Il y a de cela une trentaine d’années, je m’étais retrouvé près d’une tombe creusée dans le cimetière du Père Lachaise. J’avais serré les mains d’inconnus, murmuré de vagues paroles comme il est d’usage, ignorant le lien qui unissait ces gens à celui qu’on avait enterré.
Il devait être près de midi, la cérémonie avait duré peu de temps. Je descendais une petite allée qui me ramenait à la sortie du cimetière. C’était l’automne, il faisait déjà froid et j’avais remonté le col de mon pardessus. Je me souviens des rafales du vent glacial qui me piquait les oreilles, de mes mains sans gants enfoncées dans mes poches.
J’avais décidé de rejoindre la sortie de l’avenue Gambetta, le peu de personnes présentes à l’inhumation de G. s’étaient déjà dispersées et je me retrouvais seul. Je lisais machinalement les noms gravés sur les pierres tombales, calculant rapidement l’âge des défunts.
Plus vieux que moi, plus jeunes… Soixante-dix ans, cinquante-deux, vingt-huit. Je m’interrogeais : de quoi étaient-ils morts ?
De quoi G. était-il mort lui-même ?
A la lecture du faire-part de décès, j’avais repensé au rôle essentiel que G. avait tenu pendant mon adolescence.
G. avait été l’avocat de mon père et son associé à partir des années soixante. La dernière fois que je l’avais vu, dix ans plus tôt, c’était dans son étude, située dans une rue proche de la place de l’Étoile. Le parquet en chêne grinçait de façon rassurante, des dossiers à sangle s’empilaient soigneusement sur le coin du bureau. Les murs étaient recouverts d’étagères dont les portes vitrées donnaient à voir d’autres dossiers encore, des livres de droit et de jurisprudence. Lors de cette ultime entrevue, il m’avait remis quelques papiers confiés à lui par mon père, ainsi qu’une enveloppe brune qui était cachetée.
Ce G. qui m’avait reçu s’était alourdi, ses cheveux blancs étaient clairsemés, son sourire semblait de convenance. Lorsque j’avais été introduit dans son bureau, j’avais failli ne pas le reconnaître et il m’avait fallu plusieurs minutes pour que le G. de mon enfance s’accordât à celui qu’il était devenu.
Je me souvenais de l’ homme toujours bien habillé, qui conduisait une automobile anglaise qui faisait rêver le jeune garçon que j’étais alors.
Un jour, il m’avait emmené faire un tour dans le cabriolet vert, roulant jusqu’au Bois de Boulogne, accélérant pour mon seul plaisir, faisant gronder le moteur avec exagération pour que mon bonheur fût complet.
Cette virée offerte pour mon unique jubilation enfantine avait marqué mon esprit. Il lui était arrivé aussi à sa manière et en d’autres occasions, de prendre soin de moi. Cela avait décidé l’homme que j’étais devenu, à assister à l’enterrement : je lui devais quelque chose.
Mon père lui-même était mort quelques années auparavant, je ne savais même pas dans quel cimetière il avait été enterré. On ne m’avait pas prévenu alors, et seul un notaire de province m’avait pressé de signer l’acte de succession, bien des semaines après.
Si ma mémoire n’avait pas retenu la date précise de sa mort, je me souvenais encore du nom de son notaire : maître Michelot.
Arrivé sur l’avenue, mon regard avait été attiré par le manteau de fourrure d’une femme qui marchait devant moi. Juchée sur ses talons hauts, la femme avançait, pressée par le froid. Elle portait un petit chapeau noir sur des cheveux roulés en chignon. Elle avait assisté à l’enterrement, je m’en souvenais maintenant, et je fus surpris de ne pas l’avoir remarquée plus tôt dans l’allée du cimetière. Peut-être avait-elle quitté l’assistance, esquivant les condoléances finales.
Traversant la grande place de la mairie du XXe elle s’engouffra dans une brasserie. Je l’avais soudainement reconnue à sa démarche.
J’avais accéléré le pas et sans réfléchir, étais entré presque à sa suite.
La brasserie, à cette heure, était bruyante et résonnait de commandes lancées vers les cuisines, de conversations, d’un brouhaha mêlé d’éclats de rire. Les chaises raclaient le sol, au rythme des premiers départs et des arrivées. Bruits des nappes froissées, couverts propres à nouveau posés, l’agitation chaude et virevoltante contrastait soudain avec la gravité glaciale et silencieuse de l’inhumation à laquelle j’avais participé.
