Elle se souvenait que ces mots étaient des bonbons, des bonbons qu’elle pouvait sucer plusieurs minutes, rouler dans sa bouche, laisser fondre sur sa langue avant de les prononcer, mots caramels, mots berlingots. D’autres fois, impatiente, elle les croquait : les mots se mettaient à pétiller dans sa bouche et ils fusaient avec un goût d’orange ou de citron, acidulés.
C’était ces mots fondants ou croquants qu’elle avait renoncés à dire, comme on renonce à une envie plus qu’à un besoin, non par nécessité mais par raison.
Elle avait renoncé, elle se surveillait avec application.
Privée de bonbons.
Un matin, un soir, elle s’était rendu compte qu’elle avait oublié quel bruit ces mots faisait à son oreille lorsqu’il les lui disait. Elle avait oublié l’intonation, le ton, le phrasé. Elle avait oublié s’ils étaient chuchotés, murmurés, s’ils fusaient impulsifs ou mûrement réfléchis. Elle ne se souvenait plus à quelles occasions, quand, comment, ni où, il les lui avait dits. Elle avait oublié s’ils venaient au matin, le soir, dans la confusion d’une étreinte, s’il y avait un geste, un regard qui les accompagnait. Tout cela à la fois peut-être…
Plusieurs soirs de suite, elle avait sondé sa mémoire, essayé de faire sortir de l’oubli les sons assemblés, la phrase. Comment disait-il « je t’aime » ? Elle ne savait plus. Mon dieu, elle ne le savait plus…
Pourtant, elle se souvenait de la première fois où il avait osé ces mots-là. Elle se souvenait de l’endroit, du jour, des circonstances, mais pas de la voix. La voix, le ton, le bruit même, elle les avait oubliés.
Elle pouvait presque reconstituer, réinventer l’émotion que cela soulevait en elle. Elle se souvenait de l’intensité, de cette espèce de coup au cœur, de chaleur qui l’irradiait en quelques secondes. Bonheur fou.
Et voilà qu’elle ne se souvenait même plus de la chanson de cette voix lorsqu’elle arrivait au refrain de leurs vies.
Elle se souvenait que lorsque c’était elle qui disait « je t’aime », cela voulait surtout dire « nous nous aimons », ou encore « j’aime nous », « j’aime ce que nous sommes ».
Il fallait être deux pour qu’elle puisse dire ce « nous nous aimons », ce « je t’aime » en miroir.
Maintenant, il y avait silence. Ce silence qui transperçait tout, plus sûrement qu’un cri.
Elle se disait parfois qu’elle était morte depuis qu’il était mort.
Pourtant il était là, présent absent, sorte d’ observateur de ce qu’ était devenue sa vie.
Elle avait peur.
Elle avait toujours peur. Une peur qui la faisait pleurer d’angoisse, de regret.
Elle avait peur que cela continue ainsi. Jours, semaines, années inutiles, dont elle n’avait pas envie. Elle meublait, elle remplissait ce vide. Elle donnait le change. Mais rien ne comblait ce vide.
Parfois, elle avait peur de ne pas tenir, de se dissoudre, de se perdre elle-même, et qu’il fallait qu’elle se protège d’elle même. Elle faisait tout pour ne plus y penser, se sermonnait.
Elle se demandait ce qu’il penserait de ce qu’elle était devenue, elle qui était maintenant plus vieille que lui. Elle se demandait ce qu’aurait été sa vie.
De chaque côté de son chemin se trouvaient les haies des « ne pas », des « ne plus », des « plus jamais ».
Parfois ces ronces lui transperçaient les doigts et l’âme sans qu’elle sut trop comment ni pourquoi; un détail, un mot, un souvenir sans doute.
Elle s’arrêtait alors, glissant ses mains sous ses bras croisés, se balançant d’avant en arrière, attendant que la douleur passe pour reprendre sa marche.
Elle pleurait ou souriait mais avançait quand même. Elle avançait sans but.
Chaque fois qu’elle avait mal, elle était tentée d’abandonner. Elle désespérait.
Pourtant, elle reprenait sa marche, parce qu’elle ne savait faire que cela. Avancer.
Elle évoluait sur le chemin de ce qui restait possible, elle évoluait avec précaution, levant parfois le visage vers le ciel visible à la recherche de l’improbable grâce, d’une improbable rédemption. Elle décrochait des nuages, des raisons de poursuivre sa route, sans savoir où celle-ci la mènerait : chausse trappe, gouffre ou vaste plaine, sans savoir si le chemin serait long ou non, si même il aboutirait.
Dans sa tête, elle pouvait dire tous ces mots bonbons dont elle était privée. En cheminant, elle pouvait les murmurer tout bas, si bas que personne ne les entendait. Elle aurait pu les déposer à nouveau comme des fraises des bois tout au long du chemin.
Pour ne pas se perdre, pour ne pas le perdre.
Elle avait peur, juste peur du silence qui suivrait.
Un poème de mots rose bonbon teintés d’un camaïeu de bleus à l’âme.
Je ne trouve pas les mots pour te soutenir, alors j’invente des mots valise pour tenter de t’accompagner sur ton chemin : KipCool, Balkangélique, excriture, capucinéma, randoper ou randopage…
Gros baisers
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Merci !
(Je ne peux plus répondre aux commentaires par l’intermédiaire du mail qui m’informe, il faut que j’aille sur le site wp coté administrateur. pas impossible mais moins « direct ») d’où mon manque de réactivité !
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