Zastava bleue

Il s’arrêta au café de la rue Talirovica. Il faisait déjà chaud, la journée serait torride.

Il poussa la porte de l’immeuble et grimpa au premier étage. L’ escalier était poussiéreux et jamais ciré, les murs chaulés étaient sales et rongés par endroits.

Du moins y avait-il des murs et un escalier…

Sur le palier, on l’attendait. Il eut un mouvement de recul. La faible ampoule de la minuterie lui révéla un homme d’une soixantaine d’années. Plutôt petit, cheveux grisonnants, l’homme arborait une moustache presque noire, une épaisse moustache comme en portent encore les paysans du coin. Ses grosses mains vides semblaient l’encombrer.

Il portait une chemise sans col dont il avait retroussé les manches. Il avait l’air malheureux.

Vincent lui adressa un sourire qu’il voulait engageant. La lumière s’éteignit et Vincent la ralluma d’un coup sec, puis il sortit les clefs du bureau.

« C’est moi que vous vouliez voir ? » Vincent parlait avec un fort accent étranger.

Même après toutes les années passées ici, il continuait à écorcher certains sons, à chuinter ce qui n’aurait pas dû l’être ou à hésiter sur les dh et les th

L’homme acquiesça lentement et sembla hésiter. Vincent ouvrit grand la porte et s’effaça pour laisser entrer l’inconnu.

« Dans ce cas, entrez, un renseignement ne vous engage à rien ».

L’homme entra.

Vincent alla directement à la fenêtre qu’il ouvrit en grand. Il n’avait pas de climatiseur, et l’air dans le bureau était déjà liquide de chaleur.

Il désigna le fauteuil. L’homme s’y assit lourdement.

« En quoi puis-je vous être utile ? »

L’homme s’agita sur le fauteuil et sortit de sa poche un  porte-feuille fatigué.

« C’est ma fille… elle a disparu. » Il marqua une pause.

« Elle a disparu et je voudrais que vous la retrouviez.

– Vous avez prévenu la police ?

– La police ne peut rien faire, ils disent qu’elle est majeure maintenant, ils disent qu’elle doit être morte aussi. Ils disent que ça ne sert à rien.

– et quand a-t-elle disparu ?

– en novembre 93″

Vincent regarda l’homme d’un air interloqué. Novembre 93, cela faisait treize ans.

En face de lui, l’homme se tortilla un peu plus sur le fauteuil. Il reprit :

« Je sais, treize ans c’est long, il s’est passé beaucoup de choses à cette époque, n’est-ce pas ? Mais je veux savoir la vérité, je veux être sûr. On n’a pas retrouvé son corps. Peut-être, elle a été blessée, peut-être elle a perdu la mémoire, peut-être… »

« Peut-être est-elle en vie…  c’est ce que tu crois. » pensa Vincent.

La plupart de ses clients venaient pour ça.

Pour savoir, disaient-ils. Mais ce n’était pas vraiment pour ça. Ils venaient à cause de l’espoir, à cause de toutes les histoires qu’ils inventaient jour après jour. Des histoires d’amnésie, des histoires de blessures, de départ à l’étranger, des histoires où leurs morts n’étaient pas morts. Ils ne voulaient pas vraiment savoir. Ils voulaient croire.

En novembre 93, les combats de rues avaient été féroces. Un carnage. Des familles décimées. Hommes, femmes, enfants, même les bébés au berceau. La ville gardait encore les traces des massacres. Chaque carré de cimetière offrait au souvenir les tombes blanches aux dates révélatrices.

« Quel âge avait-elle quand elle a disparu ?

– 19 ans, elle en a 32 maintenant. Elle s’appelle Sonja. J’ai apporté une photo. »

L’homme lui tendit un cliché dont les couleurs avaient passé, qu’il avait sorti de son portefeuille.

« Là, elle doit avoir quinze ou seize ans. Sonja est très jolie n’est-ce pas ?

– Je peux garder la photo ?

– Oui, oui ! j’en ai fait des retirages. »

 Il hochait la tête vivement et s’agitait, il semblait soudain enthousiaste, presque rassuré. Vincent décida d’annoncer la couleur.

« Monsieur… Monsieur comment, au fait ?

