La lampe

La lumière devait être par là.

L’homme scrutait l’obscurité.

Elle devait être par là.

Il inventait une lueur, se raccrochant à l’idée qu’il verrait bientôt la petite tache jaune.

Il trébucha et dévala la pente.

Il se remit debout et recommença à marcher. Il ne voyait même plus ses pieds. La nuit était noire, sans étoiles ni lune. Il monta une colline.

Quelle colline ?

Il ne savait pas.

Arrivé au sommet, enfin, il la vit. Ou plutôt, il la devina plus qu’il ne la vit.

Petite et jaune, faible et vacillante.

Il eut un pauvre sourire, comme un soulagement.

C’était encore loin, mais la petite lumière était là.

Il avait trouvé la lampe dans le sable quelques mois auparavant. Une lampe tempête en ferraille. Elle était un peu cabossée, il ne lui restait que quelques plaques de peinture, elles-mêmes écaillées et décolorées. Mais le verre était intact, et la mèche encore assez longue pour ne pas avoir à la changer. Il l’avait soigneusement remise en état, et dans un jour d’euphorie, l’ avait même repeinte en rouge. Un rouge rutilant; fond de pot de peinture trouvé dans un garage et qu’il avait récupéré.

Il avait rempli le réservoir, revissé soigneusement le petit bouchon, l’allumette approchée avait fait jaillir une lumière vive et chaude. Il avait ensuite descendu la mèche, contemplé la lampe pendant quelques minutes, puis l’avait éteinte.

Depuis, il l’allumait toutes les nuits et chaque fois qu’il partait.

Le soir, quand il faisait froid, elle réchauffait ses mains. La nuit, elle éloignait de lui démons et dragons. S’il se réveillait, il voyait la petite veilleuse, entendait le faible bruit du pétrole qui se vaporisait, alors il pouvait refermer les yeux. Le matin, elle était la preuve qu’il avait pu traverser la nuit sans trop d’encombres.

Lorsqu’il partait, il laissait la lampe allumée aussi. Plus d’une fois il avait failli se perdre, surpris par la nuit, errant, tiraillé par la peur de ne jamais se retrouver.

Maintenant, la lampe existait toujours quelque part. Ce quelque part était un but, un endroit à atteindre, un repère.

Il en était même venu parfois à lui parler. Il la remerciait d’être là, d’avoir tenu avec sa faible réserve de pétrole toute la nuit, et quand il la remplissait à nouveau, il lui adressait des mots gentils, comme on parle à une plante qui a soif, un chat qui a faim ou à un petit enfant qu’on console.

(La lampe évidemment ne disait rien. Elle ne savait pas parler. Je veux dire que les choses ne parlent pas. Peut-être que parfois elles pensent, mais ça on ne le sait pas .)

La lampe restait donc allumée, nuit et jour, veilleuse ou flamboyante, selon l’heure et le moment. L’homme partait, revenait, restait quelques jours, remplissait la lampe puis repartait. On ne pouvait pas savoir s’il rentrait pour que la lampe ne s’éteigne pas ou parce qu’il avait peur qu’elle s’éteigne. Avait-il peur pour lui ou finalement pour cette lampe-même qui le rassurait ?

Une fois cependant, il n’était pas rentré. Il s’était écoulé des semaines. La lampe avait continué à brûler, puis avait faibli. Son verre s’était recouvert de noir de fumée, trace de combustion lente. Elle était restée accrochée à la branche morte sur laquelle l’homme l’avait fixée, se balançant les jours de vent, inutile mobile.

L’homme avait oublié la lampe, subjugué sans doute par un phare gigantesque, offrant plus de lumière, un faisceau puissant, d’une portée vertigineuse… ou bien fut-il captivé par la chaleur d’un brasier ardent, flammes chaudes et hautes.

L’homme se brûla-t-il ? le brasier perdit-il de sa vigueur ? le phare n’éclaira-t-il que par intermittence ? L’histoire ne le dit pas.

L’homme se retrouva seulement privé de lumière, de chaleur, de repère.

Il erra donc dans sa propre obscurité, se perdit dans ses propres douleurs, dans sa propre nuit. Il ne dirigeait plus ses pas. Sans but, il ne savait même plus pourquoi il marchait.

Il repensa alors avec un peu de tristesse à sa lampe. Il l’imaginait, accrochée à la branche morte sur laquelle il l’avait fixée, qui devait se balancer les jours de vent, inutile mobile.

Ce fut presque par hasard.

Il se mit à la chercher. Juste pour… pour quoi ?

Il la trouva pourtant. Elle était éteinte. Il eut l’impression de l’avoir laissée mourir. Il se mit à pleurer. Il pleura sur sa vie, sur les foyers ardents qui brûlent avant de s’éteindre et sur la lampe au verre noirci.

Il décrocha la lampe, nettoya le verre, rempli avec précaution le petit réservoir.

Il craqua l’allumette.

« Plop » fit la lampe en s’allumant.

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

Un avis sur « La lampe »

Laisser un commentaire