« La Tension » Flottante

La première fois qu’elle était allée chez « le psy », elle avait regardé les plantations dans le jardin, noté un petit mimosa tutoré, deux ballons multicolores échoués dans un coin de la cour.

En grimpant l’escalier, elle avait porté attention aux barreaux de la rampe, dont la peinture écaillée avait volontairement été conservée, les marches en bois délavé, un vase sur le rebord de la fenêtre, rempli, dans son souvenir de petits morceaux de verre roulés par la mer. Elle avait souri, parce qu’elle avait eu, chez elle, un énorme bocal rempli de ce même genre de morceaux de verre. Sur le palier, une statuette peinte avec quelques éraflures. Elle avait trouvé la salle d’attente surchauffée, s’était vautrée sur le canapé après avoir jeté un coup d’œil sur une grande photographie aérienne du Mont-Saint-Michel.

« Le psy » avait ouvert assez rapidement la porte et elle avait été surprise, parce qu’elle ne l’imaginait pas comme ça. Elle n’avait pas vraiment d’image préconçue de ce à quoi il allait ressembler, mais quelles qu’aient été ses attentes imprécises, il n’y ressemblait pas.

Elle le trouva très grand et très maigre. Plus jeune qu’elle. Elle nota son alliance.

Elle s’était assise et avait commencé à parler. Il était assis en face d’elle, jambes croisées. Elle avait regardé les chaussures qu’il portait tout en se disant que c’était bizarre de regarder les chaussures du «  psy ». Elle s’était demandé si tous les clients regardaient ainsi les chaussures de leur « psy » respectif. Les chaussures étaient marron, assez originales avec une épaisse semelle, elle avait un peu le même genre de chaussures, mais elle ne les portait pas ce jour là.

Il prenait peu de notes, elle se demanda ensuite, si l’ « attention flottante » flottait vraiment.

Les fois suivantes, il portait les mêmes chaussures.

Elle, elle regardait les motifs du rideau qui masquait la fenêtre. Les motifs, des espèces d’arabesques bordéliques, se contorsionnaient sur la cotonnade, et elle passa la séance à en suivre les méandres.

Elle jetait parfois un coup d’œil à l’homme en face d’elle. Il avait l’air de s’ennuyer. Alors, elle cherchait un truc qui l’aurait tiré de l’ennui dans lequel il s’engluait. Souvent, elle se demandait ce qu’il pensait, lui, de tout ce fatras qu’elle déversait, de ce bric à brac de pensées confuses, d’affirmations péremptoires qu’elle lâchait par salves.

Elle s’arrêtait parfois de parler parce qu’elle ne savait plus quoi dire, alors, soit il ne disait rien, la laissant se noyer dans sa pause (il devait flotter assez loin), soit il lui lançait une bouée à laquelle elle avait toujours un peu de mal à s’accrocher, sous la forme d’une question ou d’une demande de précision.

Quand elle eut fini d’explorer les rideaux, elle partit à l’assaut de la tringle, le haut du rideau était constitué de brides enfilées sur une tringle de métal, deux des brides se chevauchaient. Il y avait aussi un pli vertical qui était « très intéressant » et elle se reprocha sa digression mentale.

Elle essayait d’être compréhensible, d’être claire dans la traduction de ses pensées, presque didactique. Elle avait l’impression de se livrer à la démonstration d’une équation compliquée dont elle aurait été elle-même l’inconnue. L’équation n’en finissait pas, et elle déroulait des systèmes de (nombres ) complexes voire même de l’ordre des irrationnels…

Dans les séances qui suivirent, il disait qu’il ne se souvenait plus si « on » en avait déjà parlé. Lui, en fait, ne parlait pas beaucoup et c’était dommage parce qu’elle était sûre qu’il aurait eu alors des choses intéressantes à dire, mais la plupart du temps, il les gardait pour lui.