–  Selimovic.. Milorad Selimovic »

L’homme se releva du fauteuil, s’inclina en avant et se pencha pour serrer la main de Vincent.

« Monsieur Selimovic… j’ai  souvent recherché des personnes disparues, disparues à cette époque, je veux dire. Je n’en ai retrouvé aucune qui ait été encore en vie. Ce que je veux vous faire comprendre, c’est que je peux retrouver une tombe, un cadavre, la trace d’une inhumation, un numéro dans une fosse commune, mais que jamais encore je n’ai retrouvé trace d’une personne vivante. Il faut que vous soyez bien conscient de ça. »

L’homme hocha lentement la tête. Il parut réfléchir.

«Je sais. Je sais qu’elle est vivante. Prenez le temps qu’il vous faudra mais retrouvez-la. » Il ouvrit largement son portefeuille et se mit à compter les billets. Il y en avait beaucoup. Beaucoup pour un homme à l’aspect si modeste. Il regarda Vincent.

«Disons que 2000 KM suffiront pour l’instant. » Vincent avait espéré le décourager en annonçant la somme. Souvent les gens demandaient à réfléchir et il ne les revoyait plus. Celui-là ne tiqua même pas. Il compta la somme avec application et tendit la liasse. Vieux billets fripés.

Vincent rangea la somme dans le tiroir de son bureau.

«Où puis-je vous joindre ?

– C’est moi qui vous joindrai. Je viens souvent en ville. Je passerai. »

L’homme se leva et soupira. Ils se serrèrent la main…

Vincent entama ses recherches tôt le lendemain. La veille, il avait passé une dizaine d’appels. Il avait ses contacts dans la police, les administrations. Il avait encore ses entrées dans les forces d’interposition restées cantonnées dans le pays.

Il y a longtemps, avant la guerre, il avait travaillé ici. Il avait noué des liens solides. Et puis il était parti. Et puis, il était revenu, aimanté par ce pays étrange et chaotique, à demi détruit, comme lui.

 Il avait conservé sa nationalité, mais avait obtenu un passeport du pays. Étrangeté administrative. Hybride improbable acquis grâce à des services particuliers négociés à un tarif particulier…

Lui aussi à une époque avait tenté de la retrouver. Lui aussi avait voulu croire. Il avait cru qu’elle était encore vivante et qu’il la retrouverait. Il s’était lui aussi bercé d’illusions, espéré l’amnésie, le déplacement, la fuite vers un camp de réfugiés. Il l’imaginait dans une file de personnes déplacées, sur une route, aux confins du pays. Vivante.

Un matin, le téléphone avait sonné, un de ses contacts à l’EUFOR lui avait  communiqué le nom d’un village à quelques kilomètres de là. Il s’était retrouvé au bord d’une fosse d’où l’on avait extrait quelques jours auparavant une cinquantaine de corps.

Parmi les restes de vêtements, de chaussures au cuir racornis, parmi les ceintures, les objets de pacotille, il avait reconnu la grosse bague en plastique. Une grosse bague rose en forme de fleur. Une grosse fleur rose, qu’elle ne quittait jamais, parce qu’il la lui avait offerte un jour lors d’un simulacre de fiançailles.

Le gentil lieutenant français lui avait donné une tape sur l’épaule et il était remonté dans sa voiture. Quelques jours plus tard, il avait chargé un marbrier de graver quelques mots et une date sur une tombe blanche. Il n’était jamais revenu dans ce village.

Il lui fallut assez rapidement se rendre à l’évidence.

Sonja Selimovic vivante ou morte, avait bel et bien disparu. Rien dans les fichiers de l’armée, rien dans ceux de la police, rien non plus dans ceux des associations humanitaires. Il contacta le commissariat aux réfugiés, la société d’entraide aux parents de disparus, arpenta une bonne cinquantaine de cimetières, de plus en plus éloignés dans la montagne. Il rendit visite à quelques infirmières qui avaient travaillé à l’époque dans les hôpitaux de campagne. Rien.

Milorad Selimovic repassa la semaine suivante.

Vincent lui fit part de l’avancée de ses recherches.

