Fébrile, elle ouvre la porte. Il se tient sur le seuil, le doigt encore en suspens, tendu vers la sonnette.
Elle le fait entrer. Troublée. Une bouffée de chaleur lui monte au visage. Elle rougit.
Arrête d’être stupide. Reprends-toi, Lili.
Elle lui indique un fauteuil. Il s’assied. Elle le regarde. Il porte un tee-shirt, un jean noir.
Il est beau.
Très beau.
Exactement comme sur les photos.
Elle détaille son visage. Brun, les yeux presque noirs, souriants. Quelques pattes d’oie.
Un nez droit. Une bouche… Mon dieu, quelle bouche !
Il ne se dérobe pas sous son regard. Il a l’habitude, sans doute. Une infime lueur d’amusement passe dans ses yeux. Puis un sourire, qui découvre des dents d’une blancheur parfaite.
Lili se laisse tomber dans le fauteuil en face de lui. Elle ne sait pas comment se tenir, ne sait pas quoi dire. Elle se sent vieille et laide. Elle en a presque envie de pleurer.
Elle se relève brusquement, va dans la cuisine, revient avec un verre d’eau.
Elle pense : Aurais-je dû en rapporter deux ?
Il n’a pas bougé.
Elle boit une gorgée. Elle sait bien qu’elle devrait dire quelque chose.
« Je m’appelle Lili. C’est un diminutif d’Eliane. Mais personne ne m’appelle Éliane….Tu peux me tutoyer. »
Elle a dit ça très vite.
Il lui sourit à nouveau.
« Tu peux m’appeler comme tu veux… »
Sa voix est un peu grave, agréable, chaude.
« J’ai l’habitude. »
Une quantité absurde de prénoms lui traverse l’esprit. Des prénoms de garçons de lycée, des prénoms de séries, des prénoms qu’elle a aimés dans des livres.
« Yohan ? Ça te convient, Yohan ? »
Il hoche la tête.
Au prix de l’heure où elle le paye, il va falloir que… Il va falloir que quoi ? Qu’elle prenne les choses en main ? Qu’elle soit plus directe ? Qu’elle dise clairement ce qu’elle veut ?
Elle se lève brusquement.
« Viens, je vais te faire visiter. »
Il se lève à son tour. Il la domine d’une tête.
Tout à trac, elle demande :
« Je peux te toucher ?
– Tu peux faire ce que tu veux. Me demander ce que tu veux. Je suis là pour ça. »
Ils plantent des bulbes de dahlias. Enfin…il plante des bulbes de dahlias. Elle se contente de les lui tendre en lui indiquant l’emplacement. Lui, bine le parterre, creuse le trou, place le bulbe avec application, puis comble le trou .
Il lève de temps en temps la tête, la regarde comme s’il quêtait son approbation. Elle hoche chaque fois la tête. Chaque fois, il lui sourit. Elle est troublée, chaque fois. Elle n’arrive pas à réaliser qu’il lui « appartient » pour trois jours.
Lili pense ensuite qu’au prix de l’heure, ces dahlias vaudront de l’or, mais il lui fallait de l’aide pour planter ces fichus bulbes, de toute façon.
L’après-midi, elle s’enhardit. Elle lui demande de poser pour elle. Pour ses modelages, précise-t-elle trop vite. Il se déshabille sans gêne.
Pendant une heure, elle le photographie ou le filme dans toutes les positions possibles.
Pendant une heure, elle explore du regard ses muscles fins, ses attaches presque délicates.. Au bout d’un moment, il demande doucement :
« Tu as assez d’images ? »
Elle comprend qu’elle ne prend plus de photos depuis plusieurs minutes.
Il fait face à un buffet sur lequel s’aligne une rangée de livres. Il regarde les titres en silence. Elle a suivi son regard.
