Pandore

Chaque fois que ses doigts effleuraient une pince à linge, le souvenir revenait, la percutant, la projetant dans un gouffre. Elle y basculait.
Elle se souvenait de cette minute précise, de sa position, bras relevés saisissant un torchon pour le jeter dans la panière orange posée à ses pieds sur l’herbe.
Il était allée droit sur elle et avait prononcé ces simples mots : «  Bon, eh bien je ne suis pas immortel ! ». Elle s’était figée, n’avait pas compris immédiatement. Pendant une poignée de secondes, il y avait eu un blanc dans son esprit, un vertige. Puis elle avait été submergée par cent pensées à la fois. Pas l’une après l’autre, non, mais simultanément. Une averse de pensées, comme une pluie de grêle.
Incapable de dire un mot, elle s’était emparée de la panière à linge, et s’était retrouvée dans leur chambre. Elle s’était lourdement assise sur le lit.
Son monde s’écroulait, sa vie s’écroulait.
Avec le recul des années, elle comprenait maintenant qu’elle n’avait pensé qu’à elle, pas vraiment à lui, à ce que cette annonce d’une mort prochaine signifiait pour elle.
Leur vie. Leurs voyages, leurs pique-niques dans les dunes, leur vieillesse qu’ils n’imaginaient pas l’un sans l’autre. Leur insouciance. Depuis, elle n’avait plus jamais été insouciante.


Elle aurait pu, encore maintenant, décrire chaque mot, chaque geste qui avait suivi.
Mais elle devait repousser ce souvenir, sinon ils s’enchaînaient tous, la laissant au bord des larmes.
Les souvenirs… Ils surgissaient en permanence dans son quotidien au gré d’un geste, d’un nom de ville, d’un endroit, d’une musique. Des dizaines de fois par jour. Chaque jour.

Elle avait enfermé les photos, les films, dans des dossiers de son ordinateur. Les dossiers s’appelaient Pandore. Il ne fallait pas qu’elle les ouvre.


Elle avait consigné les lettres manuscrites, les leurs, celle qu’il lui avait écrites, les siennes, récupérées dans les jours qui avaient suivi sa mort, dans la grande armoire dont la porte grinçait.
Elle ne pouvait pas les relire. Elle regardait parfois le dossier à sangle, fermé, où s’entassaient ces centaines de lettres .
Encore maintenant, elle retrouvait des petits mots dans des livres, des brouillons, des chemises contenant des factures. Ses yeux s’attardaient quelques instants alors sur l’écriture fine, racée, dont la seule vision la bouleversait. Et la ronde des souvenirs se mettait à nouveau à tourner.


Elle se disait qu’il faudrait en faire quelque chose mais n’en trouvait pas la force.

Elle vivait encore avec lui en fait. Elle mettait son écharpe rouge à motif de poissons, cette écharpe de coton, indienne ou japonaise, et c’était comme si lui la mettait. C’était l’un des seuls objets qu’elle avait pu « apprivoiser », des cinq ou six qu’elle avait conservés.


Lorsqu’elle allait à sa voiture, il lui arrivait encore d’ouvrir la portière côté passager, puis elle se rendait compte que c’était elle qui allait devoir conduire, alors elle secouait la tête comme pour s’ébrouer.



Elle considérait sa mémoire comme une malédiction, mais pour rien au monde elle n‘aurait voulu l’effacer. C’était son enfer mais aussi une sorte de paradoxal et douloureux trésor.

Maintenant, elle remplissait sa vie d’occupations vaines et creuses. Elle faisait semblant. Elle jouait à être en vie.

vice versa

(exemplaire masculin)

Je me réveille, j’ai un peu la tête dans le cul. J’ai bossé tard, presque jusqu’ à minuit et je suis rentré claqué. Le bureau était désert, c’était calme et j’ai pu avancer sur le projet. Pour le coup, j’ai mis une alarme pour me réveiller bien qu’on soit samedi, parce que j’ai rendez-vous à dix heures, avec les X-men. Ça me fait encore sourire ce surnom qu’on s’est donné… les X-men.

Xavier, Maxime et Alexandre, nos trois prénoms. Avec des x, tous les trois. On s’est connu pendant nos études, on jouait à l’AS Rugby de la fac. Xavier était en licence de droit, Maxime entamait une maîtrise de chimie, quant à moi, j’attaquais ma troisième année en école d’architecture. On est rapidement devenus potes, on l’est resté.

Maxime est devenu prof. Il officie maintenant dans un lycée à Montpellier, il vient à peu près une fois par mois pour voir ses parents. Xavier bosse dans un cabinet d’avocat à Bordeaux, il a fait sa vie là-bas, il ne revient plus très souvent dans la région, mais chaque fois qu’il vient, nous réunissons les X-men.

Pas de séance d’abdo ni de pompes, ce matin. Juste une douche, j’enfile un jean, chemise et un blouson. On a rendez-vous au bar, notre bar. En fait, c’est plus un café qu’un bar. Il est situé près de la Grande Plage tout au bout du parking, c’est devenu notre QG. Sa terrasse est sympa au printemps, mais presque intenable l’été, malgré les parasols. Il est presque neuf heures et demie, il faut que j’y aille. Je rafle mon portefeuille et mon trousseau de clefs dans l’entrée, je file.

J’arrive le premier, Xavier arrive trois minutes après moi, et Maxime nous rejoint presque immédiatement. Poignées de mains, embrassades et claques dans le dos. Jean, le garçon, attiré par nos exclamations de retrouvailles surgit. Jean n’a pas d’âge, il me semble l’avoir toujours connu. Il ne change pas. Peut-être un peu moins de cheveux et un peu plus de rides, mais toujours le même gilet noir, aux multiples poches, son long tablier blanc noué autour de la taille, un plateau rond juché sur trois doigts, attributs de sa fonction. Il nous salue avec cordialité puis s’enquiert : « Et qu’est-ce ça sera pour ces messieurs ? » avec le même ton cérémonieux dont il use avec tous les clients. Le grand style, quoi. Il passe un coup de lavette sur la table, bien que celle-ci n’en ait nul besoin, la repose sur son plateau, repart dans le café, commande à l’adresse du patron d’une voix de stentor : « Un thé au lait ! Un expresso ! Un grand crème ! »

Nous parlons avec vivacité, chaque anecdote échangée nous arrache des éclats de rire. Jean dépose notre commande sur la table. Xavier, un instant interrompu, reprend :

« Alors le type me dit tout de go : « Maître, flanquer une gifle à cet abruti s’apparentait à de la légitime défense ! » Pour une fois, je suis resté bouche bée. » Nous nous esclaffons.

Une femme avec un chien tenu en laisse s’approche et s’installe, le raclement de sa chaise nous a fait tourner le regard dans sa direction. Petite, brune, dans les quarante ans. Elle s’est assise dos au soleil presque en diagonale de nous, mais de l’autre côté du passage.

Maxime, grand célibataire devant l’Éternel, nous annonce tout-à-trac qu’il a trouvé « la bonne » et qu’il compte se marier. Combien de fois avons-nous eu droit à ce genre de proclamation définitive de la part de Maxime. Nous le charrions, il fait semblant d’être en colère, proteste « Non, non, je vous assure, les gars ! ».

Jean a déposé un grand crème sur la table de la femme. Elle mord dans un croissant. De temps en temps, elle jette discrètement un coup d’œil vers nous. Ça me fait sourire. Elle a beau faire ça très discrètement, faire semblant d’admirer le rivage, elle nous regarde chaque fois que nous éclatons de rire, puis replonge le nez dans sa tasse. Tasse qui doit être vide depuis le temps. Bientôt, elle se lève et entre dans le bar. Elle ressort. Et en bons mâles que nous sommes, mariés ou pas, célibataires ou non, nous nous taisons lorsqu’elle passe, la raccompagnant du regard jusqu’à sa place.

Nous reprenons nos propos badins, nos galéjades, nos blagues nulles. J’aime beaucoup nos rendez-vous X-men, ces sont des moments de bien-être, de légèreté, les soucis disparaissent, les habituelles préoccupations qui nous alourdissent s’allègent. Je ne saurais définir exactement ce qui se passe, mais on se sent bien, et nous savons que les deux autres ressentent la même chose.

La femme donne un bout de croissant au chien, le gratifie d’une caresse, elle lui dit quelque chose que je n’entends pas, le chien remue la queue et cela me fait sourire. Elle lève la tête et surprend mon regard, mon sourire. Je détourne le regard. J’ai raté le début de l’histoire que nous raconte Maxime, une histoire d’ions et de cations, d’élève qui ne comprend rien. Je jette un nouveau coup d’œil à la femme, puis reporte mon attention sur mes deux compagnons, je ne sais pas si elle a vu que je la regardais. Maintenant, c’est elle qui me jette un nouveau coup d’œil, que je fais mine de ne pas remarquer. C’est un peu comme si nous jouions au jeu de la barbichette, par coups d’œil interposés, ou à cache-cache.

Nous nous apprêtons à partir, Xavier s’empare de la note. Nous protestons par principe. C’est chaque fois la même chose. Nous reproduisons la scène avec presque les mêmes mots, mais nous savons tous trois, qu’à la fin, c’est Xavier qui paie, en moquant les salaires de l’Éducation Nationale pour ce qui est de Maxime, et m’assurant qu’il me laissera payer la prochaine fois. Jean surgit, Xavier lui tend un billet, Jean lui rend la monnaie en fouillant dans les poches minuscules de son gilet. « Bonne journée, messieurs, à la prochaine ! ». Nous nous levons, nous allons quitter la terrasse, lorsque je me ravise, je fais signe aux deux autres que je les rejoins. Ils se tiennent, pour une fois, ne partent pas en rigolant, ne font pas de commentaires. J’en suis surpris. Mais les commentaires, je sais que je vais y avoir droit, accompagnés de sourires entendus, une fois que je les aurai rejoints.

Je m’approche de la table occupée par la femme, je me baisse et caresse le chien, je lui chatouille les côtes. C’est une espèce de Border, noir avec le bout de la queue et le bout des pattes blancs. Le museau est blanc aussi. Pas un pur race. J’ai eu un chien comme ça quand j’étais tout petit. Il s’appelait… il s’appelait… comment s’appelait-il ? « Tobbie ! ». Son nom presque oublié a surgi de ma mémoire.

« Comment s’appelle-t-il ?

– Pouki » me répond-elle en riant presque.

Je peux la regarder enfin de près. Elle est jolie mais ce n’est pas une beauté. Ses yeux noirs sont expressifs. Elle doit avoir dans les 40 ou 45 ans.

Elle enchaîne :

– Je sais, ça ne ressemble à rien comme nom pour un chien, pas que pour un chien d’ailleurs, c’est un nom parfaitement ridicule » Elle rougit et je trouve ça charmant.

« Pouki » redit-elle et elle soupire. Un soupir résigné ? Désabusé ? Je ne sais pas.

« Eh bien, Pouki, dis-je en m’adressant au chien, je suis très heureux de faire ta connaissance. Je m’appelle Alexandre, mais tous mes amis m’appellent Alex. »

Elle ne répond rien, se contentant de hocher la tête

Je caresse une dernière fois le chien et me relève. Je la regarde et lui souris. Elle me sourit aussi mais ne dit rien.

« Je dois y aller, et je désigne d’un mouvement de la tête mes deux amis qui m’attendent. Enchanté d’avoir fait la connaissance de Pouki. »

« Punaise, elle aurait pu me dire au moins son prénom. » Pensé-je. Je suis un peu déçu, je me sens complètement idiot.

Je pose mon trousseau de clefs sur le meuble de l’entrée, me déleste de mon portefeuille. Mon blouson atterrit sur l’accoudoir du canapé, et je me laisse tomber sur ledit canapé, la tête posée en arrière sur les coussins. J’ai trop mangé comme chaque fois qu’on se réunit avec les X-men. Le resto sur le port… Il y avait des fruits de mer, ça, ça va encore, mais la copieuse choucroute de la mer m’a été fatale, d’autant qu’on l’a accompagnée de deux bouteilles de blanc et d’un dessert par là-dessus ! Pas raisonnable. Je ferme les yeux quelques minutes, pas trop longtemps sinon je vais m’endormir… Je repense à la femme-au-chien. Je ne peux pas la désigner autrement, vu qu’elle ne m’a pas dit son prénom. Ça m’agace, qu’elle ne m’ait pas dit son prénom, je ne sais pas exactement pourquoi ça m’agace, mais ça m’agace.

C’est vrai quoi, ça n’engage à rien d’échanger des prénoms.

Je vais dans la cuisine, je me sers un verre d’eau, je le bois devant l’évier et m’en ressers un immédiatement.

Je revois la scène. Moi, qui fais de l’humour en me présentant au chien, elle qui sourit juste.

Ça m’agace. Non, c’est Elle qui m’agace.

Remarque, elle est peut-être très timide, ou très prudente, ou peut-être qu’elle a été échaudée par tous les mecs qui lui ont demandé son prénom quand elle buvait un crème à la terrasse d’un café. Je ricane.

Elle est peut-être mariée. Non, j’ai pas vu d’alliance à sa main. Ou alors, elle n’en porte pas.

Ou alors, elle a cru que je draguais son chien.

Les idées les plus farfelues me viennent en tête. Maintenant je rigole tout seul.

Faut que je pense à autre chose. Ça ne sert à rien d’émettre des hypothèses sans fin. Elle ne m’a pas dit son prénom, point barre.

Dommage, parce que…

Mais, punaise, qu’est-ce que ça aurait changé, que je sache son prénom ? J’allais pas lui filer rencard.

Quoique…à bien y réfléchir…REFLECHIS PAS !! Alex, ne réfléchis pas, mon garçon, tu te fais du mal !

Je tends la main vers le livre qui est sur la table basse.

Brautigan. « Le général sudiste de Big-Sur ». Le temps de retrouver la page où j’en suis resté, mon esprit s’échappe deux ou trois fois vers la femme-au-chien. Qui de Brautigan ou de cette femme va l’emporter ? Je me concentre, lis une page ou deux, éclate de rire. Brautigan est vraiment très fort…

Je lis et ne m’interromps que pour avaler un yaourt. Ça suffira. Avec ce que j’ai mangé ce midi, je suis incapable d’absorber plus. Je reprends le livre. Je n’ai repensé à-la-femme-au chien que trois fois en mangeant mon yaourt. Brautigan, donc.

Vers 22 heures, je vais me coucher, je suis crevé en fait. J’ai eu une grosse semaine, ai travaillé tard presque chaque soir, et ce matin, le rendez-vous X-men m’a privé de ma rituelle grasse matinée. Au bout de cinq minutes au lit, j’éteins la lumière.

C’est à ce moment que les choses se corsent.

