Elle allait maintenant dans cette autre ville. Elle se garait sur la place, dépassait la mairie. Elle repensait à d’autres places, d’autres parkings. Le mardi, elle devait se garer un peu plus loin à cause du marché du lendemain.
Elle faisait un détour pour aller acheter un paquet de cigarettes, parfois le journal. La dame était très bavarde, et il lui fallait du temps pour s’extraire de la boutique. Les marchandes de tabac étaient-elles toutes aussi bavardes ?
Elle commençait à tracer ses itinéraires, à se repérer. Combien de villes avait-elle ainsi arpenté, combien de routes…
Elle s’était sentie lasse. Elle s’arrêta dans un café, s’assit en terrasse. Le garçon surgit pour prendre la commande, elle lui adressa un sourire fatigué. Elle se décida pour un crème. Un grand.
Combien d’appartements, de maisons inconnues ?
« Fais attention à la douche, l’eau est très chaude »
« La lumière du couloir ne marche pas, méfie-toi »
« Pour allumer la radio, il faut utiliser la petite télécommande »
Combien de conseils, combien de mises en garde, combien d’habitudes à prendre ?
Le crème était tiède, elle les aimait brûlant. Elle laissa errer son regard sur la rue. Les gens marchaient d’un air pressé. Elle croqua le petit chocolat et sortit le paquet de cigarettes qu’elle venait d’acheter.
Combien de corps qu’elle finissait par confondre, et combien d’oubliés ?
Elle se réveillait parfois la nuit, dans une chambre trop noire : son esprit alors faisait tourner les meubles, orientait le lit, situait la fenêtre, avant qu’elle puisse être sûre de ne pas se tromper. Sa main tâtait à la recherche d’un interrupteur dont l’emplacement lui échappait encore, ses yeux cherchait à droite l’empreinte lumineuse d’un réveil qu’elle trouvait à sa gauche. Elle se rendormait en écoutant le souffle de l’homme endormi.
Elle détacha le fil de cellophane, déchira le carton en ouvrant maladroitement le paquet, arracha le feuillet de papier argenté. Elle prit une cigarette et se mit à fouiller dans son sac. Plus de briquet. Elle chercha le garçon des yeux, et lui fit signe. Il s’approcha, elle lui demanda du feu. Il lui rapporta une pochette d’allumettes, sur laquelle elle s’acharna un peu.
Enfin, cigarette allumée, elle but la dernière gorgée de café.
Il fallait s’habituer à de nouveaux prénoms, aux âges des enfants, à toute une généalogie faites de sœurs, de cousins, d’oncles, d’amis, de compagnes précédentes, une kyrielle de noms, de lieux, d’expériences. Il fallait tenter de retenir, pour reconstituer un passé dont elle ne faisait pas partie, pour rattraper le temps perdu. Il y avait, plus tard, les présentations officielles ou informelles, autant d’étapes, lui semblait-il, autant d’exercices initiatiques. Les noms et les prénoms s’incarnaient, elle pouvait y associer une image.
Combien de familles avait-elle ainsi adopté? Combien de photos de familles avait-elle regardé ? Combien de nouvelles connaissances, de couples d’amis qui disparaissaient au bout du compte ?
Elle secoua la tête, comme si elle regrettait ces pensées et voulait les chasser. Elle se sentait fatiguée des recommencements, des nouveaux départs, comme si elle savait que les efforts seraient vains, comme si elle connaissait déjà la fin de l’histoire.
Elle se sentit subitement découragée et fut tentée de repartir chez elle, d’abandonner là, tout de suite.
D’ascenseur en escaliers, de volées de marches en paliers, elle montait chaque fois avec une énergie renouvelée. A l’assaut des hauteurs, vers des cimes qui s’arrêtaient à des portes palières. Des portes de bois, peintes, laquées, rouge bordeaux, blanches, blindées, des portes qui s’ouvraient et qu’elle franchissait un jour pour ne plus revenir, des portes qui se refermaient sur sa dernière sortie. Chaque ascension était la dernière. Et chaque chute, annoncée, en germe dès le commencement.
Elle mettait autant d’énergie à construire que de détachement à détruire.
Son crème terminé, elle alla au comptoir pour payer et sortit du café. Elle remonta la rue. Elle s’arrêta chez le marchand de fleurs et acheta un petit bouquet d’anémones.Les magasins commençaient à fermer.
Trop de fois, elle construisait seule, avec un acharnement désespéré, essayant de combattre l’ennui qu’elle savait devoir arriver. Elle tentait de contenir grâce à ses châteaux de sable, les vagues de déception, successives, qui minaient ses fragiles et délicats édifices jusqu’à l’écroulement.
Il y avait ces jours où elle se sentait si pitoyable dans sa quête d’affection, ces jours où elle se sentait si démunie, que les larmes lui montaient aux yeux.
Ces jours où elle ne faisait que donner comme si ses mains toujours étaient pleines, comme si jamais personne ne songeait à les remplir, comme si sa raison d’être était de donner sans jamais recevoir. Donner, satisfaire les besoins et les envies, sans jamais qu’ils puissent imaginer que tout don est effort sur soi.
Et lorsque son cœur se serrait, elle ne pouvait donner de larmes qu’à elle-même, sans compter, une fois encore.
Comme si ces larmes étaient à nouveau un don. Le seul qu’elle s’accordât et le seul qu’elle reçût.