Elle était assise sur la banquette, du côté de la salle où l’on pouvait, malgré l’heure, consommer une boisson sans déjeuner. Elle s’adressait au garçon, je n’entendis pas ce qu’elle commandait. Je m’étais approché de sa table et soulevant rapidement mon chapeau, je m’étais présenté. Elle avait sursauté, comme une personne tirée de ses pensées, et m’avait considéré d’un air presque craintif. J’avais précisé alors : «Je suis le fils de Michel M., G. était une de ses connaissances. J’étais ce matin au cimetière ».
Elle sembla alors saisir le sens de mes paroles. Elle leva le visage vers moi, j’en profitai pour m’inviter à sa table, posant la main sur le dossier de la chaise qui lui faisait face. Le garçon revenait apportant sa commande et posait tasse, théière, pots à eau et à lait devant elle. Elle n’eut donc d’autre choix que d’acquiescer.
« Le fils de Michel M ? C’était l’ami de G. n’est-ce pas ? » Elle semblait passer en revue tous les amis de G.
« G. était aussi son avocat… il y a une trentaine d’années, j’étais un petit garçon, à l’époque ». Je m’ étais rendu compte que ma remarque pouvait sembler peu courtoise.
J’avais devant moi une femme désormais âgée, soixante ans, peut-être plus, qui malgré le soin qu’elle avait apporté à son maquillage et à sa toilette ne pouvait tricher sur son âge. Ses cheveux étaient impeccablement blonds, mais son visage s’était creusé et une infinité de ridules marquait sa peau jadis nette et lisse.
Son prénom m’échappait. Gisèle ? Huguette ?
Yvonne…je me souvenais soudain. Elle avait été une des amies de G. Une de ses maîtresses, pour être plus exact, je ne l’avais compris que bien des années plus tard. Je ne sais plus trop comment elle en était venue à prendre soin de moi. Mon père était sans doute trop occupé par ses affaires, et ma mère avait à cette époque déjà disparu. L’école terminée, je courais jusqu’à la maison d’Yvonne.
Yvonne habitait dans le dix-neuvième arrondissement, dans une des avenues qui mène aux Buttes-Chaumont, au rez-de-chaussée d’une maison bourgeoise qui avait été découpée en appartements. Il fallait franchir une première porte métallique qui s’ouvrait sur un étroit passage, sorte de couloir à ciel ouvert qui menait à l’immeuble proprement dit, et sonner à une petite porte latérale. J’entendais des pas sur le gravier, la porte s’ouvrait, Yvonne était là, m’accueillant d’un sourire.
Un garage en demi sous-sol situé sous l’appartement en doublait la surface. Un long perron, presque une terrasse couverte, auquel on accédait par une volée de marches, longeait la façade. Au centre, une porte fenêtre permettait d’accéder au vestibule. Un escalier de service, plus étroit, menait à la porte de la cuisine. Devant la maison, une allée de gravier dessinait une courbe qui allait du garage au portail. Des hortensias, quelques rosiers, de la pelouse, tout était soigneusement entretenu par un jardinier qui officiait le reste de la semaine aux Buttes Chaumont.
Le portail qui donnait sur l’avenue n’était jamais ouvert, le garage tenait lieu de cave et de buanderie.
Telles étaient les limites de mon domaine.
Plusieurs fois par semaine, Yvonne m’accueillait pour quelques heures. Ce fut elle qui m’initia au cacao.
Elle m’installait à table, dans une cuisine déjà un peu vieillotte pour l’époque, toute carrelée de blanc. Yvonne mettait à chauffer une minuscule casserole de lait, mélangeait avec attention la poudre de cacao amer et le sucre en poudre. Elle versait ensuite un peu de lait concentré – « non sucré ! Parce que j’ai déjà mis du sucre, tu vois ? » et mélangeait encore. Elle versait le lait chaud et poussait la tasse vers moi. Je prélevais la mousse à la cuillère et me délectais de cette saveur que je ne retrouverais que bien des années plus tard en Aragon.
Le garçon revenait prendre ma commande. « Un chocolat, s’il vous plaît. ». Je déboutonnai mon pardessus et ôtai mon écharpe.
