Histoire de Fazslan et Miletça (conte du Djordjekistan)

Miletça n était pas belle.

Au bout de ses longs bras maigrichons, ses mains étrangement fortes ressemblaient à celles d’un garçon. Elle avait un nez trop long, des pommettes trop saillantes, un front trop étroit. Non, décidément, cette petite n’était pas belle.

Ses cheveux, en revanche, semblaient animés d’une vie particulière qui étonnait. Ils devenaient ailes de corneilles ou serpents d’eau, ou encore banc de sombres petits poissons qui auraient viré dans le lit de la rivière.

Toujours les cheveux de Miletça s’envolaient ou se tordaient . Lorsqu’elle courait ou sautait une barrière, ils semblait retomber sur ses épaules et son dos un peu trop tard. Pendant quelques incompréhensibles secondes, ils planaient puis s’abattaient tels une volée d’ oiseaux dans un champ de seigle.

Lorsqu’au contraire, assise, presque immobile, elle travaillait à sa table, ils semblaient animés d’un mouvement discret qui leur était propre. Les mèches s’enroulaient, se détendaient avec une lenteur presque serpentine car les cheveux de Miletça ne tenaient pas en place. Lorsqu’elle dormait, quiconque l’eût-il regardée dormir, aurait vu l’ondoiement de cette masse noire aux reflets si lumineux qu’ils en paraissaient presque blancs par moments.

(Note bien, lecteur, que dans la réalité cela n’existe pas, j’en suis bien conscient.

Donc, en réalité, les cheveux de Miletça n’étaient, ni ne faisaient tout cela, c’était juste l’impression que l’on avait en les regardant.)

Miletça n’était pas belle, mais son regard était plein de malice. Elle devait souvent contenir le pétillement de ses yeux en songeant à des choses tristes. Lorsque, sérieuse, Miletça plantait son regard dans les yeux d’un autre, celui-ci trouvait un miroir à son âme. Les yeux de Miletça transperçaient celui qui s’était imprudemment laissé aller à fixer son regard. On ne restait jamais longtemps plongé dans les yeux de Miletça. Sauf si elle souriait.

L’école terminée, elle s’attardait et jouait. Elle inventait des jeux auxquels les autres se pliaient volontiers. Le dimanche après-midi, elle allait à la rivière avec les autres enfants, partait dans les bois à la recherche de champignons, cueillait de petits fruits rouges ou noirs dont elle se barbouillait. Miletça grimpait dans les arbres, savait imiter le cri de la pie ou du geai, et faire vibrer un brin d’herbe devant sa bouche. Elle dévalait la colline en roulant sur le flanc, se relevait pleine d’herbe et d’écorchures, une poche de tablier déchirée, le pantalon troué aux genoux. Miletça riait et ses cheveux riaient aussi.

Elle fabriquait des flûtes et la sienne était double. Armée de sa serpette, elle coupait des roseaux, les taillait, les perçait à l’aide d’une pointe rougie, puis les oubliait le temps du séchage. Elle ajoutait alors un morceau diagonal qu’elle ajustait après l’avoir légèrement courbé. Miletça avait alors sept ans. Toujours elle s’asseyait sur la même pierre plate au bord de la rivière et s’essayait à tirer de ses roseaux troués des sons qui ressemblaient tant à une voix humaine qu’on s’y serait trompé.

Elle confectionnait aussi des appeaux et souvent s’en servait pour attirer les oiseaux. Leurrés par ses sifflements et ses roucoulades, ils se posaient parfois. Rapidement détrompés par l’éclat de rire de la petite fille, ils prenaient leur envol et longtemps elle les suivait du regard.

FAzslan était, de loin, son compagnon de jeu préféré. Il était de deux ans son aîné. Ensemble, ils pouvaient tout faire, longuement ils discutaient de leurs projets : fabriquer un moulinet et le poser en travers du ruisseau, construire une cabane pour les jours de pluie, élever des grenouilles, empiler des pierres pour dessiner un bassin dans le lit de la rivière et pouvoir s’y baigner, attraper des lucioles et les enfermer dans des flacons de verre.

FAzslan aimait bien Miletça, elle avait toujours de bonnes idées, n’avait pas peur de grand-chose. Bien sûr, c’était une fille, mais on ne le remarquait pas trop. Elle ne ressemblait pas aux filles que FAzslan connaissait. N’eût été sa longue chevelure, Miletça aurait fait un garçon acceptable. C’était du moins ce que pensait FAzslan.

FAzslan faisait la fierté de sa mère : il était d’une incroyable beauté. Une beauté divine, impossible presque. Jamais, des lieues à la ronde, on n’avait vu d’enfant aussi parfait. Plus les mois passaient plus cette perfection semblait croître. Les jeunes filles et même les femmes mariées regardaient par dessous leurs cils ce garçon qui un jour serait homme. Il grandissait sans jamais qu’un défaut apparût. Les étoiles pâlissaient, le soleil se voilait, jaloux,  lorsque FAzslan paraissait.

Le dimanche, FAzslan partait rejoindre Miletça.

Parfois, alors qu’ils jouaient ou fabriquaient ensemble un assemblage sorti de leur imagination, FAzslan tirait sur le bout de la tresse de Miletça.

(Miletça se tressait les cheveux lorsqu’elle partait jouer dans les prés et les bois évitant ainsi aux oiseaux de s’envoler, aux serpents d’onduler, aux poissons de virer)

Inexplicablement, chaque fois que FAzslan tirait sur le bout de la tresse, le lien qui la terminait se rompait, libérant mille et vingt fils de soie qui venaient lui fouetter ou lui caresser le visage, c’était selon. (FAzslan ne savait jamais ce qui allait arriver).

Il regardait ensuite Miletça tordre à nouveau ses cheveux en une tresse à six brins , la plus compliquée paraît-il, de ses deux mains agiles.