« Il me faudrait le nom et l’adresse de quelques personnes qu’elle fréquentait à cette époque. Sa meilleure amie par exemple ou son petit copain si elle en avait un…

– Sonja était une fille respectable, elle ne fréquentait pas les garçons. »

C’était dit d’un ton sec. Vincent l’avait offensé. Il leva la main en signe d’excuse et d’apaisement.

« Et une amie ? une amie en qui elle avait confiance ?

– une amie, oui. »

L’homme sortit un vieux carnet, il griffonna rapidement. Il déchira la feuille et la tendit à Vincent.

« je crois qu’elle a déménagé, mais peut-être on pourra vous dire pour où… »

Vincent glissa le papier dans sa poche.

« Avez-vous besoin d’argent ?

– non, monsieur Selimovic… mais tout dépendra de ce que je pourrai tirer de l’ancienne amie de votre fille et de ce que cela impliquera en terme de recherches. »

Du quartier d’Alifakovac il ne restait pas grand chose.. Enfin si, des immeubles détruits, excoriés de toute matière, des édifices vides aux murs mitraillés, des ruines envahies d’arbustes, des poutrelles tordues, des toits de béton explosé. Les murs, depuis, avaient été recouverts d’affiches fanées, en couches qui se superposaient et de tags rageurs.

Des commerces avaient rouverts dans ce chaos.

Vincent se rendit rue Podcarina.  Comme il l’avait prévu, la maison avait été détruite. Il alla se renseigner au café qui étendait sa terrasse sur la rue. Le garçon l’envoya au patron. Celui-ci après avoir longuement réfléchi lui indiqua une autre adresse et lui souhaita bonne chance.

Il rebondit ainsi plusieurs fois de maisons détruites en adresses inconnues, ce n’est que vers midi qu’il arriva au 4 de la rue Hvratin. Il trouva le nom sur la boîte à lettres déglinguée de l’immeuble.

Anka Duvnjak était une jolie femme brune d’une trentaine d’années. Comme elle le lui expliqua plus tard, veuve depuis quelques années, elle était revenue vivre chez ses parents. Elle se souvenait bien sûr de Sonja. Elles avaient été amies depuis le début de leurs études secondaires. Évidemment, elle n’avait pas revu Sonja depuis la guerre, elle pensait qu’elle était morte. Elle lui donna pourtant le prénom d’un ami dont Sonja avait été amoureuse, pensait-elle. Vincent sourit en se souvenant de la mine choquée de monsieur Selimovic.. « une fille sérieuse ». Il nota le nom sur une page de son carnet. Anka Duvnjak le laissa partir à regret… lui sembla-t-il.

Pas d’adresse, pas de nom, juste un prénom. La piste était maigre. Il se rendit pourtant dans le quartier qu’avait habité Sonja — une succession d’immeubles gris, d’escalier extérieurs et de cours encombrées de linge et de gravats, certains plus petits, plus anciens aussi, au dernier étage desquels on apercevait une terrasse sur le toit. Le quartier n’avait pas beaucoup changé depuis la guerre. Un mélange d’immeubles rénovés à la hâte, et de ruines.

Il parcourut les rues. A qui s’adresser ? Il finit par interroger un vieux, assis sur une chaise paillée devant un minuscule local où s’entassaient des cageots vides. L’homme se passa une main ridée sur le visage, puis enserra ses tempes, il sondait ses souvenirs. Puis il fronça ses sourcils broussailleux, et à travers son énorme moustache, grommela :

«  Oui… Oui, Sonja. Je me rappelle. Sonja, une belle jeune fille, …Comment s’ appellait-elle déjà… Selimovic ! Mais elle voyait un homme . Discrètement. Très discrètement. Il ne venait pas ici. Jamais. A cause de Selimovic,vous voyez ce que je veux dire…


Le vieil homme eut un sourire en coin, ses yeux pétillèrent. Puis il secoua la tête de droite et de gauche et reprit :

– Mais parfois, elle sortait seule, en milieu de journée, quand il n’était pas là. Je l’ai vue monter dans une voiture bleue, garée deux rues plus loin. Toujours la même voiture. Toujours aux mêmes heures.

Vincent sentit le petit déclic familier. Dans la grande boîte contenant tous les morceaux d’un puzzle, il venait de trouver un coin.

