Le cycliste chauve

« Avant trois jours, vous allez tuer un cycliste chauve. Je le sais. »

Mardi.

Ça, c’était dans la boîte, ce matin. Dans une enveloppe, avec rien dessus. Même que j’ai failli la balancer en pensant que c’était un prospectus. C’est qu’y sont vicelards, maintenant. Y savent trop bien qu’on jette toutes leurs saloperies sans les regarder. Alors y mettent ça sous enveloppe.

Mais là, c’est pas de la publicité. C’est une lettre anonyme. Une vraie. Avec des lettres découpées dans le journal. Ça a même été découpé dans « Le Télégramme ». Je reconnais les lettres. Parce que celles de « La Manche Libre » elles sont pas pareilles. Et puis ça fait plus de quinze ans que je lis « Le Télégramme » tous les jours. Alors, pensez si je reconnais les lettres. Ça fait quinze ans que je vais l’acheter tous les matins chez Roger.

Et puis après, je vais boire mon petit blanc. Quinze ans, c’est pas rien. Quinze ans ça compte. Oh, je dis pas qu’on change pas. C’est pas ce que je veux dire. Bien sûr on change. Mais on garde certaines habitudes. Moi, c’est le petit blanc avec les copains. On n’est pas des alcooliques, hein, mais on encombre nos bonnes femmes, à traîner comme ça dans la maison, toute la journée. Alors, au café, c’est comme si on était chez nous, mais un chez-nous où on gênerait pas. On peut discuter des évènements. La politique, ça nous intéresse plus vraiment. Y a bien encore les résultats du tiercé qui nous fait causer. Et puis, restent les souvenirs…

Ils sont encore vifs les souvenirs. Y a l’Amicale des Anciens Combattants. Ceux de la Grande guerre, y en a presque plus. Il reste ceux de quarante. Et puis il y a ceux de l’Indo. J’y étais moi. Mais j’aime pas trop en parler. C’est une guerre que les beaux messieurs du Ministère maintenant ont oubliée.

Y aiment pas trop qu’on vienne leur rabâcher nos erreurs, comme y disent. Maintenant qu’on les accueille à bras ouverts, les nia-koués… Même qu’on les repêche en plein milieu de la mer comme s’il en allait de notre réputation… Sauf que c’est quand même pas nous qu’on les a forcés à devenir rouges, les jaunes. Tiens, elle est bonne. Les jaunes, rouges. Enfin bon, y paraît que c’était une guerre honteuse, comme l’Algérie. L’Algérie, je l’ai pas faite. Rapport à un éclat de grenade qui m’a perforé le poumon. Je regrette pas. Comme ça j’ai une petite pension et puis j’ai pu prendre ma retraite plus tôt. Oh, la pension, c’est pas une grosse somme, mais ça fait aller. Non, dans le coin c’est plutôt la Dernière, comme ils disent, qui les passionne. Pensez, le débarquement, la Libération… Y a le cimetière américain, les plages et les touristes. Et puis, les Américains qui viennent l’été en pèlerinage avec la famille. Moi, j’irai pas en pèlerinage en Indochine.

On trouve encore des bombes dans la région, ou des mines qu’ont pas pété. Tiens, l’année dernière, y a deux mômes qui se sont fait sauter en jouant avec une grenade qu’ils avaient trouvée dans les dunes. On trouve de tout. Il paraît même, enfin, c’est ce qu’on raconte, qu’il y avait un bouseux qui avait réussi à démonter un char. Il l’a caché dans sa grange pendant des années. C’est vrai qu’on a tous ramassé des douilles, des bouts de ferraille, des fusils. Faut dire. Et puis l’homme, il aime bien conserver des souvenirs. Y en a qui en ont fait des lampes, ou qui ont rangé les fusils dans leurs greniers. Même moi, je dois en avoir gardés, des trucs, qui traînent encore, dans une des armoires de la resserre. On garde tellement de choses dans une vie. J’y mets presque plus les pieds dans la resserre. Avant, j’aimais bien y bricoler, mais, la Jeanne, elle trouvait que ça faisait plein de saletés partout. Sans compter le linge. Alors je vais plus bricoler.