« Ce sont mes préférés », précise-t-elle. « Ceux que je garde. »
Il lit quelques titres à voix haute :
Les Mémoires d’Hadrien. Les Stoïciens. Homère. Asimov : les cavernes d’acier. Loti : Aziyadé. Corneille, Théâtre complet.
Elle commence à déclamer :
« Percé jusques au fond du cœur, d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle… »
Il enchaîne :
« Misérable vengeur d’une juste querelle, et malheureux objet d’une injuste rigueur… »
Il s’interrompt un instant. Elle reprend :
« Je demeure immobile, et mon âme abattue… »
– Cède au coup qui me tue », achèvent-ils ensemble.
Elle rit.
« Le Cid, c’est trop facile… »
– Veux-tu essayer Homère ? » demande-t-il, avec un léger sourire.
– Le chant XXI ? »
Il hoche la tête.
« Attends… laisse-moi réfléchir. »
Elle se racle la gorge, puis récite :
« Comme un chanteur qui sait manier la cithare, tend aisément la corde neuve sur la clef et fixe à chaque bout le boyau bien tordu…
– Ulysse, alors, tendit sans effort le grand arc, puis de sa main droite fit vibrer la corde, qui chanta bel et clair, comme un cri d’hirondelle. »
Il mime le geste. Elle voit sans peine l’arc se tendre, la flèche partir. Il est Ulysse incarné.
Lili en reste un instant sans voix. Puis elle se reprend.
Elle comprend mieux le prix de la « prestation ».
Elle lui montre la chambre d’amis, lui désigne les draps, la couette, posés sur le lit. « Tu veux que je t’aide ? » Il fait non de la tête. Il lui sourit, la regarde.
Regard ironique ? se demande Lili. Elle retourne au salon, se sert un petit verre de vodka, elle en a besoin. Elle ne sait pas quoi penser, elle ne sait pas ce qu’elle veut, elle ne sait pas ce qu’il faut qu’elle dise, elle ne sait pas ce qu’elle fasse…ou ne fasse pas. Elle se ressert.
Il réapparaît dans le salon.
« Tu veux boire quelque chose ? »
Il secoue la tête.
« Je ne bois pas. »
Évidemment, songe-t-elle.
Elle est allongée dans le noir. Elle repense à la journée qui vient de s’écouler. Elle se pose toujours les mêmes questions. Si elle continue, elle ne pourra pas dormir, elle consulte l’heure : presque une heure du matin. Elle se trouve pitoyable.
Elle rabat violemment la couette et se lève, se dirige vers la chambre de Yohan.
Dès qu’elle en franchit le seuil, il ouvre les yeux.
« Je peux dormir avec toi ? »
Elle a parlé d’une toute petite voix, une voix où on peut percevoir la gêne, une voix de petite fille, de vieille petite fille.
En guise de réponse, il étend un bras. Elle se couche en se nichant dans le creux de son épaule, lui tournant le dos.
Il se tourne vers elle, l’enfermant dans l’anse de ses bras.
Elle ouvre les yeux. Le soleil perce à travers les rideaux. Elle met quelques secondes à comprendre où elle est. Elle a tellement bien dormi. Des années qu’elle n’a pas aussi bien dormi, dormi aussi longtemps. Puis elle se souvient, elle a soudain un mouvement de panique. Elle se retourne.
Yohan la regarde sans bouger, avec cette attention calme qu’il semble avoir pour tout. Il lui sourit.
« Bonjour. Bien dormi ? » Il enchaîne avec un parfait naturel.
« Tu veux déjeuner ? Tu prends quoi le matin ? Je vais te le préparer… »
Lili ne répond rien, elle tente de rassembler ses idées.
Comment a-t-elle pu ? Elle a dormi en toute confiance. Infiniment rassurée. Comme si, enfin, quelqu’un était là pour veiller sur elle. Ce constat la bouleverse.
C’est à la fois douloureux et doux.
Il met en terre des plants de tomates.
Elle le regarde faire.
