Une jeunesse

Je guette madame Saumurât.. Madame Saumurât, c’est la voisine du 56 (56 bis). Tous les samedis matins, madame Saumurât va faire ses courses. Je sais pas quel âge elle a. Je sais juste qu’elle a l’air très vieille. Soixante ans peut-être. Je joue devant notre maison en guettant de l’œil, pour la voir déboucher du coin de la rue. Je la reconnais de loin, parce qu’elle est pas très grande, un peu grosse et qu’elle boîte de la hanche, un peu comme un demi canard. Dès que je la vois, je fonce. En fait, je cours d’abord, et après je ralentis et je me mets à marcher comme si je l’avais pas vue. Quand je suis à dix mètres d’elle, je fais celui qui la remarque. Je prends un air étonné, comme si vraiment c’était une rencontre extraordinaire. « Bonjour Madame Saumurât ! » Rien qu’au ton, elle doit entendre toutes les majuscules. « Vous voulez que je vous aide ? vous avez beaucoup de paquets ! » Et hop, je la dessaisis de deux ou trois d’entre eux, et je me mets à tituber en me griffant les mollets avec les emballages en carton qui percent les sacs de la Coop. Elle continue à se dandiner derrière moi, je l’attends devant chez elle (56 bis). Là, madame Saumurât, me dit en soufflant fort : « t’es un brave petit, toi, tes parents ils doivent être contents d’avoir un gentil petit comme toi ». Elle farfouille dans la poche de son imperméable bleu pâle et elle extrait son porte-monnaie. Un énorme porte monnaie noir avec un anneau doré, dont elle sort une pièce de cinq francs.

«  Ca te fait quel âge maintenant ? » Toutes les semaines, elle me pose la même question, et ça doit faire bientôt deux ans que je réponds imperturbablement « sept ans, madame, je vais prendre huit en octobre », alors, elle me tapote la tête ou me pince la joue.

«  Tu es rudement maigrichon pour un enfant de sept ans ». Elle souffle en rangeant son porte monnaie. Elle ouvre la porte de sa maison (56 bis). « Au revoir, Madame Saumurât ! ! ». Je file en courant, avant qu’elle me colle un bisou.

Dans ma paume, la pièce de cinq francs est déjà chaude.

Pendant les vacances, j’émerge jamais avant deux trois heures de l’après-midi. Le dimanche, j’essaie de me lever avant midi.Ça fait plaisir à maman. Quand j’arrive dans la cuisine, elle est en train d’essuyer de la vaisselle, elle sursaute. Elle me jette un regard presque suppliant. D’un mouvement de menton, elle désigne la direction du salon. Zone interdite. Je lui donne baiser furtif sur la joue, j’ouvre le frigo, je me sers un verre de lait, je bois debout en lisant l’étiquette sur l’emballage. Je claque un peu fort la porte du frigo et maman se retourne avec un air de reproche.

Je hausse les épaules, on va quand même pas s’arrêter de vivre dans cette maison chaque fois que papa cuve..

Mon frère, prudent, doit bosser dans sa chambre. Dans la cuisine, maman surveille d’un air absent la soupape de la cocotte-minute qui tournicote. Agonie des haricots verts. Et moi au milieu de tout ça, pieds nus sur le carrelage, je cherche déjà une raison de pas rester à la maison à me faire chier. « cet aprem’ j’vais chez Jacky… ». Ma mère hoche la tête, déjà résignée. Je fais semblant de ne pas voir sa détresse.

Dans le couloir, la pendule déclenche son carillon. « Ding, ding, dong ».

La soupape de la cocotte-minute tourne comme une dingue, les carreaux de la cuisine sont couverts de buée. Dehors, il pleut.

« Tu restes manger quand même ! » Maman est déjà prête à se lamenter de ma réponse. Je donnerais n’importe quoi pour me barrer tout de suite, mais je vais faire un effort.

Elle met la table, quatre couverts, sort le pain. La cocotte est posée sur le rebord de la fenêtre. «  y a du gigot. » m’annonce-t-elle d’un air faussement gai . J’aime pas le gigot.

«  Je vais voir si ton père veut manger ». Elle file dans le couloir, pauvre souris courageuse. J’entends l’écho d’une courte conversation. «  Je crois qu’il est encore fatigué » l’excuse maman. Je me sens fatigué aussi.