La Jeanne… Rien que d’en parler… Oh, ça pas été rien qu’une mauvaise femme, c’est pas ce que je veux dire. Elle a eu sa part aussi, je veux pas rejeter la faute que sur elle… Mais… Elle a jamais aimé ça. Alors un bonhomme, c’est un bonhomme pas vrai? Moi, j’ai une nature, comme on dit. Après l’Indo, elle voulait plus trop. Ou si, une fois par mois. Alors, évidemment, je suis allé voir ailleurs. Elle m’a jamais pardonné. Maintenant encore, quand elle peut me faire une réflexion, cette carne, elle se gêne pas. Pourtant c’est de l’histoire ancienne. C’est pour ça aussi que je ne reste pas trop à la maison. Rester comme ça, assis, faire attention à pas oublier les patins. C’est vrai quoi… C’est encore une idée à elle, le linoléum. Ça marque, le linoléum. Ben non, elle a rien voulu savoir. Elle en a fait mettre dans toutes les pièces. Alors faut que je mette les patins. Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre moi, des marques? Ou des taches sur la nappe, ou des bibelots et de ses tapisseries?

Des tapisseries y en a sur tous les murs, sur les fauteuils, parce que la Jeanne après en avoir décoré tous les murs elle en a fait des coussins qu’elle a mis sur les fauteuils, sur les chaises, sur la table même il y en a une… C’est des chiens, des fleurs sur du fond noir, des châteaux avec des bergères, des paysages d’une laideur… Et les couvertures en crochets sur le canapé? Qu’est-ce que j’en ai à foutre?

Je peux pas rester assis comme ça, à écouter le quart et la demie sur le carillon de l’entrée, coincé entre le canari et les tapisseries. Parce que madame a un canari. La pauvre bestiole. Mais un canari ça reste bien en place dans sa cage c’est pas comme un chien qui fait plein de saletés partout sur le linoléum. Même mon chien, elle a réussi à le faire piquer. J’ai été faible, elle a toujours su lancer une perfidie avant de demander quelque chose. C’est vrai qu’il était vieux mon chien et qu’il pissait partout. C’est vrai qu’il était malade, mais pourquoi elle me l’a fait piquer, cette salope?

On la pique pas elle parce qu’elle est vieille et malade? Parce que faut l’entendre rabâcher ses histoires de docteur, d’analyses. Ah ça, elle est moins regardante sur les notes du docteur que sur mon argent de poche.

Et que je te fais une prise de sang et que je te pisse dans une bouteille et que je t’avale ci et que je t’avale ça. Et la pilule du matin et les cachets du midi : un bleu pour le sang, un pour le diabète et un pour quoi? et hop, l’ampoule du soir, avec la grimace, hein, elle est pas bonne l’ampoule, hein, la Jeanne? La bonne ampoule de fortifiants. Pour avoir encore plus de force pour m’emmerder. Bientôt quinze ans que je vois la même grimace au moment de l’ampoule.

Quinze ans sans sucre, sans beurre, quinze ans de régime. Quinze ans que je me bouffe du chocolat en cachette. Parce que sous prétexte que madame peut rien manger, il faut aussi que je mange plus rien. Je parle même pas d’alcool, parce que ça doit faire vingt ans que je vois plus que des bouteilles d’Evian passer le seuil de la maison. Attention, pas de la Vittel ou de la Badoit, hein, de l’Evian. Avec son étiquette rose. Parce que, évidemment avec tous ses médicaments…

Elle le sait bien que je vais boire le coup avec les copains. Mais ça, elle peut rien dire. Enfin, si, elle fait des réflexions, mais elle peut pas m’en empêcher… parce que moi, malgré mon éclat dans le poumon, j’ai une santé de fer. Je suis sûr qu’elle doit se demander qui de nous deux y passera en premier. Elle guette pour voir si des fois y aurait pas sur mon visage, un matin, les signes avant-coureurs d’un cancer bien rongeant qui la débarrasserait de moi bien vite. Eh bien non, l’Albert, il tient bon. Même que je continue à fumer mes Gauloises quand ça me chante.

Ça aussi elle aurait bien aimé me supprimer ça. Oh, pas pour ma santé. Pour mon bien, comme elle dit. Ce jour-là, je me souviens, je lui ai dit que pour mon bien, je lui demandais plus qu’une chose, c’était de fermer sa gueule. Alors là, évidemment elle s’est mise à pleurer. C’est son truc, les grandes eaux.