Dès que j’éteins la lumière, je repars en boucle. J’imagine ce qui aurait pu se passer si… si elle m’avait dit son prénom, si nous avions échangé quelques mots, si j’avais été seul au bar ce matin, libre de m’attarder, si…, si…, si…Bref, je brode inutilement en me jouant les différentes versions de ce qui aurait pu être. Mais qui n’a pas été. Je peux me les jouer à l’infini, ça ne changera en rien ce qu’il en est. A part m’empêcher de dormir. Merde à la fin ! Je me tourne et me retourne dans le lit, toutes les trois minutes. Sois constructif, mon petit Alex. Étudie le projet. Le cahier des charges. Réfléchis aux plans possibles. Raisonne sur les contraintes de matériau, c’est ton boulot, au moins ça tu sais faire ! Bon, alors, je sais que j’ai envie de la revoir, je ne sais pas trop pourquoi. Ça mériterait d’être éclairci. Elle m’a plu ? Je ne me souviens plus vraiment de son visage, déjà. A part de ses yeux noirs. Deux billes de jais. Non, ce qui m’a plu, ce sont ses sourires quand elle nous regardait, ses petits coups d’œil en coin, sa façon d’être avec son chien et qu’elle rougisse quand elle m’a dit le nom de son chien en bafouillant.

Je ne suis pas complètement honnête sur ce coup-là. Quelque chose m’a plu. Si ça avait été un mec ou si elle avait eu 60 ans, je ne serais pas là à réfléchir, je l’aurais oubliée, je ne serais probablement même pas allé jusqu’à sa table. Conclusion, quelque chose m’a donné envie d’aller à sa table pour lui parler. Bon, on avance. Laborieusement, mais on avance. J’ai eu envie d’en savoir plus, de savoir ce qu’elle pensait de nous, de nos éclats de rire, pourquoi cela avait tant suscité son intérêt, oui, c’est ça, envie de savoir ce qui lui avait traversé la tête. Envie de mieux la connaître. De faire sa connaissance au sens propre. Stricto sensu, comme le dit ma mère.

Étape suivante. Comment je peux rattraper le coup ? Il faudrait d’abord que je la retrouve et à part au bar, je ne vois pas où. Elle n’est pas du coin, je ne l’ai jamais vue, ni croisée. Ni elle ni son chien. Ce doit être une vacancière. Une vacancière, ici ? Au mois de février ? Ou alors, elle n’est là que pour le week-end. Je repousse l’idée.

Donc, seule solution, retourner au bar avec un bouquin, attendre et espérer qu’elle y revienne aussi. Faible chance de réussite, mais seule possibilité. En plus, si elle revient, c’est sans doute un bon point. Elle espère peut-être m’y retrouver… ou pas. Ou pas.

Qu’est-ce que je fais si elle vient ? Comment je m’y prends pour l’aborder à nouveau ?

Et je propose quoi ? On reste au bar jusqu’à sa fermeture ? On devient amis en vingt minutes ?

Et on décide de ne plus jamais se quitter ? Je passe à la bijouterie de garde et j’achète une bague de fiançailles que je lui offre négligemment ?

L’idée me fait ricaner.

Sois sérieux, Alex. Bon, alors, qu’est-ce que je lui propose ?

Je retourne dans ma tête la question, je sèche un peu. Soudain, l’idée fuse. Je la trouve brillantissime. Enfin, disons pour être exact, que c’est la seule que je trouve possible à mettre en pratique un dimanche matin.

Une promenade et un pique-nique ! Avec un chien comme le sien, elle doit passer des heures à se promener. Et aimer ça. Sinon, il fallait qu’elle prenne un Yorkshire.

Donc demain matin, direction le bar. Seule contrainte, mettre le réveil à sonner.

Je peux faire une croix sur ma grasse matinée du matin. Parce que, si ça se trouve, elle est matinale.

Je ferme les yeux et je m’endors en deux minutes.

J’arrive en vue du bar, évidemment j’ai oublié de prendre mon bouquin…La matinée risque d’être longue. Mais quand j’arrive sur la terrasse, j’avise immédiatement le chien couché dont la laisse est glissée sous un pied de chaise et une grande tasse vide sur la table. Je suis instantanément : soulagé, content, un peu inquiet de savoir ce qui va se passer, de comment je vais m’y prendre pour ne pas apparaître comme un gros lourd, un dragueur de seconde zone.

Elle n’est pas là, elle doit être à l’intérieur.

Le chien semble m’avoir reconnu, il se lève, s’étire comme le font les chiens, et bat de la queue frénétiquement. Sa maîtresse fait alors son apparition. Je la regarde puis m’adresse au chien :

« Salut Pouki, ça va ce matin ? Tu as l’air en forme ! Ta maîtresse, en revanche, a une mine abominable, elle a eu un réveil difficile ? Elle est de mauvaise humeur ? »

Je me relève et je me fends du sourire le plus malicieux possible.

« Réveil difficile ou mauvaise humeur ? » Bon, c’est tout ce que j’ai trouvé comme entrée en matière. Pas terrible. Je continue sans lui laisser le temps de répondre.

« Pouki, lui, a l’air de très bonne humeur, il ne demande qu’à faire une longue promenade. »

Peut-être un peu trop rapide. Je ne sais pas du tout ce qu’elle pense. Je tire une chaise à moi.

« Je peux ? »

Là, je prends le risque qu’elle me réponde non. De quoi j’aurais l’air ? Parce que dans mon « super-plan », je n’ai pas envisagé un seul instant la possibilité qu’elle n’ait pas envie de me voir, ou de parler avec moi (et plus si affinités). Je me pose là, comme fin stratège.

Mais bon, elle acquiesce et le petit rire qui suit, me rassure.

Je continue mon manège en m’adressant à Pouki.

« Tu vois, elle va déjà mieux, je suis certain que d’ici une minute, elle va réussir à articuler trois mots. »

Je n’en suis pas si certain que ça, en fait. Alors, j’enchaîne :

« Alors, vous êtes d’accord pour faire une grande promenade avec Pouki et moi ? » Je continue presque d’une traite :

« On peut acheter des sandwiches et deux petites bouteilles d’eau, et improviser un pique-nique. Ça vous dit ? »

J’y vais fort là. Mon empressement est pathétique. Elle va me prendre pour un dingue, pour un psychopathe, même, si ça se trouve. D’autant qu’elle ne répond rien, comme si elle prenait plaisir à me voir me débattre lamentablement avec ma proposition à la noix.

Elle articule alors trois mots.

« Ca-me-va » TROIS MOTS ! Si ça se trouve elle cherchait une réponse en trois mots pendant que j’étais suspendu à son verdict. Sous son air de sainte Nitouche, c’est une maligne en fait.

Je pars acheter des sandwiches, des bouteilles d’eau.

Je me rends compte que je ne sais toujours pas son prénom.

Je la laisse finir son café pendant que je vais acheter les sandwiches. En fait, j’achète de quoi faire des sandwiches et Marie me les fait. Je connais Marie depuis, voyons… je ne sais pas depuis quand en fait. Dans mon esprit, je l’ai toujours connue. C’est elle qui tient la supérette. Elle n’est plus très jeune. Non, elle est même carrément vieille. A dix ans, j’allais déjà acheter mes bonbons chez elle. Alors je suis un peu comme son chouchou. Un de ses chouchous, disons plutôt. Toujours est-il, que lorsqu’elle voit ce que j’achète, elle lève les sourcils.

« Tu vas faire un pique-nique, alors ? » me demande-t-elle, curieuse comme une pie, avec un sourire plein de sous-entendus. Je hoche juste la tête, avant de répondre :

« Mais comme ce n’était pas prévu, j’ai rien préparé, alors… »

Avant que je finisse ma phrase, elle s’empare de mes achats, disparaît dans l’arrière-boutique. J’entends le bruit d’un couteau à pain puis deux minutes plus tard, elle réapparaît tenant un petit sac plastique qu’elle me tend.

« Bon pique-nique ! » Je la remercie d’une bise sur la joue.

« Eh ! Tu me raconteras ? » demande-t-elle d’un air malicieux au moment où je franchis le seuil de sa boutique.

Nous marchons sur la petite route à l’ombre des pins et des chênes-verts, celle qui commencent à l’extrémité du parking.J’en connais chaque détail. Je l’emprunte souvent. Elle longe le littoral à quelques centaines de mètres, puis s’élève sur la falaise. Ça ne monte pas trop, on peut de temps en temps apercevoir la mer en contrebas, à la faveur d’une trouée dans la végétation. Il y a un endroit vraiment sympa où grignoter un pique-nique et faire une pause : une espèce de dalle rocheuse, qui offre une vue sur la mer à 180 degrés. Et puis, il y a le « lotissement-fantôme » et la cabane perchée de mon grand-père.

Pouki trotte devant nous à quelques dizaines de mètres, reniflant et levant la patte, comme tous les chiens.Je m’arrête un instant :

« Vous savez que je vous ai surnommée « la-femme-au-chien » ? » Elle s’arrête à son tour et fixe son regard dans mien avec l’air de ne pas comprendre. Puis elle écarquille un peu les yeux. Et quels yeux ! Les deux billes noires qui semblent pouvoir me sonder. Punaise, quand cette femme vous regarde, elle vous regarde ! Sortant de ma contemplation, j’articule :

« Je ne connais toujours pas votre prénom. Je ne vais tout de même pas faire un pique-nique avec une inconnue ! »

Elle rougit un peu -décidément, elle est adorable quand elle rougit- se mord un instant la lèvre inférieure.

« Oh ! Je ne voulais pas me monter impolie, vous savez… c’est vrai que je n’ai pas pensé à le faire… excusez-moi ! »

Puis enfin, elle prend une inspiration, puis dans un souffle :

« Sandra… Je m’appelle Sandra ».

Nous discutons de tout et de rien.Des raisons pour lesquelles, elle est arrivée là, du cabanon qu’elle a loué. Je vois parfaitement où cela ça se situe, pas génial, mais à l’écart, et à cette période plutôt calme. Nous avançons d’un bon pas. Les chênes-verts et les pins maritimes se mélangent désormais aux buissons d’épineux. Ceux-ci prennent chaque année plus d’ampleur et s’étalent désormais sur les bords de la petite route. La surface de bitume semble se gondoler, soulevée par les racines des arbres.

Nous marchons côte à côte, Sandra est obligée de se rapprocher de moi ; la route est moins large.

Je compte l’emmener d’abord au « lotissement fantôme » comme les gens du coin l’appellent. Des vestiges d’un club de vacances de cinquante maisons qui est finalement mort-né. Un défaut de permis de construire a tout fait capoter. Mais pour le coup, ce sont cinquante maisons à tous les stades de construction. C’est un endroit assez fascinant. Bien sûr on a pillé ce qui pouvait l’être, ou bien on a cassé. Les tagueurs, tels des insectes nécrophores, venus en dernier, y ont apporté la touche au saccage final. Il règne une ambiance irréelle dans « le lotissement fantôme ». Même moi, je ne suis pas insensible à cette ambiance. Des friches industrielles, les bâtiments désaffectés, les entrepôts ou les locaux d’usine, les anciens hôpitaux, j’en vois une trentaine par an. Cela fait partie de mon boulot. Je travaille dans un cabinet d’urbanisme spécialisé dans la réhabilitation de friches, justement. Le cabinet propose des projets clefs en main aux municipalités ou aux communautés de communes qui les ont rachetées pour une somme généralement symbolique. Mon cabinet propose une sorte de « pack » comprenant : la réfection du bâtiment, les réseaux, la voirie pour y accéder, et même l’aménagement des espaces verts. On travaille sur appel d’offres. Gros budgets, mais gros boulot aussi. En gros, on fait tout, l’étude d’impact, étude de terrain, de la viabilité du bâtiment, ensuite on propose des plans, selon ce que le bâtiment est destiné à devenir. Plus exact de dire, je fais l’étude d’impact, l’étude de structure, les plans de la réhabilitation, je travaille aussi parfois avec les architectes des Bâtiments de France, quand le bâtiment en dépend. J’adore mon job, c’est souvent passionnant, varié, mais c’est terriblement chronophage. Je suis toujours à la recherche de temps, toujours à la bourre, en gros toujours en train de bosser, même certains week-ends quand on est proche de boucler un projet.

La route s’incurve, nous y sommes. Sandra est saisie par le lieu, elle reste immobile puis commence à explorer, elle visite tout, elle entre, elle sort des maisons, observe. Je lui explique ce qu’il s’est passé et elle se rembrunit. Elle me questionne sur le promoteur. Elle devient songeuse.

Nous quittons le lotissement, nous revenons sur nos pas. Il y a une bifurcation, une piste continue à longer le littoral en contre-haut, nous nous y engageons.

C’est là que Sandra explose, comme si elle avait besoin d’évacuer un trop-plein de sentiments.

« Les alentours sont un cauchemar architectural, cette agglomération est le comble de l’abomination ! Comment les gens ont-ils pu accepter qu’on construise ces horribles immeubles, ces résidences « clapier en béton », ces hectares de lotissements ? Tout ça pour du fric, par appât du gain ? ». Elle s’enflamme et pour un peu je crois qu’elle pourrait en pleurer de colère.

« Avons-nous tous vendu notre âme ? Et jusqu’où irons-nous ? »

Je ne dis rien. Elle se tait. Une minute ? Deux ? Un silence s’installe. Elle reprend d’un ton indigné, presque hargneux.

« On devrait obliger les architectes à vivre dans leurs constructions ! » s’exclame-t-elle.

« Et hop, une pierre dans ton jardin, mon petit Alex ! ». Difficile pour moi d’ignorer sa remarque et de passer à un autre sujet. D’autant que je ne suis pas complètement en désaccord avec elle. Je ne sais pas dans quelle mesure je suis disposé à défendre la profession dans son ensemble. Je suis d’ordinaire plutôt sévère avec mes propres confrères, mais réaliste sur les contraintes qui pèsent sur notre métier. La jungle des appels d’offres, les budgets hyper-contraints, les diktats des promoteurs qui veulent toujours rogner sur ci ou sur ça, bref…

Comment est-ce que je m’y prends avec la petite Sandra ? Je vais pas m’embarquer dans une polémique stérile. Bon, je balance mon pavé, en réponse à sa pierre, et je verrai bien ce qui se passe.

Nous marchons encore une centaine de mètres.

« Je suis architecte. » dis-je d’un ton calme.

Elle cille, rougit un peu, je peux presque voir les ondes circulaires du « pavé » onduler sur elle. Elles s’étendent au fur et à mesure qu’elle comprend l’étendue de sa gaffe involontaire.

C’est délicieux. Je vais la laisser mariner un peu, puis enfoncer le clou. Je me tais. Après quelques instants j’ajoute d’un ton amusé :

« Et circonstance aggravante, sans doute à vos yeux, je bosse dans un cabinet d’urbanisme. »

Je continue avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit :

« Mais avant que vous me clouiez au pilori, j’ajouterai pour ma défense et celles de mes confrères, que c’est un cabinet spécialisé en réhabilitation de friches industrielles notamment. C’est la municipalité qui nous a mandaté pour la déconstruction, la remise en état et la re-végétalisation de ce lieu. Évidemment, je ne m’occupe pas du chantier, ce n’est pas ma partie. »

Tout cela dit d’un ton parfaitement urbain, dépourvu de toute animosité. Du grand art. Dans le style « vierge outragée » mais digne.

Je souris intérieurement. J’ai presque pitié d’elle. J’imagine toutes les pensées qui doivent s’agiter sous son crâne.

Nous continuons à marcher en silence. Au bout de quelques instants, elle s’arrête et murmure d’un air contrit :

« Je vous dois des excuses. »

Puis elle enchaîne plus fort :

« Je vous dois toutes mes excuses, vraiment. Si je vous ai offensé, sachez que je le regrette, que je suis résignée à faire amende honorable, et que même… » Elle cherche ses mots

« Vous pouvez me priver de sandwich. » pirouette-t-elle, comme si par ce trait d’humour, elle faisait reddition.