Il sortit de sa poche un paquet de cigarettes -du tabac brun, âcre et fort- qu’il tendit au vieil homme. Celui-ci en prit une, de ses doigts rendus calleux par le travail. Il remercia Vincent qui fit claquer son Zippo et donna du feu à l’homme. Celui-ci le remercia d’un signe de tête, puis tira une bouffée qui le fit tousser un peu.

Vincent attendit un peu, puis relança le vieillard.

«Vous souvenez-vous d’un détail sur la voiture… ou sur l’homme qui la conduisait ? La marque, la couleur exacte, une plaque, un autocollant, un signe distinctif ?

Le vieux porta une main à sa joue, et fit crisser du revers de son pouce sa barbe qui repoussait déjà. Il plissa les yeux, comme s’il visualisait à nouveau la scène.

— Une voiture bleue, oui, mais pas n’importe quel bleu… Un bleu clair, presque délavé. Une vieille Lada, je dirais, ou une Zastava. Le genre de voiture qui fait un boucan de casserole. Elle avait un phare fêlé, côté passager. Ça je me rappelle, parce que je me suis toujours dit qu’il devait avoir percuté quelque chose.

Vincent sortit son carnet, griffonna. Le vieil homme reprit :

— Et il y avait un autocollant sur le pare-brise arrière. Bleu… bleu clair. Et en blanc, deux branches d’olivier. Enfin, un truc comme ça. Avec deux mains, je crois. Comme ceux que les ONG distribuaient, à une époque.

Vincent releva la tête. Il connaissait cet autocollant.Il s’en souvenait parfaitement — deux mains ouvertes, protectrices, encadrant une silhouette sous des branches d’olivier. Il en avait vu des dizaines pendant les premières années. Le sigle du HCR…

— Et l’homme lui-même ? Vous l’avez vu ?

Plusieurs fois. Pas bien. Il restait dans la voiture et attendait Sonja en fumant. Je l’apercevait quand il avait la vitre baissée. Brun, pas très vieux, barbe de quelques jours. Et il portait toujours une casquette beige. Une casquette de militaire, mais sans insigne.

Le vieux haussa les épaules, comme pour dire que c’était tout ce qu’il avait à offrir. Il jeta le mégot de la cigarette à ses pieds, l’écrasa, il n’avait plus rien à dire.Vincent le remercia pour son aide.

Un deuxième morceau de puzzle venait de s’emboîter.

Vincent passa la journée suivante au téléphone. Il commença par ses contacts les plus proches, ceux qu’il connaissait encore au sein de l’ancienne EUFOR. Beaucoup avaient été mutés, ou étaient repartis dans leurs pays respectifs. Mais certains étaient restés, dans le civil, dans des ONG ou de petites structures locales. Il raccrocha, rappela, rappela encore. Au bout de la sixième tentative, il obtint enfin le nom d’un homme susceptible de lui donner un renseignement : un soupçon de souvenir ou peut-être même un nom.

— HCR, Sarajevo, 1993, voiture bleue, autocollant. Casquette beige. Oui, peut-être…

Son interlocuteur était un ancien logisticien, employé à l’époque par le Haut-Commissariat. Il avait côtoyé tous ceux qui fréquentaient le HCR de près ou de loin.

Il était resté en Bosnie, incapable de se détacher de cet étrange pays, pays de miel et de sang.

Il n’était pas formel mais…Il avait accepté une rencontre.

Vincent proposa de déjeuner près du Gradska Tržnica, l’un des marchés couverts de la vieille ville, dans un petit restaurant. Vincent passa devant le marché, vit que les tricoteuses étaient toujours là. Les « tricoteuses » c’était comme cela qu’il les avait surnommées : des femmes entres deux âges, grandes et fortes, qui tricotaient debout des chaussettes épaisses, chaudes, des chaussettes de paysannes, en laine colorée. Elles les proposaient à la vente, sur des cartons à même le sol. Les « tricoteuses » devaient être des veuves sans soutien financier, sans autre revenu que celui de leur tricot.

Il poussa la porte du restaurant. C’était un lieu modeste, encore intact malgré les années, avec ses tables un peu bancales, ses banquettes recouvertes de skaï brun et ses nappes en papier. Le serveur était le même depuis vingt ans. Il reconnut Vincent d’un signe de tête, sans un mot.

