Sur le banc

( 4 mn de lecture )

épisode 9

Il faisait chaud en cette fin d’après-midi, et dans la petite pièce attenante à la chambre de Senna, l’atmosphère était étouffante. Senna sentait les gouttes de sueur rouler le long de son échine. Elle ne cessait de se tamponner le front et la nuque avec un linge humide que Valia avait apporté. N’y tenant plus, elle sortit pour fuir la chaleur et trouver un peu de fraîcheur près du bassin de la cour intérieure. Elle se dirigea vers la cuisine, se servit un verre d’eau qu’elle avala avidement puis elle s’assit sur un banc à l’ombre du portique.

Périos avait franchi le seuil de la maison. Il se dirigea vers elle pour la saluer.
Il se tenait debout devant elle, un plan roulé à la main.
Senna se redressa et s’adressa à lui avec un petit sourire contraint :
« Je crains que nous ne soyons obligés de discuter ici, il fait si chaud dans mon bureau qu’on se croirait dans une étuve. »
De la main, elle tapota la place sur le banc, juste à côté d’elle.
« Assieds-toi, je t’en prie, nous serons mieux ici… » lui dit-elle.
Périos obéit, ne sachant pas trop quelle attitude adopter et comme gêné par la proximité.

Senna ne remarqua même pas son trouble.
« Fais moi voir ce plan… » Elle s’empara du rouleau et le déroula devant eux. Périos en tenait une des extrémités et empêchait qu’il ne s’enroule à nouveau.
Senna consulta le plan quelques instants.
« J’ai eu une idée, dit-elle, ne dis pas non, écoute-moi d’abord jusqu’au bout ! »


Périos eut une amorce de sourire, ne fit aucun commentaire.
« Je voudrais que l’on construise des bains pour les asservs. Un local, près des latrines. Avec deux bassins, l’un chaud, l’autre tempéré. Ils pourraient être alimentés par une dérivation des deux sources. Il suffirait de prolonger les conduites en argile.
– Il suffirait ? la coupa Périos » Son ton était un peu ironique. Senna eut envie de lui donner une tape, comme elle faisait parfois avec Belbo. Elle réussit à n’en rien faire.
« Je sais que cela représente un gros travail de terrassement, et puis il y a la réalisation des conduites, évidemment..Mais nous avons la matière première et du temps, cela pourrait être fait cet hiver, les asservs ont moins de travail l’hiver, non ? »

Périos hocha la tête. Il se permit une question :
« Et pourquoi des bains pour les asservs ?
– Mais parce que ce sont des hommes ! Des hommes qui travaillent dur, ils ont bien droit à ça. Certes ils vont à la rivière mais…ce n’est pas… ce n’est pas très plaisant. Du moins je le suppose… »
Elle continua son plaidoyer :
« L’hiver ça doit être glacial. Certains doivent avoir trop froid ; d’autres, attendre les jours les plus chauds pour se laver. Et quelques-uns… »
Elle laissa sa phrase en suspens. Elle continua d’une voix plus basse :
« Même moi, je n’aimerais pas aller me laver à la rivière en plein hiver, et même par des chaleurs comme aujourd’hui, je ne sais pas si j’aurais le courage d’y descendre… »

Périos sourit et la regarda. 
« C’est la vie des asservs, constata-t-il simplement.
– Ne dis pas n’importe quoi, s’emporta-t-elle. On n’est pas obligé de les traiter n’importe comment. »
Elle se tut puis se mordit la lèvre. Elle avait oublié qu’elle s’adressait à lui, asserv comme les autres, qu’il devait descendait à la rivière comme les autres. Elle craignit un instant de l’avoir blessé.

« Excuse-moi, Périos, je suis désolée… »
Elle se tut terriblement gênée.
Glissant un doigt sur le rebord du plan, elle lui demanda sans le regarder.
« Tu es né libre, n’est-ce pas ?
Il ne répondit pas tout de suite. Son regard s’était durci, imperceptiblement. Elle crut qu’il n’allait pas répondre…
Puis il dit, d’une voix calme :
– Oui.
Elle attendit. Il n’ajouta rien.
Alors, d’une voix adoucie, elle lui demanda :
– Comment es-tu devenu asserv ?
Il inspira par le nez. Il se raidit un peu. Pas d’agitation, pas de défense visible. Mais quelque chose dans la tension de sa nuque se modifia.
– J’étais le fils aîné d’un conseiller de Makada. Lorsque la guerre a pris fin, un traité a été signé. Ils ont exigé un otage. J’avais quinze ans.
Il marqua une pause, comme s’il cherchait ses mots.

– J’ai été livré à la cité ennemie, Thenor. Ils m’ont gardé six années. Et puis… Makada a dénoncé le traité. La guerre a repris. J’aurais dû être exécuté.
– Mais tu es vivant !
– Oui. Vendu, par un officier pragmatique, à un négociant lapérien.
Il détourna enfin le regard.
– C’est tout. »

Senna baissa les yeux sur le plan, sans un mot. Elle roula lentement le parchemin, sans précipitation.
Puis elle conclut d’une voix douce :
« Si tu n’y es pas opposé, commence les travaux dès que possible. »

Il inclina la tête, se leva puis s’inclina. C’était une façon de la saluer, une sorte de politesse, pas une salutation servile. Ils se regardèrent un instant en silence, puis il tourna les talons.

Quand la porte se referma, elle resta un instant immobile, les mains posées à plat sur les genoux. Le bruissement des premières feuilles qui commençaient à tomber, au dehors, semblait venu de très loin.

(on pourra consulter la carte de Laperia et de Greton ici )

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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