D’autres fois, il la traitait de petite chèvre et Miletça rentrait dans le jeu. Elle pointait vers lui deux doigts qu’elle portait à ses tempes, frappait le sol d’un sabot imaginaire et se mettait à courir après lui. Ils couraient jusqu’à ce que le souffle leur manquât. FAzslan ralentissait sa course puis se laissait glisser dans l’herbe, Miletça se ruait alors sur lui et de ses deux index lui piquait le ventre et les côtes jusqu’à ce qu’il demande grâce. Ils restaient ensuite allongés, reprenant leur souffle, regardant les nuages défiler au dessus de leur tête, détaillant l’un pour l’autre tout ce qu’ils y voyaient.

FAzslan grandissait toujours. Sa virilité s’affirmait, tenant les promesses que son corps d’enfant avait données.

Miletça quant à elle, avait toujours l’air d’une petite fille. A peine avait-elle un peu grandi. Elle n’en paraissait que plus maigrichonne. Son torse était toujours aussi plat, ses hanches aussi étroites.

Non, décidément, Miletça ne serait jamais belle.

FAzslan et Miletça se voyaient toujours mais ne jouaient plus. L’occupation était sérieuse et appliquée : leurs constructions de bois et de pierres se compliquaient maintenant de mécanismes subtils. Axes, roues dentées, pivots et leviers minuscules animaient leurs inventions.

Chaque dimanche, ils se rejoignaient à la rivière, discutaient de leurs plans, défendaient leurs points de vue et argumentaient en faveur des solutions possibles.

Quelque soit le temps, quelle que soit la saison, chaque dimanche, à la première heure de l’après-midi, ils se rejoignaient.

Chaque dimanche.

Un dimanche pourtant, FAzslan ne vint pas.

Les petits poissons s’agitèrent, les serpents d’eau coururent se cacher, les oiseaux replièrent leurs ailes.

Miletça ajouta une roue dentée qu’elle avait fabriquée dans la semaine, constata avec satisfaction et un peu de tristesse que celle-ci s’ajustait parfaitement à l’ensemble. Elle donna un tour de roue, soulevant la petite vanne qui alimentait en eau le bief de leur fragile construction. Tout fonctionnait à merveille. Pont-levis, portes, contrevents, tourelles qui s’érigeaient grâce à des contrepoids, silhouettes de soldats glissant sur un perpétuel chemin de ronde. Miletça contempla leur travail puis elle redescendit la vanne. Elle lança aux oiseaux le morceau de gâteau que FAzslan n’avait pas mangé et remonta le pré.

C’est en arrivant au village que Miletça les entendit. Assis sur un muret, cachés encore par un bosquet, les trois garçons parlaient et elle reconnut immédiatement la voix de FAzslan et son rire mille fois entendu. Elle s’approcha curieuse de savoir ce qu’ils pouvaient se dire. Elle entendit, hélas. L’un des garçons parlait d’elle et Miletça se figea, comme transpercée par le rire de FAzslan qui donnait écho aux paroles de l’autre. Le troisième en rajouta. FAzslan n’eut pas un mot pour le faire taire.

Miletça, pour la première fois, sentit le poids de ses cheveux. Les sombres petits poissons ne bougeaient plus et semblaient flotter sur le dos, comme morts, dans le courant de sa chevelure. Les ailes des oiseaux ne palpitaient plus, les petits serpents avaient fui. Toute vie semblait s’être retirée de la masse noire, devenue soudain terne et silencieuse. Miletça partit sans un bruit. Nul n’entendit le bruit de ses pas.

Miletça redescendit à la rivière, s’assit sur la pierre plate, et tira la petite flûte de son tablier. Ce qui la chagrinait n’étaient pas tant les paroles de FAzslan que son rire, pas tant ce qu’il avait dit que ce qu’il avait tu. Sans doute avait-il eu honte de parler de leur complicité, honte de ce qu’ils avaient partagé depuis leur enfance, honte d’être son ami, honte d’elle.. Les airs qu’elle tira de la flûte racontèrent tout cela.

Et il n’y eut plus de dimanches.

Des mois et même des années passèrent. FAzslan avait, désormais, tout d’un jeune homme. Lorsqu’il se mettait torse nu pour se rafraîchir à la fontaine du village, une sorte de silence se faisait sur la place, tout se figeait. FAzslan laissait couler l’eau sur sa nuque puis se redressait, rejetant la tête en arrière, envoyant derrière lui de longues giclées d’une eau encore glacée. Cheveux dégoulinants, épaules ruisselantes, FAzslan enfilait à nouveau sa chemise, s’emparait à nouveau de sa faux, et la place reprenait vie. Tous finissaient le geste un moment suspendu, la parole interrompue et rattrapaient leur regard. On pouvait à nouveau entendre le bruit du fouet claquant au dessus de la tête des chevaux, celui des roues de bois grinçant sur les larges dalles qui pavaient la place. C’était comme si l’univers ayant retenu son souffle le temps d’une contemplation, reprenait enfin sa respiration.

Les jeunes filles ne rêvaient que de lui, les mères se désespéraient craignant que FAzslan, jamais, ne remarquât leurs filles. FAzslan n’avait jamais à relever un défi, il n’avait qu’à choisir. A la vérité, il ne choisissait pas, il prenait tout ce qui s’offrait à lui et les offrandes était nombreuses. Il contentait les femmes, mécontentait les maris, désespérait les pères. De ses expériences, il avait tiré des lignes de conduite qu’il n’enfreignait jamais plus.

Plus jamais, il ne touchait aux jeunes filles leur préférant les femmes mariées. Lorsqu’ un ventre s’arrondissait quelques semaines après son passage, la chose passait pour normale et était acceptée.

Toujours il vérifiait qu’il existait une deuxième porte ou une fenêtre qui lui permettrait de disparaître si le mari, revenu trop tôt du champ ou de la ville, venait troubler la fête. Nombre de fois, il n’avait dû son salut qu’à une fenêtre ouverte.