C’en était presque caricatural. Elle n’aimait pas cette caricature. Ça ressemblait trop à ce que c’était, c’était trop conventionnel, sans un gramme d’originalité. Alors, elle repartait sur les rideaux – tringle aux rideaux, chantait Bashung-.

Quand elle le regardait, il ne souriait jamais. Alors, à la fin de la séance, quand elle partait, elle avait envie de sourire ou de rire, de dire une bêtise, un truc idiot pour désacraliser la chose. Parfois, elle lui trouvait l’air plus détendu.

« Ça fait du bien quand ça s’arrête ? »

C’était sûrement ce qu’elle lui dirait la prochaine fois. Elle n’arrivait jamais à être complètement sérieuse, complètement à l’intérieur des choses, comme si elle voulait à la fois faire les choses, mais pas complètement et sans donner l’impression que c’était important.

Elle en venait à espérer qu’il change de chaussures pour lui en faire la remarque.

La fois suivante, elle observa avec plus d’attention la reproduction au dessus du canapé. Dans les tons marrons, elle représentait un homme assis, lisant le journal, et une femme, au second plan, qui effleurait d’un doigt les touches d’un piano. Le nom du peintre lui échappait, elle ne le retrouvait pas dans le fatras qui encombrait sa mémoire. Des noms lui venaient, mais ce n’était ça. Elle s’absorba complètement dans sa recherche, obsédée. Elle savait que tant qu’elle n’aurait pas retrouvé le nom, elle serait incapable de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre. En fait, elle n’était plus là. Elle fut rappelée à la réalité par une espèce de léger raclement de gorge. Elle fut tentée de demander au psy de qui était le tableau. Son esprit voletait désespéré, de sa recherche aux raisons pour lesquelles elle était là. «Hopper ! » avait-elle failli crier, mais elle ne le cria pas. Elle reporta son regard vers le psy avec un sourire de contentement, un sourire de soulagement comme ceux que l’on affiche quand on a enfin surmonté une épreuve. Son long silence contemplatif pouvait après tout passer aux yeux du psy pour une longue introspection : elle s’en tirait impunément.

Elle ne jeta plus un seul coup d’œil sur la reproduction de toute la fin de la séance.

Elle regardait maintenant, tout en parlant, les deux plantes vertes : l’une sur le rebord de la fenêtre, aux feuilles lancéolées, qui fleurissait en grappes roses translucides, un bégonia Tamaya, se souvint-elle -et elle fut heureuse de retrouver immédiatement le nom- et l’autre, robuste et presque disgracieuse, aux feuilles larges, rondes, épaisses et veinées de violet, posée sur une table assez laide. Un bégonia Rex, songea-t-elle.

Enfin la phrase couperet tomba et elle se demanda qui en était le plus content des deux.

« Nous allons en rester là pour cette fois. »

En trois minutes, elle se retrouva sur le trottoir et il lui sembla qu’elle respirait mieux.

La porte s’ouvrit. Comme chaque fois, elle le reconnaissait sans vraiment le reconnaître, et il lui fallait quelques secondes pour faire se superposer l’image du réel avec celle de son imagination.

Assise, elle regarda immédiatement s’il avait changé de chaussures. C’était le cas, mais elle n’avait fait aucune remarque. Objectivement, celles-ci étaient moins jolies que les marron et comme elle n’aimait pas beaucoup les lacets beiges, elle pensa que ces chaussures-là ne lui seraient d’aucune aide. Elle, ce jour-là, en portait des rouges et elle s’était demandé si ça voulait dire quelque chose d’inconscient ou d’éminemment révélateur… rouge comme le petit chaperon rouge qui se faisait lui aussi bouffer par le loup.