Je suis sûr que quand elle va à confesse elle trouve le moyen de pleurer sur sa vie de martyre. Moi je peux pas blairer les curés. C’est de la foutaise tout ça. Si y avait un bon Dieu, il pourrait pas supporter qu’une bonne femme comme la Jeanne vienne dire ses conneries chez lui.

Il me reste quoi dans cette chienne de vie? J’ai bossé à la coopérative laitière, je suis parti faire la guerre et comme pensionné de guerre, j’ai pris ma retraite anticipée, il y a quinze ans. De toute façon avec la crise et les quotas laitiers, ils m’y auraient mis d’office. Si, il me reste les balades en mer, avec mon pote Maurice. À deux, on a acheté un petit pêche-promenade. On fait des virées de temps en temps. Là aussi il a fallu l’entendre, la Jeanne. « Avec les dépenses, l’entretien, le gardiennage ! » Mais le Maurice est plus trop vaillant et les sorties se font de plus en plus rares.
C’est bien simple, elle sait plus quoi inventer ma bonne femme. D’ailleurs, la lettre anonyme ça m’étonnerait pas que ça soit une de ses idées. Une idée aussi tordue, ça peut être qu’elle…

Mercredi

C’est bien la Jeanne qui m’a envoyé la lettre. J’ai retrouvé les journaux. J’ai profité du moment où elle fait son marché et je suis allé dans la resserre. Elle garde tout, la Jeanne. En particulier tous les journaux. Pour le fourneau l’hiver. Elle les entasse dans l’armoire de la resserre. Cette fois-ci elle a pas été très maline, elle s’est contentée de mettre ceux qu’elle avait découpés sous la pile. Ça a pris du temps mais je l’ai retrouvé, son journal. Même que j’en ai découpé un autre et que le sien je l’ai caché ailleurs. J’en ai profité pour nettoyer le vieux fusil. Y a pas à dire, les Amerloques, ils fabriquaient pas de la camelote… J’ai fait jouer la culasse, comme si je m’en étais servi la veille.

Ensuite, j’ai bien décrotté mes chaussures, je me suis bien gratté les pieds sur le paillasson, j’ai bien pris les patins et je me suis assis bien sagement entre le canari et les tapisseries. La Jeanne est rentrée avec son cabas débordant de poireaux. Elle m’a dit qu’elle avait acheté du foie pour midi. Ça m’étonne pas, elle sait très bien que je déteste ça. Mais ça fait rien. Je suis sûr qu’aujourd’hui je vais trouver ça bon, le foie.

Elle commence à m’intéresser, la Jeanne avec ses manigances… Si elle se met à dérailler, ça va devenir plaisant. Peut-être qu’elle va vouloir m’empoisonner avec son foie. En tout cas ce matin, y avait pas de nouvelle lettre. Elle a pas pu s’empêcher de me demander si j’avais eu du courrier. Je l’ai bien vue sourire, comme ça, en coin, quand je lui ai dit que le seul courrier c’était de la publicité hier matin. Mais que ce n’était pas très important. J’ai allumé la radio. C’était la retransmission du Tour de France. D’habitude, quand c’est du sport, la Jeanne elle fait exprès d’éteindre la radio. Cette fois-ci, elle a laissé allumé.

Moi le sport ça me passionne pas. Enfin, ça me passionne plus, parce que je dis pas que quand j’étais jeune… Mais maintenant les voir courir après un ballon ou s’échiner à monter des cols à la seule force de leurs mollets… Encore quand c’était Roger Couderc qui commentait le rugby… Mais maintenant, avec les jeunes et leurs tranches de publicités, c’est de la foutaise. Avant le Tour, oui, c’était quelque chose. Mais maintenant, hein? Peut-être que je vieillis. Enfin toujours est-il que le Tour va passer pas loin de chez nous. La Jeanne était dans la cuisine, ça commençait à sentir le foie dans toute la maison. J’ai éteint la radio.