« Tu sais à combien me revient ton heure de jardinage ? »
Elle dit ça sur un ton presque amusé. Il relève la tête et pour la première fois, il rit.
Elle ne peut s’empêcher de le trouver très beau quand il rit. Mais … elle le trouve toujours très beau.
Ce matin, quand il était sous la douche, elle est entrée dans la salle de bain. Il a continué à se laver sans gêne aucune.
Elle, elle était en quelque sorte dans la peau d’une voyeuse perverse.
« Ça ne te dérange pas qu’on te regarde ? »
Elle avait repris :
« qu’on te reluque, serait plus juste… Ne me réponds pas, je sais ce que tu vas me répondre.. un truc du genre : j’ai l’habitude.»
Il s’était contenté de hocher la tête, avait coupé l’eau.
Un peu d’eau s’écoulait encore du pommeau de la douche, arrosant Lili qui s’était avancé pour lui tendre une serviette. « De l’eau froide, il se douche à l’eau froide… »
« Il faut que tu sortes les sacs de paillage de ma voiture. C’est beaucoup trop lourd pour moi. C’est le type du magasin qui les a mis dans mon coffre. Même lui, il a eu du mal. Moi, je suis incapable de porter ça. »
Yohan revient, un sac de vingt-cinq kilos sur chaque épaule.
« Y a-t-il une chose que tu n’es pas capable de faire ?
– Marcher sur un fil ? » Il sourit.
Il étend le paillage.
Lili lit le journal. Elle commente à voix haute un article de politique étrangère. La visite en Chine du président américain. L’indépendance de Taïwan, enjeu de la visite. Yohan écoute avec attention. Après un très court silence, il se lance dans une analyse complexe du rapport de forces en jeu. Il développe, il argumente. Il semble intarissable.
C’est alors que les choses dégénèrent. Lili a un mouvement d’humeur. Elle replie le journal qu’elle claque sur la table basse. Yohan se tait instantanément, mais son visage prend une expression d’incompréhension.
« Tu vas me servir un cours de sciences politiques, maintenant ? » demande Lili d’un ton acerbe. Elle a craché ces mots plutôt qu’elle ne les a dits.
« Si j’ai dit ou fait quelque chose qui t’a déplu, excuse-moi.. » Yohan a un ton penaud. Il se lève du canapé et semble se figer, bras ballants.
Lili se reprend.
« Excuse-moi, je déconne complètement… Mais c’est cette relation tarifée qui me porte sur les nerfs. Je suis paumée. Tout ça est tellement artificiel ! Bon sang ! Yohan ! »
La voix adoucie, elle continue :
« Viens t’asseoir, ne reste pas comme ça. » Elle tapote le canapé.
Yohan reprend sa place à côté d’elle. Lili lui prend les mains. Elle éclate en sanglots.
Lili entre dans la chambre de Yohan.
« N’allume pas ! »
Elle se glisse comme la veille dans le lit. Il est nu. Elle sent sa chaleur.
Elle fait taire le sentiment de honte qui l’étreint. Elle hésite puis…doucement :
« Tourne-toi. »
Yohan se tourne, lui offrant son dos.
Elle pose un doigt timide sur l’omoplate. Elle croit percevoir un léger sursaut. Mais non, elle se fait des idées. Sous la pression, la peau est d’une incroyable douceur. « De la crème fouettée… » songe Lili. Son doigt glisse vers la colonne vertébrale. Elle sent les muscles sous la peau. C’est exactement comme elle l’avait imaginé.
Alors elle pose la main, ne bouge plus, retient sa respiration, comme si elle s’attendait à ce qu’il ait un mouvement de recul. Mais il ne bouge pas. Il semble simplement attendre.
Elle explore chaque parcelle de peau. Elle tâte, trace des chemins compliqués sur l’épiderme, éprouve la fermeté de la musculature, elle caresse. Elle ne descend pas plus loin que les reins. Sa main remonte vers l’épaule, puis s’arrête. Lili retire sa main.
