Le feu

Pluie, averses, ciel jaune et gris. J’ai allumé le feu préparé avant mon départ. Ne m’attendent que des travaux de bûcheron, des travaux d’homme. Entre deux averses, je visse les trois dernières planches d’un grand coffre fabriqué dans l’intention d’y stocker du petit bois.

Débiter les jeunes frênes coupés par le voisin, couper les gourmands du tilleul, scier du petit bois… Le poêle m’occupe toute l’année, et l’hiver presque toute la journée. L’été, je glane en forêt de petites branches qui, une fois sciées, aideront à allumer le poêle. Il y a aussi les apports du voisinage qui sont parfois plus une punition qu’une aide : des bûches énormes qui ne rentrent pas dans le poêle et qu’il faut casser au merlin. Le tout petit bois, allume-feu, à tailler à la serpette ou à la hachette, des heures assise sur un rondin, à rater un coup sur trois.

L’hiver, rentrer les bûches de la journée, les déposer près du poêle pour qu’elles sèchent, vider les cendres. Penser à remettre deux bûches, faire repartir le feu qui s’étouffe ou se meurt en braises trompeuses, aller chercher du bois encore.

Aujourd’hui, pas de travail à l’extérieur, il pleut trop.

Même le chien a renoncé à réclamer une promenade. Il dort, s’éveille, s’ennuie et se rendort.

Il est deux heures, on se croirait déjà le soir tant le ciel est bas.

Le lendemain entre deux averses, je démembre une palette, grands coups de masse sur le pied-de-biche pour qu’il se glisse entre les planches clouées, des coups encore, levier, recommencer trois ou quatre fois pour qu’une extrémité de la planche se soulève.

Chaque planche est fixée à ses deux extrémités et en son milieu, chaque fois par deux ou trois pointes rouillées et tordues. Les planches, je les scie ensuite et elles rejoignent la réserve de petit bois. Pauvre travail de titan.

Les chasseurs tournent en boucle, j’entends leurs chiens affolés aboyer comme désespérés.

Cela dure. Mon chien rentre dans la maison et se terre, coincé entre l’étagère et le fauteuil, il ne bouge plus, l’air inquiet.

Je reprends les rejets et gourmands de tilleul taillés la veille, un par un. Armée de mes cisailles, je sectionne les plus gros en tronçons d’une trentaine de centimètres. Je les range au fur et à mesure dans un cageot. Futurs aliments du poêle, l’hiver prochain. Ce qui reste, de longues et fines branches sont assemblées en fagot et mises à sécher verticalement dans le pré derrière la haie.

Tout en travaillant, j’essaie de comprendre le rapport que j’entretiens avec le feu, avec ce bois, avec le poêle. Ce n’est pas anodin, je m’en rends bien compte. C’est comme si je devais mériter la chaleur, obtenir par mes efforts le moyen de me chauffer, mais pas seulement. Je sais que je reviens aux gestes essentiels, à une prévoyance, une contrainte paysanne, à ce qui s’est fait depuis des siècles, qui disparaît désormais au profit d’une chaudière ou d’un interrupteur de radiateur électrique.

Je me reconnais humaine en reproduisant des gestes pratiqués par l’humanité depuis que le foyer existe. Une servitude et une libération.

Je dois encore scier le tronc de lierre sur le tilleul.

Je me refais un café. Je relis «Construire un feu » de Jack London.

Publié par l'excédée

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