En mangeant mon foie et en la regardant mastiquer avec application, je me suis demandé pourquoi, on vivait ensemble elle et moi… Juste pour qu’elle puisse m’empêcher de vivre, juste pour pas qu’on soit seul chacun de notre côté? Ça peut peut-être, encore durer 20 ans… moi j’ai que 65 ans hein… 35 ans de retraite avec la Jeanne comme ange gardien, ça vaut comme perpète à Fresnes. Pourtant je suis pas un criminel… C’est vrai que j’ai eu cette aventure avec la Juliette de Saint Gilles, mais il ne tenait qu’à elle que ça se soit pas passé.. De toute façon, je regrette rien. Les deux années que ça a duré, la Juliette et moi, c’est sans doute les deux années les moins emmerdantes de toute ma vie. Pourtant, malgré son prénom, c’était pas une beauté, la Juliette. Mais c’était tout le contraire de la Jeanne. Elle, elle crachait pas sur l’homme et puis, elle était pas sèche comme un coup de trique. Elle rechignait pas à boire la goutte. Et puis toujours à rire. Quand elle riait y avait plus moyen de l’arrêter. Elle devenait toute rouge, elle compressait sa grosse poitrine en disant: « Arrête ! tu vas me faire mourir ». C’est d’ailleurs comme ça qu’elle est morte, la Juliette, d’une crise de rire. Apoplexie, qu’il a dit le médecin. C’était une nature trop généreuse, qu’il a rajouté… Toujours est-il que depuis qu’elle est morte, il s’est plus rien passé dans ma vie. Et ça c’était il y a quinze ans. Depuis il y a pas non plus une journée sans que la Jeanne ne me le reproche.

Moi, je vous dis que c’est pas une vie pour un homme tout ça. Non, c’est pas une vie. Il me reste rien d’intéressant. Les copains, ils suffisent pas à vous maintenir en vie. Il se passe plus rien, sinon les éternelles méchancetés entre elle et moi. A quoi ça sert de vivre dans ces conditions? Pour moi, ça s’appelle l’enfer. Un enfer qui vous tue à petit feu, un peu chaque jour, un petit peu plus, à coups de remarques, de vacheries et de haine. A coup d’ampoule de fortifiant, à coup de tapisseries, de foie tous les mardis…

Bien sûr on y pense pas tous les jours. On vit pas avec, toujours dans la tête, la médiocrité de sa vie. On fait aller à coup de sorties en mer, de réunions d’anciens combattants où on se donne l’illusion d’être encore un homme, à coup de vin blanc, à coup de tiercé, à coup de fanfaronnades. Oh ! je me fais pas de souci, la Jeanne ça doit bien être pareil…

C’est vrai quoi.. On n’a pas eu d’enfants, y aura personne après nous… On n’a jamais rien fait de bien, rien de mal non plus, c’est sûr. Mais c’est devenu l’enfer… L’enfer du quotidien. Et tout ce qu’elle trouve à faire maintenant, c’est d’envoyer des lettres anonymes.

La Jeanne, je suis sûr que son rêve c’est d’être veuve. Une belle veuve tout en noir avec plein de crêpe et beaucoup de larmes. Alors je deviendrai son brave Albert qui était si bon mari. Y aura ma photo dans un cadre sur sa table de nuit. Elle ira chaque jour au cimetière pour ruminer son malheur. Parce qu’en plus c’est sûr qu’elle me regrettera. Tu penses, plus pouvoir m’emmerder…

Y a des jours, je me demande si je vais pas lui faire ce plaisir. Et puis non. Je tiens bon. Y a pas de raison. A nos âges, on divorce plus. Ça se fait pas tellement dans nos campagnes. Alors, tant qu’elle vit, faut que je la supporte.

Pour l’embêter, j’ai rallumé la radio. C’était encore le Tour. Demain, ils passent à Saint-Hilaire. Saint-Hilaire, c’est pas loin de chez nous. Maurice, il dit qu’il irait bien les voir passer. C’est pas tellement pour les coureurs, qu’il dit, c’est plutôt pour l’ambiance. C’est vrai qu’à Canisy on peut pas vraiment parler d’ambiance.. Ça devrait ressembler à la grande foire de Lessay. Et puis ça sera toujours un moyen d’échapper à nos bonnes femmes… On se postera un peu avant l’arrivée mais assez près tout de même pour aller manger un bout. Je me vois pas rester toute la journée à scruter la route, même s’il y a de l’ambiance. Il dit qu’il a repéré un coin formidable, que de là, on domine la course.

