L’intendant

( 3 mn de lecture )

épisode 7

On frappa doucement à la porte de sa chambre.
Valia entrouvrit, glissa la tête, et annonça : 
« L’intendant du domaine demande à te voir. Il s’appelle Périos ».

Senna hocha la tête. Elle était épuisée. Elle avait dû s’assoupir. Elle souleva la tête de la pile de coussins, se redressa, prit une longue inspiration lasse. Elle se passa un linge humide sur le visage, lissa sa longue tunique, enfila ses sandales. Il fallait qu’elle le reçoive, elle était la maîtresse du domaine désormais. Périos était l’homme avec lequel elle allait devoir travailler. Elle ne devait pas donner l’image d’une femme irresponsable et négligente.
Elle rejoignit le petit bureau qu’on avait aménagé pour elle. La pièce étroite, percée d’un jour haut, était attenante à sa chambre, elle n’eut qu’à soulever un rideau pour y accéder.
Périos attendait sur le seuil.
D’où elle se tenait, Senna pouvait l’observer sans qu’il s’en rende compte.

Il portait une tunique claire, sans insigne. Les cheveux blonds, coupés très courts, lui donnaient un air sévère presque rigide, il avait l’air soucieux. Il tenait contre lui un paquet de registres reliés.
Senna s’avança.

Dès qu’il la vit, il mit immédiatement un genou à terre, comme il était d’usage pour les asservs. Il inclina la tête et baissa les yeux. « Maîtresse… » commença-t-il.
Senna l’interrompit tout de suite : « Dame… Dame Senna, suffira. Appelle moi -Dame Senna- et puis relève-toi, je ne veux pas de prosternation ».
L’homme hésitait. Ce fut Senna qui lui prit les main et le releva. Elle était presque aussi grande que lui.
« Aucun de mes asservs n’agit autrement avec moi. »



Elle s’assit derrière le petit bureau.
« Je t’écoute.
– Dame Senna, je suis Périos. Intendant du domaine. Voici les livres de comptes, si vous souhaitez en prendre connaissance. »

Elle fit un geste de la main pour l’inviter à s’asseoir. Périos semblait décontenancé.
– Nous verrons cela plus tard. Assieds-toi.
Il s’exécuta sans un mot, posa les registres à sa droite, et attendit, droit, les bras croisés.

Elle l’observa un moment. Quelque chose, dans sa posture, dans la cadence presque chantante de sa phrase, l’avait alertée.
– Tu parles très bien la langue de Lapéria, mais tu n’es pas d’ici, remarqua-t-elle.
Il inclina à peine la tête.
– Non, Dame Senna.
Senna eut un petit sourire. Elle se mit alors à lui parler dans la langue de Greton.
– De quelle cité viens-tu ? De Makada ? De Thenor ? 
Périos cilla, puis inspira longuement. Il était visiblement troublé. Elle vit son regard changer, presque imperceptiblement.
– De Makada, répondit-il après un moment. 
Elle reprit, dans cette langue qu’elle n’avait pas l’occasion de parler souvent :
– Tous les Lapériens un peu éduqués parlent couramment le greton. Même entre eux, ils utilisent ta langue. C’est presque la langue de mon enfance. Je l’ai apprise grâce à mes frères. J’espère que je ne fais pas trop de fautes… Cela fait longtemps que je ne l’ai pas parlée.
Il resta un instant interdit, puis répondit dans la même langue, avec une aisance fluide :
– Je n’ai plus l’occasion d’entendre jamais la langue de ma cité.» Sa voix se chargeait d’émotion.

Le silence qui suivit n’était plus le même.
Ils se regardèrent. Il y avait, entre eux, ce mince fil de mots partagés, de syllabes anciennes, de mémoires entremêlées.
« Demain, tu me présenteras les comptes et surtout tu me feras visiter le domaine. Pour l’instant, je suis trop lasse, le voyage a été long. Accorde-moi du temps pour me reposer, dit-elle dans un sourire. Va, Périos. »

Il hocha la tête. Les yeux de Périos rencontrèrent à nouveau les siens. Rien de plus.

(voir la carte extraite du Grand Atlas de Velum ici )

Publié par l'excédée

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