Huit, neuf… neuf cartons. Neuf cartons et deux sacs de voyage. Il n’avait pas pensé qu’il y en aurait autant. Il s’assit sur le lit débarrassé du drap et de la couette, fixa le placard vide. Son regard balaya l’étagère où traînait encore un dossier, quelques enveloppes, une ramette de papier. Sur la cheminée, un sous-verre.
Qu’allait-il faire de ce truc…
Il se leva, rangea les enveloppes, le dossier, la ramette, dans le dixième carton.
Il alla jusqu’à la salle de bain. Il alluma. La pièce s’ illumina lentement à cause de l’ampoule basse consommation. Un coup d’œil à la baignoire, au petit panier, au rebord du lavabo.
Il se planta devant le miroir de l’armoire à glace qui lui renvoya l’image de son visage asymétrique. Il se sentait vide et bizarre.
Il avait redouté ce moment.
Il ouvrit la petite armoire et vérifia pour la dixième fois qu’il n’avait rien laissé.
Comment allait-il vivre ce changement? C’en était fini désormais des allers et retours, du train, des horaires irréguliers qui étonnaient tant les autres, mais qui avaient rythmé sa vie et qui étaient sa propre norme.
Finis les plannings, les nuits, les couchers ou levers tardifs, les jours en décalage.
Paris allait lui manquer. Cet appartement vieillot et mal fichu lui manquerait aussi, même si pour lui ça n’était pas « chez lui ».
Il alluma puis éteignit la radio. Il se demanda où il allait pouvoir stocker ses cartons.
La veille, ses collègues avaient organisé une petite fête et c’était comme si le sol s’était ouvert sous ses pas. Il était là, il n’y était déjà plus. Il avait vu sa propre image devenir floue, s’estomper puis disparaître.
Fini. Terminé.
Le creux, le vide.
Avec quoi remplir ce creux ? le creux dans son ventre, le creux dans ses tripes.
Il était resté un moment seul, avait arpenté une dernière fois les lieux.
L’angoisse était montée. Impossible cri. Comme dans ses rêves.
Qu’allait-il faire maintenant ? A quoi allait ressembler sa nouvelle vie ?
Une vie sans départs, sans arrivées. Une vie sans moyen de repousser les échéances au prochain retour, sans moyen de les différer jusqu’au prochain départ. Une vie immobile, sans possibilité de fuite.
Une moitié de vie s’était achevée hier. Une moitié de lui, en fait.
Qu’allait-t-il faire avec la moitié de vie qu’il lui restait ?
Que pouvait-il faire de tous ces jours de vacances, de vacance. Comment pourrait-il remplir le creux ?
Il pourrait acheter une barque à moteur, bien sûr, et puis, il passerait du temps avec ses copains, irait aux marées, il pourrait voyager.
Et puis, il y avait la maison.
Celle qu’il n’avait pas.
Celle qu’il avait le projet d’acheter depuis quatre ans. Il avait vendu LA maison quatre ans auparavant et avait toujours repoussé le moment d’en acheter une autre. Il n’avait pas envie d’en acheter une autre. La maison idéale, il l’avait eue, il avait dû la vendre.
L’autre, celle qu’il aurait dû acheter, il ne l’imaginait pas. Il ne la désirait pas. Choisir une maison, c’était choisir une vie. Un choix de vie. La choisir grande, c’était prendre le risque qu’elle ne soit jamais remplie, la choisir petite, c’était s’être résolu à ce qu’elle suffise.
Ses enfants étaient grands. Le plus jeune, Basile, venait de passer le bac. Il consacrait ses week-ends à ses copains et ne trouvait pas souvent le temps de venir chez lui. Avec lui, les choses n’étaient pas très simples : Basile n’en faisait qu’à sa tête, refusait les contraintes et avait vécu comme un écorché la séparation de ses parents. Théo, son fils aîné habitait maintenant dans le Sud. Le second, Etienne, finissait une maîtrise et partageait un appartement avec trois co-locataires qui variaient au gré des années. Léa, sa fille, avait trouvé un boulot dans le milieu associatif près de Nantes et n’avait plus guère le temps de venir le voir. Il ne savait pas grand chose de leurs vies : les contacts se limitaient à quelques SMS, à des messages laissés sur des répondeurs, messages auxquels ils donnaient rarement suite.