Son premier coup m’explose la pommette. Je l’ai pas vu venir. Je suis assis à table devant un verre de lait. Il est arrivé dans la cuisine en douce. D’habitude, quand il est bourré, je l’entends arriver de loin. Mais là, non. Il a dû guetter le bruit de ma clef dans la serrure. Le deuxième coup me fait moins mal. Je me protège la tête, je me recroqueville. Vieux et bourré, il cogne quand même dur. Il m’attrape par les cheveux. Ma tête vient rebondir sur la table. Je crois que je saigne. C’est chaud dans ma bouche. Je reconnais le goût.

Je ne crie pas. Pas question que je crie. Ça va réveiller ma mère. Il me tabasse, en silence aussi, sauf quelques grognements d’efforts qui fusent de temps en temps. Peu à peu, ça se calme, il fatigue. Il ralentit la cadence, un peu comme un orage qui passe. En moins chouette.

C’est là, qu’il faut se méfier. Pas baisser la garde, parce que si je relève la tête, il va m’en flanquer une bonne pour conclure.

Non, faut rester comme ça sans plus bouger. Jusqu’à ce qu’il se décourage complètement. Qu’il se rende compte qu’il n’y a aucune chance que je bouge. Rester comme ça.

J’entends son pas traînant dans le couloir. J’imagine ses charentaises. Contrefort écrasé.

Il doit être effondré dans son fauteuil, à terminer le verre qu’il avait en main quand je suis rentré.

Je me lève, je me rince la bouche. Je regarde la pièce. La chaise, la table, les éléments de la cuisine en formica blanc et marron, les motifs du papier peint. J’essaie de pas trop penser.

Je tâte ma pommette, c’est chaud, ça enfle. J’en ai marre. Marre d’avoir seize ans. La pendule, au dessus de l’évier, indique qu’on est dimanche matin. Chagrin.

La patronne s’appelle Suzanne, elle doit avoir l’âge d’être ma mère.« Chez Suzanne » les tables sont en formica jaune et les banquettes en skaï qui colle aux fesses quand il fait chaud. Y a une pub « Stella Artois » en néon bleu, un baby et un flipper « poker d’as ». Le flipper faut pas le secouer trop, il tilte pour un rien et t’es là comme un con à regarder ses lumières mortes et tes espoirs envolés de claquer l’extra balle. « Chez Suzanne » c’est un peu mon annexe. J’y file rendez-vous aux potes, et j’y passe le plus clair de mes jeudis après-midi. C’est là que Jacky vient quand il me cherche. On passe des heures sur le baby, ou bien on glande en parlant de la vie.

Quand Jacky arrive et commande un verre de lait, je sais qu’il est raide. Jacky boit que du lait, il est toujours raide. Il s’asseoit avec son air gentil et commence par : « Aaaah, je t’explique pas… ». Ça augure de longues, très longues explications confuses sur son approvisionnement difficile, sur sa mère qui râle qu’il est qu’un bon à rien qui finira en taule, ou sur ses plans tortueux pour récupérer les dix sacs qu’il a prêtés à Machin y a dix mille ans, que c’est sûr que rien qu’avec les intérêts, il pourrait trôner maintenant sur une montagne de shit. Sa logorrhée dure une bonne vingtaine de minutes, puis cesse. Il me regarde finir mon Coca et il pose la question habituelle : « Bon, alors, qu’est-ce qu’on fait ? ».

Jacky doit penser que je suis le grand organisateur de ses moments libres, une sorte de guignol à inventer des coups mémorables, le génie qui terrasse l’ennui. «  Bon, alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? t’as une idée ? ». Bon prince, il m’encourage en me tendant son paquet de Marlboro, preuve qu’il est en fond ou espère vraiment que je vais avoir une bonne idée.

« Ce soir, y a une boum chez Véronique, j’ai pensé qu’on pourrait se faire un peu de blé ».Jacky sourit, il est aux anges.

J’ajoute :« Cette fois faudra qu’on refourgue le romarin, ma mère a plus d’herbe de Provence… ».

