Habitudes

( 4mn de lecture )

épisode 8

Senna ouvrit la porte de sa chambre. C’était le matin. Comme tous les matins, Senna savait qu’elle trouverait Belbo devant sa porte. Il aurait roulé le matelas sur lequel il dormait. Chaque soir, il le posait en travers de l’huis et s’y allongeait, glaive en main.
Senna sourit. Elle avait bien tenté de lui expliquer que c’était une précaution inutile, mais nuit après nuit, Belbo reprenait son manège protecteur.

Elle le salua donc et le remercia. Elle se dirigea ensuite vers la cuisine où Valia avait déjà fait cuire le pain. Elle avait aussi préparé la soupe de légumes et fait griller les céréales pour la boisson du matin. Accroupie, elle était occupée à regarnir le foyer du four avec quelques petites bûches.

Senna entra dans la cuisine et déposa un baiser dans le cou de sa nourrice qui lui tournait alors le dos. Valia se redressa et se retourna.

« Ah, voila ma colombe qui est réveillée ! Bien dormi ? »
Senna hocha la tête vigoureusement, tout en chipant une tranche de pain encore chaud qu’elle s’était mise à mâcher.
« Je vais au bain, je reviens tout de suite. » Et Senna fit demi-tour, comme tous les matins.

Trois mois s’étaient écoulés. C’était la fin de l’été, les céréales avaient été fauchées. La récolte avait été bonne. Les sacs s’entassaient maintenant dans le grenier. Bientôt on procéderait de même avec les oléagineux. On les passerait sous la meule de pierre pour en extraire l’huile.

Cette période d’activités intenses ne ménageait ni les hommes ni les bêtes.
Les asservs travaillaient sans heurt, obéissants, mais leurs visages et leurs corps trahissaient la fatigue. Il faudrait qu’elle songe à les récompenser, pensa-t-elle.
Elle ne les confondait plus. Certains levaient les yeux quand elle passait. Elle les saluait tous sans exception, en les appelant par leurs noms.

Elle avait repris des forces. Les cicatrices du mariage puis du veuvage ne s’étaient pas refermées, mais elles s’étaient faites discrètes.
Ses cheveux repoussaient lentement, doux et clairs, comme autrefois. Elle portait encore pour sortir une étole qui lui couvrait la tête. Non qu’elle eût honte, mais sans l’étole, elle ressemblait trop à un jeune garçon, surtout lorsqu’elle s’habillait d’un pantalon court pour enfourcher la mule.
Elle se débrouillait bien à présent pour guider l’animal. Belbo ne tenait même plus les rênes qu’il lui confiait maintenant volontiers, fier de ses progrès.

Pendant les semaines écoulées, elle avait fait le tour du domaine à plusieurs reprises. Elle connaissait à présent la courbe des sentiers, l’odeur des champs mouillés, le cri bref des buses au dessus des haies.
Elle dormait mieux. Mangeait mieux. Un sentiment de sérénité l’habitait désormais. Elle n’avait plus peur. Elle ne redoutait plus personne.


Elle voyait Périos tous les jours.
Souvent brièvement, parfois plus longtemps. Il venait lui rendre compte, la consulter, l’informer. Elle l’écoutait, posait des questions, proposait des ajustements. Il notait, opinait, ne s’opposait jamais — mais elle sentait, à de rares instants, qu’il le pourrait. Alors, la discussion redoublait, des arguments étaient échangés. Jusqu’à ce qu’ils tombent d’accord.

Et c’était peut-être cela qu’elle attendait de lui : qu’il soit d’accord, qu’il l’approuve finalement, qu’il plante son regard dans le sien et sourie.

Périos travaillait bien. Mieux que ce qu’elle aurait cru possible. Les asservs le respectaient. Aucun ne semblait le craindre. Il passait parmi eux comme un frère aîné, juste, rigoureux, mais attentif.
Il ne ménageait pas sa peine, fournissant un travail d’asserv en plus de celui d’intendant. On le trouvait torse nu, dégoulinant de sueur dans la ligne de faucheurs, montant avec d’autres un mur de briquettes d’argile, chargeant ou déchargeant la charrette de ses lourds sacs de grains.
Son corps aussi accusait la fatigue, comme en attestaient les veines gonflées de ses bras, les traits tirés de son visage.

Senna s’était surprise à le chercher du regard, parmi un groupe d’asservs. Elle se rendait compte qu’elle espérait le voir venir vers elle. Et parfois, elle se surprenait à attendre sa voix.

( plan du domaine de lysna ici )

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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