« Vous voyez, je me souviens de vous ». Yvonne sourit avec indulgence. « C’était il y a bien longtemps. » Elle laissa sa phrase en suspens, je ne savais plus trop quoi dire. Je me reprochais d’avoir cédé à l’ impulsion qui m’avait poussé à la suivre. Que pouvais-je lui demander, quelles réponses aux questions qu’elle ne posait même pas, pouvais-je lui offrir ? Quant aux questions qui me traversaient l’esprit, elles me semblaient toutes banales et vaines. Le garçon, qui apportait mon chocolat, m’offrit quelques secondes de répit. Yvonne tenait sa tasse à deux mains comme pour les réchauffer. Elle n’avait pas d’alliance. Je reconnus néanmoins la bague qu’elle portait : une bague en navette sertie de diamants. Yvonne avait dû suivre mon regard. Elle posa sa tasse et considéra sa main« C’est G. qui me l’avait offerte. C’est peut-être cela qui m’avait fait croire que les choses dureraient. »
Elle m’expliqua, par touches et allusions, que G. avait été très courtois lors de leur séparation et me fit comprendre qu’il lui avait même trouvé un emploi auprès d’une de ses connaissances.
« G. a toujours détesté la routine. Il n’avait pas envie de cette tranquillité-là », conclut-elle.
Je me souvenais effectivement être arrivé un jeudi en début d’ après-midi et d’avoir sonné en vain à la petite porte.
Ressortant de l’immeuble j’avais sauté sur le trottoir à plusieurs reprises pour regarder par-dessus le portail. Les volets étaient clos, une grille était tirée devant la porte du vestibule.
J’avais alors repris le chemin de l’appartement que j’habitais avec mon père. J’avais redescendu l’avenue et pris la rue en pente raide à gauche. Celle-ci grimpait puis tournait presque en épingle à cheveux. Des petites maisons bourgeoises en meulière datant du début de siècle, une ou deux villas modernes dont une sur pilotis de béton, des immeubles aux cours profondes, le tout ponctué de jardinets, d’un terrain encore en friche, tel était alors le « Stade Bergère ». Où était donc le « Stade » ? Qui pouvait habiter cette villa en béton dont le terrain en pente était empli de broussailles ?
Ce jour-là, j’avais attendu mon père assis sur la dernière marche de l’escalier. Je n’avais pas les clefs. Ce n’était pas la première fois que je l’attendais. Cela s’était produit tant de fois que je comprendrais plus tard pourquoi un accord avait été passé entre G et mon père : Yvonne n’habitait pas loin et serait ravie de m’accueillir.
Nous logions au dernier étage, personne ne pouvait me voir. Mon cœur s’emballait cependant chaque fois que j’entendais la lourde porte de l’immeuble se refermer et des pas résonner dans l’escalier. Je retenais alors mon souffle et tendais l’oreille. Lorsque je reconnaissais le pas lourd de mon père, mon angoisse cessait enfin.
Cette fois encore, il parut surpris de me voir. Après toutes ces années je me demande s’il n’était pas douloureusement étonné de ma présence, étonné peut-être plus simplement de découvrir qu’il avait un fils.
« Yvonne n’est plus là ! » avais-je expliqué. « La maison est fermée ! ». J’avais été presque fier d’apprendre la nouvelle à mon père.
***
Ma mère était morte quand j’avais quatre ans. J’ai peu de souvenirs d’elle. Je crois ne l’avoir vue que dans un lit. L’odeur de l’éther m’évoque toujours cette mère disparue dans ma prime enfance. «Maman est malade, il ne faut pas faire de bruit », « Maman se repose, cesse de gigoter ». Mon père ne m’expliqua pas tout de suite le lit vide. En fait, il ne m’expliqua rien. Nous déménageâmes.
Nous déménagions souvent. Si souvent que je n’en étais pas surpris. Je n’eus, au cours de mon enfance, jamais le temps de m’habituer réellement à un appartement. Ces changements, dont je n’étais que rarement prévenu, me semblaient dans l’ordre des choses. On arrivait quelque part et un jour, on en partait. Lorsque mon père venait me chercher à la sortie de l’école, je comprenais immédiatement que nous ne retournerions pas à l’endroit que j’avais quitté le matin. Nous empruntions un nouvel itinéraire, j’essayais de deviner où mon père m’emmenait. Je m’appliquais à lire le nom des rues, anxieux mais curieux, enthousiaste parfois. Mon père me tenait par la main, il ne me parlait pas.
