L’ issue

( 3 mn de lecture)

épisode 24

Les jours reprirent leur cours. Rien ne semblait changé.
Antiek et Belbo étaient allés à Otilia, pour acheter les semences de plantes tinctoriales. Ils avaient rapporté les deux métiers à tisser commandés quelques semaines auparavant.

Senna retrouvait les gestes du quotidien, donnait ses instructions, écoutait les comptes rendus quotidiens de Périos, sans que jamais elle n’évoque ce qui s’était passé ou y fasse allusion. Ses yeux fuyaient le regard de Périos. Elle évitait tout ce qui lui était possible d’éviter, toute question personnelle, tout contact, tout geste qui aurait pu passer pour ambigu. Son ton était poli, plus jamais familier, ses questions ou ses réponses ne concernaient plus que la gestion du domaine.
Elle se surveillait.

Elle espérait qu’à force de rigueur, elle parviendrait à ressentir de l’indifférence, qu’elle se reprendrait définitivement. L’affranchissement légal de Périos interviendrait dans quatre ans. Qu’étaient quatre ans dans une vie ? Elle repensait à sa vie avec Virek, elle avait été capable de résister pendant huit ans. La situation n’était pas comparable, elle était maîtresse de sa vie et de son domaine. Elle pouvait aller et venir à sa guise, faire ce dont elle avait envie.
Ou presque…
Mais son cœur bondissait chaque fois dans sa poitrine chaque fois que Périos s’annonçait. Et la fragile carapace de résolutions dont elle s’était revêtue se fendillait à chaque fois.

Périos accomplissait ses tâches avec le même soin, la même rigueur silencieuse. Il gardait lui aussi ses distances sans ostentation, sans froideur, comme un homme qui n’ose plus franchir un seuil invisible.
Senna l’observait parfois de loin, sans que personne ne le remarque.
Il n’était pas « moins » qu’avant. Peut-être était-il « plus ».
Alors Senna détournait les yeux et se morigénait.

Une idée lui venait parfois, une idée fugace, qui affleurait à peine la surface de sa conscience. L’idée revint de plus en plus souvent. Elle la rejeta d’abord, avec force. Puis se résigna à l’examiner froidement.
Affranchir Périos… Un affranchissement anticipé.

L’affranchir, c’était lui rendre sa pleine dignité, lui donner le droit de choisir.
Mais c’était accepter qu’il puisse partir, retourner à Makada*, reprendre une vie qui ne l’inclurait plus.
C’était aussi exposer le domaine à un vide difficile à combler.
Elle savait ce qu’elle risquait. Ce que risquait le domaine.
Elle hésitait encore. Elle pesait le pour et le contre, adoptant tour à tour des avis contraires.
Mais cette décision, si finalement elle la prenait, ne serait pas une décision partagée. Ce serait la sienne seule. Elle ne l’en informerait pas.
Elle ne poserait pas de questions. Elle n’exigerait pas de promesses.

Il serait libre de ses choix.

Senna savait qu’il existait des actes d’affranchissement qui introduisaient un délai pour devenir effectifs. Si Périos décidait de partir, elle lui demanderait alors de former un nouvel intendant.
Elle s’assit à son bureau, le cœur battant plus fort que de coutume.
Elle prit du papier, prit une longue inspiration et, d’une main presque ferme, traça les premiers mots du document.

Il faudrait qu’elle se déplace en personne à Ronca*, pour obtenir l’officialisation, elle savait que cela prendrait du temps.
Mais…Mais, c’était la seule issue. La seule.

* voir carte extraite du Grand Atlas de Velum ici

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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