Je lui saisis délicatement le bras, juste au-dessus du coude, et imprime deux ou trois pressions pour lui signifier que tout va bien, que je ne lui en veux pas et qu’elle est pardonnée.

Peut-être laissé-je ma main au contact de son bras plus de quelques instants qu’il n’est nécessaire. Je continuerais bien à marcher comme ça, ma main tenant son bras. Mais je la retire malgré tout. A contrecœur.

Nous recommençons à marcher. Peu à peu, la tension s’apaise. Elle recommence à me parler de tout et de rien : de son chien, de ses vacances ici, d’une amie qui est venue dans la région, de son plaisir à faire de longues marches : « Je fais souvent des randonnées ». Je l’écoute, demande des précisions parfois, mais la scène que nous venons de vivre me retraverse l’esprit constamment, et je ne peux m’empêcher de sourire quand j’y repense. Elle surprend mes sourires à deux ou trois reprises. Elle penche alors son visage sur le côté en relevant alors un coin de la bouche. C’est une petite grimace très expressive qui semble me demander : « Quoi ? qu’est-ce que j’ai dit ? Qu’est-ce qui vous fait sourire ? ».

Quelques centaines de mètres plus loin, le sentier devient beaucoup plus étroit. A peine assez large pour que nous puissions y marcher côte à côte. Nos mains se frôlent, nos bras se heurtent.

Sans réfléchir ou en y réfléchissant tropau contraire, je lui prends la main. Depuis trois minutes, j’en avais envie, mais je l’ai fait sur une impulsion. Un passage à l’acte, quoi. Elle ne dégage pas sa main, ne semble même pas surprise, n’interrompt même pas sa phrase. Puis elle se tait, semblant apprécier le contact de sa main dans la mienne.

La petite piste descend maintenant et l’on peut apercevoir la dalle rocheuse où j’ai l’intention de nous faire pique-niquer.

Sur le chemin du retour, je prends à nouveau sa main. Sa peau est tiède sous mes doigts et je ressens un sentiment de sérénité, de plaisir calme, de contentement.

Sandra m’apprend qu’elle est traductrice pour des maisons d’édition qui ont des collections «de littérature étrangère », qu’elle est interprète aussi de temps en temps, à Genève.

Elle me parle aussi de sa famille : père russe, mère grecque qui ne lui ont parlé que le russe ou le grec, le français qui est la sienne en dehors de sa famille, avec pour résultat une petite fille qui était parfaitement trilingue, quadrilingue si on y ajoute l’anglais appris plus tard. Sandra m’assure que ça lui a semblé naturel de s’exprimer en trois langues durant son enfance, pas quelque chose de difficile ou d’artificiel. Rien d’extraordinaire selon elle, rien que de très banal.

Elle m’explique qu’en vérité elle s’appelle Cassandra, pas Sandra. Un peu trop grec, à son goût, trop tragique. Cassandre qui n’était jamais crue, dont les prévisions ne servaient à rien…

Je l’écoute, je pose des questions, mais je ne dis pas grand-chose de moi.

Je l’entraîne sur un sentier étroit sur la gauche. Sa main toujours dans la mienne, Sandra est juste derrière moi dans la montée, Pouki sur les talons. Elle trébuche sur une racine. Ma main s’affermit sur la sienne pour l’empêcher de tomber. Après quelques pas chancelants, en déséquilibre, elle se rétablit. Le sentier est très étroit. De part et d’autre, les buissons d’épineux s’accrochent à nos vêtements.

« Attendez, il faut que je vous fasse voir quelque chose. » Et je lui désigne du bras la cabane sur pilotis, à peine visible dans le haut de la végétation.

« Là ! juste au-dessus des arbres ! Vous voyez ? »

Non, de toute évidence, elle ne voit pas.

Je passe alors derrière elle. Juste derrière elle. Je me baisse un peu pour me retrouver à sa hauteur, je passe mon bras gauche tendu que j’appuie son épaule, pose l’autre main sur sa hanche droite pour l’amener dans le bon axe. Puis je pointe l’index.

« Et là ? Suivez la direction de mon doigt, vous ne voyez toujours pas ? »

Elle hoche vigoureusement la tête :

« Si, si, maintenant, je la vois, murmure-t-elle, elle est adorable !

– C’est mon grand-père qui l’a construite. Nous irons la voir de près la prochaine fois. »

Nous faisons demi-tour, l’air est plus frais maintenant, le soleil commence à décliner. Lorsque nous atteignons le parking où est garée sa voiture, le soleil est en train de se coucher.

Mon téléphone sonne. Je le sors de ma poche. Je compte bien ne pas le laisser m’interrompre. Mais un coup d’œil sur l’écran m’en dissuade. Punaise ! C’est Audrey ! 

« Excusez-moi, mais il faut que je réponde. » dis-je d’un ton soucieux.

D’une mimique, Sandra me fait comprendre qu’elle comprend.

Je prends donc ce maudit appel, je me mets à marcher à grand pas.

« Le moment n’est pas bien choisi, Audrey ! Les filles vont bien ? » Je suis toujours inquiet pour les filles lorsque Audrey m’appelle.

Audrey est mon ex. Huit ans de mariage. Un divorce très houleux, mais je présume que tous les divorces le sont. L’étalage de nos griefs et de nos récriminations respectives. La batailles d’avocats pour la garde des filles, pour l’attribution de la maison, bref, un divorce…

« Bon, qu’est-ce que tu veux ? » Je ne rajoute pas « encore » pour ne pas envenimer les choses. J’arpente le parking à grands pas.

Audrey m’explique qu’elle a un problème de garde, que son planning est surchargé, qu’elle doit se déplacer pour un rendez-vous professionnel.

« Mais punaise, Audrey tu as TOUJOURS un problème de garde ! » aboyé-je dans le téléphone.

« Tu as TOUJOURS un planning chargé. Et tu me sollicites TOUJOURS au pied-levé, la veille pour le lendemain, le matin pour le soir. Si c’est ton planning, t’es au courant un petit peu à l’avance, non ?  Ca sert pas à ça, un planning ? »

Audrey et moi pratiquons une résidence alternée avec les filles. Une semaine, une semaine. Du vendredi au vendredi. Un peu contraignant comme mode de garde mais au final satisfaisant pour les filles et pour moi. Le « moins pire » disons. Je les ai déposées vendredi soir chez leur mère, on est dimanche, et dès ce soir, Audrey me demande de les prendre pour deux jours, elle les récupérera, à la sortie de l’école mardi, m’assure-t-elle. Punaise ! C’est toujours la même chose. Pendant cette conversation, je jette des coups d’œil vers le coin du parking où se trouve la voiture de Sandra. Elle a fait grimper le chien dans le coffre après lui avoir donné à boire, elle a ouvert la portière côté conducteur, elle s’est assise mais a laissé la portière ouverte et maintenant elle attend.

Audrey continue à mener son offensive de pilonnage. Je finis par me rendre. Je raccroche. Je suis d’une humeur massacrante, maintenant.

« Je suis désolé, un imprévu, il faut que je parte… » Je souris mais ça doit être plus une grimace qu’autre chose. « Je suis désolé ». Et c’est vrai, je suis particulièrement désolé.

A son tour de faire une petite grimace, elle incline la tête pour acquiescer. Elle est déçue, cela se voit. Elle met le contact de la voiture.  « Ce n’est pas grave… Vous êtes tout excusé, voyons… ».

Je manque de lui expliquer mais renonce. Il faudrait alors tout lui expliquer. Je donne une impulsion sur la portière, elle se referme. Sandra a un moment d’hésitation puis démarre. Sa voiture s’éloigne.

Au bout de quelques secondes, je pousse un rugissement rageur : nous n’avons ni l’un ni l’autre pensé à échanger nos numéros de téléphone.

Le lendemain j’ai une journée de fou, entre les filles et le boulot en retard, je ne vois pas le jour. Au bureau, je suis complètement charrette sur deux projets, il faut que je récupère les filles à l’école, et que je fasse des courses, le frigo est vide quasiment. Je n’avais pas prévu qu’elles soient là.

Sandra tourne sans arrêt en arrière-plan dans mes pensées. Je compte passer au « village des pêcheurs », évidemment, mais aujourd’hui, c’est juste impossible, je ne peux pas, pas la possibilité matérielle, pas le temps. Je grince intérieurement.

J’ai passé une nuit de merde, je me suis réveillé je ne sais pas combien de fois.

Je dépose les filles à l’école, je file au bureau, et ce soir, je vais peut-être, enfin, réussir à remettre la main sur Sandra et rattraper le coup. Peut-être…J’ai demandé à madame Ferrière, la nounou, de récupérer exceptionnellement les filles à l’école, ça me laisse un peu de temps.

Le « village des pêcheurs » c’est près de trois cents bungalows…Ma voiture enfile les rues, les unes après les autres, je cherche sa voiture. Si ça se trouve en vain si elle est partie quelque part. Plan B, recommencer demain matin de très bonne heure. Enfin, je repère sa voiture sur l’emplacement devant un bungalow. J’appelle, je ne vois pas le chien, je me colle le nez sur la vitre de la porte fenêtre. Personne. Elle doit être en train de promener Pouki. Alors je sors l’enveloppe que j’ai préparée avec dedans une carte de visite du cabinet d’urbanisme où j’ai écrit mon numéro de portable au verso. J’ai même prévu le scotch pour fixer l’enveloppe sur le pare-brise de sa voiture. Je rentre chez moi, la balle est dans son camp, je n’ai plus qu’à attendre son éventuel coup de fil.

J’attends. J’attends. Rien. Je suis impatient et mon humeur s’en ressent. Les filles m’agacent, avec leurs cris, leurs galopades, leurs sollicitations incessantes. Je ne suis pas autant disponible pour elles qu’à l’ordinaire, elles le ressentent et me le font payer… C’est quasiment l’enfer. Je cède à tout ou au contraire, je pique une crise d’autorité, c’est selon le moment…

« Mais punaise, pourquoi est-ce qu’elle n’appelle pas ? Elle n’a pas trouvé mon mot ? Elle n’en a pas envie ? Je n’y comprends rien. Elle est en colère ? Elle n’ose pas ? J’ai raté un truc ou quoi ? Je me suis mépris, j’ai mal interprété ce qui s’est passé entre nous pendant la promenade ? Ce que j’ai pris pour les signes d’une mutuelle attirance n’en étaient pas ? Je me suis imaginé un truc qui n’existait pas ? »

Les filles hurlent dans le couloir, je me précipite pour les séparer. « Bon sang, Léa, lâche ta sœur ! »

C’est alors que j’entends le téléphone sonner. Téléphone que j’ai posé pour intervenir et faire cesser la bagarre. Je me rue alors dans le salon, décroche à la cinquième sonnerie.

« C’est Sandra. » souffle-t-elle d’une toute petite voix.

Toute ma tension retombe. Toutes mes interrogations disparaissent. Tous mes doutes s’apaisent.

« Ah ! Sandra ! j’espérais votre appel. 

– Écoutez, Alexandre, je… » A nouveau des cris, de Lucie, cette fois, le bruit d’un objet qui tombe, puis des rires. Sandra s’interrompt. Je couvre le téléphone de la main, pour intimer aux filles de se calmer. « Les filles, vous allez dans votre chambre, immédiatement ! »  Un silence relatif revient.

« Écoutez, je ne voulais pas vous déranger en famille… je… je suis désolée. » reprend-elle. Quelque chose dans son ton me laisse supposer qu’elle est tentée de raccrocher, alors très vite, j’enchaîne et débite d’une seule traite :

– Vous ne me dérangez nullement, au contraire. J’ai Léa et Lucie exceptionnellement. Nous pratiquons une résidence alternée pour les filles. Une semaine sur deux. Mais c’est une des spécialités de mon ex d’avoir des « empêchements » et de me demander de les garder au pied levé. C’est pour cela que j’étais énervé, dimanche, après son coup de fil.  Je vais les mettre au lit, d’ailleurs, et je vous rappelle… presque tout de suite. » Et je ris, d’un rire de collégien attardé.

Je raccroche.

C’est d’un pas allègre que je me rends dans la chambre des filles. Je trouve soudain qu’elles sont adorables, charmantes et presque obéissantes, ces gamines. Quand elles sont en pyjama et couchées, je prends le temps de leur lire une histoire. Pas une longue, quand même… J’ai hâte de pouvoir rappeler Sandra.

Nous marchons sur la route au milieu des chênes verts et des pins maritimes, la main de Sandra dans la mienne. J’en savoure la tiédeur. Nous discutons de tout et de rien. Elle me raconte son divorce. Je lui raconte le mien. C’est presque banal, anecdotique. Pouki trotte devant nous comme à son habitude. Nous bifurquons dans le sentier qui mène à la cabane. Elle attache Pouki au premier barreau de l’échelle. Elle s’engage alors et commence à monter, elle n’a pas l’air trop assurée. Je me place juste derrière, prêt à parer un déséquilibre, une chute éventuelle. Nous atteignons la plate-forme, je sors la grosse clef de ma poche que j’introduis dans la serrure. La porte résiste un peu comme d’habitude, mais je sais où donner les quelques coups de la hanche qui la feront céder. J’adresse un clin d’œil à Sandra, puis m’efface, la laissant entrer la première. Elle embrasse la pièce d’un regard circulaire. Elle a l’air subjuguée. Moi, je connais la cabane depuis que je suis tout petit, elle ne me surprend plus, mais j’ai une idée de l’effet qu’elle peut produire quand on la découvre. Le regard de Sandra balaie l’ameublement sommaire : la table, le réchaud, le fauteuil et la chaise, la lampe à gaz, le lit. Elle s’approche pour observer nos vieilles photos en noir et blanc qui sont punaisées sur les murs, petits clichés de vacances. Elle passe un doigt sur la tranche des livres, en déchiffre le titre : Ivanhoé, CrocBlanc, Vol de nuit, Le hussard sur le toit. Elle ne dit rien, mais il me semble qu’elle est émue. Son regard s’attarde quelques instants sur la table, avec les deux cahiers, les stylos-plumes, les crayons de couleurs. Elle me regarde.

Puis elle observe le lit, recouvert d’un plaid écossais à frange. Je lui raconte « l’histoire du lit » grand moment épique resté dans la mémoire familiale.

« Et quelle comédie pour hisser le lit, ça a été ! Mon père avait attaché le sommier à une longue corde, la rambarde faisait palan, mon père et mon grand-père poussaient et tiraient le lit à partir de l’échelle. Et nous les enfants, en bas, et mon père qui s’emportait : « Mais ne restez pas en dessous, bon dieu, s’il tombe il va vous écraser ! » Ça a été un grand moment ! » Je ris en me souvenant de la scène.

Je vais m’asseoir sur le lit et je lui ouvre les bras.

Nous faisons l’amour lentement.

vice versa

(exemplaire féminin)

J’ai finalement loué un cabanon pour dix jours dans un faux village de pêcheurs. Au soleil.