Nous passâmes de l’avenue Secrétan à la rue de Meaux. Une fois, nous traversâmes les Buttes Chaumont pour nous installer quelques semaines rue Fessart. Ce furent ensuite l’extrémité de la rue Manin et enfin la rue Rémi de Gourmont.
Tous les appartements étaient loués meublés. Certains étaient grands, parfois immenses ou au contraire de dimensions très modestes. Les pièces étaient souvent sommairement meublées, d’autres étaient presque vides et résonnaient.
J’ avais une chambre, je retrouvais mes vêtements déjà rangés dans une armoire penderie. Mon globe terrestre lumineux trônait sur une table de nuit, et le coffre en bois qui contenait mes quelques jouets se trouvait toujours au pied de mon nouveau lit. Le reste importait peu.
Passé le premier soir, après une unique visite, deux pièces m’ étaient interdites : la chambre et le bureau de mon père. Dans chaque appartement, quelle que fût sa taille, mon père installait « son bureau ».
Je suppose qu’il y traitait une partie de ses affaires. Peut-être y recevait-il des visiteurs. La porte du bureau était toujours fermée. Une fois seulement, j’eus l’occasion d’entrevoir la pièce. Il était tard, j’étais malade depuis quelques jours, la carafe sur la table de nuit était vide. Je m’étais levé pour aller dans la cuisine, je marchais dans le couloir, en pyjama, pieds nus sur le long tapis râpé qui me servait de guide. Je n’avais pas osé déranger mon père. J’avançais silencieusement prenant garde de ne rien heurter. Le couloir faisait un coude et je pris conscience alors qu’une lumière filtrait. La porte du bureau était entrouverte, des voix s’en échappaient. Je reconnus celle de mon père. Deux autres se mêlaient à la sienne. Une odeur de tabac vint me chatouiller le nez. Mon père ne fumait pas. Je jetai un coup d’œil rapide et entraperçus un divan vide, sur lequel étaient déposés deux manteaux. Je n’osai pas aller plus loin, je n’allai même pas à la cuisine. Je fis demi-tour et réintégrai ma chambre, surpris encore de ma hardiesse, de ma presque trahison.
J’ignorais tout, et pendant longtemps, des affaires de mon père. Questionné sur sa profession, j’étais incapable de répondre. Je ne me posais jamais de questions et ne lui en posais pas non plus.
Je me rends compte maintenant combien peut sembler étrange la façon dont nous vivions. Il me parlait peu et rarement. Le soir nous dînions de plats cuisinés par la concierge ou par une voisine. Le plus souvent, il ne mangeait pas en même temps que moi et restait debout, appuyé contre l’évier de la cuisine, s’assurant que je finissais bien le contenu de mon assiette. Peut-être ressortait-il dîner à l’extérieur, peut-être était-il invité parfois. Je n’en sus jamais rien.
Mon repas terminé, il me posait quelques questions au sujet de l’école, de quelque camarade dont il avait retenu le prénom. A vingt heures, quel que fût le jour, j’étais au lit.
***
Yvonne avait reposé sa tasse, maintenant vide, et j’avais bu mon chocolat.
Nous avions échangé nos numéros de téléphone.
Yvonne Bompart 41 56 78 57.
J’avais gribouillé cela au dos d’une carte de visite trouvée dans mon porte-feuille, certain de n’en n’avoir jamais aucun besoin.
Yvonne avait sorti de son sac un de ces petits répertoires recouverts de tissu. Le sien était chamarré de rouge et de violet, avec, sur le côté, un porte-mine doré passé dans une coulisse métallique.
Elle m’avait tendu son petit carnet. J’avais compris que par coquetterie, elle ne voulait pas chausser ses lunettes devant moi. J’avais noté mon nom mais, mû par je ne sais quelle crainte, j’avais inversé certains chiffres.
J’avais réglé les consommations. Nous nous serrâmes la main sur le trottoir.
***
J’avais été tenté pendant quelques instants de prendre le bus pour aller revoir la maison. J’avais renoncé. Je préférais la garder telle qu’elle était dans ma mémoire. J’avais peur d’être déçu. Trente ans s’étaient écoulés. Pour moi, la grille du vestibule était définitivement tirée, je voulais qu’elle le restât. L’appartement renfermait les souvenirs d’une époque révolue, un regard par-dessus le portail aurait rendu tout plus petit, plus étriqué ; peut-être mes souvenirs eux-mêmes auraient-ils été définitivement corrompus.