Les rideaux étaient là, les brides se chevauchaient par deux ou trois, elle décida de partir explorer le canapé. Au début, elle lui prêta une couleur rouge foncé, bordeaux, qu’elle rectifia en tirant sur le rose. Elle hésita entre un fuchsia foncé et un pourpre. Elle opta pour le pourpre. Disait-on le pourpre ou la pourpre, non « la pourpre » ça signifiait autre chose… Elle se gourmanda intérieurement et cessa immédiatement ses divagations qui risquaient de l’emporter vers le Sénat Romain et autre SPQR. Les coussins se chevauchaient avec régularité, dans deux ou trois tons proches. Le tissu pourpre, légèrement broché, faisait un pli.

Elle continuait à parler, de façon discontinue. Elle s’arrêtait assez souvent, le regardait puis ses yeux repartaient, cette fois, vers la petite table en bois, pour enfant, avec son pot de crayons de couleur merveilleusement taillés. Ils étaient vraiment pointus, ces crayons.

Elle lui avait raconté les rideaux, la tringle, et même la relation écrite qu’elle faisait de leurs séances. Elle savait bien qu’après cette confidence, elle obtenait une construction en abîme, où elle allait écrire qu’elle lui disait qu’elle écrivait. Du coup, on ne savait plus trop si on était dans le récit, ou dans une sorte de méta-récit, le récit du récit, le récit au carré (mais où est donc la racine ?).

A un moment elle l’avait regardé, elle avait bien cru qu’il fermait les yeux. Elle s’était demandé s’il était fatigué, s’il avait sommeil, s’il s’ennuyait à 35 euros les trois quarts d’heure, mais elle ne voyait vraiment pas quoi lui dire. C’était comme ça. Parfois, elle ne voyait plus quoi rajouter. C’était pendant un de ces blancs, qu’elle avait souri, que son sourire s’était transformé en rire, qu’elle avait débranché le ronron du pilote automatique et qu’elle était passée en manuel. Sur Manuel, chantait Bashung. Il faudrait d’ailleurs qu’elle s’interroge sur l’importance des chansons de Bashung dans sa vie.

Ça lui arrivait souvent de se mettre à rire, la plupart du temps c’était quand elle prenait conscience du ridicule d’une situation trop conventionnelle. Elle n’arrivait strictement pas à croire à ce genre de situation, à prendre les choses au sérieux. Pire -mieux, selon elle-, il lui semblait qu’elle s’observait en train d’agir, de jouer dans une pièce de théâtre, et que cette auto-observation lui permettait de mettre une fin à son rôle. N’empêche qu’elle jouait le jeu depuis sept semaines, avec sérieux, avec franchise en fait, mais que tout à coup, elle avait trouvé ça comique. Elle venait de dire que dans certaines situations, elle ne se trouvait pas cohérente. En fait, elle savait qu’elle n’ était jamais cohérente. A cause de ce recul sur les choses, les évènements, les gens, qu’elle avait toujours, elle avait l’impression d‘être toujours au second degré. Tout ça, tout ce qui arrivait, ce qui se passait, la vie en général, ce n’était pas vraiment quelque chose de sérieux ou d’important et qu’elle pouvait, tout au plus, faire semblant pour les autres, avec conviction.

On pouvait jouer sur ces deux mots.. Pas important, donc pas sérieux.

Aussi important que la vie d’une fourmi ou d’une salade, mais si possible avec du recul, avec un comique de désespoir.

Donc, elle avait parlé de second degré et avait repensé à la photo de classe de 1968, où elle arborait un sourire moqueur. Comme si la petite fille qu’elle était alors, savait que sur le cliché , elle aurait cet air-là, empreint déjà de recul. « Je joue à la petite fille sur la photo, mais je ne suis pas dupe, regardez mon sourire » Elle devait déjà se moquer d’elle à l’époque.

Elle se demandait s’il jouait au psy lui aussi, en tout cas, c’était très ressemblant. C’était terriblement ressemblant.

Elle parla de Pérec.