J’ai eu désespérément envie, non, besoin de soleil. Le mois de janvier a été catastrophique : de la pluie, de la pluie, encore de la pluie, un ciel envahi de nuées hostiles, des prés inondés, des chemins de terre où s’écoulaient des filets d’eau qui les faisaient ressembler à de minuscules rivières et de la boue partout. Jour après jour j’ai promené le chien, chaussée de bottes en caoutchouc, mais la plupart du temps, je me suis contentée de rester sur la petite route. Je rentrais la capuche dégouttant de pluie, le pantalon trempé à hauteur de cuisse, frissonnant malgré l’épaisseur de ma veste imperméable. J’ôtais tous mes vêtements mouillés et me réfugiais près du poêle. Jour après jour.

Alors, j’ai consulté une carte météo, repéré le seul endroit du pays où l’on n’ annonçait pas de pluie dans les sept jours à venir et loué un petit cabanon. Un faux petit cabanon, je dois bien me rendre à l’évidence une fois arrivée sur place. Dans un faux village de pêcheurs, vrai village de vacances vide en cette fin de janvier, sorti de terre de toute pièce, construit au bord d’un étang sur une petite langue de terrain reliée à la rive par un pont d’une cinquantaine de mètres. Mais peu m’importe : il fait beau. J’ arrive en fin d’après-midi, je lâche le chien, estimant qu’il peut faire un tour, je décharge la voiture et improvise un dîner que je prends sur la terrasse en bois, profitant d’une température presque estivale. Le chien revient, quémandant les restes de sandwiches.

La nuit est là, je rentre. Demain, j’irai faire des courses.

Je longe le bord de l’étang. Il est tôt. Deux flamants sur un îlot proche du bord cherchent déjà leur pitance, à longues et étonnantes enjambées, tête, cou et pattes balancées comme à contretemps.

Je cherche des coquillages, trouve seulement des coques, restes calcaires blancs et secs. Je marche sur de petits graviers crissants. Des panneaux « à louer » et «à vendre » pendent par dizaines, aux portes et aux volets fermés.

Le chien me précède, disparaît, revient, repart, truffe à terre, flairant les traces odorantes de ses congénères. Il file mais se retourne parfois et s’arrête, vérifiant que je suis bien là, puis reprend, rassuré, son trot de canidé, déjeté, arrière train désaxé.

Plus loin, près du pont qui relie cette fausse île au continent, des maisons basses, dont seules les couleurs varient, sont accolées et campent un décor de quai.

Maisons lie-de-vin aux volets verts, maisons bleu lavande, porte jaune, ou encore vert opale, minuscule courette et auvent qui abrite une identique table de jardin.

J’emprunte un itinéraire compliqué qui, pour faire le tour de l’îlot, longe le rivage ou me force à déambuler parmi les cabanes aux toits de chaume. Parfois comme dans un labyrinthe, j aboutis dans une impasse et dois rebrousser chemin. Les maisonnettes portent un numéro et une lettre. Elles sont groupées par vingt, à la lettre identique, autour d’une fausse place vide, où poussent des mauvaises herbes qui dès juillet ne seront plus qu’un souvenir. Chacune dispose d’un minuscule jardin entouré d’une haie basse. Ces haies sont dégarnies, certains arbustes sont morts.

Je suis seule. Tout le village semble déserté. Il y a cependant des habitants permanents : le jardin entretenu, les pots sur les rebords de fenêtre de certains cabanons en témoignent. Combien sont-ils ? Une dizaine tout au plus. La supérette est fermée, la salle de sport aussi. Le restaurant, le snack affichent un panonceau de réouverture en mai. La piscine est vide. J’erre, regardant à travers les rares fenêtres dont les volets ne sont pas clos.

De retour au cabanon, je me fais un café. Mon téléphone sonne.

« Sandra Lelièvre ! » annoncé-je, attendant que mon interlocuteur se présente à son tour. Je cherche des yeux le petit sac à dos qui me sert de sac à main, farfouille dedans en continuant d’écouter, coinçant le téléphone sous mon menton, finis par extraire un carnet et un stylo. Je prends des notes, tout en ponctuant le flot de paroles de mon interlocuteur de « oui, oui », de « mmmmm », écris un numéro de téléphone que j’enregistre en répétant les paires de chiffres qu’on me dicte, au fur et à mesure. Je conclus par un « C’est noté ! Je l’appelle dans la matinée ». Je raccroche et reprends le mug de café qui est froid maintenant, je le fais réchauffer dans le micro-onde, mets mon téléphone sur silencieux et m’ installe à l’extérieur, dans le fauteuil du petit salon de jardin, gris, cubique, en faux rotin tressé. Décidément tout est faux ici… Le cabanon meublé, vaisselle comprise, dans un style « IKEA » de bas de gamme, ressemble à un décor de mauvais goût. Je m’en fiche : après tout je ne suis là que pour dix jours de soleil.

Le chien dort au soleil, allongé de tout son long. Son soyeux pelage noir prend par endroits des reflets irisés, qui varient au gré du mouvement de sa cage thoracique. Je m’endormirais bien moi aussi, une torpeur de bien-être m’ envahit sous l’effet de la tiédeur du soleil. Je me secoue, il faut vraiment que j’ aille faire des courses. Je repense au coup de fil reçu. On me propose une traduction. Le livre d’un jeune écrivain russe, 160 pages. Je calcule mentalement combien cela pourrait me rapporter. J’espère seulement que l’histoire sera intéressante et le style aisé à retranscrire en français.

« Merci papa ! »  je me frappe les cuisses. Le chien alerté par le son de ma voix soulève vivement la tête et la tourne vers moi, puis rassuré, repose la tête et se rendort. Je me lève.

« Cos-mo-po-lite… » Je chantonne le mot en détachant les syllabes. « Cosmopolite » est l’expression que l’on utilise pour parler de ma famille.

Mon père a émigré de Russie soviétique au milieu des années soixante-dix. Il s’est fixé en France où il a rencontré une Sophia Yannakakis fraîchement débarquée d’Athènes.

Il ne parlait que russe, elle ne parlait que grec. Ils ont filé le parfait en amour en anglais, habitude qu’ils ont conservée pour leurs conversations intimes. Trois années plus tard, fixés définitivement en France, Sophia a donné naissance à une petite fille. Sophia a choisi le prénom, et Boris a transmis son nom : Cassandra Zaïatsev.

Enfant, je ne parlais que le grec avec ma mère, que le russe avec mon père, le français étant la langue de l’extérieur, de l’école, des autres gens. J’étais souvent surprise, avec mes camarades d’école notamment, qu’il n’en fût pas de même dans toutes les familles. J’étais toujours étonnée, quand j’étais invitée à un goûter, de constater que les parents de mes amies s’exprimaient en français lorsqu’ils parlaient entre eux, et qu’on pouvait donc comprendre tout ce qu’ils se disaient. A la maison, mes parents continuaient obstinément à utiliser l’anglais, me mettant à l’écart de leurs conversations d’adultes.

Je suis tout naturellement devenue interprète-traductrice. Je travaille de façon intermittente, assez souvent toutefois, à l’UNESCO, à l’OMS et à l’ONU comme interprète et traduis des livres russes ou grecs, indifféremment, chez quelques éditeurs qui ont des collections de « littérature étrangère ». Sans rouler sur l’or, je dispose de revenus que j’estime suffisants pour vivre et travailler à mon rythme.

J’ai francisé mon nom et raccourci mon prénom en Sandra Lelièvre. Cela simplifie les choses.

Je fais grimper le chien dans la voiture. Je franchis le petit pont, et après deux ou trois kilomètres me retrouve dans une suite de banlieues qui s’étendent sur plusieurs kilomètres et qui représentent le mieux tout ce que je déteste. De larges avenues vides, des immeubles d’appartements de vacances vides, serrés les uns contre les autres, des panneaux annonçant la construction prochaine de nouvelles résidences portant toutes des noms tapageurs et affriolants sortis de la pauvre imagination de leurs promoteurs. Je ne comprends tout simplement pas l’intérêt de s’entasser dans des immeubles de 10 étages, dont la vue « sur la mer » se réduit au mieux à une pauvre bande bleue, partiellement grignotée par d’autres immeubles quasiment identiques, de subir des embouteillages dignes d’une sortie de bureau, pour pouvoir aller pousser un caddie ou accéder à une plage qui doit être bondée pendant la saison touristique. Comparé à cet endroit, le faux village de pêcheurs m’apparaît soudain idyllique.

Enfin, j’arrive à l’immense parking de la plage, quasiment désert. Par curiosité je jette un coup d’œil sur les tarifs indiqués par l’horodateur et je laisse échapper un soupir consterné. Les gens acceptent-ils vraiment de payer de telles sommes pour pouvoir garer leur voiture au bord de la mer ?

Je joue avec le chien sur la plage. Un panneau indique que les chiens y sont interdits même tenus en laisse.

A une centaine de mètres du parking, je trouve ce qui doit avoir été l’ancien centre-ville. Là, les maisons sont plus basses, plus anciennes, les rues plus étroites. Sur une place il y a l’ancienne école flanquée des salles de classes maintenant inutilisées, à droite celles des filles, à gauche celle des garçons, transformée en médiathèque et pour l’heure fermée. Devant les grilles de l’ancienne école se tient un petit marché, avec quelques étals de fruits et de légumes, le camion d’un poissonnier, et celui d’un boucher. Je complète mes emplettes dans une petite supérette. Il est hors de question de me mettre en quête d’un hypermarché, endroit déprimant par essence selon moi. J’entre dans une boulangerie, achète une baguette, un gros pain au levain que je fais trancher et deux croissants. Je repasse par la voiture pour y déposer mes sacs et récupérer le chien. Puis, munie du petit sac de croissants, je vais m’ attabler à la terrasse d’un café qui est miraculeusement ouvert.

Les seuls autres clients sont trois hommes qui discutent avec animation et dont la conversation est ponctuée de brefs éclats de rire. Je les regarde et cela me met de bonne humeur, m’ amenant un sourire dont je n’ai pas vraiment conscience. Le garçon apporte mon grand crème, je prends un croissant et mords dedans.

J’observe du coin de l’œil, le petit groupe. De là où je suis assise, je ne peux pas entendre leur conversation. Je me concentre sur mon croissant, regarde ailleurs, mais un nouvel éclat de rire me ramène vers eux, et je souris franchement. Je me rends compte que j’aimerais faire partie de cette petite assemblée. Je tente de penser à autre chose, d’admirer le point le plus extrême du rivage, là où le parking finit et où la végétation reprend enfin ses droits. Je me lève pour aller commander un nouveau crème. Quand je ressors, les trois hommes se taisent et je sens leurs regards me suivre au passage, puis leur conversation reprend.

J’ attaque mon deuxième croissant, j’en donne un tout petit bout au chien couché à mes pieds.

L’un des hommes suit mon geste et la caresse que je donne ensuite à l’animal.

« Après c’est tout, tu n’auras pas un bout de plus ! » Ces paroles déclenchent des mouvements frénétiques de la queue, cela fait sourire l’homme et relevant la tête, je croise son regard. Il me sourit. Un sourire de connivence, me semble-t-il.

Dès lors, des regards croisés s’échangent, que bien sûr, aucun de nous ne fait mine de remarquer.

Les trois hommes s’agitent à la recherche de monnaie dans leurs poches, mais l’un d’eux veut tout régler, les deux autres protestent puis s’inclinent ; déjà leurs chaises raclent le sol. Le garçon apparaît, il prend le billet qu’on lui tend, et rend la monnaie en fouillant dans les poches de son gilet. « Bonne journée, messieurs, à la prochaine ! » leur lance le garçon. Les hommes se lèvent. Ils quittent la terrasse, quand le dernier leur fait signe qu’il va les rejoindre. L’homme s’approche alors de ma table, s’accroupit et se met à flatter le chien, lui chatouillant les flancs. Il relève la tête vers moi :

« Comment s’appelle-t-il ?

– Pouki »

L’homme redresse un sourcil.

– Je sais, ça ne ressemble à rien comme nom pour un chien, pas que pour un chien d’ailleurs, c’est un nom parfaitement ridicule » je m’embrouille dans mes explications. Je me sens rougir devant l’inanité de mes propos.

« Pouki » répété-je dans un soupir.

« Eh bien, Pouki, dit l’homme s’adressant au chien, je suis très heureux de faire ta connaissance. Je m’appelle Alexandre, mais tous mes amis m’appellent Alex. »

Il donne une dernière caresse au chien et se relève. Le chien suit son mouvement, se lève aussi et s’ébroue.

L’homme me regarde, me sourit.

«Je dois y aller, dit-il en désignant d’un mouvement de la tête ses deux amis qui l’attendent. Enchanté d’avoir fait la connaissance de Pouki. »

Revenue au cabanon, je me rends compte de tout ce que j’ai oublié d’acheter, mais retourner immédiatement, ou même cet après-midi en ville me rebute. Je suis contrariée mais je me dis que je ferai sans. Demain, j’irai acheter du café, il en reste suffisamment pour aujourd’hui et demain matin, le filet de loup attendra les échalotes, et je peux survivre sans yaourts pendant au moins vingt-quatre heures. Encore un peu maussade, je sors sur la terrasse, je m’affale sur le canapé en faux rotin gris. Ayant pris une série de longues respirations, je m’empare de mon téléphone, cherche le numéro enregistré du « jeune auteur russe » dont j’ai déjà oublié le nom.

Pendant que les sonneries s’égrènent, je pars à la recherche du carnet dans lequel j’ai noté tous les renseignements. Il décroche, je me présente et la conversation continue en russe. Je sais parfaitement que je suis en train de subir un test, et cela m’agace. Le « jeune auteur russe » s’exprime dans une langue complexe, pleine de métaphores que seul un russe peut saisir, ses phrases contiennent une infinité de mots rares qui sont autant de pièges dans lesquels il espère me faire tomber. Il a, c’est clair, préparé son laïus avec soin. Je pare toutes ses offensives, j’ai même un instant l’impression que nous sommes des escrimeurs pendant un assaut.

Le « jeune-auteur-russe » se résigne à constater que le match est nul et éclate enfin de rire. Rire qui vaut pour accord, il va téléphoner à l’éditeur.

Je regarde Pouki qui ne m’a pas quittée des yeux. Alors, je saisis la laisse que je me contente de glisser dans une poche de ma veste, et nous nous mettons en route pour un tour d’îlot.

Je fais presque la grasse matinée, je me lève à huit heures. Je mets la bouilloire en marche et pendant que l’eau chauffe, allume mon ordinateur. Rituels du matin accomplis, j’ouvre le fichier reçu par mail, qui contient en pièce jointe les trois premiers chapitres du roman de Nicolaï Ivanovitch Baguirov car le « jeune-auteur-russe », au final, a tout de même un nom. Je lis en diagonale les trois premières pages du premier chapitre. Rien de trop ardu à traduire. Je vais me refaire un café…

La boite de Nescafé est vide. Je soupire. Du café, il faut avant toute autre chose aller acheter du café, d’autant qu’on est dimanche et que si par extraordinaire la supérette est ouverte, elle ne le restera que jusqu’à midi.