« Ne bouge pas, ne dis rien. » lui intime-t-elle. Elle roule sur le dos, remonte la couette.
Elle reste longtemps les yeux ouverts dans l’obscurité. Au bout d’un très long moment, elle s’endort.
Elle boit un café debout devant la fenêtre de la cuisine. Le regard vide, comme absente.
Elle réalise soudain que Yohan est encore dans sa chambre. Elle l’appelle. Elle entend du bruit, puis la porte de la salle de bain qui s’ouvre.
Il apparaît quelques minutes après, les cheveux mouillés, une serviette autour du cou. Il porte un t-shirt identique à celui de la veille.
Lili se demande combien de t-shirts il a apporté.
De l’eau goutte encore de ses cheveux.
« Viens ici ! » dit-elle dans un sourire.
Il s’approche. Elle s’empare de la serviette et lui frictionne la tête en riant.
« On ne t’a pas appris à t’essuyer les cheveux ? »
Un SMS vient l’interrompre.
«Désirez-vous prolonger le contrat ? Vous avez jusqu’à demain 10h 00. Pour voir nos conditions, tapez * ».
L’humeur de Lili change instantanément. Elle est à la fois agacée et perturbée. Elle tape *. Elle parcourt le tableau qui s’affiche. Un jour supplémentaire, trois jours, une semaine, un mois…
Des sommes conséquentes, bien au delà du raisonnable, et surtout de son budget.
Elle grimace. Bien sûr, elle pourrait consacrer une partie de l’argent qu’elle a mis de côté pour l’achat d’une nouvelle voiture, mais… De dépit, elle jette son téléphone sur la table.
Plus tard, elle y réfléchira plus tard. Elle a jusqu’à demain 10h 00.
Ils vont au bourg. Yohan a proposé de conduire mais elle a décliné : l’embrayage de sa vieille guimbarde est trop capricieux selon elle. Ils font des achats à la supérette, passent à la boulangerie et chez le boucher. Lili se rend compte que Yohan attire les regards. Des femmes surtout. Elle imagine sans peine les questions qui se bousculent dans leurs têtes. Elle se surprend à en sourire. Par pure provocation, dans la queue, elle lui parle à l’oreille, et Yohan complice de son jeu lui répond de la même façon. Elle glousse. A ce moment précis, elle est heureuse.
Ils n’ont pas fait cent mètres que Lili se tord la cheville. Yohan la soutient immédiatement, il la porte presque jusqu’à la terrasse du bar tout proche et l’assoit. Il s’accroupit, enlève la chaussure, la chaussette.
« Ne bouge pas. Je reviens. »
Il rentre dans le bar et en ressort avec de la glace, roulée dans un torchon qu’il maintient délicatement sur la cheville de Lili.
De ses longs doigts, il tâte délicatement la cheville. Ses mains sont chaudes. Lili a sursauté.
« Je t’ai fait mal ? » demande Yohan alarmé.
Lili secoue la tête négativement.
Il manipule un peu l’articulation, avec attention.
Ses traits un moment contractés se détendent.
« Je ne pense pas que ce soit grave… Aucun ligament ne semble déchiré. »
Il masse encore le pied et le bas de la jambe. Lili frissonne. C’est la première fois qu’il la touche.
Au retour, c’ est Yohan qui conduit.
Yohan a préparé le repas. Elle entend, venus de la cuisine, le bruit du couteau sur la planche à découper, puis celui d’un fouet vivement agité vraisemblablement dans un cul de poule, la porte du four qui claque. Elle, est allongée sur le canapé, avec pour consigne stricte de ne pas bouger de là.
Elle sourit d’aise. Elle a toujours détesté cuisiner.
« C’est bientôt prêt ! » dit Yohan d’une voix forte qui porte à travers la cloison.