Un rétablissement périlleux sur une pente de toit, une course sur des tuiles, ou au contraire un saut dans une cour de maison lui avaient bien souvent sauvé la mise. Malgré cela, une nuit, une fourche lancée dans sa direction, l’avait raté de peu, mais FAzslan courait vite.

FAzslan se fiançait aussi souvent que les fiançailles étaient rompues. Il était honnête dans sa démarche. Il essayait d’être constant, de croire que cette fois-ci serait la bonne. Et puis il se lassait. La fille, chaque fois, était jolie et douce, mais FAzslan, après quelques semaines, se désespérait d’ennui. Deux mois passaient encore et FAzslan renonçait. Jamais les fiançailles n’allaient à leur terme. Mais fidèle à ses principes, il remettait aux pères, des fiancées qu’il n’avait pas touchées, sinon par le regard, pour mieux se consacrer aux épouses et aux mères, quelques semaines plus tard.

FAzslan était bon amant, il savait écouter et apprendre. Le marché était équitable, les deux parties toujours satisfaites. Il savait prendre ce qu’on lui donnait et donnait beaucoup de lui-même en retour.

Tout cela était bien agréable. Agréable, mais vain, FAzslan lui-même le savait bien.

« C’est agréable, mais vain. » se répétait-il. Son père le pressait de prendre femme enfin : les terres pauvres ont besoin de bras pour pouvoir prospérer. FAzslan avait presque vingt ans, vingt ans c’était presque déjà tard. Viendrait vite le moment où il ne pourrait plus se défiler.

FAzslan réfléchissait et ruminait ses pensées et, sans qu’il s’en rendît compte, ses pas l’avaient mené au bord de la rivière, précisément là où ses pas l’avaient mené tant de fois pendant si longtemps. A son grand étonnement, le château s’y dressait toujours, plus grand, plus étendu que dans son souvenir. Une deuxième ligne de remparts le ceignait, deux circuits de douves alimentées par un second canal en accroissaient la défense. Une dizaine de nouvelles tourelles, toutes de forme et de hauteur différentes en défendaient l’accès. Les tourelles reliées par un pont de corde communiquaient entre elles . Un axe sur lequel s’alignaient onze cames, pouvait faire se soulever et s’abaisser chacune des tourelles dans un ordre aléatoire. FAzslan ne put que s’émerveiller d’autant d’ingéniosité. Ainsi Miletça avait poursuivi seule, le projet de leur œuvre commune…

FAzslan observa tous les détails un à un, il remarqua alors un chemin minuscule qui sortait du château et qui reproduisait à la perfection le véritable chemin qui menait au village. Chaque arbre, chaque enclos, chaque muret de pierre sèche y figurait, rien ne manquait. Suivant toujours des yeux l’adorable miniature, il tressaillit soudain. Dans le dernier virage, à l’abri d’un bosquet, trois silhouettes de garçons étaient représentées assises sur un muret tandis qu’ une minuscule Miletça semblait tendre l’oreille à l’abri de leurs regards.

FAzslan tomba à genoux comme frappé d’une foudre tombée quelques années plus tôt. Il se souvenait bien sûr de ce jour-là. Ce jour d’indignité, qu’il avait tenté en vain d’enfouir dans le fond de sa mémoire. Il se souvenait de son propre rire.

Le rire de FAzslan répondant aux propos des deux autres, n’avait projeté de fange que sur lui. C’était lui, FAzslan, qui était avili, pas celle dont il n’avait pas pris la défense, pas celle dont il s’était moqué. Il en avait immédiatement ce jour-là, éprouvé de la honte mais il n’avait rien dit.

Il découvrait aujourd’hui que Miletça avait été présente, témoin invisible de sa propre lapidation.

FAzslan revint à la berge, s’assit sur la pierre plate et sortit son couteau.

Miletça remontait le pré d’un pas vif. Il était tard déjà, elle avait eu juste assez de temps. Le jour déclinait déjà. A son bras pendait un panier, de sa main libre, elle tenait sa serpette. Elle avait vendu tant d’appeaux ce jour là, qu’il fallait absolument qu’elle commence à en fabriquer d’autres. Elle était donc descendue pour tailler des roseaux et faire provision de petites pierres rondes prélevées dans la rivière…

Allait-il y avoir de l’orage ? Miletça sentait le bout de ses cheveux se hérisser en crissant, les oiseaux voletaient comme affolés, les serpents se tordaient, les petits poissons tournaient et viraient. Miletça posa son panier, ramena la tresse sur son épaule et caressa son monde.

Comme à son habitude, elle inspectait en marchant son tout petit domaine. Elle suivait des yeux le minuscule chemin. Elle crut d’abord s’être trompée, que la lumière déclinante, que le soleil qui déjà s’enfonçait dans la terre l’avaient abusée. Le lien qui retenait ses cheveux se rompit de lui-même.

Dans le virage, derrière le bosquet, trois garçons minuscules se battaient. Deux étaient au sol, le troisième les dominait, les maintenant au sol, les menaçant d’un poing levé. L’ensemble n’excédait pas la largeur d’un pouce.

Les oiseaux fous replièrent leurs ailes et se tinrent enfin immobiles.

Miletça longtemps contempla scène qui sous ses yeux semblait s’animer. Elle remonta songeuse jusqu’au village.

FAzslan l’avait observée, caché derrière les saules. Elle avait grandi et semblait tout en jambes. Dès qu’elle avait disparu, il avait disposé une nouvelle figurine, réarrangé une scène et après un dernier coup d’œil, était rentré chez lui.