Je fais grimper le chien dans la voiture, passe le petit pont et reprend l’itinéraire de la veille. Je me gare au même endroit, file à la supérette, reviens à la voiture, libère le chien qui file vers la plage. Je le suis mais le cœur n’y est pas. Je le remets rapidement en laisse et me dirige vers la terrasse du café. Je m’installe à la même place que la veille. Je regarde la table vide qui était occupée par les trois hommes. Je suis décidément de méchante humeur, je ne sais pas trop pourquoi, ou plutôt si, il y a depuis ce matin toutes ces petites choses qui m’ont contrariée. De surcroît, je me rends compte que je suis déçue que les trois hommes ne soient pas là, assis à rire. C’est ridicule, je m’attendais à quoi ? Je contemple mon téléphone d’un regard absent, consulte le journal, songe à appeler mes parents. Je glisse finalement l’appareil dans mon sac, il ne manquerait plus que je l’oublie ou l’égare. Je finis mon crème et je vais en commander un autre.

Je ressors du bar, et soudain, il est là. Je me détends imperceptiblement. Un genou à terre, Alexandre flatte déjà le chien qui s’est levé pour lui faire la fête. Il me regarde puis s’adresse au chien :

« Salut Pouki, ça va ce matin ? Tu as l’air en forme ! Ta maîtresse, en revanche, a une mine abominable, elle a eu un réveil difficile ? Elle est de mauvaise humeur ? »

Il se relève et m’adresse un sourire ironique.

« Réveil difficile ou mauvaise humeur ? demande-t-il. Sans me laisser le temps de répondre, il enchaîne:

« Pouki, lui, a l’air de très bonne humeur, il ne demande qu’à faire une longue promenade. »

Il tire la chaise :

« Je peux ? »

J’ acquiesce d’ un petit rire et je me sens immédiatement ridicule. Il reprend à l’attention du chien :

« Tu vois, elle va déjà mieux, je suis certain que d’ici une minute, elle va réussir à articuler trois mots. »

S’adressant à nouveau à moi, il me demande :

« Alors, ça vous irait de faire une grande promenade avec Pouki  et moi ? » Il enchaîne :

«  On peut acheter des sandwiches et deux petites bouteilles d’eau, et improviser un pique-nique. Ça vous dit ? »

Cela me dit. Je fais semblant de réfléchir, de peser le pour et le contre. Je cherche juste une réponse en trois mots.

« Ça me va !

– Je le savais, trois mots ! Finissez votre café et allons-y. Je vais chercher des sandwiches. A quoi, les sandwiches ? Classique, jambon, beurre, emmental, ça ira ? »

Je hoche la tête, souriant maintenant, toute trace de mon humeur massacrante a disparu.

Nous marchons sur une petite route à l’ombre des pins et des chênes-verts, par endroit une trouée dans la végétation donne à voir la mer en contrebas. L’air est doux. Le chien trotte devant nous, reniflant et levant la patte, s’arrêtant pour nous attendre, puis repartant, cinquante mètres en avant. Nous discutons de tout et de rien. En quittant le café, nous avons pris la petite route qui commence au bout du parking et qui longe le rivage distant de quelques centaines de mètres. Quelques buissons épineux et rabougris la bordent. Ils se font plus nombreux, plus vigoureux, plus hauts. Enfin, quelques arbres, des pins maritimes et des chênes-verts, apparaissent. La route monte faiblement et s’étrécit. Les buissons qui la bordent, grignotent le bitume, les grosses racines des arbres, maintenant nombreux, ont fragmenté le revêtement en le soulevant. La nature reprend ses droits. Cela me rassure, mieux, cela me réjouit. Nous cheminons de front, nous rapprochant au fur et à mesure que la route devient moins large. Un peu plus loin, elle s’incurve sur la droite, alors qu’une piste longeant le littoral continue tout droit.

Alexandre m’entraîne à sa suite et continue à suivre la route.

Nous débouchons dans une vaste clairière dont le revêtement bitumé a commencé à craqueler, sur laquelle s’élève une cinquantaine de bungalows, à tous les stades de construction. Mais ce ne sont plus que des ruines, il semble que leur édification a été interrompue brusquement. Une sorte de Pompéi immobilier. Certains sont quasiment achevés, avec un toit ou du moins un charpente métallique prête à en recevoir un. D’autres sortent à peine de terre, une dalle de béton, quelques rangs de parpaings, les goulottes orange jaillissant du sol, comme autant d’artères tranchées, d’autres enfin sont privés de l’encadrement de leur porte et de leurs fenêtres, qui ont elles-mêmes disparu. L’ensemble est évidemment recouvert de tags. Le spectacle est sidérant.

Au centre de l’ensemble se tiennent les restes d’un bâtiment à deux niveaux plus imposant.

« Ce devait être le mini-centre commercial, la boîte de nuit, et le restaurant.. » explique Alexandre.

« Permis de construire bidon. Je suppose que le promoteur espérait une régularisation. Tout a été arrêté du jour au lendemain, ceux qui avaient acheté sur plan ont tout perdu, quant aux artisans locaux, beaucoup ont fait faillite. C’était il y a dix ans. 

– et le promoteur ?

– Il a pris évidemment le large. Il est resté introuvable… »

Nous entrons dans certains bungalows, les interrupteurs, quand il y en avait, ont été arrachés, certaines fenêtres aussi, les sanitaires, emportés ou brisés. Tout a été pillé ou détruit. L’impression de gâchis est totale. J’ imagine ce que ces lieux auraient pu être et ce qu’ils sont devenus.

« Venez, ne restons pas ici…je voulais juste vous faire voir l’endroit, pas vous inciter à la mélancolie.

– Je suis mélancolique de toute façon. Les alentours sont un cauchemar architectural, cette agglomération est le comble de l’abomination… d’après moi, évidemment. Comment les gens ont-ils pu accepter qu’on construise ces horribles immeubles, ces résidences « clapier en béton » , ces hectares de lotissements ? Tout ça pour du fric, par appât du gain ? » je m’échauffe, pour un peu, je verserais des larmes de colère.

« Avons-nous tous vendu notre âme ? Et jusqu’où irons-nous ? »

Nous nous engageons maintenant sur la piste. Nous restons silencieux. Soudain je brise le silence :

« On devrait obliger les architectes à vivre dans leurs constructions ! » dis-je d’un ton vindicatif.

Nous marchons encore une centaine de mètres.

«Je suis architecte. » dit Alexandre d’un ton calme. J’en reste sans voix.

« Et circonstance aggravante, sans doute à vos yeux, je bosse dans un cabinet d’urbanisme. » ajoute-t-il , moqueur.

« Mais avant que vous me clouiez au pilori, j’ajouterai pour ma défense et celles de mes confrères, que c’est un cabinet spécialisé en réhabilitation de friches industrielles notamment. C’est la municipalité qui nous a mandaté pour la déconstruction, la remise en état et la re-végétalisation de ce lieu. Évidemment , je ne m’occupe pas du chantier, ce n’est pas ma partie.» Conclut-il.

Après quelques minutes de silence, je me rends à l’évidence : je vais devoir faire acte de contrition.

« Je vous dois des excuses. » Je fais une courte pause et reprends cérémonieusement. « Je vous dois toutes mes excuses, vraiment. Si je vous ai offensé, sachez que je le regrette, que je suis résignée à faire amende honorable, et que même… » Je cherche mes mots…  « vous pouvez me priver de sandwiches »

Alexandre me saisit délicatement le bras, juste au-dessus du coude, et m’ imprime deux ou trois pressions en signe d’apaisement.

Nous reprenons notre marche. Je me suis calmée maintenant. Alexandre, lui, affiche encore un sourire amusé. Le chemin est devenu presque un sentier, à peine assez large pour que nous puissions y cheminer de front. Dans le balancement de la marche, nos bras se heurtent parfois et nos mains se frôlent constamment. Alexandre me prend finalement la main sans un mot et nous continuons notre route sans échanger une parole. Mon cœur ne bat pas la chamade. Je suis juste étonnée de trouver ça naturel et profite du plaisir serein que cela me procure. Nous parvenons au sommet d’une courte descente aboutissant à une large dalle rocheuse juste au-dessus de la mer. Nous y pique-niquons.

Nous prenons le chemin du retour. Alexandre me prend à nouveau par la main. Je lui parle de mon travail de traductrice et raconte des anecdotes sur mes missions d’interprète. Je parle de mes parents et de leurs origines. Je lui confie même mon véritable prénom. Alexandre m’écoute. Il ne dit pas grand-chose de lui. Arrivés à mi-chemin, Alexandre nous fait bifurquer dans une sente sur la gauche.

« Attendez, il faut que je vous fasse voir quelque chose. » s’exclame-t-il et il tend le bras, indiquant une direction vers le haut de la végétation.

«Là ! juste au-dessus des arbres ! Vous voyez ? »

Il passe derrière moi, se rapproche, il passe le bras, s’appuyant légèrement sur mon épaule, pointe son index :

« Et là ? Suivez la direction de mon doigt, vous ne voyez toujours pas ? »

Et soudain, je la vois. Une cabane, ou plutôt une maisonnette, construite vraisemblablement sur pilotis. De là où nous sommes, nous ne pouvons la voir en entier.

« C’est mon grand-père qui l’a construite. Nous irons la voir de près la prochaine fois. »

Nous reprenons notre descente, l’air est plus frais. Enfin, nous arrivons sur le grand parking, où seule ma voiture est stationnée. Le téléphone d’Alexandre sonne, il regarde de qui émane l’appel.

« Excusez-moi, mais il faut que je réponde. » m’ indique-t-il, et il s’éloigne de quelques pas puis il se met à marcher à grand pas, arpentant la portion de parking qui va jusqu’au rivage, allant et venant, visiblement énervé. Quand il revient, il a l’air en colère. J’ attends, déjà assise derrière mon volant, vitre baissée, portière ouverte…

« Je suis désolé, un imprévu, il faut que je parte… » dit-il et il a ce qui peut passer pour un sourire d’excuse.

« Je suis désolé » répète-t-il encore.

Je mets en route le moteur de la voiture.

« Ce n’est pas grave… Vous êtes tout excusé, voyons… »

Alexandre manque de dire quelque chose mais il se ravise, donne une impulsion à la portière qui se referme.

Ce n’est qu’au bout de deux kilomètres que je me rends compte que nous n’avons même pas échangé nos numéros de téléphone.

J’en suis si troublée, que je rate la sortie à l’un des ronds-points et j’en suis quitte pour un nouveau tour de piste.

Comment diable est-ce possible ? Mes pensées sautent d’une hypothèse à l’autre. L’ a-t-il fait exprès ? A-t-il omis ce « détail » ? Mais je l’ai omis aussi, cela ne veut donc rien dire. A-t-il été si contrarié par ce malencontreux appel, qu’il a changé d’avis ? Ou troublé, a-t-il juste oublié ?

Mais moi aussi, je n’ai rien demandé, comme si ce n’était pas à moi de le faire.

Je me perds en conjectures.

J’ engage mon véhicule sur le petit pont. Trois minutes plus tard, je suis au cabanon.

Ma soirée est maussade, faite d’un mélange d’images de la journée qui me reviennent, et de sa décevante conclusion. Je me mets en devoir d’éplucher des légumes et de faire une soupe. Puis je me plonge dans la prose du « jeune-auteur-russe ». Après un très bon premier chapitre, je trouve que le style se relâche. Si Nicolaï Ivanovitch Baguirov incarne le renouveau de la littérature russe, celui-ci risque d’être décevant.

Il fait encore nuit lorsque je me réveille. Il fait un peu froid. J’enfile un pull et je me prépare un café. J’ai toujours dans la tête les mêmes questions de la veille. On est lundi, le bar est fermé, je n’ai donc aucune chance de retrouver Alex. « Alex… ». C’est bizarre, alors que nous nous sommes vouvoyé et que pas une seule fois je ne l’ai appelé autrement qu’« Alexandre », je me rends compte qu’il est devenu « Alex » dans mes pensées.

J’allume mon ordinateur et le mug dans la main, je lis avec attention le troisième chapitre de Baguirov.

Un deuxième café et je décide que je ne vais pas passer la journée à me lamenter, à tourner et retourner des questions dont je n’ai pas les réponses. Je cherche un itinéraire de randonnée dans les environs. Je prépare un casse-croûte, deux petites gourdes, remplis le sac à dos de petites choses inutiles, donne à manger au chien. Le jour se lève, le soleil point, j’ouvre les stores.

Une heure plus tard, je fais cap à l’est. Une vingtaine de kilomètres plus loin, je quitte la quatre-voies, et m’engage à droite, vers le village en contre-haut où débute la randonnée. Je me gare tout en haut à la sortie du bourg. Ici, comme ailleurs, s’étend un lotissement, assorti d’un rond-point qui ne débouche sur aucune autre route. Pouki tire sur sa laisse, impatient. Enfin, je trouve les premières marques jaunes. Je lâche le chien.

Je marche, respectant consciencieusement le parcours. Je chemine entre des murets qui ceignent des vergers ou des vignes. Mais les murets sont hauts, on ne voit que partiellement les fruitiers, mais je crois reconnaître des pêchers et des abricotiers. On n’a d’aperçu sur les vignes qu’à la faveur d’un muret partiellement écroulé ou d’une brèche. Des portes de bois brut ferment chaque clos. La terre est pauvre, blanchâtre, caillouteuse, sans doute calcaire, je ne m’y connais pas trop.

A onze heures et demie, j’ai déjà faim, et j’ en ai déjà assez de cette déambulation entre des murets, des clos qui se ressemblent tous. Je cherche où m’asseoir dans ce paysage minéral. Pas d’herbe, pas de talus. Je poursuis donc pendant une vingtaine de minutes, jusqu’à ce que je trouve une sorte de banc, ou plutôt une large pierre horizontale posée sur deux pierres plus petites, sur laquelle on peut s’asseoir.

Je verse dans une petite gamelle, vieille assiette de camping en aluminium, un peu d’eau pour le chien.

Je bois et j’engloutis les sandwiches, Pouki me regarde avec un air de reproche douloureux. Ce chien me fait rire. Je lui tends le bout du dernier sandwich.

Je me remets en route, et ce n’est que lorsque j’ atteins le point le plus haut de l’ itinéraire, qu’enfin je débouche dans un endroit dégagé. Les murets s’arrêtent là. Sur sa droite, il y a désormais une espèce de maquis constitué de buissons bas, d’épineux, d’arbustes maigrelets. En tournant la tête, je peux voir, au loin, un morceau de littoral bordé d’une étroite bande de sable. Je marche quelques minutes avant d’entreprendre la redescente monotone, dans le couloir minéral de murets, de vergers clos, à nouveau.

De retour au cabanon, je me fais un café. Je m’installe sur la terrasse avec l’ordinateur. Armée d’une gomme, d’un crayon à papier et de feuilles, je commence à prendre des notes pour la traduction, raturant et soulignant les passages dont je ne suis pas satisfaite, je viens presque à bout des deux premières pages. Je téléphone à mon père pour me faire confirmer certaines locutions. Demain, je ferai imprimer le manuscrit provenant de l’éditeur. Je n’aime pas travailler sur l’ordinateur pour le premier jet. J’ai l’habitude de travailler sur des pages A3 : je fais un tirage où le texte à traduire est à gauche, laissant une partie vierge à droite. J’y écris ma traduction manuscrite en regard. Je recherche où est située la boutique de reprographie, ses horaires d’ouverture. «Demain…je… » « Demain… » je me perds dans mes pensées. Ce matin, j’ ai un instant songé à téléphoner à la mairie pour m’enquérir du nom du cabinet d’urbanisme en charge de la remise en état du lotissement abandonné. J’ai aussi consulté les sites des cabinets d’urbanisme dans un rayon de cinquante kilomètres. Je pourrais leur téléphoner, un par un, mais que dirais-je ? Et puis pourquoi cinquante kilomètres et pas cent ?