Le logisticien s’appelait Caspar Dekkert, il était néerlandais. Un homme sec, au visage tanné, à la mémoire vive . Il parla peu au début, piquant dans son assiette, humant son verre avant de boire. Vincent attendit qu’il ait avalé deux bouchées.

— Cette voiture… je crois bien que je vois laquelle c’était. Elle était dans le parc du HCR, mais elle n’a jamais eu de plaque officielle. C’était une « officieusement retirée du service », mais toujours utilisée pour des déplacements internes. Sans chauffeur attitré. Juste… empruntée par certains. À des horaires peu réguliers.

Il reposa sa fourchette, fixa Vincent.

— Et je crois me souvenir de ce type. Il fumait comme un pompier Toujours la casquette vissée sur la tête. Pas très causant. Toujours dans son coin. Un local. Un intérimaire, ou employé pour de courtes missions…un factotum pas très regardant, je suppose, il en fallait bien. Mais je ne suis pas sûr. Il traînait sur le parking technique, là où on entreposait le matériel… et les véhicules qu’on ne voulait pas trop voir sur la route.

— Un nom ? demanda Vincent, sans trop y croire.

Caspar haussa les épaules, prit une gorgée de vin.

— Non. Mais je peux te donner quelqu’un. Quelqu’un qui tenait à jour les fiches de maintenance et d’utilisation des véhicules. Il vit toujours ici. Essaie. Avec un peu de chance…

Il trouva la boutique dans une étroite rue en bordure d’un vieux quartier excentré, un de ces recoins de Sarajevo que les touristes ne visitent jamais. Une enfilade de façades décrépites, de vitrines poussiéreuses et d’enseignes délavées.Il demanda son chemin deux fois, dut contourner un chantier abandonné où traînaient des carcasses de machine à laver.

Sur la porte vitrée, des lettres peintes à la main indiquaient :

« Enes Hadzic  – Réparations diverses ».

C’était un atelier minuscule, dont la vitrine était obstruée par un fatras d’objets : vieilles machines à écrire, sèche-cheveux soviétiques, appareils photo hors d’âge.

Vincent poussa la porte. Une clochette tinta faiblement.

L’intérieur était sombre, encombré de postes de radio, de ventilateurs, de vieux téléphones portables, d’écrans de télévision. Une odeur de fer à souder, de chaleur et de poussière régnait dans l’air. Derrière un comptoir en bois, accoudé, un homme leva les yeux qui le dévisagea avec une méfiance polie. Il se redressa

Il portait une salopette noire maculée, une chemise à carreau dont les manches étaient roulées, un t-shirt apparaissait par l’ouverture déboutonnée de la chemise.

Des lunettes de presbyte trônaient au sommet de son crâne un peu dégarni

« C’est pourquoi ? lança-t-il d’une voix bourrue. Vincent se présenta.

— Vous êtes bien Enes Hadzic ?

L’homme ne répondit pas tout de suite. Il hocha ensuite la tête.

«  Je suis Enes Hadzic , oui. C’est écrit sur la porte de la boutique. » Il aboyait presque.

Il plissait les yeux, jaugeait Vincent de haut en bas.

« Et qu’est que vous lui voulez à Enes Hadzic  ? Parlez. Dites ce que vous avez à dire. »

« Caspar Dekkert m’a dit que vous pourriez peut-être m’aider. »

Le vieil homme haussa un sourcil.

Il désigna alors une chaise du menton qui était appuyée contre le mur.»

Vincent s’assit.

— Caspar  a dit ça ? Eh ben… faut voir… » la voix de l’homme s’était radoucie.

Il se leva pour aller récupérer sous le comptoir deux verres minuscules et une bouteille de rakija. Il les posa sur la caisse devant eux et remplit les deux petits verres à ras-bord.

« Et qu’est-ce que Caspar vous a raconté sur moi ?

— Rien. Seulement que vous teniez, à l’époque, les fiches de maintenance des véhicules du HCR. Et que vous vous souvenez de beaucoup de choses. »

Hadzic soupira, prit un petit verre qu’il leva :

« Na zdrave ! »

Vincent prit son verre.