De deux jours elle ne descendit pas. Le matin du troisième, elle découvrit un minuscule FAzslan agenouillé devant la petite Miletça. Longtemps elle observa. Les serpents étonnés se lovèrent sous ses oreilles, à leur tour apaisés. Le quatrième matin, trouvèrent leurs figurines debout, côte à côte, dirigées vers le bas du chemin. Les poissons frétillants entamèrent une ronde lente.

Si lente que Miletça en eut des frissons lorsqu’ils passèrent sur sa nuque.

Le dimanche qui suivit, FAzslan, songeur, regardait la rivière. Il attendait Miletça. Il fallait bien qu’un jour ils puissent se parler à nouveau. Il ne fut alerté de l’arrivée de la jeune fille que par l’infime craquement de la dernière branchette. (FAzslan, chaque soir, disposait des dizaines de branchettes bien sèches sur le sentier menant à la rivière , des branchettes si fines que même le pas léger de Miletça les brisait en les faisant craquer.)

Il se retourna vivement. Elle était là. Trois pas les séparaient encore que FAzslan franchit en un seul. Miletça ne bougea pas, elle regardait FAzslan. FAzslan à son tour planta son regard dans les yeux de Miletça et dans ce miroir de l’âme put y voir le reflet de la sienne. Alors, comme sa figurine, il s’agenouilla devant elle, lui enserrant les jambes et demanda pardon. Miletça ne dit rien, puis passa les doigts dans les cheveux de FAzslan.

« Tu sais, tes branchettes, cela fait bien trois jours que je sais où elles sont.. » murmura-t-elle et elle continua à lui caresser les cheveux en guise de pardon.

Il leva la tête, elle lui souriait.

Il l’aida à couper des roseaux, dont elle n’avait pas vraiment besoin et à chercher des billes de pierre pour ses appeaux. Ils marchaient, parlant peu, n’échangeant que des mots d’un présent ordinaire, comme s’ils redoutaient l’un et l’autre une parole de trop.

Un soir de la semaine suivante, il la trouva dans le lit du cours d’eau : elle pêchait des écrevisses. Jambes nues, cheveux relevés, elle marchait au fil de l’onde. D’une main, elle tentait de glisser un pan de sa tunique qui toujours retombait, dans la fine bande tissée de laine de rouge et verte qui la ceinturait. Elle marchait avec précaution, scrutant les trous dans les contre-courants, mais elle glissait souvent, et ne se rattrapait qu’en posant la main sur des pierres. FAzslan la regardait en silence, dissimulé dans les saules. Il ne put cependant retenir un cri puis un rire clair et gai lorsque Miletça ayant perdu l’équilibre, se retrouva cette fois allongée sur le dos dans le fil du courant.

Elle se releva prestement et sortit de l’eau à grandes enjambées, trempée de la tête aux pieds. Elle était dépitée de sa propre maladresse, elle avait laissé tombé le panier, les écrevisses attrapées avaient fui.

FAzslan s’avança d’un pas et lui tendit une main qu’elle fit semblant de ne pas voir. Elle tordit sa tresse dégoulinante et le bas de la tunique.

« Elle va avoir froid » pensa FAzslan, considérant la tunique trempée. Alors, lentement, de ses bras croisés puis décroisés au dessus de sa tête, il ôta sa propre chemise qu’il remit à l’endroit et il la lui tendit. Le regardant cette fois, elle la prit, reconnaissante.

Il se retourna sans qu’elle le lui demande. Elle se dévêtit rapidement, se débattit un peu pour enfiler la chemise trop grande. Elle ne vit pas FAzslan couler un regard vers son dos pendant qu’elle ôtait sa tunique, mais elle ressentit la vibration des petits serpents qui s’agitaient. FAzslan qui avait suivi du regard une goutte qui roulait entre ses omoplates les avait évidemment alertés.

Il la laissa partir devant et il attendit longtemps avant de se mettre lui-même en marche : les aurait-on vu remonter le pré ensemble, elle, vêtue de sa chemise d’homme et lui torse nu, que les ragots auraient couru plus vite que le vent.

Il pensait à Miletça, fragile et cependant vigoureuse. Qui l’avait vue dévaler une pente en roulant, grimper aux arbres ou sauter de rocher en rocher ne pouvait douter de sa force et de sa résistance. « Pauvre petite chèvre soyeuse » songea-t-il.« A quel gros bouc velu, ton père te destine-t-il ? » FAzslan se livra à une sorte d’inventaire. Des célibataires et des veufs, il y en avait une dizaine dans le village. Les ayant passés en revue, il grimaça.

Miletça, après s’être habillée, déposa la chemise de FAzslan bien à plat sur son lit. Après quelques secondes de réflexion, elle replia une des manches, comme s’il se fut agi d’un bras, le bras d’un dormeur, main posée sur le ventre. Elle imaginait un FAzslan qui aurait dormi ainsi et se sentit rougir. Une de ses mèches se tordit. Elle disposa l’autre manche, l’étendant en travers du lit, de sorte qu’elle devenait une invitation à venir se blottir. Miletça s’allongea sur le côté puis ramena la chemise sur son dos, tenant la manche serrée. Elle ferma les yeux et s’endormit dans l’anse protectrice. Les oiseaux de sa chevelure s’endormirent aussi.

De quoi avait-elle rêvé ? elle ne se souvenait pas exactement mais se sentait confuse, un peu honteuse. Quoi ? Elle était donc comme toutes les autres filles, prête à s’enivrer, petite chienne, de l’odeur de la chemise du maître ? Elle était donc comme toutes les autres filles qui soupiraient à son passage et s’endormaient, après s’être contentées en pensant à lui ? Elle se détestait. Elle ne valait pas mieux qu’elles, celles dont elle s’était moquée des rires aigus et des œillades ridicules lorsque par hasard, elles croisaient FAzslan dans la rue.

Elle aurait pu jurer qu’elle n’avait jamais eu de telles pensées, elle aurait pu jurer que jamais elle n’avait regardé FAzslan, vraiment regardé, et voilà qu’aujourd’hui c’était comme si elle l’avait vu, vraiment vu, pour la première fois.