J’avais donc pris le métro et après d’innombrables changements, j’étais revenu chez moi.
J’avais cherché et retrouvé l’enveloppe brune et le dossier que G. m’avait remis une dizaine d’années plus tôt. L’enveloppe ne contenait que quatre photos que j’avais regardées trop rapidement à l’époque : je ne voulais plus penser à ce passé étrange, à cette période qui ne m’offrait aucune prise.
Mes premières années, dans les souvenirs que j’en avais gardés, n’étaient qu’une suite d’événements inexpliqués, une suite sans logique apparente que je n’avais aucun moyen ou presque, d’ordonner.
L’inhumation de G. et le chocolat bu avec Yvonne avaient eu raison ce jour-là de mon attitude habituelle pour tout ce qui concernait mon passé.
Délaissant le dossier, j’avais tiré les photos de l’enveloppe. Sur la première, je reconnus ma mère. Pour être plus exact, je reconnus l’unique photo que je connaissais de ma mère : celle-ci m’avait été montrée quelques fois par mon père.
La jeune femme a pris une pose qu’elle veut naturelle.
Assise sur une pelouse, jambes gracieusement repliées, elle mange un eskimo. Elle porte un manteau ouvert sur un tailleur noir qui n’est, lui-même, pas boutonné. Elle ne regarde pas l’objectif. Au contraire, son regard semble se perdre vers un horizon lointain. Elle est d’une incroyable beauté.
J’avais retourné la photo et trouvé une date notée au crayon à papier : avril 1950. J’allais naître trois ans plus tard.
C’est moi qui apparais sur le cliché suivant. La photographie est minuscule, peut-être a-t-elle été découpée, comme si l’on avait voulu faire disparaître toute autre personne ou tout autre repère.
Je dois avoir trois ans, je suis sur un vélo qui est à l’arrêt. On distingue les petites roulettes qui rendent l’exploit possible. Blond, torse nu, vêtu seulement d’une espèce de culotte un peu bouffante, je souris.
La scène prise en plein soleil manque de contrastes et on ne distingue rien d’autre.
Rien au verso ne permettait de situer l’endroit et la date.
J’avais pensé en reposant la photo, que le petit garçon que j’avais été, avait laissé peu de traces .
J’avais reconnu deux des trois hommes de la troisième photographie.
Le premier est mon père, le second, c’est G. J’ignore tout du troisième. La photo est prise sur une terrasse qui donne sur un parc ou un grand jardin. Mon père et G. sont assis à une table de jardin, le troisième se tient debout derrière eux, appuyé sur la balustrade en pierre. L’homme au centre de la photo a les cheveux soigneusement gominés, séparés par une raie nette. Il plisse les yeux et baisse un peu la tête comme gêné par le soleil. Il doit avoir une trentaine d’années. Mince, presque maigre, il a un visage creusé, aux pommettes saillantes, un nez très étroit, assez long, qui semble légèrement dévié. Mon père est assis légèrement de trois-quarts, G. en face de lui, de profil, le regarde. Le dernier fixe l’objectif. Ils portent tout trois un costume et une cravate. Mon père est le seul à ne pas fumer. Sur la table, on distingue un cendrier.
En retournant la photo, j’avais trouvé deux indications : sept. 1963 et « Rosoy » qui était griffonné sous la date. J’avais retourné la photo plusieurs fois. J’avais même fouillé dans le tiroir du bureau à la recherche d’une loupe, en vain, évidemment.
Je m’étais demandé qui avait pris la photo. Qui était le quatrième personnage absent de la scène ?
Le tirage de la dernière est dédicacé au feutre noir. « Gigi, avec… ». Le nom du studio où il a été réalisé apparaît imprimé en blanc, en lettres stylisées, « Noblet Opéra ». La femme, blonde, à la frange droite, porte une espèce de chignon banane. Elle pose légèrement de trois-quarts. Elle n’est pas très belle mais il émane d’elle un charme mutin. Son sourire un peu asymétrique ajoute encore à son aspect enjoué. Une petite fossette creuse son menton.
Une date encore au dos : février 1969.
Le mois où mon père allait se volatiliser. Mon esprit s’était alors emballé : était-il parti avec cette femme ? La connaissait-il depuis longtemps ? Pourquoi avait-il cru bon de glisser ce portrait dans l’enveloppe brune ?