J’ai annoncé ça à la Jeanne. Au début elle a paru contrariée. Évidemment elle a tout de suite crié bien haut que pour rien au monde elle ne viendrait voir ça. Mais au fur et à mesure que je lui vantais cette sortie, elle a commencé à changer d’avis, cette vieille carne. Et quand je lui ai fait sentir quelle bonne journée je risquais de passer sans elle, elle a pas pu s’empêcher de me dire qu’elle viendrait peut-être. Je la connais bien cette garce… Alors j’ai changé de tactique, je lui ai expliqué l’attente sous le soleil, la populace. Elle a souri en coin et elle a rien rajouté. Elle a dit qu’elle se déciderait demain matin. Juste pour me faire mariner, je suppose. Mais moi, je sais bien qu’elle viendra. J’ai comme dans l’idée, en tout cas.

Dans l’après midi, je suis allé voir Maurice pour lui dire qu’on viendrait voir l’étape avec lui. Je lui ai demandé où il était exactement, son coin, histoire de voir s’il serait praticable pour la Jeanne et si elle risquait pas de nous traîner dans les pattes toute la journée. Pour voir si on pourrait se retrouver un moment tranquille tous les deux. On est allé boire un verre de vin au bar, la télé était allumée. C’est normal, c’était l’arrivée. Ça m’a fait tout drôle. Le journaliste interviewait le vainqueur de l’étape. Je me suis demandé pourquoi soudain je tenais tant à aller voir le Tour passer.

Jeudi

Le retour a été plutôt silencieux. La Jeanne faisait la gueule. Maurice se concentrait sur la route, et avec toutes les bouteilles qu’il a vidées, c’était pas une mince affaire.

C’est pas que chez nous il y ait beaucoup de virages, mais y a des haies, et les fossés sont profonds… Et puis avec tout le soleil qu’on a pris sur la calbombe, toute la journée, il fallait bien qu’on se rafraîchisse, pas vrai? Ça, pour une belle journée, c’était une belle journée. C’est vrai que le coin que Maurice avait dégoté était chouette. On avait apporté la glacière et préparé des sandwiches. La Jeanne, on l’a installée sous un bouquet d’arbres pour pas qu’elle aille nous faire une insolation, et comme ça, elle a pu faire de la tapisserie, tranquillement assise sur son pliant. Ça ne l’empêchait pas de nous surveiller et de compter les bouteilles qu’on piochait dans la glacière. Elle, elle avait son Evian, on était tranquille. Evidemment, on était pas seuls. Y avait bien quelques transistors qui braillaient par ci par-là. Avec des mômes en petites culottes que les mères cherchaient partout. Le Maurice avait apporté ses jumelles, pour ne pas en rater un morceau. Maurice avait calculé que les coureurs nous passeraient devant vers trois heures. En fait, il y a eu du retard et on n’a rien vu venir avant quatre.

On a vu débouler un petit point sur la route qui a grossi jusqu’à devenir un cycliste. C’était un échappé. On a su après qu’il s’était fait rejoindre par la masse du peloton deux kilomètres plus loin. On a su ça à la radio parce que nous, évidemment, on pouvait plus voir. N’empêche qu’on a quand même applaudi le gars, qui est du coin. Alors, forcément, il se sentait obligé de faire le mariole, vu qu’il était sur ses terres.

Quand le reste du peloton est passé, et après les voitures et les caravanes, on a commencé à remballer. Le terrain a été désert en un rien de temps. Il restait plus que des canettes vides, quelques papiers et une mère qui cherchait encore son môme.

Maurice a proposé qu’on pousse jusqu’à Saint-Hilaire pour voir les attractions. C’est là que Jeanne a commencé à faire la gueule. Mais Maurice lui a dit qu’on avait qu’une vie et qu’il fallait en profiter. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé à Saint-Hilaire. Moi, j’avais rien dit.

Arrivés à la maison, Jeanne a allumé la télé. Je me souviendrai toujours de sa tête quand le présentateur du journal a annoncé qu’une mort endeuillait le Tour. C’était son expression au présentateur. Le Tour était endeuillé par le tragique accident d’un cycliste de l’équipe Ligier-Gitanes. Mort d’une décharge de fusil en pleine poitrine. Et que pour le moment on n’avait aucun élément pour éclaircir l’origine du drame, sinon que ça s’était passé deux heures après l’arrivée de l’étape. Enfin, tout le monde du Sport en était retourné. Ils ont passé la photo du type, et là, la Jeanne aussi, elle a été retournée. Parce que le cycliste, il était chauve comme un caillou. Jeanne, elle s’est laissée choir sur sa chaise, devant l’assiette de soupe qu’elle venait de servir. Et elle m’a regardé. Moi, j’ai pas bougé. J’ai continué à manger ma soupe, et j’ai rien dit. Ensuite, je me suis levé pour éteindre la télé, qu’on puisse manger tranquilles et on n’a plus entendu que le bruit des cuillères qui raclaient le fond des assiettes.