Il était depuis des années un compagnon de jeu, un garçon qui l’accompagnait dans ses idées folles, la devançant même parfois. Celui qui courait avec elle dans les bois, qui capturait les lucioles, qui sculptait les tourelles de bois, qui tirait sur le bout de sa tresse. Il était FAzslan, comme elle était Miletça.

Il était presque midi. FAzslan arrivait du champ du Haut, une houe posé sur l’épaule. Il redescendait maintenant après avoir retourné la pièce de terre depuis le lever du soleil. Il avait roulé jusqu’aux coudes les manches de sa chemise, les veines de ses avant-bras saillaient, signe de sa fatigue, il avait chaud, la sueur perlait encore à son front qu’il essuyait dans le bras de sa chemise . Lorsqu’il croisa Miletça qui revenait du marché, son panier à la main, il se posta devant elle et d’un imperceptible mouvement d’épaule, fit basculer la houe devant lui. Maintenant le fer contre sa clavicule, il s’appuyait sur l’outil.

«  Je vais pêcher dimanche, tu viendras avec moi ? » Miletça eut alors l’impression que tout le monde dans la rue attendaient sa réponse. Elle supplia ses cheveux de rester bien dociles et ses joues de ne pas s’empourprer. FAzslan la regardait un peu par en dessous, un sourire engageant sur les lèvres, comme pour l’encourager à répondre.

Miletça fronça les sourcils.

«  Une pêche au piquet ou à la rabatche ?  demanda-t-elle méfiante.

– A la rabatche. J’ai besoin de toi. »ajouta-t-il comme une évidence.

Miletça fit mine de réfléchir encore, d’hésiter un peu avant de donner sa réponse. Mais tous deux le savaient, Miletça était incapable de résister à une partie de pêche à la rabatche.

( Tu auras compris, lecteur, que je vais tenter de t’expliquer ce qu’est la pêche à la rabatche. Sans doute cela existe-t-il dans ton propre pays, mais j’ignore le nom qu’on lui donne dans ta langue. Je vais tenter de faire court, mais cet exercice de concision va me demander beaucoup d’abnégation. J’ai longtemps pratiqué moi-même, la pêche à la rabatche et j’éprouve pour elle une véritable passion. A son propos, je suis intarissable.

Elle se pratique à deux. L’un, le lanceur, attrape les poissons que le second rabat vers lui. Le rôle du rabatteur est essentiel, il faut des années de pratique pour devenir bon rabatteur. Ce n’est pas chose aisée de repérer le poisson et de l’amener à remonter insensiblement vers le piège qui l’attend. Pour attraper le poisson, le lanceur quant à lui, est armé d’un filet lesté sur son pourtour de galets attachés par deux tours d’une ficelle de chanvre. Dès que le poisson se trouve à sa portée, le lanceur jette sur lui le filet et peut alors s’emparer du poisson emprisonné sous le rêts, poisson qu’il pourra prendre vivant ou transpercer d’une sorte de longue flèche que chez nous on nomme nojba. Il faut des mois, parfois des années pour constituer une bonne paire de pêcheurs. Le lanceur ne quitte pas des yeux le rabatteur, il doit pouvoir lire les déplacements de l’autre, savoir interpréter le moindre de ses mouvements et chacun de ses gestes. C’est une pêche lente et silencieuse. On en revient souvent bredouille, mais on m’a rapporté que certains pouvaient sortir de l’eau plus de dix poissons en un seul après-midi. J’en doute.

Voilà, lecteur, tu sais presque tout désormais de la pêche à la rabatche. Reprenons le cours de notre histoire, Miletça éprouve de la gêne à rester ainsi au milieu du village, sous les yeux des passants qui reviennent du marché. FAzslan, fatigué, attend que Miletça lui donne sa réponse… nos deux jeunes gens m’attendent.)

« – Dimanche après-midi, tu dis ? demanda Miletça, faisant encore mine de réfléchir. Mais son air malicieux avait répondu pour elle.

FAzslan eut envie de la pincer ou de tirer sur sa natte. Il se souvint à temps qu’il n’avait plus dix ans, aussi se contenta-t-il de prononcer son nom dans un soupir.

– C’est d’accord ! s’empressa alors d’acquiescer Miletça. Dimanche après-midi ! J’apporterai le pain sec. » et elle partit courant presque.

Cet après-midi là, ils attrapèrent trois poissons.

De la semaine ils ne se revirent pas : les hommes tondaient les moutons. La laine enveloppée dans de grands ballots de tissu était apportée près des granges pour y être lavée. Des baquets d’eau mise à chauffer dès l’aube occupaient la cour des fermes. On s’activait.

Miletça ne put confier à personne le tourment qui s’était abattu sur elle au beau milieu de la semaine.

Aussi, le dimanche, en tout début d’après-midi, c’est une Miletça en larmes qui dévala le pré. Elle semblait éperdue. Elle s’adossa contre un arbre puis se laissa glisser, enserra ses genoux, et resta là prostrée, tête baissée, cheveux épars. Les petits serpents semblaient tressauter, les poissons se tordaient, les oiseaux sautillaient au rythme de ses sanglots.

Quelques minutes plus tard, FAzslan, inquiet de ses pleurs courait vers elle. C’était la deuxième fois seulement qu’il voyait Miletça pleurer. La première fois, elle devait avoir huit ans à l’époque, elle était tombée violemment sur un rocher, s’entaillant cruellement le genou. La plaie était profonde et saignait beaucoup. D’habitude, apparemment insensible à la douleur, Miletça ravalait cris et larmes. Elle ne voulait pas que les garçons se moquent d’elle et ne la considèrent plus que pour ce qu’elle était : une fille. Mais, en découvrant son genou, même les garçons les plus endurcis avaient eu peur. Ils l’avaient portée avec précaution jusqu’à chez elle.

