Rituels

( 4 mn de lecture )

épisode 32

Senna ouvrit brusquement les yeux et les referma. Elle avait envie de replonger dans le sommeil. Affronter cette journée lui semblait au dessus des forces. Toutes ces journées, tout ces mois passés, pour en arriver là… Tout son être refusait, tout son corps, toute son âme. Sa gorge se serra.

Le soleil perçait timidement à travers les rideaux. Au bout d’un moment cependant, elle se leva. Elle savait qu’elle ne pourrait se dérober à ce qui l’attendait et à ce qu’on attendait d’elle. Elle ne pourrait qu’accepter l’inacceptable. Mais elle devait faire front. Il lui semblait que « faire front » était devenu sa devise. Faire front, faire face, en toute circonstance. Souffrir mais rester digne. Maîtresse d’elle-même et maîtresse d’un domaine. Toujours. Une armure mais aussi un carcan.

Elle passa dans la cuisine, elle trouva le pot de tisane sur le coin du fourneau, déjà préparé par Valia. Elle but distraitement, songeant à tout ce qu’elle devait faire, et à l’ordre dans lequel elle le ferait.
Elle prit un bain rapide puis revint à sa chambre où elle trouva les vêtements que Valia y avait déposés la veille.
Un frôlement discret. Puis la voix de Valia, à travers le battant entrouvert :
« Périos est là. Il demande audience
– Dis lui que je vais le recevoir, qu’il m’accorde encore quelques minutes. »

Elle se coiffa soigneusement, passa un voile dont elle drapa sa tête et ses épaules. Puis elle passa dans son bureau et fit signe à Périos d’entrer. Un court vertige la saisit. Elle s’appuya d’une main sur sa chaise. Elle s’assit et resta silencieuse. Périos attendait qu’elle lui donne la parole.
Les images de la veille affluaient à l’esprit de Senna.

Le rituel intime au matin, les paroles, le couteau, la bourse qui contenait l’équivalent de six mois de salaire, et enfin l’anneau de bois, qu’elle avait elle-même passé au doigt de Périos en prononçant les paroles consacrées. Le rituel de l’affranchissement qui tranchait les derniers liens entre le maître et l’asserv. Entré comme asserv, Périos ressortait en homme libre.


Puis plus tard dans la journée, sur la terrasse, devant tous les asservs rassemblés, la cérémonie publique.

« Aujourd’hui, selon le décret validé par le Conseil de Ronca, j’annonce l’affranchissement de Périos de Makada. Qu’il soit désormais libre, et reconnu comme tel. »

Elle lui avait remis le capuchon de tissu rouge. Il n’y avait pas eu d’ovations, mais un profond silence respectueux. Et ensuite, le banquet. Des plats chauds, de la musique, un agneau rôti partagé entre tous. Senna avait peu parlé. Périos, peu aussi. Leurs regards s’étaient croisés, plusieurs fois.
Elle avait fait bonne figure pendant la durée du banquet. Mais celui-ci terminé, elle s’était rapidement éclipsée et s’était réfugiée dans sa chambre.

« Que voulais-tu me dire, Périos ? »
Elle se força à le regarder dans les yeux. Il fallait qu’elle ait ce courage.
Périos fut le premier à détourner le regard.

« Dame Senna, dit-il d’une voix égale, je suis venu t’annoncer mon départ. »
Le monde vacilla à nouveau. Chaque syllabe de la phrase de Périos lui pénétrait le cœur comme un coup de poignard. Elle ferma les yeux un instant, tourna un peu la tête sur le côté.

Un silence tomba entre eux. Senna appuya seulement les mains bien à plat sur son bureau, les empêchant ainsi de trembler. Périos reprit :
« Mon devoir est accompli. Je te remercie pour la parole tenue, dit-il simplement.
– Avais-je le choix ? répliqua-t-elle. Pouvais-je faillir à la parole donnée ? Périos, tu m’offenses presque en disant cela. » Elle sourit mais ce sourire n’était une pirouette. Périos continua. L’ émotion perçait dans sa voix.

«  Il faut que je retourne à Makada. Il faut que je sache ce que sont devenus mes parents. Il faut que j’entende de leur bouche ce qui les a poussés à reprendre la guerre quitte à me sacrifier. Il faut que je sache le parti qu’a pris mon frère. Mon esprit ne connaîtra de paix qu’une fois que je saurai… » Sa voix devenait plus forte au fur et à mesure qu’il parlait.

Il reprit, cette fois, en murmurant presque.
« On ne peut reconstruire sur des ruines, je dois savoir, je dois comprendre. Après, seulement, je construirai. Tu comprends, dame Senna ? »
Senna hocha la tête et ne répondit rien. Qu’y avait-il à répondre ?

Périos inclina la tête. Il se leva. Alors qu’il avait franchi la porte, Senna le retint de la voix :
« Quand pars-tu ?
– Demain matin. Tôt. Une très longue route m’attend.
– Alors prends un cheval, le gris, il n’est plus très jeune mais il te fera gagner du temps, et prends une selle aussi. Je t’en prie, accepte-les, ne dis pas non pour une fois ! »
Incapable d’en dire plus, Senna fit demi-tour et rentra dans son bureau.

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

Laisser un commentaire