Elle a bien essayé de revenir sur le sujet. Ça commençait à la tracasser cette histoire. Normal non? Elle s’était un peu reprise. Alors, c’est moi qui ai commencé à la regarder et là, elle s’est tout de suite arrêtée de parler. On a fini le repas et j’ai rallumé la télé. Y avait un western. Je me suis mis dans mon fauteuil, bien sagement entre le canari et les tapisseries.

La Jeanne faisait la vaisselle dans la cuisine. Puis j’ai entendu la porte de derrière se refermer doucement. J’ai même pas pris la peine de me lever pour voir ce qu’elle manigançait. Je sais où elle est partie, la Jeanne… Dans la resserre. Seulement ses journaux, ils y sont plus. Et, le fusil, par contre, il a pas bougé. Y a mes empreintes dessus, c’est sûr, mais ce fusil-là, il a pas tiré une balle depuis 44. Elle aimerait avoir des preuves, mais voilà… Elle en a pas. Elle en aura jamais. Tout ce qu’elle peut faire c’est se demander si elle vit pas à côté d’un fou meurtrier. Mais qui irait la croire? La lettre? Mais… Quelle lettre? Mais moi, j’ai les journaux dans lesquels elle les a découpées les lettres, avec ses jolies petites empreintes…

Et le fusil? Mais enfin, vous voyez bien que ce fusil n’a pas servi depuis la guerre… Elle pourra jamais rien prouver… Et en plus elle pourra jamais vraiment savoir la vérité. Même si elle me dénonce. Qu’est-ce qu’elle pourra dire? C’est plausible ça, un paisible retraité qui assassine un cycliste chauve, parce qu’il a reçu une lettre anonyme envoyée par sa femme? Hein? Vous, vous y croiriez à un bobard pareil? La Jeanne, elle, peut pas croire à un hasard. Mais elle me posera jamais la question. Elle osera pas. Maintenant, elle a trop peur. Ça va la ronger petit à petit cette histoire. Moi, je vais continuer à sortir en mer avec Maurice. J’irai boire mon petit blanc et je mettrai bien les patins. Je vais profiter pleinement de ses doutes. Et si ça suffit pas, peut-être même, qu’il se pourrait qu’elle en reçoive aussi des lettres anonymes, je peux jurer de rien… Je conserverai mon air innocent, je boufferai mon foie le mardi. Mais n’empêche que je ne pourrai pas m’empêcher de sourire bizarrement chaque fois qu’elle gobera une de ses gélules. Je la regarderai jusqu’à lui ôter le goût du fortifiant.

Elle va se ronger de l’intérieur, moi je vous le dis.. Peut-être même qu’un matin, je la retrouverai morte, elle aura pris trop de médicaments. Ça m’étonnerait pas…

A la voir décliner comme ça, un peu chaque jour, les gens ne seront pas étonnés… « Elle était devenue neurasthénique, la Jeanne, ces derniers temps. » Et alors, ça sera mon tour d’aller au cimetière. Mais j’irai pleurer de pas avoir eu cette idée plus tôt. Et je peux assurer qu’il n’y aura pas sa photo sur la table de nuit. Et puis je prendrai un chien, pour me tenir compagnie…

Bien sûr, c’est peut-être un peu malheureux pour ce cycliste chauve. Mais c’est pas tout à fait ma faute.. C’est la Jeanne qui l’a voulu, elle aurait pu, tout aussi bien, dire un boucher roux, ou un avocat brun. C’est le hasard en quelque sorte. Ce cycliste, j’ai même pas retenu son nom. Si ça se trouve, il avait une bonne femme qu’il emmerdait à longueur de journée, avec son vélo. Dans un sens, cette femme, je l’ai soulagée d’un long calvaire…

Je suis allé dans la cuisine. La Jeanne rentrait juste. En me voyant, elle a sursauté et elle a regardé mes mains. Ça commence je vous dis.. Mes mains, elles sont bien propres. Aussi propres que le fusil qui est dans l’armoire.

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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