« Na zdrave !» dit-il en écho.

Les deux hommes burent cul-sec et reposèrent leur verres. Hadzic s’empressa de les remplir à nouveau. Il reposa la bouteille.

« C’était il y a longtemps. Et ce genre de souvenirs, ça empêche de dormir »

Vincent sortit de sa poche un petit carnet. Il l’ouvrit à une page déjà griffonnée.

« Une voiture bleue. Une vieille Lada ou Zastava. Pas de plaque officielle. Un autocollant du HCR à l’arrière. Un phare fêlé côté passager. Elle circulait en 1993, surtout dans Sarajevo. Vous la voyez ? »

Hadzic ne répondit pas tout de suite. Il semblait chercher dans un tiroir de sa mémoire.

Puis il se leva sans un mot, passa derrière une tenture, et disparut dans la pièce du fond. Des bruits de cartons remués, de dossiers qu’on empile. Puis le silence.

Vincent attendit. Il n’y avait plus que le bourdonnement d’un ventilateur à moitié bloqué sur une étagère.

Quand Hadzic revint, il tenait une boîte à chaussures de la marque Addidas.

Il l’ouvrit sur le comptoir. À l’intérieur, une liasse de papiers écornés, jaunis. Des fiches. Des noms. Des dates.

— Je n’ai pas tout gardé. J’ai trié. Mais certaines choses, je ne les ai jamais oubliées.

Vincent ne dit rien. Il attendit.

— Il y avait un type, dit Hadzic enfin. Un gars discret. Pas un militaire. Un civil, je crois. Un de ceux qu’on appelait pour faire le sale boulot sans poser de questions. Il prenait cette voiture parfois. Toujours la même. Toujours aux mêmes heures.

Il sortit une fiche, l’approcha de la lumière.

— Mendic. Mendic Adamovic. Il utilisait cette voiture. Pas officiellement. Mais elle sortait quand même. Et je notais toutes les sorties. Mêmes celles qui n’étaient pas officielles… Oui…Ce gars-là, il venait souvent en fin de matinée. Il signait juste « Mendic », toujours pressé. Il fumait des Drina, il avait une drôle de façon de parler, genre mélange de dialectes. Moitié monténégrin. Je me souviens bien maintenant ! Mendic bossait aussi de temps en temps pour une ONG allemande.

– Vous souvenez de laquelle ? »

Hadzic fit non de la tête. Il semblait désolé.

Vincent ressortit de la boutique. Il avait désormais un nom. Un troisième morceau de puzzle.

Revenu à son bureau, Vincent extirpa de ses tiroirs ses vieux carnets, divers répertoires téléphoniques datant de plusieurs années qu’il avait conservés. Certains noms avaient été rayés, de nouveaux numéros remplaçaient les anciens, certains ne renvoyaient même pas à un nom. Il tenta de se souvenir de tous ses vieux contacts, il voyait les visages, mais les noms lui échappaient…. Péniblement il reconstitua la liste.

Il commença par un appel à Skender, un ancien capitaine de l’EUFOR devenu fonctionnaire au ministère de la Sécurité. Un homme sec, prudent, qui avait toujours su manier les mots et les silences.

— Mendic Adamovic ?… attends…

Un silence, des doigts qui courent sur le clavier, un soupir, puis :

— Pas de dossier officiel. Mais… oui. Il a été employé comme intérimaire à l’époque, par une ONG allemande. De l’éducation, je crois. Ou de l’aide humanitaire. Un truc comme ça. C’était flou, comme tout ce qu’on faisait à l’époque. Pas de fiche de mission, pas de contrat. Tu connais la chanson.

Oui, la chanson, il la connaissait bien ; paroles et refrains., songea Vincent.

Il nota le nom de l’ONG : Kinderhilfe Balkans e.V. Il avait déjà entendu, ce nom. Une ONG qui distribuait des cartables, du lait en poudre, des brochures de paix.

Il passa un appel à Caspar Dekkert. Celui-ci fouilla dans ses souvenirs, dans un vieux classeur qu’il gardait « au cas où », dans un tiroir de son garage.

