Paradis

Elle avait le vertige. Elle avait peur du vide. Même debout sur une chaise, elle avait peur de tomber. Heureusement, il n’y avait absolument aucune chaise au Paradis.

Elle se souvenait de ça.

Pas de chaise. Pas d’escabeau. Rien à escalader.

Eve fermait les yeux et respirait lentement. Elle était essoufflée. Pourtant, elle ne fumait pas. Au Paradis, y’ avait pas de clopes.

Elle fermait les yeux et sentait son cœur taper dans sa poitrine. Elle était crevée.

Elle leva la tête et regarda au dessus d’elle.

Elle voyait la corde disparaître dans les nuages. Une corde qui semblait ne pas avoir de fin. Elle ne regarda pas en dessous.

Elle reprit son ascension. Elle serrait très fort les dents. Déjà quand elle était petite, elle détestait grimper à la corde. Sa technique était lamentable, elle avait la peau des cuisses toute rouge.

Depuis six semaines; elle s’était chopé une tendinite. Elle en était réduite à grimper asymétrique. Elle s’arrêtait souvent et soupirait beaucoup.

Quand elle avait été chassée du Paradis, elle était tombée de haut.

Ca avait duré.

Longtemps.

Plusieurs semaines.

Des mois de chute.

A ne pas croire.

Le Paradis, c’est vachement haut. On ne le sait pas quand on y est.

Donc, elle avait chu.

Adam, pas.

Du moins c’est ce qu’elle avait pensé, parce que après s’être relevée, elle ne l’avait vu nulle part.

Elle avait pleuré un petit peu parce qu’elle avait mal partout, et beaucoup sangloté parce qu’elle était triste.

Un jour pourtant, elle tomba sur Adam et en fut bien surprise.

Il lui expliqua qu’il avait lui aussi fini par se faire virer du Paradis, qu’il s’était fait vachement mal en tombant. Il lui montra son genou écorché, son cœur en morceaux et son âme toute trouée.

Comme Eve était une fille sympa, elle lui fit un câlin, promit de lui dégoter de la pommade et de lui faire des reprises à l’âme le plus vite possible.

( le problème c’est que le tissu était vraiment très usé et que ça recraquait sans arrêt)

Un matin, en se promenant, Eve remarqua une grosse corde qui pendouillait, comme tombée du ciel. Elle tira dessus pour voir. L’extrémité de la corde devait être attachée. Elle tira dessus un peu, puis plus fort, plus fort, de plus en plus fort, elle finit par tirer dessus comme une dingue. Elle se suspendit même, à bouts de bras. Ça tenait.

Plusieurs jours de suite, elle alla voir la corde. Elle repartait ensuite songeuse et partagée.

Elle n’en parla pas à Adam. Adam avait d’autres sujets de réflexion. Il prenait du magnésium et des comprimés aux plantes. Il n’avait pas le moral.

A tout hasard, Eve fixa un panonceau sur la corde

«  cette corde n’est pas faite pour se pendre ». Une précaution. Avec Adam, on ne savait jamais à quoi s’attendre.

Quelques temps plus tard, elle prit la main d’Adam et l’emmena voir la corde.

Elle lui expliqua comment elle voyait les choses. Elle tira sur la corde, elle mima, se lança dans dix mille projets futiles et explications superflues.

Adam prit un air pensif et répondit : « je ne sais pas ».

Elle cessa donc de lui demander son avis, l’encorda et commença à grimper.

Adam fut bien obligé de suivre.

Depuis ce temps là, elle grimpait. Certains jours, Adam grimpait aussi, et c’était plus facile. D’autres jours, Adam ne bougeait plus, et elle le sentait suspendu, pesant de tout son poids (heureusement, Adam était plutôt léger, mais quand même…) et là ce n’était pas une sinécure. Eve grimpait, elle avait un sacré putain de vertige, et Adam pendait au bout son fil.

Parfois, il grimpait, plutôt vivement même, et pof, il lâchait tout. Eve se sentait violemment tirée en arrière, elle dégringolait de plusieurs mètres. Elle se brûlait les mains en tentant de freiner sa chute. Elle redescendait jusqu’au niveau d’Adam (qui pendait à nouveau, évidemment, et qui ne voulait plus avancer). Elle lui parlait, lui faisait un câlin, l’encourageait, lui posait trois ou quatre questions auxquelles Adam répondait invariablement: « je ne sais pas ».

Eve faisait alors une pause, regardait vers le haut (le paradis était invisible et sûrement à des mois de grimpette) et vers le bas (pas si loin que ça, mais elle ne voulait pas y retourner). Elle se demandait quoi faire et comment. Elle ravalait ses larmes, ses envies de hurler à la mort, ses doutes. Elle étalait une grosse couche de pommade sur ses mains brûlées, poussait un gros soupir, inspirait un bon coup et réempoignait la corde.

Qu’elle atteigne ou non ce Paradis, dont elle se fichait finalement, n’avait pas d’importance.

Se hisser, quoi qu’il en coûte, c’était de toute façon mieux que de s’écraser à nouveau en bas.

Monter, c’était toujours mieux que descendre.

Alors elle montait.

Elle monterait.

Si personne ne coupait la corde.

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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