Je ne sais pas depuis combien de temps on marche. Il fait vachement chaud. Jacky a arrêté de chanter à tue-tête. Même moi, j’ai plus rien à dire. Je sens qu’on se concentre sur notre salive et qu’on compte nos pas. Jackie a des pataugas que je trouve moches, mais lui il trouve que ça fait baroudeur. « Un vrai baroudeur ça aurait eu une gourde, je te signale ! », j’ai dit ça avec un ton de reproche. « Ouais ben les gourdes, c’est nous », il a rajouté ça avec son air gentil. Quand Jacky a cet air gentil, je peux pas être de mauvaise humeur très longtemps. On devrait peut-être faire du stop mais sur cette route, il doit passer une bagnole tous les six mois. Et encore, par erreur. Je me demande pourquoi on a construit cette route où il ne passe jamais personne. Peut-être juste pour que je marche dessus avec Jacky et son air gentil.

« En tout cas, j’ai rudement soif, moi… pas toi ? ». Je hausse les épaules. Évidemment que j’ai soif. Ça doit faire trois heures qu’on avance en titubant sous le soleil.

« T’es sûr qu’on va dans la bonne direction ? ». Je réponds pas. Je ne sais pas si c’est la bonne direction. C’est une direction, voilà tout. On n’a pas vraiment décidé où on allait. On a juste décidé de partir. Au détour d’un virage, je vois une ferme. Elle doit être à cinq cents mètres. Sans un mot échangé, on commence à couper à travers pré. On court presque.

C’est une vieille ferme. Le chien à la niche tire comme un dingue sur sa chaîne, un affreux chien noir et blanc avec des gros yeux noirs protubérants. Avant qu’on soit dans la cour, la porte de la maison s’ouvre. Une femme sort sur le pas de la porte. Elle a une blouse bleue et une espèce de foulard noué sur les cheveux.

On s’arrête piteux, pas très fiers, presque timides.

« Bonjour madame, est-ce qu’il serait possible d’avoir un peu d’eau, s’il vous plaît ? ». Elle nous désigne la pompe et referme la porte. Un coin de rideau se soulève. Elle nous surveille. L’eau est glacée et m’agace les dents.

Jacky c’est l’empereur du Riz la Croix. Jamais vu un type aussi habile de ses mains dès qu’il s’agit d’assembler trois feuilles entre elles. Le roi de la langue en pointe, juste ce qu’il faut de salive pour pas détremper le papier. L’as du découpage de carton, au micron, j’en suis sûr, pour avoir le filtre parfait, juste du bon diamètre. Il faut voir son coup de revers pour ramasser les miettes et te les recoller sans en perdre une dans le haut du cône, et, enfin, rituel des rituels, la torsion finale en deux coups qui clôt le chef-d’œuvre. Au championnat de roulage, Jacky serait hors-concours. Moi je suis pas un manuel, je passe pour un intello. Mais en fait, je laisse Jacky exprimer la pleine mesure de son talent manuel.

En général, on se retrouve dans sa chambre. Sa mère est agent d’entretien, elle bosse en équipe et elle rentre pas avant 22 heures.

Elle doit avoir aussi le nez bouché, sa mère, ou penser qu’il organise des barbecues dans sa piaule parce que rien qu’à respirer l’atmosphère ambiante, t’es déjà fait.

Jacky, il est comme moi, il adore les Stones, alors il met un disque et il devient Mick Jaegger. Il chante dans un micro imaginaire en remuant du cul et en faisant de drôles de grimaces avec sa bouche.

Il prend sa guitare et ça continue de plus belle. Je me roule par terre en rigolant et en toussant.

On se fume comme ça deux trois pétards, puis la fatigue me prend. Faut que je bouge. On va boire un coup dans la cuisine. On regarde les petits yeux rouges de l’autre en se demandant si on a les mêmes. On rigole encore, j’enroule mon écharpe, j’enfile mon blouson, et je sors dans la nuit fraîche. Je frissonne.

Je commence à marcher. Pouce levé.

Je rejoins la nationale, à la sortie de la ville. Y a pas beaucoup de voitures. Mais y aura peut-être un camion qui me prendra en stop. Je relève le col de mon blouson.

