment avait-il pu se le procurer ?

Par quel méandre diplomatique était-il passé, par quelle tractation ?

De quel musée ce vase avait-il disparu, de quelle collection ?

Avait-il volé l’objet, engagé quelques larrons capables d’exécuter le larcin sans trahir son nom, avait-il simplement corrompu un gardien plus avide d’argent que de protéger le patrimoine de son musée ?

Elle reposa le vase. Ses ongles pianotaient sa table de travail.

Elle se leva, ôta son long tablier.

Deux mèches s’échappaient de son chignon.

Dans un froufrou de jupons, elle s’approcha d’une vitrine fermée à clef.

Le vase fut posé entre une figurine inca du VIII ème, une parure mycénienne, un scarabée de jade et un masque de Thulé.

Fulbert se piquait d’antiquités.

Fulbert mourut presque ruiné en 1913. Sous bénéfice d’inventaire, le vase fut mis aux enchères et acheté 150 francs or, ce qui fut une affaire.

Son acquéreur fut nommé capitaine d’un régiment décimé aux premières heures de la guerre. Il reçut la médaille militaire à titre posthume.

Le vase fut donc transmis de sa veuve à ses orphelins, puis offert à une amie qui le trouva fort laid.

Une petite bonne, qui fut d’ailleurs chassée sur le champ, le fit tomber d’une étagère.

Bien des années plus tard, transportant l’étagère, on fit tomber cet éclat bleu vert sur le carrelage du salon.

L’enfant s’en empara. Trésor momentané, l’éclat fut échangé à la récréation,

Et après bien des voyages, abandonné sur une plage.

Regarde-le, ce morceau de verre roulé par la mer, c’est un morceau de vase byzantin. Fulbert l’a fait voler au trésor d’un ata- turc pour que je puisse te l’offrir.

Pour s’y retrouver…c’est

Publié par l'excédée

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