Je m’étais battu avec la porte de la cabine téléphonique, tirant maladroitement sur celle-ci à plusieurs reprises. J’avais glissé mes pièces dans la fente et composé le numéro. Ma sœur avait décroché au bout cinq sonneries, deux ou trois pièces étaient immédiatement tombées dans l’appareil, comme avalées .
Anne avait immédiatement adopté un ton exagérément jovial. Je lui avais expliqué que je comptais m’installer pour quelques jours dans la maison des grands-parents, que j’allais faire rebrancher l’électricité, que j’en profiterais pour m’occuper un peu de la maison. Anne m’avait posé une foule de questions dont j’avais éludé les réponses. Elle en était revenue à des détails, des indications et des conseils pratiques.
« Tu vas faire rebrancher le téléphone ?
– Le téléphone ? Les grands parents avaient le téléphone ? Je ne m’en souvenais pas…Pour l’instant, la cabine du village suffira, je ne sais pas si je vais rester si longtemps que ça …»
Elle m’avait encore demandé comment j’allais, j’avais coupé court. Le petit voyant noir et blanc s’était mis à tournicoter, je n’avais pas remis de pièces, j’avais hâte d’en finir.
« Non, écoute, je n’ai pas envie d’en parler…Je n’ai plus de pièces, ça va bientôt couper, je te rappelle quand je suis un peu mieux installé, je t’emb… »
J’avais fui l’endroit. Derrière moi, la porte avait rebondi trois ou quatre fois.
Lors des coups de fil suivants, Anne avait compris que mon séjour allait se prolonger au-delà des quelques jours annoncés. De fait, les jours s’étaient transformés en semaines, puis en mois. Elle s’inquiétait mais ne me posait plus de questions. Je lui parlais de la pluie, de la neige, j’essayais de donner le change.
Ce soir, sans m’en rendre compte, je suis encore parti en Sardaigne. Nous attendions une petite navette pour redescendre au parking. Il faisait froid et humide . La brume enveloppait tout et nous n’avions rien vu du paysage promis. Nous avions fait une randonnée autour du Gennargentu où, seul moment de grâce, les nuages s’étaient un instant dissipés. Nous étions redescendus dans une petite vallée embrumée avant de repartir vers la côte.
Revenus au bungalow de Portoscuso, nous avions constaté, un peu dépités, que le soleil n’y avait pas cessé de briller.
J’avais composé le numéro de Lucie. Le répondeur s’était enclenché.
« Vous êtes bien chez Lucie Labat, laissez-moi un message après le bip sonore, je vous rappellerai dès mon retour. » La voix était claire et gaie.
J’avais raccroché sans laisser de message.
Pourquoi la Sardaigne ? Pourquoi était-ce souvent la Sardaigne, parmi le flot de souvenirs, qui émergeait, au gré des vagues de tristesse ?
Lors de notre voyage sarde, j’avais trouvé l’endroit agréable, certes, mais je n’y avais rien trouvé d’exceptionnel. J ‘aime les pays bordéliques, un peu sales et arriérés, les pays déchus, en déroute, aux routes défoncées, aux règles étranges et incompréhensibles, aux décharges éparpillées le long des routes, aux langues revêches et râpeuses.
La Sardaigne m’avait semblé, sur le moment, policée, lisse, presque trop propre et trop paisible.
Pourtant, comme à notre habitude, nous avions visité des endroits insolites qui ne figureraient pas dans le guides touristiques, comme ce camping abandonné sur la petite île de C. où nous avions pénétré par un trou dans le grillage. Nous avions repéré les lieux. J’avais, comme à mon habitude, exploré les anciens bureaux, grimpé à l’étage pour découvrir de vieux téléphones, une machine à calculer obsolète et son rouleau de papier encore en place, un fauteuil en skaï gris et un bureau en mélaminé, abandonnés là, comme après une catastrophe inexpliquée.