Le bureau est plutôt triste. Les murs sont blanc sale, il y a un casier métallique avec pleins de tiroirs. Je suis assis sur une espèce de chaise recouverte de plastique gris clair. La fenêtre est ouverte parce qu’il fait chaud. Je vois la campagne toute verte à travers les barreaux tout noirs. Les papiers volettent chaque fois qu’une porte s’ouvre quelque part, ça doit faire courant d’air. Même les affiches se décollent un peu du mur à chaque souffle de vent. C’est plutôt calme. J’attends. A force de regarder le paysage, y a une espèce de fenêtre molle et jaunâtre qui se pose partout où je pose un regard dans le bureau. Le gendarme en face de moi n’en finit pas d’introduire les trois feuilles et deux carbones sous le rouleau de sa machine à écrire. Je sens qu’il est hyper concentré, que la suite va dépendre du bon positionnement de ces trois feuilles sandwichées au carbone.

Enfin, il fait tourner le rouleau, rabat le guide page et d’un coup sec renvoie le chariot en début de ligne. J’ai pas bougé depuis qu’ils m’ont fait asseoir sur la chaise, j’ai eu quand même le temps de lire toutes les affiches deux mille fois environ.

Sur le sous-main, il y a ma carte d’identité. Il la lit avec soin, comme si c’était un texte précieux d’une valeur inestimable. Il relève la tête et m’adresse enfin la parole. « Tu es mineur… » Au ton, je n’arrive pas à comprendre s’il me questionne, s’il affirme ou s’il constate. Une foule de réponses toutes plus farfelues et arrogantes me viennent à l’esprit. Je me contente de me taire et de le regarder bien en face. «  Tu es signalé comme mineur en fugue. On te recherche ».

Là, c’est une affirmation. On me recherche. « Mineur en fugue », c’est pas bien, je sens qu’il trouve ça pas bien qu’un mineur se barre comme ça dans la nature, laissant derrière lui une famille inquiète. Je sens poindre son envie de me servir une leçon de morale avec des intonations de père de famille. On se regarde.

Est-ce que les fils de gendarmes font des fugues ?

Jocelyne aime pas son prénom alors on l’appelle Joce. Joce et moi on s’est rencontré au bal des pompiers. C’est pas que j’apprécie leurs goûts en matière musicale, aux hommes du feu : l’accordéon, Stone et Charden, Hervé Villard, c’est pas trop mon truc. Avec Jacky, notre truc c’est plutôt les Stones. Faut voir le Jacky remuer du derrière quand il imite Mick Jagger, un balai-micro dans les mains, en braillant « Angie , Angiiiiie ». Ça va pas vraiment plus loin parce qu’il parle pas anglais, alors il lance deux ou trois mots et le reste est une sorte de bouillie avec l’accent. Mais ça, je l’ai déjà dit.

Je suis allé au bal des pompiers parce qu’il y a pas grand-chose à faire le 14 juillet à part boire des canettes et mater les belettes.

Elles sont toujours par deux ou en groupe, se poussant du coude en rigolant trop fort, se donnant des airs délurés dans des robes trop courtes sur lesquelles elles tirent. Trop maquillées, elles sont en plus coiffées comme des Barbies qui seraient tombées sur un coiffeur sadique ou dépressif. Il n’y en a qu’une qui fasse exception à la règle. D’abord elle est en jean’s, avec un chouette chemisier. Ses cheveux blonds flottent sur les épaules, sans frisouillis, sans chichis. Je la quitte pas du regard.

Elle discute avec une copine, sans pousser des éclats de rires aigus pour qu’on la remarque, juste avec un petit sourire. C’est presque trop beau pour être vrai.

Les deux filles me jettent des regards de temps en temps, je fais celui qui ne remarque rien.

Je cherche Jacky des yeux. Il danse un slow avec une brunette un peu boulotte qui ne doit pas revenir de sa chance. Jacky est comme ça. Il ne vise pas la nana que tout le monde vise, non, trop de concurrence. Jacky pratique la technique du « second choix » : pendant que la plupart des mecs s’agglutinent pour s’attirer les faveurs des deux, trois nanas, qui en valent vraiment le coup, lui, Jacky s’attaque à celles qui restent. C’est bien rare que Jacky termine la soirée seul : les filles en reviennent pas qu’un mec pas trop mal les drague, elles. Elles sont très reconnaissantes, c’est que me dit Jacky, « très reconnaissantes » en appuyant sur « très ».