« Allô, puis-je parler à Alexandre ? » Je ne connais même pas son nom.

« Tu es complètement stupide, ma vieille. On dirait une ado. »

Le magasin de reprographie se trouve un peu avant le centre-ville. Je veux m’y rendre dès l’ouverture. A cette heure, il y a un peu plus de circulation que je ne l’ai imaginé. Les choses empirent aux abords d’une école. Les parents qui déposent leurs enfants stationnent en double file et sur cette avenue, impossible de les dépasser. Point mort, première, quelques mètres, puis point mort à nouveau. Je bous, je m’énerve, j’ai chaud. Un feu tricolore plus bas sur l’avenue rend plus difficile encore la progression de la file de voitures. Lorsqu’il passe au rouge, les véhicules sont à l’arrêt complet.

Sur le trottoir, enfants et parents se pressent, les conseils, les recommandations se mêlent aux cris d’excitation, aux rires ou aux pleurs des enfants. Je suis à l’arrêt. Un homme qui s’approche attire mon attention. L’homme remonte sur le trottoir à contresens des voitures, tenant par la main une fillette de cinq ou six ans, précédé par une autre, plus âgée, qui sautille à quelques mètres devant lui. Elles sont blondes toutes les deux et portent un manteau de popeline rose. Lorsqu’il est à cinq mètres de ma voiture, plus de doute. L’afflux d’adrénaline fait battre mon cœur violemment et je me sens tout à coup livide. Alexandre. Il passe. Des klaxons retentissent derrière moi, je démarre, je cale. Les klaxons redoublent, je redémarre enfin, et cahote jusqu’au feu qui passe rouge. J’ai maintenant le visage en feu, je suis incapable d’avoir une pensée cohérente, tout se bouscule dans ma tête. Je mets mon clignotant, tourne dans la rue à droite, je parcours encore quelques centaines de mètres, puis arrête ma voiture sur un bateau, incapable de faire un créneau.

Je coupe le contact, je me cale sur l’appuie-tête, je ferme les yeux. Le film des dernières minutes défile en boucle dans ma tête. Je voudrais que ce film n’existe pas, qu’il perde de sa réalité. Je prends de longues inspirations, jusqu’à ce que je sente les battements de mon cœur se calmer. J’ouvre les yeux, je remets le contact pour aller me garer plus loin. J’ai besoin de marcher, de penser à autre chose, pour faire barrage à tout le reste. Je vais à pied au magasin de reprographie.

Le reste de l’après-midi s’écoule, monotone. Je m’absorbe dans ma traduction. Dès que j’en soulève le nez, je replonge dans la scène de ce matin. Je suis triste. Triste de quoi au juste ? Triste de me sentir trahie ? Triste de la déception ? Triste de m’être leurrée ? Et je suis déçue de quoi ? Déçue de découvrir qu’il est marié, qu’il a des enfants, qu’il m’a trompée en ne me le disant pas ? En a-t-il seulement eu l’intention ou le temps ? Et que se serait-il passé s’il avait abordé ce sujet lors de notre deuxième rencontre ? Est-ce finalement que je le découvre par hasard plutôt qu’il ne me le dise, qui me choque tant ? Je me lève, il faut que je promène le chien. Parfois je me dis que c’est plutôt lui qui m’emmène promener. Pouki se lève et s’ébroue. Il pressent. Dès que je me dirige vers mes chaussures, il s’assoit devant la porte. Il file dès que j’ouvre la porte. Nous partons pour un nouveau tour d’îlot.

Lorsque nous revenons au cabanon, je remarque immédiatement une enveloppe scotchée sur le pare-brise de ma voiture. De nouveau, le sang qui semble refluer de mon visage, le cœur qui s’accélère. J’arrache l’enveloppe du pare-brise, je l’ouvre, mes doigts tremblent, ma main tremble, tout mon corps, en fait ; même mes jambes ne semblent plus me porter. Je dois m’asseoir sur un des fauteuils de la terrasse. A l’intérieur, une carte de visite. C’est la carte d’un cabinet d’urbanisme ; au dos, un numéro de portable griffonné et un simple A. souligné, en guise de signature.

Je tourne et retourne la carte, comme s’il était possible d’y faire apparaître quelque chose de plus. Non, juste un numéro et un A. Je refuse de réfléchir plus. Je déchire la carte en quatre, puis jette les morceaux à la poubelle. Le couvercle se rabat en un bruit sec et métallique.

Malgré moi, j’imagine Alexandre cherchant ma voiture, parmi les allées du lotissement, tournicotant parmi les quelques deux-cent cinquante ou trois cents maisonnettes. Combien y en a-t-il au juste ? Il fallait qu’il ait vraiment envie de me retrouver pour faire ça. D’autant qu’il n’était pas sûr de la trouver, j’aurais pu avoir pris la voiture et être n’importe où. Aurait-il alors recommencé, serait-il revenu plus tard ou le lendemain ?

« Mais qu’est-ce que je veux, à la fin ? » m’ exclamé-je tout haut, excédée, énervée contre moi, contre lui, contre tout, contre je ne sais pas quoi. « Je m’énerve de quoi exactement : de savoir ou de ne pas savoir ? » continué-je à voix haute. « черт возьми ! Tchiopt vazmi ! » mais je ne sais pas qui je veux que le diable emporte… lui ou moi ?

Je repêche les morceaux de la carte dans la poubelle…

Je regarde la carte reconstituée pendant que je mange une soupe pour dîner. Mon regard effectue des va-et-vient de l’assiette au petit rectangle. Regarder la carte, regarder l’assiette où je plonge ma cuillère, regarder la carte, puis à nouveau l’assiette, la carte, et cela, jusqu’à ce que je regarde l’assiette, vide. Je tergiverse, le temps de peler une pomme avec une application exagérée, d’en mâcher les quartiers, comme s’ils devaient constituer le dernier dessert de mon dernier repas.

Cinq sonneries, je suis tentée cinq fois de raccrocher. Il décroche.

«  C’est Sandra… » 

J’ai déjà oublié toutes les phrases préparées, tous les discours bien sentis que je me disposais à lui administrer. Je me sens juste prête à bredouiller des mots inutiles, des phrases creuses. Prête à me couvrir de ridicule avec les récriminations que j’ai envie de lui faire.

« Ah ! Sandra ! j’espérais votre appel. » Sa voix est chaude, gaie.

– Écoutez, Alexandre , je… » Mais je m’ interromps. J’entends des cris d’enfants, des cavalcades ponctuées de rires, le bruit d’un objet qui tombe. Alexandre doit couvrir le téléphone de sa main, je l’entends pourtant dire d’une voix forte : « Les filles, vous allez dans votre chambre, immédiatement ! »  Un silence relatif revient.

« Écoutez, je ne voulais pas vous déranger en famille… je… je suis désolée. » je suis prête à raccrocher. Alexandre doit le sentir car il rajoute, parlant très vite :

– J’ai Léa et Lucie exceptionnellement. Nous pratiquons une résidence alternée pour les filles, explique-t-il. Une semaine sur deux. Mais c’est une des spécialités de mon ex d’avoir des « empêchements » et de me demander de les garder au pied levé. C’est pour cela que j’étais énervé, dimanche, après son coup de fil. »

«  C’est pour cela, que je me suis rongée, désespérée, mise en colère… » pensé-je.

Peut-être aurai-je l’occasion de le lui raconter… un jour.

«  Je vais les mettre au lit, d’ailleurs, et je vous rappelle… presque tout de suite. » Et il rit.

Je raccroche. Je pense à des trapézistes, l’un s’élance dans le vide, l’autre réceptionne. Le moindre décalage, et le second s’écrase, à une fraction de seconde près. Presque le hasard et ils se ratent ou au contraire réussissent à se rattraper, saut périlleux réussi. Alexandre m’a rattrapée in extremis, il ne le sait même pas.

Nous marchons sur la route au milieu des chênes verts et des pins maritimes. Alex me tient la main. Nous discutons de tout et de rien. Il me raconte son divorce, je lui raconte le mien. C’est presque banal, anecdotique. Pouki nous précède comme à son habitude. Nous bifurquons dans le sentier qui mène à la cabane sur pilotis. Une suite de deux échelles permet d’y accéder. J’attache Pouki au premier barreau. Je monte, pas trop assurée, j’ai toujours eu un peu le vertige. Nous atteignons la plate-forme, sorte de coursive avec un garde-fou, qui fait presque le tour de la cabane. Alex sort une grosse clef qu’il enfile dans la serrure. Quelques coups de hanche sont nécessaires pour venir à bout de la porte. J’entre dans une pièce hexagonale, dont chaque pan est percé d’une fenêtre. J’ai l’impression de me trouver en haut d’un phare. Il n’y a qu’une pièce. L’ameublement est sommaire : une table, un réchaud de camping, un fauteuil et une chaise, une lampe à gaz, un lit. Des photos en noir et blanc à bord dentelé sont punaisées sur les murs, des petits clichés de vacances qui semblent surannés. Il y a aussi une étagère qui supporte quelques livres : Ivanhoé, Croc-Blanc, Vol de nuit, Le hussard sur le toit. Sur la table, deux cahiers, des stylos plumes, des crayons de couleurs. Le lit est recouvert d’un plaid écossais à frange. Je suis sous le charme.

« Et quelle comédie pour hisser le lit, ça a été ! Mon père avait attaché le sommier à une longue corde, la rambarde faisait palan, mon père et mon grand-père poussaient et tiraient le lit à partir de l’échelle. Et nous les enfants, en bas, et mon père qui s’emportait : « Mais ne restez pas en dessous, bon dieu, s’il tombe il va vous écraser ! » Ça a été un grand moment ! » Alexandre est secoué de petits rires à l’évocation de cette scène familiale.

Il va s’asseoir sur le lit et me tend les bras.

Nous faisons l’amour lentement.

La folle

Le vélo.

Le vélo Peugeot arbore encore, sur son cadre noir, un morceau du lion. Pattes arrières, griffes avant, morceau de crinière. La gueule a disparu. Les garde-boue de métal ont été redressés et gardent trois bosselures. La lanterne à l’avant  tire un peu sur la droite. Le catadioptre est régulièrement essuyé, les freins entretenus. La sonnette a été revissée, la bague qui la maintient est plus brillante que le guidon, l’écrou est doré mais n’est pas d’origine.

Les pneus sont usés, surtout le pneu arrière. Il porte la trace de plusieurs réparations. Il est un peu mou. Le pneu avant est plus récent. Entre les rayons de la roue avant, sont coincés neuf bouchons de plastique de couleur. Il y en a quatre à l’arrière.

Le câble de frein, blanc, a été rattaché avec des bagues de plastique comme on peut en trouver pour maintenir les rosiers. La selle d’origine a fait place à une selle pour femme, grise, plus large, plus courte. Les rivets sont rouillés. On a rajouté plusieurs couches de tissu molletonné sous de la toile cirée maintenue par des élastiques. Une petite sacoche de cuir est suspendue sous la selle. C’est une trousse à outils qui contient un tube de colle, des rustines, du papier émeri, quelques écrous, une clef plate.

Sur le porte-bagage un siège en métal, étroit, constitué d’arceaux entrecroisés. Le siège est solidement fixé par des lanières de cuir. De chaque côté, battant le long de la roue, deux sacoches de plastiques imitation cuir, blanches avec les coins inférieurs marrons renforcés, qui répondent aux coins supérieurs du rabat des sacoches.

Les fermetures des sacoches ont été remplacées par des ficelles cousues qu’on peut nouer et dénouer. Il y a deux autocollants délavés par les pluies sur la sacoche droite. L’un vante les vertus des produits laitiers, l’autre, à demi recouvert par le premier, laisse deviner les joies des vacances à l’air pur. Peut-être les autocollants servent-ils de renfort à une réparation.

Les poignées du guidon sont blanches mais cuites par le soleil, elles offrent leurs craquelures au regard.

Il y a trois vitesses seulement. Rarement utilisé, le levier de vitesse est presque toujours en position intermédiaire.

La pompe à vélo est maintenue dans son logement et pour plus de sûreté, on a rajouté deux collets métalliques.

C’est un vélo ancien donc, lourd mais robuste, fonctionnel et décoré.

La Folle à vélo

Elle passe à travers le village sur son vélo. Ici, on l’appelle « la Folle ». Ce n’est pas dit méchamment, c’est comme une habitude que l’on a prise, une manière de la désigner, au moins on sait de qui l’on parle. Elle passe à travers le village pour aller à l’épicerie. Elle y va tous les jours. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige. Le mercredi, elle s’arrête aussi à la boulangerie. Elle y achète un pain de trois livres qui lui fera toute la semaine. Elle range ses achats dans la sacoche gauche.

Elle pédale vivement, en penchant un peu la tête lorsqu’il y a du vent et il y en a souvent. Sur le chemin du retour, elle s’arque-boute un peu dans la rue des Ecoles, parce que ça monte joliment.

Nounours.

Nounours est un ours en peluche d’une trentaine de centimètres de hauteur. D’un marron très clair, son poil est raide et presque ras. Son museau est de couleur crème. La bouche est figurée par une courbe brodée de marron. Son nez est d’une sorte de plastique rigide recouvert d’un tissu velouté. L’intérieur des oreilles est ocre fauve, ainsi que le dessous des pattes arrière. Il est rêche au toucher. Les yeux de l’ours, à la large pupille noire, sont marrons. En guise de paupière, une touffe de poil recouvre le bord de l’œil gauche. Cette dissymétrie aléatoire affecte le regard de l’ours et lui donne un air bon et triste.

Au cou de l’ours, un ruban de satin à l’allure d’une cravate nouée.

L’ours est vêtu d’une sorte de camisole blanche fermée dans le dos par un lacet plat, l’encolure carrée est soulignée de deux fins ruban bleus soigneusement cousus tels qu’on en voit sur les uniformes de marin, d’un pantalon de grosse toile écrue. Les jours de pluie sa tenue s’agrémente d’une cape imperméable en toile cirée jaune. L’hiver Nounours porte une petite écharpe pour protéger sa gorge qu’il a fragile.

Histoire de Nounours

Nounours a trente neuf ans. Il est en excellente forme pour un nounours de cet âge. Au fil des ans, on a dû le regarnir de crin ; l’intérieur de ses oreilles et le dessous de ses pattes arrières, marron à l’ origine, ont été remplacés par une toile plus claire. Le bord de l’œil droit, dégarni, n’a pas été retouché.

Nounours, chaque matin, est habillé par des mains expertes, il est ensuite assis à la table où le petit déjeuner est servi. Il fait mine de manger les petites cuillerées de bouillie portées à sa bouche. Il est l’interlocuteur muet des nouvelles du matin, comme il a été le témoin des insomnies de la nuit.