Aussi FAzslan fut-il alarmé par ses sanglots et il crut qu’elle s’était blessée. Il lui parlait mais n’obtenait que des pleurs en réponse. Il tenta de la soulever, mais comme si elle était sans force, elle s’affaissait à nouveau. Il la souleva une nouvelle fois, la tenant cette fois serrée dans ses bras.

« Miletça, petite chèvre, où as-tu mal ? Réponds ! où es-tu donc blessée ? »

FAzslan avait vraiment peur cette fois, tant elle lui parût faible et prête à défaillir. Il la tenait d’un bras maintenant et de son autre main lui soulevait le menton.

Miletça se calmait, un hoquet de sanglot l’agitait encore par instant, sa respiration était irrégulière.

«  C’est mon père, souffla-t-elle, il m’a promise. Il m’a donnée en mariage … 

– Il te l’a dit ? Tu sais qui est ton promis ? »

Miletça secoua la tête, à nouveau secouée d’un sanglot.

«  J’ai juste entendu mon père en parler à ma mère, ils en discutaient dans la cuisine, mais j’ai tout entendu. Tout est décidé. Il n’y aura même pas de dot à verser, j’ai compris que c’était cela qui avait décidé mon père à accepter. 

– Tu ne sais vraiment pas qui c’est ? Tu n’as pas la moindre idée ? »

Miletça secoua à nouveau la tête.

«  De toute façon, quelle importance ? C’en est fini de moi.

– Allons, Miletça, ne dis pas de bêtises…

– Quelles bêtises ? On me donne à un homme dont j’ignore tout, et même le nom ! Un homme qui va m’emmener dans sa maison, qui aura tous les droits, un homme auquel je devrai obéir, qui pourra tout exiger autant qu’il le voudra, qui pourra me battre si cela lui passe par la tête… »

Le ton de Miletça indiquait que la colère prenait le pas sur son chagrin.

«  Je ne veux pas de lui ! Je ne veux pas d’un mari ! Je veux garder ma vie telle qu’elle est ! » Elle poursuivit :

«  Crois-tu que les filles ne parlent pas entre elles ? Que nous ne savons rien de ce qui nous attend, que nous sommes innocentes comme des brebis devant le couteau du boucher ? Qu’au lavoir nous ne discutons pas ? Que je ne sais pas ce qui est arrivé à Elsün ou à Gorliyè la nuit de leurs noces ? Que je suis innocente ou naïve à ce point-là ? » Miletça tremblait d’indignation et de révolte.

Les serpents dressaient la tête en ondulant vivement, les oiseaux agitaient leurs ailes, les petits poissons bondissaient.

FAzslan recula d’un pas sous le doigt accusateur que Miletça portait sur lui à chacune de ses phrases.

«  et encore si ça n’était que pour la nuit de noces… mais ils boivent et ils frappent, ils les prennent de force … Crois-tu qu’on ne voit pas la trace de leurs coups ? et que dire des enfants ? De tous ces fils qu’ils exigent ! Chaque année, un de plus ! Et malheur à celle qui enfante une fille !  Et malheur à cette fille à son tour.»

Miletça se tut un instant. Elle le planta son regard dans les yeux de FAzslan.

«  Je le sais, JE suis une fille… » dit-elle tristement.

Elle se tut soudain, accablée, comme vidée de tout chagrin ou de toute colère.

FAzslan entraîna Miletça et la força à s’asseoir sur la pierre plate.

Brisés de fatigue les cheveux de Miletça semblaient s’être endormis.

FAzslan s’assit près d’elle. Il tendit une main pour caresser ces étranges cheveux. Miletça sursauta. FAzslan baissa la main.

« Epouse-moi ! » En entendant cela, Miletça faillit tomber par terre.

FAzslan se racla la gorge.

«  Ce que je veux dire, reprit FAzslan, c’est que nous y avons tous les deux intérêt. C’est une sorte de contrat que je te propose, Miletça, si tu veux garder ta vie telle qu’elle est…Tu seras la maîtresse de ma maison, tu fileras la laine de mes moutons, tu feras les repas, et mon père, enfin ! me laissera en paix. Voilà pour mon côté. Toi, je te prendrai sans dot, ton père sera content, et toi, toi, tu n’auras pas à supporter un mari maladroit et brutal qui chaque nuit t’écrase de son poids. »

Miletça gardait le silence.

« Comprends-tu ce que je te propose ? » insista FAzslan en détachant chaque mot.

FAzslan respecta son silence et attendit. Elle prit enfin la parole.

«  Je pourrais continuer à fabriquer des appeaux ? » FAzslan hocha la tête.

«  Jamais tu ne me frapperas ?  Jamais tu ne me forceras, même si tu as trop bu ou que tu es en colère ?» FAzslan hocha la tête à nouveau.

«  Viendras-tu avec moi pêcher des écrevisses ? M’aideras-tu à couper des roseaux ? Irons-nous encore cueillir des fruits rouges et noirs ? Parlerons-nous de tout , comme maintenant ? Feras-tu encore se rompre le lien de ma tresse ? Me prêteras-tu ta chemise si la mienne est mouillée ? »

FAzslan accédait à toutes ses demandes.

«  Et nous ne pêcherons qu’à la rabatche plus jamais au piquet !» rajouta-t-il comme pour se moquer d’elle.

Miletça fronça les sourcils.

« Mais, l’autre ? demanda Miletça. L’autre, auquel on m’a promise ?