Est-ce qu’ils viendraient si la maison était suffisamment grande, suffisamment agréable ? Il l’avait pensé quelques années auparavant, tout en sachant, sans doute, que la taille de la maison n’y changerait vraisemblablement rien . Vraisemblablement. Alors, il avait temporisé. Ne rien faire lui laissait une chance de rester dans le doute.
Il avait repoussé le moment du choix au moment où il ne travaillerait plus.
Voilà, il y était, il ne travaillait plus.
Il rangea la planche à pain dans le carton, ouvrit le placard de la cuisine, et le referma. Il s’assit sur une chaise et s’absorba dans la contemplation de la place, sous ses fenêtres. Les les passants, nombreux à cette heure, se pressaient vers le métro ou au contraire, flânaient, en se dirigeant lentement vers les devantures des magasins de mode et vers les petits restaurants du quartier.
Il aimait bien ce quartier vivant, parfois même trop animé. Il avait ses habitudes dans deux ou trois petites boutiques, la boulangerie, le resto chinois, le marchand de légumes.
Il savait que tout ça allait lui manquer.
Et puis il y avait Catherine. Il savait… qu’est-ce qu’il savait exactement ? Il pensait, il imaginait qu’elle devait attendre qu’il se décide. Il avait à plusieurs reprises évoqué la possibilité d’une vie commune. Un jour, il lui avait demandé si elle avait envie de vivre avec lui. La réponse de Catherine avait fusé, positive, déterminée. Il s’était vite rétracté en ajoutant qu’il se demandait si cela était vraiment souhaitable, si en supprimant les absences et l‘attente, ils ne tueraient pas l’envie, détruisant le plaisir des retrouvailles. Le manque comme solution à l’ennui et à la routine.
Catherine s‘était, pour une fois, dérobée. « Peut-être… après tout… et puis on n’y est pas.. ». Il n’en avait plus reparlé. Quant à Catherine, elle avait prudemment évité toute question. De temps en temps, elle lui collait un journal immobilier sous le nez, lui lisait à voix haute une petite annonce, lui pointait les avantages de telle ou telle maison, trouvait elle-même les désavantages afin de lui épargner de le faire.
Il savait qu’elle attendait, que maintenant « on y était » et qu’il n’arrivait pas à lui en parler. Il savait qu’il n’en parlerait pas de lui-même et il craignait qu’elle aborde le sujet autant qu’il redoutait qu’elle continue à l’éviter.
Il lui avait souvent dit qu’il savait qu’elle en attendait plus de lui. Elle avait toujours nié. Il disait souvent aussi, qu’il avait le sentiment de ne pas être l’homme qu’elle attendait et qui lui donnerait tout ce qu’elle attendait. Elle niait encore, se lançant dans des explications rassurantes et alambiquées.
Les enfants de Catherine, eux aussi, avaient grandi. L’un finissait une prépa, l‘autre entrerait en terminale à la rentrée prochaine.
Ces vivants prétextes ne seraient plus de réels obstacles.
Rien ne s’opposait réellement désormais à ce qu’il…
Il s’ébroua et chassa cette perspective de ses pensées. Trop lourd, trop compliqué.
La vie lui sembla alors trop pesante. Trop lourde, trop compliquée, elle aussi. Fatigante. Il était fatigué de tout ça. Ça ne rimait à rien, ça n’avait pas de sens. Qu’il soit là ou ailleurs, ça ne changeait rien à cette pesanteur. Il réussissait à donner le change, tout au plus. Lorsque Catherine était là, il sentait à ses regards inquiets et incertains qu’elle cherchait les signes d’un lâcher prise. Alors il se forçait un peu, s’appliquait à la légèreté. Était-elle dupe ? Il n’en était pas sûr.
Son téléphone vibra puis gazouilla sa chansonnette.
Un SMS.
« Vous avez gagné un week-end à Budapest. Contactez Catherine V. »
Il sourit. Il scotcha le dixième carton et décida de faire semblant quelques semaines encore. Budapest, ils en avaient souvent parlé…