— Le nom d’un des anciens coordinateurs au sein de l’ONG, était Hans Jurek. Il était à Sarajevo en 1993, précisa-t-il. Je crois qu’il est reparti vivre à Leipzig.

Vincent tenta sa chance : après recherche, il retrouva un Hans Jurek. C’était presque miraculeux. Il composa le numéro et tomba sur une voix fatiguée mais vive. Hans Jurek se souvenait parfaitement de Mendic.

— Il nous aidait sur le terrain. Un gars débrouillard, mais peu bavard. Sauf quand il parlait de son projet. Il disait toujours qu’il voulait un jour « monter un truc à lui », dans le village de ses grands-parents. Près de Konjic, ou un peu plus haut dans les montagnes, je ne me rappelle plus.

Vincent jubilait. Enfin, il avançait vraiment. Le puzzle prenait forme.

Vincent contacta ensuite une de ses connaissances à la mairie d’arrondissement. Une ancienne secrétaire, qui gérait désormais les bases du cadastre. Il prétexta une recherche sur des terrains à vendre dans la zone. Elle lui demanda un nom pour filtrer les recherches.

— Adamovic ? Oui… j’ai un Mendic Adamovic, déclaré comme gérant d’un restaurant. L’adresse est en hauteur, au-dessus de Jablanica. Petit village touristique, mais pas dans les guides. Tu veux l’adresse exacte ?

Vincent sourit.

Il la voulait, oui.

Un dernier appel, à un ex-policier reconverti en agent de sécurité dans la région. Pour vérifier.

— Le type est clean. Pas bavard. Son resto tourne bien, mais il ferme tôt. Pas de pub. Pas d’enseigne lumineuse. Il cuisine lui-même. Le village, tu verras… il vaut le détour.

Vincent nota tout. Plia la feuille. Et se leva.

Il avait de la route à faire.

Le petit village pourtant valait les kilomètres parcourus…

Il se dressait sur une colline escarpée en bordure de route. Une forteresse le surplombait, les maisons avaient été reconstruites et restaurées, les toits en lauzes calcaires, épaisses et blanches éblouissaient les yeux. La mosquée, reconstruite elle aussi grâce aux fonds européens, était une véritable splendeur.

Mendic Adamovic tenait un restaurant dans le village. A cette heure déjà avancée de l’après-midi, il n’y avait plus beaucoup de clients.

Il ne pouvait pas apprendre grand-chose à Vincent, lui dit-il. Bien sûr, Sonja et lui avaient un peu flirté. Encore que cela fut un bien grand mot… En septembre 93, il était parti se réfugier chez des cousins, il n’était revenu dans la région qu’en 98.

Bredouille, Vincent repartit vers sa voiture. Tout ça pour rien. Il eut un moment de découragement. A mi-pente, il se rendit compte qu’il avait oublié ses lunettes de soleil sur la table et rebroussa chemin.

Il pénétra dans le restaurant. Mendic était au téléphone dans l’arrière salle. La conversation semblait animée. Il en entendit quelques bribes avant que le combiné ne soit vivement raccroché et que Mendic rageur revint derrière le bar.

Vincent brandit son étui à lunettes : «  »j’avais » oublié ça, désolé de vous avoir dérangé ». Mendic grommela et Vincent lui adressa un petit signe de la main avant de quitter l’établissement.

En bas du village, des femmes vendaient des cornets de papier emplis de figues, de raisins ou d’abricots secs, ainsi que les habituels pots de miel « maison ». Vincent démarra sa voiture et reprit la route, il tourna sur la première petite voie sur la droite. C’était un chemin caillouteux, plein d’ornières et de bosses. Sa vieille Zastava Yugo renâcla un peu mais finit par franchir la centaine de mètres qui menait à une petite ruine en pierre. Vincent se gara derrière le bâtiment et coupa le moteur.

Il entreprit de grimper la colline et armé de ses jumelles vérifia qu’il pouvait surveiller les allées et venues aux abords du restaurant de Mendic. Si quelque chose devait se produire, ce ne serait pas avant la tombée de la nuit. Il était encore tôt.

 Les femmes repliaient leurs fauteuils et bientôt la place du village fut vide.