Selon les matins, il est câliné ou sermonné, cela dépend. Une fois le petit déjeuner terminé, Nounours est déposé sur le fauteuil de l’entrée. Il attend sagement.

A neuf heures, quel que soit le temps, il est soulevé pour être déposé sur le siège en métal du vélo ou s’il pleut, dans la sacoche droite, et seule sa tête dépasse alors de la sacoche.

La maison de la Folle

C’est une maison bourgeoise en meulière, de plan carré sur deux niveaux, ceinte de grilles en fer forgé. Une allée de gravier de rivière bordée de quatre tilleuls mène à un perron de cinq marches.Certaines gouttières fuient. Les feuilles des tilleuls, qui ont pris de l’ampleur au fil des années, s’ y accumulent à l’automne les faisant déborder. On voit alors la Folle qui les cure, perchée sur une échelle, au risque de se rompre le cou. La peinture des boiseries des fenêtres est écaillée et a même totalement disparu par endroit. Les rideaux aux fenêtres sont en filet crocheté, ils étaient blancs, ils sont maintenant d’un gris usé.

Le toit est heureusement entretenu par un couvreur qui change quelques ardoises quand cela est nécessaire. Lestabatières auraient besoin d’être remplacées, certaines laissent passer l’eau dans le grenier lors de fortes tempêtes.

La maison semble figée dans le temps et seuls l’ état du jardin entretenu avec un soin qui étonne et le vélo appuyé parfois contre le mur montrent qu’elle est habitée.

La vêture de la Folle

Elle est, chaque jour, vêtue de noir ou de gris. Elle porte des vêtements, un peu toujours les mêmes, autant dire démodés : une austère robe de cotonnade, au col montant, aux manches longues, un imperméable de popeline gris foncé, des bas de coton d’un gris plus clair et des chaussures plates à lacets, et voilà pour l’été. L’hiver, la robe de coton est remplacée par une robe en lainage. Elle met aussi une cape, sorte de pèlerine, d’où ses mains sortent par des fentes et des bas de laine noirs. Elle est alors chaussée de galoches noires qui ont remplacé il y a longtemps, les bottines à boutons. La Folle a aussi plusieurs foulards dont elle se couvre la tête, et une espèce de canotier noir, qu’elle fixe avec deux grandes aiguilles à chapeau, pour qu’il ne s’envole pas quand elle est sur son vélo.

Lorsqu’ une des pièces de son habillement est usée et que cela se voit trop, elle découd intégralement le vêtement. Chacune des pièces est reportée sur du papier journal -un journal qu’elle achète exclusivement pour cela, car la Folle ne lit jamais le journal- et sert ainsi de patron. Puis elle épingle le patron sur une pièce de drap de coton ou de laine, coupée dans les rouleaux qu’elle a en réserve, gardés des mites par des boules de naphtaline renouvelées avec soin. Puis elle les assemble à la main ou grâce à l’antique Singer à pédale dont elle s’est servie toute sa vie.

La Folle n’a jamais changé de taille.

La cuisine

C’est la première pièce à gauche en entrant. Elle fait le coin de la maison et a donc une fenêtre en façade et une porte fenêtre sur le côté. Par cette dernière, on peut accéder au jardin. Il y a cinq marches et un plan incliné large d’une trentaine de centimètres en leur milieu. Le plan incliné a été prévu pour qu’on puisse monter une brouette chargée du bois nécessaire à la cuisinière.

Les murs sont protégés, jusqu’à hauteur d’homme, par des carreaux de faïence Boulenger. Le sol, lui, est carrelé de dalles en pierre de travertin où s’intercalent des cabochons noirs.

La pierre d’évier est sous la fenêtre pour bénéficier de la lumière. On note encore un vaisselier, un buffet où trouvent place casseroles, poêles, faitouts de toutes tailles et un meuble glacière. Celui-ci désormais est utilisé comme garde manger. Au centre de la pièce une table de bois rectangulaire qui sert à la fois de plan de travail et de table pour manger.

Une porte s’ouvre vers la salle à manger contiguë qui n’est plus utilisée.

Occupations du matin

La Folle se lève à six heure et demie Elle ranime les braises de l’antique cuisinière avec du petit bois, puis enfourne trois bûches et met de l’eau à bouillir dans un faitout ainsi qu’une petite casserole pour l’eau du café. Lorsque le café est passé, elle en boit un bol, debout près du fourneau. La cafetière prend alors sa place sur un des coins arrondi de la cuisinière. Le café sera ainsi maintenu au chaud toute la matinée.

Lorsque l’eau du faitout est très chaude, elle se lave à l’évier, rajoutant de l’eau froide dans la bassine. Elle remet de l’eau dans le faitout et le replace sur la cuisinière. Puis elle passe de l’autre côté du couloir dans ce qui est devenu sa chambre mais qui était à l’origine la bibliothèque. Là, elle passe ses vêtements, tresse ses cheveux en une natte qu’elle enroule en chignon. Elle jette un coup d’œil au petit lit de Nounours qui dort encore à poings fermés, prenant garde de ne pas le réveiller puis récupère ses sous-vêtements de la veille, pour les laver. Elle les met ensuite à sécher sur l’étendoir suspendu au dessus du fourneau.

Elle prélève deux pommes de terre, deux carottes, des feuilles de céleri et un poireau dans le garde-manger, et prépare une soupe, toujours la même, été comme hiver. Elle glisse les épluchures dans une bassine émaillée.

Puis elle prépare une petite tasse de bouillie avec un peu de farine, du lait et du sucre. C’est le petit déjeuner de Nounours. Elle se verse, à nouveau, du café, découpe une épaisse tranche de pain, et voilà pour le sien. Elle rapproche de la table, la chaise haute de Nounours, puis attend qu’il s’éveille.

Le premier étage de la maison

L’ escalier qui y mène n’a pas été encaustiqué depuis longtemps. La poussière s’accumule aux coins des marches. Sur le vaste palier, une sellette était surmontée autrefois d’un cache-pot et d’une plante verte. La plante est morte, il n’en reste plus rien. Le palier donne accès à cinq pièces de taille inégale qui sont désormais inoccupées et dont les portes sont fermées, une quatrième porte ouvre sur un débarras, une cinquième sur une salle de bain, la dernière enfin, sur le petit escalier qui mène au grenier.

Occupations de l’après-midi

Une grande partie de l’après midi est consacrée au jardin. La Folle porte alors un grand tablier vert, à poche ventrale et des bottes en caoutchouc.S’il fait chaud, elle ajoute un chapeau de paille à sa tenue. Même s’il n’y plus rien à y faire, la Folle trouve toujours une occupation. Sous l’œil de Nounours, siégeant sur une chaise en fer peint, elle arrache les brins d’herbe des massifs, s’escrime sur un pissenlit, ratisse les petites allées de gravier. A l’automne, elle prépare des boutures, qu’elle repique au printemps, elle ramasse les feuilles mortes des tilleuls qu’elle fait brûler dans une espèce de lessiveuse, nettoie et stocke les tuteurs, taille les rosiers, prélève les dernières graines de fleurs qu’elle range précieusement dans de petits cornets de papier sur lesquels sont écrits le nom des fleurs.

Parfois Nounours tombe de la chaise, elle se précipite alors, vérifie qu’il ne s’est pas fait mal, puis le dispute un peu.

Ces tâches terminées, c’est l’heure de la promenade de Nounours. Elle ôte ses vêtements de jardinier, enfile ses chaussures. Elle prend le panier de Nounours, l’y dépose et part à travers le village.

Elle croise des gens qui la salue, mais elle ne les remarque pas, ne les voit pas, elle continue son monologue. Tout le long du chemin, elle parle à Nounours. Au début, quand on ne la connaît pas, cela étonne et même amuse, cette vieille Folle qui parle à son ours, et puis, on s’habitue.

Arrivée à l’église, elle fait demi-tour. Elle n’entre jamais dans l’église. Elle rentre à la maison.

La bibliothèque

C’est devenu une chambre. Sa chambre. C’est la deuxième pièce à droite quand on entre dans la maison., presque en face de la cuisine. Autrefois, elle était tapissée de livres et servait aussi de bureau. Elle y a descendu un lit étroit et une table de chevet.d’une des chambres du premier étage. Le lit recouvert d’une courtepointe d’un rouge bordeaux est près de la fenêtre, complété l’hiver par un énorme duvet qui est rangé au printemps dans le débarras sous l’escalier. Presque au pied de son lit, se trouve le petit lit de Nounours, en bois peint de guirlandes de fleurs et de lapins qui jouent à la balle.Sur la table de chevet se trouve une lampe à pétrole qu’elle allume tous les soirs et qui sert de veilleuse quand elle a couché Nounours.

Il y a bien l’électricité pourtant, mais la Folle ne s’en sert que dans la cuisine et avec parcimonie.

Les vêtements sont pliés dans un des meubles bas, à étagères, fermé de deux portes. Les robes, le manteau ainsi que l’imperméable sont suspendus à une tringle dissimulée derrière un rideau vert bouteille, fixée entre deux bibliothèques.

Les livres, au gré des besoins, sont montés au grenier pour libérer de la place.

Les dimanches en début d’après-midi

Elle dépose sur le porte bagage un panier qui contient ce qui lui est nécessaire, et Nounours dans la sacoche droite. Elle pédale jusqu’au cimetière. Là, elle prend Nounours sous son bras droit et le panier qu’elle porte de la main gauche. Deux allées et elle s’arrête devant une tombe en granit noir dont la stèle, qui ne porte qu’un seul nom, s’orne d’un médaillon en céramique reproduisant le portrait du défunt. La photo représente un homme jeune au visage mince, à la fine moustache brune, aux cheveux un peu ondulés, d’une beauté certaine. Les lettres du nom sont gravées et dorées, ainsi que les dates. Un rapide calcul permet de dire que l’homme est mort à vingt-neuf ans. Déposant le panier, elle vide le vase des fleurs, à peine fanées, qu’elle dépose sur un sac en papier, elle va remplir un arrosoir à la borne-fontaine dont elle actionne vivement la manivelle. Arrosoir tenu d’une main, Nounours de l’autre, elle titube un peu sous le poids, puis le corps penché sur la gauche, elle revient à la tombe. Elle assoit Nounours à côté du panier. Elle épand de l’eau sur la pierre, puis armée de sa brosse à chiendent, elle frotte avec application toute la tombe. Elle la rince une première fois, puis une deuxième, puis s’attaque à la stèle. Elle s’interrompt l’espace d’un instant pour passer les doigts sur le médaillon. Enfin, elle saisit le vase qu’elle nettoie, rince, et remplit d’eau fraîche avant d’y déposer le bouquet de fleurs du jardin, cueilli le matin même. La tombe nettoyée, elle ne fait pas de prière, elle ne fait pas de signe de croix. Elle récupère le panier où elle a glissé les fleurs fanées, l’arrosoir vide et Nounours. Elle se débarrasse des fleurs, dépose l’arrosoir près de la fontaine et repart.

Le salon

On y accède par la troisième porte du couloir à gauche.

Sur le mur contigu, à droite en entrant, un carillon arrêté et deux candélabres trônent sur une cheminée de marbre. Deux fauteuils sont disposés près de l’âtre. Sur le mur opposé à la porte, une porte-fenêtre permet d’accéder au jardin, mais deux lourds doubles-rideaux de velours vert foncé sont tirés et masquent la vue.

Un canapé vert foncé lui-aussi, trois fauteuils, un meuble vitré supportant un vase, et qui contient des verres ainsi que deux carafes de cristal, quelques petites tables gigognes, finissent de compléter l’ameublement du salon. Tous les fauteuils et canapés sont maintenant recouverts par des housses en drap clair.

Au sol, deux tapis de type iranien, aux motifs géométriques compliqués, roulés maintenant, séparaient la pièce en deux parties. Le salon est éclairé par une imposante suspension Napoléon III.

Premier lundi après-midi de chaque mois

La Folle place Nounours dans son parc et y pose quelques joujoux pour qu’il ne s’y ennuie pas. Elle va ouvrir les doubles-rideaux du salon, puis l’hiver, allume un feu dans la cheminée. En été elle ouvre la grande porte fenêtre. Elle déroule un des tapis, sur lequel elle dispose les fauteuils dont elle ôte les housses et une des petites tables gigognes. Elle sort aussi deux verres en cristal ainsi qu’une carafe de porto.

Elle va vérifier l’heure sur le carillon de la cuisine, et va coucher Nounours pour la sieste.

Tous les premiers lundis après-midi de chaque mois, elle reçoit la visite de son notaire qui lui apporte sa rente mensuelle : rente constituée par les revenus des brevets déposés par son mari, et par leurs intérêts, ainsi que ceux générés par une rente familiale.

Avec le temps, les intérêts cumulés compensent la perte des revenus sur les brevets, et l’on peut dire que la Folle est à l’abri du besoin.

«  Des mille et des cents ! », « Assise sur une montagne d’or ! » sont les expressions les plus employées. Les rumeurs qui circulent dans le village lui attribuent même des millions.

Le notaire lui rend scrupuleusement des comptes, qu’elle n’écoute pas.

Elle lui tend une enveloppe, qui contient le solde de l’argent du mois précédent puisqu’elle ne le dépense jamais en totalité, lui propose un porto dont il décline l’offre. Elle le raccompagne. Il s’en va. Elle n’a pas dit trois phrases.

La deuxième chambre à gauche, au premier étage

C’est une chambre d’enfant. Elle est de vastes dimensions, peinte en bleu ciel. Les deux fenêtres sont ornées de rideaux en plumetis. Les courts doubles-rideaux sont en ottoman bleu-marine. Le sol parqueté est agrémenté par des tapis en coton. La petite armoire, la commode, le coffre à jouets ainsi que le lit sont en bois peint et décorés de motifs au pochoir : un chiot qui joue à la balle avec un chaton. Sur la table de chevet, un carrousel mécanique en tôle multicolore qui une fois remonté égrène une berceuse. Deux biplans de couleurs vives en tôle eux aussi sont posés sur une étagère.

Sur le lit, aux draps brodés, deux animaux en peluche : un ours brun et un chien noir et blanc

L’armoire contient deux manteaux, dont un à col de velours, trois cardigans à boutons dorés, deux vestes légères en cotonnade et un habit de marin. Le béret de marin est sur l’étagère dans haut de l’armoire.

Dans la commode, on trouve, répartis dans les différents tiroirs, nombre de culottes, maillots de corps, collants épais et chaussettes de laine pour l’hiver, culottes bouffantes à bretelles et bavette, petits chandails de tricot, gilets de coton pour l’été, de laine pour l’hiver. Tous ces vêtements semblent être façonnés pour un garçonnet de deux ou trois ans.

Au sol, sur le petit tapis rond, au milieu de la pièce une boîte de cubes en bois dont les faces représentent, une fois correctement disposées, six scènes de fables ou d’historiettes.

Sept des ces cubes sont correctement rangés et commencent à figurer la fable du Lièvre et de la Tortue. Les cinq autres sont encore en désordre sur le tapis.

Trois petites voitures en bois sont dispersées à travers la pièce.

Occupations du soir

La Folle met à cuire du riz, qu’elle rajoute à la soupe. Elle complète parfois le repas d’un œuf à la coque. Nounours aime bien les œufs à la coque. Une fois le dîner terminé, elle rajoute trois bûches dans le fourneau, met l’eau à chauffer pour la vaisselle . Puis elle va coucher Nounours.