Elle arriva devant l’immeuble. Au quatrième, une lumière brillait à la fenêtre. Elle pouvait l’imaginer en train de travailler, mais l’image de son visage était brouillée, ce n’était jamais la même, jamais exactement la sienne. Quand il ouvrait la porte, après qu’elle eût sonné, elle restait toujours surprise. Elle avait toujours une hésitation comme s’il avait fallu superposer les images jusqu’à ce qu’elles concordent avec l’idée qu’elle se faisait de lui.
Dans ses moments de découragement, elle se recroquevillait, abandonnait tout, ne maintenant que des activités de stricte survie. Dormir, travailler. Coquille vide d’envies. Elle pouvait rester des semaines en léthargie. Elle n’avait plus rien à donner. Elle relisait des livres dont elle connaissait chaque ligne, s’engloutissait dans le sommeil, ne souhaitant rien d’autre que de ne rien faire et ne pas trop penser. Elle flottait à la surface des choses, sans laisser le moindre sillage. Elle regardait le paysage défiler sans émotions, sans effroi. Elle n’essayait pas d’aborder. Elle allait juste au fil du courant que celui-ci fut rapide ou lent.
Elle esquivait les visites d’amis, les invitations, les sorties. Elle se sentait devenir transparente, inexistante. Un suicide par dissolution lente. Elle expérimentait la vacuité. Ecrits, peintures, tout devenait superflu, inutile. Sa coque de noix se mettait à tourbillonner dans le courant…
Et puis, n’ayant pas le choix, et sans qu’elle sache comment, elle se retrouvait rames en main à remonter le courant de plus belle, prête à délivrer à nouveau ses cargaisons d’offrandes, plus décidée et plus énergique que jamais.
Jusqu’à la fois suivante.
Elle dépassa l’immeuble et s’engouffra dans la supérette qui était encore ouverte. Elle rafla un panier de plastique. Elle avait une soudaine envie de se lancer dans une recette compliquée. Un soufflé aux oranges confites, une tarte meringuée aux cédrats, un sabayon caramélisé. Elle cuisinait rarement. Elle affirmait volontiers qu’elle n’aimait pas ça. On en déduisait qu’elle ne savait pas.
Elle les aimait tous. Elle les avait tous aimés. A sa manière. A ses manières. De la plus simple à la plus compliquée.
De la passion qui dévore à l’amitié amoureuse qui rassure certains soirs. De l’amant de passage, impulsion unique et assouvie, au compagnon au long cours avec l’habitude des corps qui se connaissent pendant très longtemps.
Elle avait tout fait ou presque. Souvent comme une agréable distraction, parfois comme une lubie ou une obsession. Elle avait eu l’obsession de certains corps, oui. Mais toujours avec une sorte d’amour. A ses manières. A sa manière.
Elle déposa dans le panier des œufs, du sucre glace, des citrons, de la farine. Savait-elle encore faire une tarte aux citrons ? A quand remontait la dernière ? Dix ans ? quinze ? Elle sourit en imaginant la tarte sortant du four. Elle se dirigea vers la caisse. Il n’y avait plus beaucoup de monde. La supérette aussi allait fermer.
Elle les aimait, oui. Et puis un jour, elle ne savait plus pourquoi elle les avait aimés. Elle s’ennuyait un peu, puis beaucoup, et partait avant la folie. Elle espérait chaque fois qu’ils sauraient la retenir. Qu’ils auraient suffisamment d’amour pour tout réinventer au fur et à mesure que le temps passait. Qu’ils donneraient autant qu’ils avaient reçus, comme quelque chose allant de soi, comme quelque chose d’évident. Elle espérait chaque fois que la pièce ne serait pas un monologue. Qu’il y aurait quelqu’un capable de donner la réplique, de tenir le rôle.
La caissière lui tendit sa monnaie qu’elle fit glisser dans son sac. Elle n’avait pas de porte-monnaie, de montre, ni d’agenda. Elle farfouillait dans ses poches ou dans son sac à la recherche de pièces et de billets, demandait l’heure aux passants, repérait les pendules chez les commerçants, lorgnait les poignets des gens qu’elle croisait. Elle notait les rendez-vous, les numéros de téléphone sur des bouts de papiers, des enveloppes, des tickets de caisse qu’elle perdait.
Elle empoigna les deux sacs en plastique. Une vendeuse actionna le rideau de fer derrière elle.
Elle doutait bien plus d’elle qu’elle ne doutait des autres. Elle n’était que doutes et fêlures. Elle se sentait si peu dans les normes. C’était presque douloureux d’imaginer qu’elle pouvait être la seule de son espèce, qu’aucun ne pourrait jamais la cerner toute entière, avec ses contradictions, ses exigences démesurées, ses coups de folie et ses extravagances. Ce qui faisait son ordinaire semblait original aux autres. Dans ces conditions, la barre leur semblait toujours placée trop haut. Peut-être en voulait-elle trop, attendait-elle trop, effectivement. Parfois, elle ne savait plus .Elle avait essayé de se mettre à niveau, elle s’était rogné les ailes. En vain.
La rue était vide, les gens étaient rentrés chez eux. La tarte serait cuite vers 23 heures. Faire confire les citrons prenait un temps fou. Elle se mit à rire toute seule. Elle ne serait jamais raisonnable. C’était au dessus de ses forces. Elle pressa un peu le pas.
Si elle avait été sûre qu’IL n’existait pas quelque part, tout aurait été plus simple. Elle aurait abandonné, elle se serait résignée, presque soulagée. Mais voilà, elle n’était sûre de rien.
Elle se planta devant l’interphone et sonna. L’interphone grésilla :
« Oui ? »
– C’est Cathy…»
La porte s’ouvrit sur un déclic, elle entra.