Il vient dans le salon, se penche vers elle, il glisse une main sous les genoux, l’autre autour de ses épaules, commence à la soulever.
« Repose-moi tout de suite ! Je peux marcher.. C’est complètement ridicule. » Mais elle est ravie. Elle rit en gigotant dans les bras de Yohan.
Un peu plus tard dans l’après midi, on sonne à la porte.
« Tu attends quelqu’un ? »
Lili secoue la tête négativement.
C’est Yohan qui va ouvrir. Une femme se tient dans l’ouverture de la porte. Vraisemblablement de l’âge de Lili, mais apprêtée, impeccablement maquillée et coiffée, les cheveux teints. Tout le contraire de Lili, qui se fiche complètement de son apparence.
La femme a un léger mouvement de recul en voyant qui lui a ouvert la porte.
« Je viens voir comment se porte Lili, j’ai appris qu’elle avait eu un accident ».
Au bourg les nouvelles vont vite. Lili est persuadée que ce n’est pas elle qu’on vient voir, mais son « invité ».
« Entre ! » crie-t-elle depuis le canapé où elle a repris sa place.
Yohan s’efface pour laisser rentrer la visiteuse.
« Je te présente mon ami Yohan. Yohan, voici Brigitte… »
Brigitte regarde Yohan. Elle le fixe. Le dévisage. Elle semble chercher quelle peut bien être la nature de l’amitié qui les réunit. Yohan, en retour, lui offre son sourire le plus charmeur. Personne ne peut résister à un tel sourire.
Lili sait très bien que Brigitte meurt d’envie de poser mille questions.
« Tu veux boire quelque chose ?
– Non, je ne veux pas vous déranger plus longtemps, je ne faisais que passer… »
« Mon œil ! songe Lili. Tu es venue vérifier les premiers ragots.. »
La visiteuse se lève. Yohan la raccompagne.
La porte fermée, Lili jette un coup d’œil malicieux à Yohan. Il rit, complice.
Ils regardent la version filmée. Tout est venu d’une discussion qu’ils ont eu à table. Ils parlaient de l’Ukraine et n’étaient pas d’accord. Lili soutenait que les russes ne céderaient jamais, qu’ils avaient un sentiment très fort pour la « nation russe », que l’idée de « la grande Russie » était toujours vivante. Elle avait pris comme exemple la bataille de Stalingrad. Elle avait ensuite fait référence au livre d’Empoli qui décrivait très bien cela. Cet orgueil, cette fierté vitale de l’esprit russe.
Maintenant ils regardent le film…Yohan se lève, va farfouiller dans le congélateur. Il revient avec un cône chocolat qu’il tend à Lili. Elle le dépiaute de son papier n’importe comment. Yohan lève les yeux au ciel et secoue la tête, comme affligé. Lili le regarde et glousse ; Yohan repart dans la cuisine et revient avec de l’essuie-tout.
« Je suis sûr que tu vas t’en mettre partout, alors j’aime mieux prévoir » Il dit ça gentiment. Elle se niche contre Yohan confortablement et commence à lécher sa glace. Elle se sent bien, elle se sent légère.
La notification d’un SMS vient gâcher tout ça. Yohan met de lecteur sur pause et lui tend son téléphone.
« Rappel : plus que 12 h pour prolonger votre contrat. Pour connaître nos conditions, tapez * »
Elle rabat la coque de protection et envoie valdinguer le téléphone sur un fauteuil.
Yohan remet le film en route. Mais Lili ne regarde plus vraiment. Un flot de pensées la submerge.
Finie l’insouciance. Elle s’assombrit. Yohan arrête le film.
Elle ne dort pas. La chambre est plongée dans le noir. Elle est allongée bien droite dans le lit, les yeux ouverts. Alors elle se lève. Yohan bouge un peu. « Ne te lève pas. J’ai besoin de réfléchir… seule ». Se guidant à la lueur de son portable, elle va dans la cuisine, ferme la porte, et allume la lumière de la hotte. Elle met la bouilloire en route. Près de la bouilloire, son mug est déjà prêt, rempli juste ce qu’il faut de décaféiné en poudre, de lait. Il y a un petit mot sous le mug.
