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épisode 20
Le printemps s’était installé sans éclat. Un ciel pâle, un soleil encore timide. Le feuillage tendre des arbres et quelques fleurs annonçaient cependant son retour.
Pour son premier anniversaire sur le domaine, Senna avait accordé une journée de repos à tous les asservs. Elle avait fait aussi distribuer quelques piécettes, une obole modeste, mais une pratique qu’elle avait décidé de reconduire chaque mois. Une décision qui avait surpris Périos, mais réjoui les asservs.
Une longue table, composée de plateaux posés sur des tréteaux, avait été dressée sous les arbres. L’odeur du pain chaud flottait dans le verger. Valia avait déposé un plat de lentilles parfumées dont l’odeur suffisait à évoquer les jours de fêtes, souvenir lointain pour certains. Trois plats de viande fumée étaient posés sur la table.
Senna s’était vêtue différemment, d’une robe ample un peu échancrée. Elle s’était surprise elle-même à en choisir la couleur. Elle avait recouvert ses épaules d’une étole assortie.
Elle était assise à côté de Périos. Ils avaient échangé quelques mots, des propos anodins. Ils avaient ri. Légèrement. Le vin l’avait à peine effleurée. Antiek avait levé son verre, et tous l’avaient imité.
Le repas était joyeux, les asservs contents à la perspective de cet après midi de liberté.
Belbo, le matin même, lui avait offert son présent : un bracelet de bois, taillé d’une pièce qu’il avait teint en rouge, et qu’elle portait pour le repas.
Les asservs aussi lui avaient offerts un cadeau : un collier composé de trente perles, rondes et douces, polies avec soin. Elle les avait tour à tour regardés, et les avaient remerciés, la voix teintée d’émotion. Ils avaient à nouveau levé leurs gobelets. Antiek avait chantonné un air de circonstance.
Puis l’étole avait glissé. Lentement. Elle était tombée derrière elle. Elle ne s’en était même pas rendu compte.
Périos s’était penché aussitôt. Il l’avait ramassée sans un mot. Mais en se penchant, il avait vu…
Une cicatrice, longue, oblique, qui partant de l’épaule, courait vers l’omoplate. Une ancienne brûlure, ou une blessure. Un trait irrégulier, profond. La cicatrice violacée était laide, boursoufflée, comme si les chairs avaient été déchiquetées.
Il n’avait rien dit. N’avait pas tressailli. Il lui avait rendu l’étole avec calme. Elle l’avait reprise sans le regarder, le remerciant distraitement, occupée à discuter avec Valia qui était à sa gauche. Le repas avait continué. Mais les questions, depuis, se pressaient aux lèvres de Périos. Il ne les posa pas.
Le lendemain, il avait attendu que Senna s’éloigne vers le petit jardin de simples, accompagnée de Belbo. Il avait trouvé Valia dans l’office, occupée à plier du linge.
« La cicatrice… sur son épaule, demanda Périos d’une voix impatiente.
Valia avait relevé les yeux, lentement, puis avait repris son travail.
– Elle n’est pas récente… avait-il insisté.
Valia ne répondit pas.
– Dois-je aller lui demander moi-même ? menaça Périos.
– Non, je t’en prie, ne fais pas cela ! avait supplié Valia.
– Alors, dis-moi… »
Valia avait gardé le silence un long moment. Puis elle avait parlé à contrecœur, ayant sans doute compris que Périos ne la lâcherait pas avant d’avoir obtenu une réponse.
Elle avait donc parlé, par fragments, par retours, par allusions. Son récit était entrecoupé de silences. Périos pouvait ressentir sa gêne. Elle avait évoqué l’homme. Le mari. Halden Virek. Son obsession de la cravache. Le lit comme supplice. Les nuits sans fin.
« Il n’y avait que comme ça… il n’y avait que comme ça qu’il…y arrivait. avoua-t-elle, gênée.
Et ses yeux s’emplirent de larmes.
– Elle ne criait plus, avait dit Valia. À la fin, elle ne criait plus. Elle attendait que ça passe.
Périos n’avait pas bougé, mais il serrait les poings. Valia reprit :
– Ce n’était pas un mari. Ce n’était même pas un homme. C’était un pouvoir. Et elle, elle… »
La voix de Valia mourut. Un silence. Périos demanda :
« Elle n’a jamais parlé ? Ne s’est jamais plainte ?
– Une seule fois je crois, elle en avait parlé à ses frères. Tu ne lui diras rien, n’est-ce pas ? Tu promets ? » avait ajouté Valia, affolée. Son regard était suppliant.
Il avait incliné la tête.
« Je ne dirai rien, je te le promets.
– Elle a vécu comme une asserv. Mais elle a survécu, et enterré ce gros porc. »
Valia avait essuyé ses yeux, et repris son travail.
– Maintenant, elle a droit au bonheur. Elle y a droit ! »