Elle allume la lampe à pétrole, règle la mèche au plus bas. Elle servira de veilleuse jusqu’à ce . qu’elle-même vienne se coucher. Elle habille Nounours d’une chemise longue en flanelle pour qu’il n’ait pas froid s’il se découvre et parfois ajoute un petit duvet s’il fait très froid. Elle lui lit une histoire. Les livres sont tellement usés d’avoir été lus et relus, qu’elle raconte plutôt qu’elle ne lit. Et Nounours s’endort.

La Folle laisse la porte de la chambre ouverte : si Nounours se réveille, elle l’entendra pleurer. Mais Nounours ne pleure jamais.

Revenue dans la cuisine, elle replace la chaise haute contre le mur, essuie consciencieusement la table, puis fait la vaisselle. Une fois celle-ci essuyée et rangée, elle sort son ouvrage.

Elle coud un nouveau vêtement ou ravaude un ancien, elle reprise un bas, une chaussette ou tricote.

Elle n’achète que rarement de la laine. Elle détricote patiemment un ancien chandail, met en écheveau la laine, se servant pour cela d’un dossier de chaise placée devant elle, écheveau qu’elle lavera longuement à l’eau froide, qui sera mis en pelote pour servir à nouveau.

Elle tricote de petites écharpes colorées au point mousse ou des collants d’hiver pour Nounours.

Lorsqu’elle entend sonner dix heures au clocher de l’église, elle va se coucher.

Histoire de la Folle

Les Débécourt étaient une famille d’industriels d’Amiens.

Leur fils unique, Paul, né en 1893, était sorti de l’École Polytechnique quatrième de sa promotion. et avait été versé dans le Génie Militaire, dès le début de la guerre. Si ce frêle jeune homme, à la santé délicate, promu capitaine en 1917, tint son rang lors des combats, ce ne fut qu’au prix d’une discipline personnelle à laquelle il se plia et qui lui évita de sombrer dans un total désespoir : quelque soit le jour, il apparaissait impeccablement rasé aux yeux de ses hommes, sa fine moustache parfaitement taillée, les gants passés à la ceinture, il écrivait chaque jour une lettre à sa mère, quelque fût l’intensité des combats, lettre remplie de mensonges rassurants. Surtout, il remplissait des carnets de calculs, s’appliquant à la mécanique, son domaine d’excellence.

Enfin la guerre s’acheva. Paul revint à Amiens. Il venait d’avoir vingt-sept ans.

Passées quelques semaines, sa famille, son père surtout, le pressa de se marier. Il fallait un héritier aux Industries Textiles Débécourt. Paul qui n’aspirait qu’à la poursuite de ses recherches et déposait nombre de brevets, dut pourtant se résoudre et répondre aux souhaits de ses parents. On l’entraîna alors dans des réceptions ou dans des bals, auxquels il assistait, l’esprit absent, semblant ne pas comprendre les règles du jeu auquel il se devait de participer. Les jeunes filles qu’on lui présentait étaient pour la plupart, jolies et fraîches,  leurs toilettes infiniment soignées, leurs propos mesurés mais convenus. Elles semblaient virevolter autour de lui.

Cependant, son attention fut attirée un jour par une jeune fille qui semblait en grande conversation avec deux des invités présents. La conversation était animée et ponctuée par les rires des deux hommes. Paul eut envie de connaître la teneur des propos échangés, il s’approcha. Paul fut surpris d’entendre les remarques pertinentes et spirituelles, marquées du sceau d’une intelligence vive, bien que la jeune fille semblât n’avoir pas plus de vingt ans. Elle n’était pas spécialement belle, son nez était un peu trop long et sa bouche était mince, mais elle riait ou souriait si fréquemment que l’on n’y prêtait bientôt plus attention.

Plus tard dans la soirée, renseigné sur le nom de la demoiselle et se retira pensif sans lui avoir adressé la moindre parole.

Dès lors, il la croisa tout le temps : au parc lors de ses promenades, dans la rue où elle habitait, rencontres qui semblaient fortuites mais qui ne l’étaient pas. Il soulevait chaque fois son chapeau en signe de salut, tant et si bien qu’elle le remarqua.

En accord avec sa mère, il fut décidé d’une soirée d’apparat. Au nombre des invités figuraient la jeune fille et ses parents.

C’est ainsi qu’il fit officiellement connaissance avec mademoiselle Jeanne-Marie Corbin. Il passa toute la soirée à discuter avec elle, au risque de sembler discourtois avec les autres invités. Il n’en n’avait cure.

Un mois plus tard, ils étaient fiancés..

Jeanne-Marie Corbin devint madame Débécourt

Après leur mariage, le jeune couple emménagea dans une maison bourgeoise proche de l’usine de monsieur Débécourt père où Paul se rendait tous les jours :

Il travaillait sur un projet d’amélioration des métiers à tisser à trames doubles. Il avait même conçu un prototype qu’il comptait bien mettre au point.

Jeanne-Marie meublait et décorait la nouvelle maison, elle était secondée dans ses tâches ménagères par une petite bonne, Lucie, qui ne venait que dans la journée. Le jardinier, prénommé Eusèbe, quant à lui, venait une fois par semaine, assurant la taille et l’entretien. Jeanne-Marie apprit de lui comment bouturer les rosiers. Il lui enseigna aussi les finesses du marcottage.

Le couple était heureux. Il semblait presque miraculeux qu’une telle harmonie régnât entre eux. Jeanne-Marie était curieuse de tout, avait l’esprit vif, et était toujours de charmante humeur. Elle aimait à taquiner son mari. Paul trouvait en elle une interlocutrice intéressée, dont les remarques souvent pertinentes le laissaient parfois sans voix. Un seul sujet les opposait. Paul était revenu de la guerre, libre-penseur et athée. Jeanne-Marie, quant à elle, se rendait à la messe chaque dimanche et était profondément croyante.

Plus d’une année s’écoula. Monsieur Débécourt père s’impatientait dans sa hâte de voir la lignée continuée. Il s’enquérait chaque mois. Enfin son attente fut récompensée et l’on servit le champagne. On aménagea une des chambres à l’étage, on la peignit en bleu, tant il semblait évident que l’enfant serait un garçon.

Un soir, Paul rentra fatigué, atteint de maux de tête, fiévreux. Il ne dîna pas, et monta se coucher. Le lendemain, son état empira, Jeanne-Marie fit quérir le médecin qui diagnostiqua une sorte de grippe. Puis, le cinquième jour, en quelques heures Paul tomba dans le coma.

Il mourut dans la nuit, terrassé par une encéphalite. Il allait avoir trente ans.

La douleur et le chagrin de Jeanne-Marie furent tels qu’on craignit qu’ elle ne perdît l’enfant. Tous l’exhortèrent à supporter son deuil, pour le bien de l’enfant à naître, pour Paul lui-même qui revivrait en quelque sorte à travers ce fils qu’il avait tant désiré, disaient-ils. Il fallait qu’elle prenne sur elle, lui enjoignirent-ils. Jeanne-Marie se conforma aux désirs de la famille, tâcha de ne plus penser qu’à l’enfant, se reprenait lorsqu’elle était sur le point de s’abandonner toute entière au chagrin. Ses beaux-parents lui rendirent visite tous les jours. Madame Débécourt mère s’installa même les dernières semaines chez sa bru pour veiller sur elle au mieux.

L’accouchement se déroula fort bien. Elle donna naissance à un garçon, répondant en cela aux attentes familiales.

Quand on lui mit l’enfant dans les bras, Jeanne-Marie fut secouée de sanglots. Ce que l’on mit sur le compte de la joie et de l’émotion, ne fut pour Jeanne-Marie que le désespoir d’imaginer la joie de Paul s’il avait été vivant. Elle se reprit, contemplant son nouveau né, cherchant à y déceler déjà les traits de son père. Elle avait besoin qu’il lui ressemblât.

On le prénomma Jacques et il fut baptisé lorsqu’il eut trois mois.

Monsieur Débécourt pour l’occasion instaura pour Jeanne-Marie une rente annuelle de trois mille francs et s’offrit à prendre en charge toutes les dépenses occasionnées par son petit-fils.

Jeanne-Marie consacrait à l’enfant ses jours et ses nuits. Il n’y eut plus de tâches plus importantes que les soins qu’elle lui apportait, plus de sentiments sinon que l’amour qu’elle lui portait.

Le petit Jacques emplissait sa vie et rien d’autre n’avait plus d’importance. Elle ne faisait rien sans lui, ne se séparait jamais de lui. L’enfant montrait un caractère enjoué et rieur, il grandissait sans qu’aucune maladie même bénigne ne vint altérer le cours de son existence.

Jeanne-Marie eut-elle songé à quitter le grand deuil dont elle portait toujours qu’il lui aurait fallu y renoncer. Quelques jours après l’anniversaire des deux ans du garçonnet, la belle-mère de la jeune femme s’alita, rongée par un mal ancien déjà qui s’aggrava soudainement. Incurable, parvenue à l’ultime stade de la maladie, Madame Débécourt mère décéda.

Monsieur Débécourt mit alors en vente son usine et se retira des affaires. Cela ne lui prit que quelques semaines. Il se fit encore plus présent auprès de sa bru et de son petit fils. Deux fois par semaine il était convié à un déjeuner et à passer l’après midi avec eux, ce qui n’excluait pas des visites impromptues au cours desquelles il était fait don à l’enfant, de quelque jouet : des petits avions en tôle, des cubes, des ballons…Quant à Jeanne-Marie et son fils, ils étaient invités chaque dimanche au repas de midi. L’après midi, ils se rendaient au parc pour assister à une représentation au théâtre de Guignol dont l’enfant raffolait.

A la belle saison Jeanne-Marie variait les lieux de promenade, tantôt au parc, tantôt dans la campagne alentour, dans quelque ferme où elle montrait les animaux à l’enfant, ou encore à l’étang qui s’étendait à proximité du village. Elle avait fait installer sur le porte-bagage de son vélo, une espèce de petit siège où elle installait l’enfant. Dans les sacoches du vélo, elle glissait encore une couverture qu’elle pouvait étendre dans l’herbe, la collation pour le goûter, de petits jouets, et enfin la peluche favorite de l’enfant.

Au cours d’un après midi de juin, où ils étaient à l’étang, comment souvent, Jacques s’endormit sur la couverture, veillée par sa mère assise à ses côtés. Jeanne-Marie observait les pêcheurs, nombreux à cette époque de l’année. Son attention fut retenue par deux hommes dont l’un venait de ferrer une carpe et qui maintenant s’efforçait de remonter sa ligne. Son compagnon armé d’une épuisette guettait le moment où il pourrait cueillir le poisson. Elle regarda la scène longuement, jusqu’à ce que le poisson fut sorti de l’eau, et ramené sur la berge.

Lorsqu’elle reporta à nouveau son regard sur la couverture, Jacques avait disparu emportant son ours.

On fouilla les buissons, on sonda l’étang : rien. Le garçonnet semblait s’être volatilisé. Seul l’ours fut découvert plus loin sur la berge, dissimulé aux regards, dans un bosquet de jeunes saules, cinq jours plus tard. On abandonna les recherches et l’enfant fut tenu pour mort. Quelqu’un rapporta l’ours à la grande maison de la mère. Jeanne-Marie s’en empara puis plongea dans la plus totale absence. Pas de cris, pas de larmes, juste un insondable abattement dans lequel sa raison semblait s’être dissoute. Elle referma la porte sur elle et sur le monde. Elle commença sa vie avec Nounours…

Lorsque deux ans plus tard, au mois d’octobre 1927, on l’avisa que des restes, probablement ceux de Jacques, avaient été retrouvés, elle regarda l’homme venu lui annoncer la pénible nouvelle et, fronçant les sourcils, ne semblant pas comprendre, demanda au sujet de l’enfant dont on lui parlait:

« Qui est-ce ? »

Épilogue 2

( 2 mn de lecture )

Le garçon de six ans pénétra au grand galop dans la cour intérieure. Il fit plusieurs fois le tour du bassin, comme s’il était un cavalier tentant d’arrêter sa monture. Il riait aux éclats, les pieds chaussés de petites sandales, les cheveux en bataille.

Derrière lui, Périos apparut, portant une fillette de trois ans perchée sur ses épaules. Elle tenait fermement ses boucles blondes, criant elle aussi des ordres à sa docile monture.

Il la déposa avec douceur. Sitôt au sol, elle fila droit vers sa mère, assise sur un banc, à l’ombre du portique. Senna leva la tête et sourit. Elle posa un rouleau et quelques feuillets qu’elle avait dans les mains et ouvrit les bras pour y accueillir la petite fille qui se jeta dans ses bras.

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L’ étranger

( 3 mn de lecture )

épisode 34

Le soleil était déjà haut quand quatre cavaliers parurent à la lisière du domaine. Ils s’arrêtèrent à bonne distance des bâtiments, près de la haie de genévriers qui bordait la piste. Une charrette les suivait, haute et bâchée, tirée par deux mules au pas lent. Sur le siège, un jeune garçon tenait les rênes. Les mules de la charrette s’immobilisèrent.

Les trois cavaliers restés en arrière attendaient.

Un des cavaliers remit son cheval au pas et se détacha du groupe. Les trois cavaliers restés en arrière attendaient. Il parcourut encore quelques centaines de mètres puis mit pied à terre sans hâte. Déjà, Belbo, alerté, courait vers lui glaive en main. Un murmure parcourut la cour. Les asservs les plus proches s’armèrent aussi, saisissant fourches et pics.

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L’ absence

( 4 mn de lecture )

épisode 33

L’ air avait changé. Une brume rase stagnait au-dessus des champs désormais nus. Les figuiers du jardin portaient des fruits qui n’arriveraient pas à maturation. La vigne s’endormait. Certes, il y avait encore de belles journées, mais celles-ci étaient suivies de semaines d’une pluie battante et froide. Les gelées blanches du matin devenaient de plus en plus fréquentes.

Chaque matin, Senna se levait sans retard, prenait ses notes, consultait les listes, donnait ses ordres. Valia, plus présente que jamais, la couvrait d’attentions muettes : une tenue chaude préparée, une infusion posée près du registre, un geste de tendresse sur l’épaule. Senna ne pleurait plus. Elle s’était refermée.
Le nom de Périos n’était plus jamais prononcé.

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Six mois

( 4 mn de lecture )

épisode 31

La cour était encore baignée de la fraîcheur de l’aube lorsque Senna reçut le nouvel intendant.
Il s’appelait Merek, un homme robuste aux cheveux poivre et sel, les traits burinés par le soleil d’autres rivages.
Arrivé la veille, à la nuit tombante, il s’était présenté à Senna, qui l’avait rapidement accueilli et mis au courant des usages en vigueur au domaine.
«  Mais si tu as d’autres questions, tu les poseras à Périos, il y répondra. Je crois que pour l’instant, il importe que tu prennes du repos. Tu dois être fatigué. La route est longue depuis Ronca.  Antiek va te reconduire au dortoir. »
Elle l’avait congédié lui recommandant de venir la trouver tôt le lendemain matin.
Il portait une tunique simple, impeccablement propre. Il salua avec retenue, sans la moindre servilité.

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