Les derniers clients du restaurant quittèrent les lieux. La nuit ne fut plus troublée que par les insectes nocturnes. Alors, il ne se passa rien.

Il ne se passa rien, et Vincent commença à douter de ses suppositions.

Il décida d’attendre encore une heure puis de rentrer.

Il dut s’assoupir, car un bruit très discret le réveilla. Un bruit de portière qu’on referme très doucement avec précaution. Quelqu’un maintenant remontait la rue du village en évitant de faire trop de bruit.

Silencieusement, Vincent prit un sentier passant à travers le jardin d’une maison en ruines qu lui permit de se retrouver dans la rue à quelques mètres du visiteur nocturne.

La porte du restaurant s’entrouvrit et la silhouette se glissa à l’intérieur. Une faible lueur éclairait le bar. S’approchant de la vitre, Vincent reconnut Mendic en discussion avec une femme dont il ne voyait que le dos.

Vincent se décida. S’il se trompait il allait sans doute se couvrir de ridicule, ou s’attirer des ennuis. Il entra…

« Nous devons juste discuter calmement, je ne vous veux aucun mal. Vous écoutez ce que j’ai à dire et après vous ferez ce que bon vous semblera. C’est d’accord ? »

Assis à une table, Vincent observait Sonja.

Passé le premier moment de confusion, les choses ne s’étaient pas trop mal passées.

La jeune femme devant lui était bien la jeune fille de la photo . Les traits peut-être plus durs, la bouche un peu plus tombante. A côté d’elle, Mendic semblait gêné et s’agitait un peu.

Vincent se mit à parler.

Sonja l’écouta jusqu’au bout. Lorsqu’il eut terminé, elle toisa Vincent avec mépris.

« Pauvre petit détective… vous vous êtes fait rouler dans la farine ! Milorad Selimovic, comme vous dites, s’appelle en réalité Milorad Vukovic. Ce n’est pas mon père, pauvre naïf, mais mon mari. »

Vincent accusa le coup, rougit un peu, mais ne pipa mot.

Sonja continua:

« Je l’ai quitté il y a trois mois. Depuis, il me recherche. Pas par amour, non, mais parce que je suis partie en emmenant quelques papiers compromettants et surtout j’ai pris avec moi son trésor de guerre. »

Elle farfouilla dans son sac et sortit une coupure de 1000 marks qu’elle posa sur la table.

« Celui-ci et 5000 autres du même genre…difficile quand on est criminel de guerre d’aller crier au vol, non ? qu’en pensez-vous, monsieur le détective français ?

– Difficile quand on est l’épouse d’un criminel de guerre, de partir tranquillement à l’étranger, non ? » rétorqua Vincent.

Sonja sembla réfléchir et chercher ses mots. Mendic la regardait et brisa le silence.

« Au point où on en est, tu ferais mieux de tout lui expliquer.

– Je n’ai épousé Vukovic que dans le but de le… rouler -je cherchais un mot poli-. J’ai tout fait pour qu’il me remarque, qu’il me fasse la cour. J’ai fait semblant d’ignorer qui il était, ce qu’il avait fait. Je savais qu’ensuite il ne pourrait pas faire grand-chose contre moi. Mendic était d’accord et était prêt à m’aider.

– et Anka?

– Anka ? je ne l’ai pas revue depuis la guerre, Anka n’a aucun lien avec toute cette histoire…

– Et qu’allez-vous faire maintenant ? risqua Vincent

– Partir en Croatie je pense, et faire parvenir les pièces qui manquent au dossier pour que ce porc soit arrêté.

– Mais en attendant ? Je suppose que Selimovic a encore des relations qui pourraient vous mettre des bâtons dans les roues ?

– Tant qu’ils ne savent pas où je suis, je ne risque rien.  Rien. Voilà, vous savez tout. Je suis à votre merci ou presque. Faites ce que vous voudrez, faites comme bon vous semble. Ne compromettez pas Mendic, c’est tout ce que je vous demande. »

Sonja se leva et remit son foulard. Elle fit quelque pas  vers la porte. 

« Et qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter à Selimovic, moi ? » demanda Vincent.

Sonja se retourna…

« C’est votre problème… maintenant…. Monsieur le détective ! c’est votre problème… »

Publié par l'excédée

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