« Dans Pérec, il y a père, d’ailleurs » lui fit-il remarquer. Dans ces cas-là, elle avait envie de se rebiffer et de dire que dans « périphérique », dans « percolateur » aussi, ainsi que dans « péripatéticienne », -mais si elle avait dit ça, elle aurait dû sans doute réfléchir sur l’irruption d’une idée de prostitution- et qu’elle ne lisait pas que du Pérec, que dans Voltaire, il y a taire, ou encore lui raconter avec un air idiot, qu’elle était la fille du père Michel et de la mère Noëlle, ce qui était vrai, et que ça, c’était pas donné à tout le monde.

Parfois, donc, outre son envie de se rebiffer, elle avait envie de ne pas respecter les règles du jeu. Quand il attendait qu’elle enchaîne, elle avait envie de garder le silence. Mais jusqu’à maintenant, il ne l’avait pas laissée faire, et relançait le monologue.

Il devait y avoir vaguement de la transgression derrière tout ça. Mais cela lui était habituel. Un peu comme un mode de pensée. Voir les choses à l’envers, par l’autre bout, retournées comme des gants trop étroits. Une espèce de jeu, une envie de bousculer les gens, de remettre en cause leurs valeurs, « pour voir », comme au poker. Une spécialiste du contre-pied.

La chèvre bouffait le loup à la fin de ses histoires, mais ça faisait de la peine à la chèvre quand même…

La séance qui suivait les vacances, elle oublia carrément d’y aller.

Il la rappela. Elle n’arriverait pas si facilement à se dépêtrer de cette histoire. Il insista, rendez-vous fut convenu.

Les choses furent mises au point, elle avait presque décidé d’arrêter… mais si elle s’arrêtait, s’arrêterait aussi le récit qu’elle écrivait, cela la retenait un peu. Elle se décida pour un accès de franchise, elle lui parla de ses agacements, de « Perec », et du reste. Bref, elle posa, en riant, toutes les idées qui lui passaient par la tête concernant ces entretiens. Il lui fit remarquer quelle image elle lui « renvoyait » . Elle ne pouvait plus contenir ses rires. Il fut obligé de sourire de son hilarité et de ses propos. Elle lui dit au revoir en espérant qu’il n’était pas fâché.

La semaine suivante, elle dût choisir entre aller chercher de l’argent et être à l’heure. Elle choisit la ponctualité, bien qu’elle ait tout fait pour arriver en retard. Il avait à nouveau les jolies chaussures marron. Elle lui parla des hommes. Il reparla de Pérec et de son mauvais jeu de mot. Elle se demanda si parfois, il s’emmerdait avec sa femme et comment ça faisait un psy, pour aimer quelqu’une pour toujours. Un peu comme si elle s’était demandée comment font les médecins pour ne pas être malades. Elle lui parlait des hommes, il lui répondit « objets ». Cela faisait deux fois qu’elle oubliait de lui parler de l’ « impasse Delage » dans laquelle il habitait.

Elle dut payer avec ses trois derniers billets et tout un tas de pièces, même celles de cinq centimes, pour atteindre la somme. Une phrase franchit ses lèvres sans qu’elle puisse la retenir.

«  En fait, vous êtes comme les putes, on vous paye en liquide, vous n’acceptez pas les chèques ! » et elle fut prise d’un fou rire devant l’incongruité de sa remarque, prenant conscience de ce qu’elle avait dit, et la façon dont il pourrait l’interpréter. « Merde! » pensa-t-elle. Elle pensa aussi immédiatement que selon la formule qu’elle affectionnait c’était « un acte manqué, réussi ». Après tout, d’après elle, il n’en existait pas d’autres.

Voilà. Cette fois, elle n’avait vraiment plus envie d’y aller, c’était la fin de l’année, elle préférait faire des cartons pour le déménagement qui arrivait, aller peindre des murs dans sa nouvelle maison ou faire carrément la sieste, elle était crevée. Avec de surcroît, un découvert monstrueux sur son compte en banque. Pas raisonnable d’aller s’entendre parler, financièrement impossible, plus une priorité…

Cherbourg 2004 – Géhée 2024

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

Un avis sur « « La Tension » Flottante »

Laisser un commentaire