D’ ailleurs du coin de l’œil, je le vois qui disparaît avec la brunette qui se cramponne à lui, comme un futur noyé se cramponne à une bouée.

Je mate à nouveau ma blonde et sa copine. Je m’approche, résolu, je remarque la copine qui , résignée, recule déjà. Et là, paf, j’invite la copine qui bredouille un « moi ? » d’étonnement. Je ne me donne pas la peine de répondre, je la prends par la main et nous voilà partis pour six minutes quarante-deux d’un slow langoureux.

Ça, c’est ma technique. La mienne. D’une, je surprends et décontenance la blonde qui n’en croit pas ses yeux, de deux, en six minutes, une fois les banalités échangées avec la copine, je peux récolter des renseignements sur la blonde.

A la fin du slow, je remercie la demoiselle, la raccompagne vers Joce -puisque j’ai appris qu’elle s’appelle Joce- et file vers une autre paire de copines, à dix mètres de là. Je laisse passer deux slows, reviens vers Joce, lui tends la main et l’embarque vers la piste. A la fin du deuxième slow, j’ai l’impression de l’avoir toujours tenue contre moi . A la fin du troisième, je me rends compte que j’ai même pas pensé à l’embrasser.

Maman crie un truc du bas de l’escalier. J’ai pas compris ce qu’elle a dit mais ça me réveille.

Nuit, bleu, nuit, bleu, nuit, bleu, nuit, bleu. J’ai ouvert les yeux. Nuit, bleu, nuit, bleu, un gyrophare. Je percute, je m’habille en vitesse : c’est à dire que j’enfile mon jean’s et mes pieds nus dans mes Stan Smith. Je remets sur mon maillot de corps, la chemise laissée en boule au pied du lit, que je prends pas le temps de boutonner..Maman crie encore un truc que je comprends toujours pas. Je glisse mon shit dans sa cache sous le rebord de la fenêtre, sait-on jamais, et je m’enquille dans l’escalier que je dévale à toute vitesse.

Pour heurter de plein fouet, un type en blouse blanche, dans le couloir du rez de chaussée.

Bon, c’est pas les flics, c’est les ambulanciers.

Il y a même un médecin et un infirmier. Ils s’agitent tous dans le salon en faisant un potin pas possible. Ils ont posé mon père sur un brancard. Ils lui enfilent un masque à oxygène. Maman se mouche dans son tablier, à croire qu’elle ne le quitte pas même pour dormir, son tablier. Les ambulanciers s’emparent du brancard, opèrent une marche arrière, ils heurtent une commode dans l’entrée en sortant. L’ambulance portes grandes ouvertes avale le brancard. Claquement des portes. Bleu, nuit, bleu, nuit, bleu, nuit, et l’ambulance démarre.

Faut dire que la Gitane se marie mal avec la silicose, et que l’alcool arrange pas le foie. Ces derniers mois, le vieux a passé la surmultipliée côté bibine. Toujours un verre à la main, puis au goulot qu’il les termine ses boutanches. Il quitte plus le salon, sauf pour pisser, les semelles de ses chaussons traînant le carrelage. Il y dort, dans le salon et le bruit qu’il fait en ronflant laisse rien augurer de bon. Il a pris une couleur gris jaune et son bide tout gonflé dépasse de partout. Quand trop bourré, il s’avise de gueuler, une quinte de toux l’en dissuade bien vite.

Maman pleure. Je la prends dans mes bras. Elle s’y blottit comme une petite fille. C’est que je suis plus grand qu’elle maintenant, d’une tête au moins. Elle me fait de la peine, maman. Moi, de la peine, j’en n’ai pas.

« Alors ? » Je suis à cinquante mètres du garage que je l’entends qui crie. Il tressaute, il gesticule, « alors ? » Je freine, chouette dérapage. « Je t’ai déjà dit de pas faire ça, un jour tu vas te ramasser ». J’arrête le moteur de la mobylette, la mets sur ses béquilles. Clonk.