– L’autre, c’est moi, Miletça. C’est moi qui suis allé voir ton père. Mais c’est à toi que je propose le contrat. Tu seras mon épouse, Miletça, tu ne seras pas ma femme. Puisque tu ne veux pas d’un mari, je ne serai que ton époux. Je respecterai ton choix. Si c’est ce que tu désires, je ne te toucherai pas. »

Miletça n’était plus très sûre de savoir ce qu’elle désirait exactement. Miletça imagina des mois et des années aux côtés de FAzslan sans qu’il la touchât et sans qu’elle-même pût s’accorder le droit de le faire. C’était elle après tout qui avait affirmé que pour rien au monde, elle ne voudrait changer de vie, qu’elle ne voudrait jamais d’un mari.

FAzslan continua à détailler le contrat.

«  Tu me seras fidèle. Je ne le serai pas. Moi aussi je continuerai à mener la vie que je mène. Puisque tu parles au lavoir, deux ou trois t’auront peut-être raconté…que certains de ces jeux peuvent être agréables. Non ?  Je continuerai donc à jouer de mon côté autant qu’il me plaira. Je passerai mes nuits où il me conviendra, dormirai au côté de celles qui veulent de moi. Mais tu auras tous mes jours pour le reste de ta vie.»

Miletça s’était levée et marchait de long en large devant FAzslan resté assis. Miletça se mordit l’intérieur d’une joue. Elle saisit la mèche où tous les petits serpents semblaient s’être rassemblés pour lui mordre le cœur et la tortilla autour de ses doigts. Tout se mélangeait : l’étonnement, le soulagement, la tristesse, la surprise, la colère.

FAzslan n’avait jamais fait part de son intention, n’y avait même jamais fait allusion. Elle se retrouvait devant le fait accompli, sommée de prendre une décision, alors qu’elle découvrait tout ce qui s’était joué sans elle.

«  Il fallait que je fasse vite…» dit FAzslan comme s’il avait deviné ses pensées.

«  Ourgan s’apprêtait à aller voir ton père. » expliqua-t-il encore.

Ourgan ! Miletça en frémit. Les petits oiseaux se cachèrent la tête sous l’aile et Miletça en frissonna. Voilà à qui elle allait échapper. Elle blêmit et les petits poissons semblèrent tous remonter chacun de ses cheveux pour aller se cacher dans le creux de sa nuque. Miletça se figea et regarda FAzslan. FAzslan leva les yeux vers elle et soutint son regard. Comme vaincue, ce fut Miletça qui détourna le sien.

 FAzslan se tapa sur les cuisses et se leva d’un bond.

« Alors, nous sommes d’accord…Ce contrat entre nous est signé ? »

Miletça acquiesça. Les serpents ondulaient lentement.

A l’annonce des fiançailles le village bruissa. Certains commentaient la bonne fortune du père de Miletça, d’autres s’en étonnaient. Au lavoir et au marché, les femmes parlaient bas. Deux ou trois d’entre elles avaient les yeux rougis, d’ autres encore semblaient porter le deuil d’un mystérieux défunt.

Cette fois, on ne fit pas durer les fiançailles et les noces eurent lieu au début de l’été.

On fêta les épousailles comme il se devait. Les hommes dansèrent d’abord, une ronde ample et lente qui racontait tous les travaux des champs. Courbés, puis étirés, pivotant sur eux-mêmes, avançant en ligne, posant un genou à terre, se relevant ensuite puis reprenant le motif . Une danse d’hommes qui travaillent la terre.

Les femmes ensuite exécutèrent la leur. Plus vive et plus rapide, plus cadencée aussi. Jupes et jupons virevoltaient telles des corolles au vent. Les bras s’envolaient en couronnes, s’enroulaient entre eux. Par quatre, les femmes s’unissaient ou se séparaient, formant des torsades complexes.

Enfin, la danse commune, composée d’allers et de retours, des uns vers les autres, les hommes s’avançant chaque fois un peu plus vers des femmes qui reculaient chaque fois un peu moins. Danse d’approche, danse de séduction, danse nuptiale.

Par tradition, les nouveaux mariés ne la dansaient pas, mais devaient regarder ceux qui dansaient pour eux. Assis dans de grands fauteuils, comme le veut la coutume, FAzslan et Miletça observaient les couples de danseurs. FAzslan souriait. A sa droite, Miletça se tenait droite, les cheveux arrangés en une coiffure compliquée faite de tresses enroulées et reprises en d’autres tresses nouées, qui comme elle, restaient immobiles. Sur la joue de Miletça, une larme coulait.

La nuit venue, les flambeaux consumés et les bougies éteintes, les nouveaux épousés gagnèrent la chambre puis le lit. FAzslan posa juste une main sur le bras de Miletça, avant de se coucher, comme pour la rassurer.

Comme il le lui avait promis, il ne la toucha pas, ne tenta rien de faire et s’endormit. Miletça resta longtemps les yeux ouverts dans le noir de la chambre, écoutant la respiration de celui qui était son époux.

Deux autres nuits passèrent. La troisième, Miletça se réveilla en sursaut. Elle venait de rêver qu’elle se noyait, que l’air lui manquait. Elle sortit du sommeil, son cœur battait vite. Dans la chambre, aucun bruit. FAzslan ne respirait plus à côté d’elle. Dans le lit, son côté était vide. Elle comprit.

Il rentra au petit matin, l’aube pointait à peine. Il se glissa en silence dans la chambre. Miletça fit semblant de n’avoir rien entendu. Lorsqu’il fut endormi, elle regarda cet homme qui venait de prendre son plaisir et certainement d’en donner.

Toutes les trois ou quatre nuits, FAzslan disparaissait ainsi. Le matin, il semblait éviter son regard.

Tous les jours, les repas étaient prêts, la laine était filée, l’étable nettoyée. Tous les soirs, un baquet d’eau chaude l’attendait pour qu’il pût se laver. Sur la table, il trouvait un bouquet, sous sa serviette un morceau de gâteau, un caillou qui brillait ou quelque trouvaille que Miletça avait faite au bord de la rivière. FAzslan coulait un regard étonné sur cette épouse parfaite. Miletça travaillait dur et restait souriante. Il ne trouvait pas de réponses aux questions qu’il se posait.