Au bout de quelques mois, la réalité s’était imposée à moi : je vivais de l’héritage que mes parents m’avaient laissé, de quelques économies faites en prévision d’un éventuel coup dur. Je ne me sentais pas capable de travailler à nouveau, il fallait que je limite mes dépenses. J’avais envoyé un préavis au propriétaire de la chambre sous les combles, que je louais rue des Envierges. A vrai dire, depuis longtemps, je ne me servais plus de cette chambre que pour y stocker mon matériel photo, mes négatifs et mes archives. J’y avais aussi entreposé l’agrandisseur dont je ne me servais plus guère depuis que j’avais à ma disposition le laboratoire photo d’un de mes amis. D’une ou deux nuits par semaine passées chez Lucie, j’en étais venu à vivre chez elle, avec elle. Elle occupait un petit trois pièces, hérité de ses parents, au rez-de-chaussée d’une vieille maison découpée en appartements. Une fois la grille franchie, on accédait à une cour pavée, cour partagée où les différents locataires avaient improvisé de minuscules jardins, usant pour cela de bacs, jardinières ou grands pots faits de matériaux hétéroclites. Une table, deux petites chaises posées devant une porte-fenêtre, les brins d’herbe et les pissenlits qui poussaient entre les pavés, donnaient à cette cour une allure de village. Lorsqu’au printemps nous prenions notre petit déjeuner dehors, nous étions les rois du monde.
Fertilia,
J’y suis. Assis à une terrasse, je dessine rapidement les arcades sur un bout de journal, attablé devant un verre maintenant vide. Je pose mon crayon, m’empare de mon Nikon, et mitraille Lucie qui déguste son sorbet.
Pourquoi dois-je presque chaque soir, repenser à la Sardaigne, au marché, au petit restaurant de Cagliari, aux flamants roses de Caloforta ?
J’avais téléphoné à la mairie de l’arrondissement et j’étais remonté à Paris le jour des encombrants. J’avais, en six allers-retours, descendu mes cartons et mon matériel que j’avais entassés dans la 4L. Le sommier du petit lit rapidement démonté m’avait donné plus de fil à retordre. Je m’étais bagarré dans l’escalier avant de comprendre comment je devais m’y prendre. Il avait disparu, ainsi que la table de chevet, aussitôt déposé dans la rue. La chambre était vide. J’avais coupé l’électricité dans le couloir et descendu une dernière fois les six étages. J’avais déposé les clefs au bar tout proche comme il était convenu.
Le quartier était en train de changer. Je n’étais pas sûr que cela fût en bien. Au bout de la rue, les bulldozers attaquaient les vieux immeubles aux fenêtres et portes murées depuis longtemps. La trouée s’agrandissait. Le parc qui devait être créé se faisait attendre. De la rue Piat à la rue Vilin, plus rien. Un immense terrain vague.
J’avais repris la voiture pour aller chez Lucie. J’avais rapidement enfourné mes vêtements dans deux sacs, pris deux ou trois livres auxquels je tenais mais que j’ avais finalement reposés. J’avais la gorge nouée. Le clignotant du répondeur téléphonique indiquait que la petite cassette était pleine. Je n’avais pas écouté les messages. Dans la minuscule salle de bain, j’avais laissé ma brosse à dents en compagnie de la sienne comme témoin de notre vie commune. Chaque objet, chaque photo évoquait ma vie avec Lucie. Tout était là : les DS miniatures chinées aux Puces, les catalogues d’expositions, l’encombrante collection de pichets fleuris, de bols anciens, lubie soudaine et dévorante qui avait occupé nos dimanches pendant près de deux ans, nous menant dans des brocantes provinciales, des villages inconnus du Vexin à la vallée de Chevreuse et même dans le Morvan. J’avais pensé à Pérec.