« Juste au cas où… » Il est signé d’un Y. Le petit mot la fait sourire, mais c’est un sourire triste. Elle examine l’écriture. Ferme et racée, comme celui qui l’a tracée. Son cœur se serre et son esprit s’envole pendant quelques instants suspendus. La bouilloire s’arrête. Elle verse l’eau.
Elle s’installe sur le tabouret, étend la jambe et considère le strapping que Yohann lui a posé.
Elle boit une gorgée, trop chaude. Ses pensées semblent voleter dans son crâne. Elle n’arrive pas à penser rationnellement. L’a-t-elle déjà seulement fait ? Elle n’a jamais su prendre une décision raisonnable. Ou alors sous la contrainte.
« Je me cherche des excuses. »
Elle se reprend, détache deux feuilles du bloc qui lui sert à noter la liste des courses et du petit crayon noir. Sur la première, elle trace un gros plus, sur la seconde un gros moins. Elle souligne d’un trait. Puis d’un deuxième. Comme si la rigueur graphique pouvait produire de la raison.
Elle reprend une gorgée de café. Elle ferme les yeux et se concentre.
La feuille des « plus » se remplit rapidement, recto et même verso. Celle des « moins » ne comporte qu’un item.
Lili se réveille, elle s’est endormie sur le canapé. Elle ne se souvient pas s’être couverte d’un plaid. L’ ordinateur est sur la table basse, écran rabattu. C’est vrai que cette nuit, elle a regardé les épisodes 17 et 18 de ses deux séries coréennes préférés. Elle les regarde, comme elle réciterait un mantra, pour se vider l’esprit, pour s’absorber dans une autre réalité. Une réalité qui finit toujours bien. Yohan, debout près du canapé, semble veiller sur son sommeil. Elle comprend que c’est lui qui l’a couverte et qui a posé l’ordinateur sur la table. Elle s’étire, rabat la couverture.
Yohan disparaît dans la cuisine, sans doute pour préparer le petit déjeuner. Elle se lève.
Soudain alarmée, elle lui crie depuis la salle de bain : « Quelle heure est-il ? ». Son ton est affolé.
« Ne t’inquiète pas, il est à peine huit heures. Tu as le temps…»
Elle le rejoint dans la cuisine. Son café est prêt, ses tartines sont beurrées. Elle aperçoit les deux feuilles qu’elle a remplies dans la nuit. Yohan suit son regard.
« Oui, je les ai lues… » dit-il, presque gravement.
Lili rafle les deux feuilles. Elle parcourt des yeux, celle des « plus ».
le besoin de répit
le confort d’être prise en charge
la lassitude de la solitude
la douceur des habitudes
les discussions, les échanges
le soulagement physique d’une présence fiable
la stabilité émotionnelle
la présence constante
Elle lève la tête vers Yohan.
« Oui. C’est exactement ça… »
« Et pour la feuille des « moins » ? » demande Yohan.
« Eh bien, tu sais réparer une voiture, non ? Pas la peine d’en acheter une neuve ! » Lili pouffe.
« J’ai même conclu un contrat de leasing… Je dois juste confirmer à 10 heures. Qu’en penses-tu, robot humanoïde série WRT ? »
Yohan lui sourit.
Elle le regarde longtemps. Très beau. Très calme. Trop calme, probablement. Une machine extraordinaire, coûteuse, douce, parfaitement adaptée, louée avec assistance, mises à jour, maintenance et clause de résiliation.
« Bon », dit-elle. « Puisque tu restes, robot humanoïde série WRT, on va commencer par repiquer les salades ». Elle rit. « Et les pieds tomates, parce que tu les a plantés trop près ! »