« Mais tu vas me répondre, petit con ? »

Petit con, c’est comme ça qu’il m’appelle quand il n’en peut plus, qu’il a envie de m’en coller une… qu’il ne me colle jamais, faut dire. Monsieur Poggi est mon patron, enfin… mon maître d’apprentissage. C’est un petit homme sec, noueux, d’une cinquantaine d’années. Il a dû être brun, mais aujourd’hui y a plus de blanc que de noir dans ses cheveux. Il est d’une force peu commune malgré son âge et j’aimerais pas devoir me battre avec. Une main de fer dans un gant de boxe. Monsieur Poggi, il te dit un truc, ben tu le fais, et plus vite que ça encore. Au début, je l’ai vanné trois ou quatre fois, mal m’en a pris, il m’a remis en place faut voir comment. Il disait qu’il allait pas se faire emmerder par un minot de dix sept ans et que si je m’avisais de recommencer,  « est-ce que je la vois la porte, qu’elle est grande ouverte ». Jamais je l’appelle autrement que « Monsieur Poggi » alors que pour lui je suis, selon son humeur, « petit », « tête d’œuf » ou « petit con ».

Une fois il m’a appelé « fils » et là, ça m’a fait comme une grosse boule chaude dans l’estomac.

« Alors ? »

« Je l’ai ! Reçu avec 15 de moyenne ! »

Du coup, il s’asseoit sur la vieille chaise devant l’atelier. Il est ému, je le sens fier de moi. Du coup je suis ému aussi. On reste là, moi à côté de ma mob, lui assis sur sa chaise. Puis il s’ébroue, se lève et tonitrue : « Y a encore du boulot, faudrait pas que tu croies que je te paie à rien faire . Le carburateur de la Simca, il va pas se régler tout seul !! ».

Sauf le mardi et le vendredi, parce qu’elle fait ses ménages, maman se rend à l’hôpital. Elle prend le 126B qui passe presque en bas de la rue puis le 175. Dès que tu habites en banlieue, les bus ont des numéros à rallonge. Le trajet aussi, il est à rallonge. Ça en finit pas les petites rues des quartiers pavillonnaires, les arrêts aux noms de fleurs, « les jonquilles », « les iris », tu parles ! La dernière fois qu’on a vu une jonquille dans le coin…

Partie à 9h 17, elle arrive à l’arrêt « De Lattre de Tassigny » à 10h 08. Là, elle fait encore ses dix minutes de marche parce que le 175 s’arrête pas dans la rue de l’hôpital. Elle passe une heure avec le vieux, et enfin, se retape le trajet inverse vers midi, parce que si c’est pas le matin, c’est l’après midi qu’elle les fait, « ses ménages ». Ça, c’est en semaine. Le samedi, elle me demande même pas de l’accompagner, mon samedi est sacré, je me fais la grasse mat’, je vois Jacky et surtout la soirée, je la consacre à Joce. Maman, elle a bien essayé de me convaincre au début. En pure perte. Il me manque pas à moi, le vieux. La vie est quand même plus simple sans lui à la maison. Elle sait bien ce que j’en pense, alors elle insiste pas. Mais il y a le dimanche. Ça rate pas, elle revient à la charge. « C’est ton père, quand même ! ». Quand même que quoi ? Quand même que les dérouillées qu’il m’a mises pendant des années? Quand même que ses beuglantes quand il était bourré ? Quand même que l’incisive qu’il m’a pété, le jour où ma tête a rebondi sur la table ? Quand même que quoi ? J’y suis allé une fois à l’hôpital, pour elle, pour lui faire plaisir, pour être gentil. J’ai passé l’après midi, le cul sur une chaise, à me demander ce que je foutais là, à part être gentil, à me demander toutes les minutes quand est-ce qu’on allait partir.

Le vieux, il s’est même pas rendu compte que j’étais là, il avait les yeux toujours fermés . A part ses mains toutes gonflées qui dépassaient par dessus les draps et qu’il crispait de temps en temps, on aurait dit un mort.

Monsieur Poggi a proposé de me garder comme mécano. J’ai pas mis trente secondes à accepter. Il a sorti le contrat qu’il avait préparé et rempli, j’ai eu qu’à le signer et on a échangé une poignée de mains.

En rentrant, j’étais vraiment jouasse. Maman n’était pas à la maison. Le téléphone a sonné sur la console de l’entrée. C’était elle. « Papa est mort. »

Et demain je vais avoir dix huit ans.

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Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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