La nuit précédente, j’avais quitté la Sardaigne, pour la Crête. Il tombait des trombes d’eau à Chania. Nous avions malgré cela, longé les quais, je tenais à deux mains le parapluie qui s’était retourné plusieurs fois, luttant contre les rafales. Le bassin de l’arrière-port où s’élevaient les hangars des pêcheries était agité de vagues qui venaient inonder le quai. Par instant, une vague plus grosse que les autres venait frapper la digue et les embruns soulevés balayaient le môle pavé de larges dalles. Les barques et quelques embarcations à moteur s’agitaient, soulevées de la proue à la poupe, tenues par leur aussière, ruant puis se cabrant sous l’effet des vagues telles des animaux rétifs. La nuit venait de tomber. Les lumières bleues et blanches des deux seuls restaurants ouverts sur le port se réfléchissaient sur la promenade inondée.
Nous avions mal dîné d’un faux menu crétois.
Il pleuvait moins lorsque nous étions sortis du restaurant. J’étais allé récupérer nos sacs dans la voiture et nous avions remonté une des rues étroites qui partait du port. Les gouttières trouées se déversaient sur le pavé avec un bruit de cascades qui frappaient les pavés. Toutes les boutiques étaient fermées, et sans doute le resteraient-elles jusqu’à la reprise de la saison touristique. Des petits panonceaux collés aux vitrines ou apposés sur les rideaux métalliques précisaient les dates de congés. On était loin de la presse et de l’animation de l’été. Les colliers, les vêtements vaguement hippies, les statuettes d’onyx reconstitué, brûle-parfums, bagues de métal argenté, emplissaient les vitrines, semblant attendre eux aussi des jours meilleurs.
Parvenu devant la pension, nous avions dû attendre devant une porte fermée. « I come back in 10 minutes » griffonné sur un carton punaisé sur la porte informait le client. Le propriétaire de la pension était arrivé en courant, évitant les flaques, abrité lui aussi sous un minuscule parapluie.
«Sorry » avait-il dit en guise d’explication et de bonsoir. Il avait farfouillé dans son gros trousseau de clefs, rentrant la tête dans les épaules pour éviter le filet d’eau qui débordait de la gouttière. Il avait ouvert et allumé le néon de la réception. La lumière trop blanche creusait ses traits. Nous avions rempli rapidement la fiche qu’il nous avait tendue, il avait noté le numéro des passeports, puis nous avait précédés dans l’escalier. La pluie s’était infiltrée à travers le toit sans doute et de l’eau coulait du plafond le long d’un tuyau. Une flaque s’étalait sur le palier du premier étage. Il avait ouvert la porte de la chambre. Il montrait un petit trousseau de deux clefs.
« For the room and for main door ». Il avait accompagné sa phrase, tenant la clef de la chambre et mimant de son poignet qu’il tournait dans un sens puis dans l’autre, l’ouverture et la fermeture d’une serrure invisible. Prenant en main la deuxième clef, il avait pointé de l’index le sol à plusieurs reprises. « Main door ! House door ! » Il m’avait alors tendu le trousseau.
« I come back tomorrow at 10, ok ? » Il était sorti et avait extrait d’un cagibi sur le palier, un seau et un balai à frange avec lesquels nous l’avions entendu s’échiner une dizaine de minutes. Nous avions ri.
Je m’étais assis sur le canapé. J’avais été tenté d’attendre, là, le retour de Lucie. Juste entendre le bruit de sa clef dans la serrure, la voir encore une fois, ne serait-ce qu’une minute. Je m’étais mis à pleurer. Les hommes ne pleurent pas, paraît-il. Au bord de l’étouffement, je m’étais levé, j’avais ramassé les deux sacs et j’avais fui l’endroit. En partant, j’avais jeté le trousseau dans la boîte à lettres. Puis j’avais fait en sorte de reprendre ma respiration, inspirant et expirant longuement.
Remonter dans la voiture, fuir Paris. Me calant sur le bruit du moteur de la 4l, je répétais sans cesse, comme une litanie : « Mais tu es morte, mais tu es morte, mais.. »