Miletça, elle aussi, regardait FAzslan à la dérobée. Parfois leurs doubles regards plein d’interrogations se croisaient. Chacun alors tournait la tête ou la baissait, gêné.

Mais toujours quelques nuits plus tard FAzslan disparaissait, et Miletça pleurait de désespoir et de dépit.

Rentrant des champs, un soir, au début de l’automne, FAzslan sembla si las que Miletça s’alarma. Il toucha à peine à l’assiette de soupe disposée devant lui, ignora le gâteau et ne dit pas un mot, comme si parler lui demandait trop d’effort. Il se leva et monta l’escalier d’un pas lent, presque lourd. Miletça, se livrant à ses tâches habituelles, tendait l’oreille, inquiète déjà.

Elle ne s’attarda pas, et monta. FAzslan, couché, grelottait de fièvre. Des cernes trop blancs et gonflés, le reste du visage empourpré, FAzslan garda les yeux fermés lorsqu’elle entra dans la chambre. Une main posée sur le front, confirma ce que Miletça redoutait. Il brûlait.

Dans la nuit, FAzslan se mit à délirer. Miletça ne dormit pas, elle écoutait sa respiration de plus en plus rapide, et sentait sous ses doigts le cœur battre trop vite. Elle déposa un linge mouillé sur son front, qu’elle changea la nuit durant. Elle le veilla.

Et sa chevelure s’était éteinte.

Au matin, FAzslan ne délirait plus, il ne s’agitait plus, il semblait avoir plongé dans une sorte d’inconscience. La main que tenait Miletça était inerte, FAzslan restait sans réaction.

« Mon dieu, il se meurt !  Il va mourir ! »

« Ne meurs pas ! » hurla-t-elle à haute voix. « Ne meurs pas ! » sanglotait-elle.

Elle le suppliait, pleurait de détresse. Elle devenait folle, ne sachant quoi faire ou ne pas faire.

Une sorte d’étau lui comprimait le cœur. Ses muscles se raidissaient. Son corps au fil des heures ne fut plus que douleur. Elle tira une chaise près du lit, s’accouda au plus près de lui, scrutant son visage et lui tenant la main. Elle ignora les bruits des bêtes à l’étable qui réclamaient. Elle ignora les brebis qu’il aurait fallu traire. Elle veilla. De deux jours et trois nuits, elle ne bougea pas de la chaise, tenant toujours la main de FAzslan qu’elle n’aurait pas supporté de lâcher.

Le quatrième soir, elle lui parla longuement à l’oreille, elle lui parla du château, des formes dans les nuages, des parties de rabatche, des lucioles, de tout ce qu’ils avaient fait ensemble et qu’elle refusait de perdre.

Elle lui assura que s’il la laissait maintenant, elle irait le retrouver où qu’il soit. Elle lui avoua enfin son incommensurable amour. Et lorsqu’ elle n’eut plus de mots pour exprimer sa peine, elle se mit à geindre comme une petite bête.

Elle avait posé le front sur le bord du lit, contre le flanc de Fazslan, dont elle tenait toujours la main.

Elle avait dû s’assoupir. Combien de temps ? Cinq minutes ? Une heure ? Ce fut la main de FAzslan serrant un peu la sienne qui la réveilla. Elle sursauta, releva la tête, ignorant sa nuque raide et les contractures des muscles de son dos. Elle releva la tête et ses yeux rencontrèrent immédiatement les yeux de FAzslan qui la regardait et lui souriait presque. Elle eût l’impression de revivre elle-même, elle lui toucha le front. La fièvre était tombée. Elle manqua défaillir. Les grandes peurs provoquent parfois, lorsqu’elles disparaissent, ce genre de vertige.

Elle prononça son nom et se mit à pleurer, comme si l’angoisse qui l’avait corsetée depuis quatre jours la libérait soudain. Elle embrassa la main qui serrait encore la sienne.

Une seule mèche serpent glissa sur son épaule.

«  J’ai eu si peur » résuma tout ce qu’elle voulait dire.

FAzslan quelques jours plus tard quitta enfin le lit, quitta enfin la chambre. Dans la pièce du bas, sur le banc, il s’assit. Miletça s’activait devant son fourneau, surveillant un bouillon, sortant un gâteau du four, dont elle tenait le moule par un pan de tablier. Elle se brûla un doigt et le mit dans sa bouche. Elle n’avait pas entendu FAzslan descendre et sursauta en entendant son rire. Elle faillit faire tomber un plat et se retourna vivement feignant la colère.

FAzslan lui tendit les bras, elle s’approcha. Toujours assis il l’attira à lui, entourant sa taille de ses bras. Fazslan appuya la tête sur le ventre de Miletça et ferma les yeux. Son tablier sentait bon le gâteau, le céleri et l’oignon. Il huma, resserra son étreinte. Miletça lui caressait la tête. Puis, apposant ses mains sur les joues de Fazslan, releva son visage.Elle se pencha vers lui et ce fut elle qui l’embrassa.

Les mains de Fazslan effleurèrent à peine la tresse de Miletça. Le lien se rompit. Mille et vingt brins de soie noire vinrent l’enlacer aussi. Il sentit sur sa propre nuque, que les cheveux de Miletça entouraient telle une écharpe, poissons, oiseaux, serpents.

«  Nous allons devoir reprendre les termes du contrat… »

Qui des deux proposa ? On ne sait.

Les petits serpents se dressèrent, les poissons ne bougèrent plus, les oiseaux prêts à s’envoler attendirent encore pour voir ce qui allait se passer.

(Note bien, lecteur, que je ne t’ai pas tout raconté. Mais mon histoire peut s’arrêter là. Dans ma tête, il y a une suite. Toutes les phrases en sont déjà écrites. Réclame, lecteur, réclame… ou pas…)

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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