G. n’était plus là pour répondre aux questions que j’avais refusé de me poser dix ans plus tôt. Il aurait pu, à l’époque, me donner quelques renseignements, me livrer des noms, m’indiquer où chercher les réponses qu’il ne pouvait me fournir.
Où chercher maintenant ces réponses qu’il ne me fournirait plus ?
***
Le studio « Noblet Opéra » existait toujours ainsi que je le découvris en consultant l’annuaire. J’en avais été surpris : près de vingt ans s’étaient écoulés et j’avais imaginé que la boutique du photographe aurait disparu, emportée par la vague qui avait déjà à cette époque transformé les grands boulevards. Salles de spectacles, théâtres et cinémas avaient peu à peu fermé, remplacés par des restaurants franchisés, des salles de jeux vidéo et des magasins de vêtements bon marché.
J’avais téléphoné pour vérifier les horaires. Je m’étais lancé aussi dans un début d’ explication embrouillée qui devait selon moi justifier ma démarche. L’homme que j’avais eu au bout du fil avait conclu :
« Eh ben, apportez-là votre photo, on verra ce qu’on peut faire ! »
C’est ainsi que dès le lendemain, je m’étais retrouvé devant la boutique dont les deux grandes vitrines s’ornaient de clichés couleur ou noir et blanc, des portraits pour la plupart, qui rappelaient par leur qualité et par leur style, ceux des studios Harcourt.
Un homme âgé se tenait derrière un grand comptoir vitré, rétroéclairé par une rampe de néons. Il manipulait, avec des gants de coton blanc, des négatifs qu’il glissait avec soin dans des pochettes translucides.
J’avais poussé la porte, déclenchant une sonnette.
« Oui, je vois très bien qui c’est ! C’est Georgina ! Elle n’aimait pas son prénom, elle le trouvait trop long. Au début, elle se faisait appeler Gina, et puis après ça a été Gigi. ».
L’homme regardait la photographie et ses yeux semblaient pétiller à cette évocation.
« Elle voulait faire du cinéma, elle jouait les figurantes, je crois qu’elle a eu deux petits rôles, mais je ne pourrais vous dire dans quels films, je ne me souviens plus. Ah ça, elle en voulait, Gigi, Elle était prête à tout, si vous voyez ce que je veux dire… mais c’était une gentille fille. Elle avait été un peu entraîneuse dans une boîte du côté de Pigalle, c’est là qu’elle avait rencontré soi-disant un producteur ou un impresario, je ne sais plus trop. » Le photographe avait continué en riant presque :
« Elle venait souvent pour des retirages, il lui en fallait pour ses autographes comme elle me disait.
Et puis un jour, plus de Gigi. Terminé. Je ne l’ai plus revue. »
Il avait reposé la photo sur le comptoir.
J’avais alors osé poser quelques questions :« Et vous saviez où elle habitait ? Qui elle fréquentait à ce moment-là ? Et son nom de famille, vous vous en rappelez ?»
L’homme avait semblé soudain suspicieux.
« Mais pourquoi est-ce que vous voulez savoir tout ça ? Et vous la recherchez pour quoi exactement ? »
J’avais alors expliqué que je travaillais pour un notaire qui la recherchait pour une histoire d’héritage, un petit legs d’un parent éloigné qui ne l’avait désignée dans son testament que par son prénom et que nous n’avions que cette photo pour nous aider. L’explication avait semblé le convaincre et le rassurer.
« Ah, c’est pour ça… Eh bien, il est bien consciencieux ce notaire… Écoutez, à l’époque – ça fait tout de même plus de vingt ans, hein- elle habitait une espèce de pension vers la porte Saint-Denis. Il y a un passage là-bas qui donne sur le Faubourg, maintenant presque tout est fermé, vous savez ce que c’est… Et puis ça m’étonnerait que ça existe encore, mais vous pouvez toujours aller voir. » Il s’était tu et avait semblé fouiller dans ses souvenirs.
« Georgina… Georgina Dorlier ! Dorlier, elle s’appelait ! »
Je lui avais laissé mon numéro de téléphone au cas, fort improbable, où il aurait des nouvelles de Gigi.
En sortant de la boutique j’avais hésité. J’avais finalement continué à pied, négligeant de prendre le métro pour quelques stations. J’étais passé devant le Rex. Mon père m’y avait emmené quelques fois et je gardais du lieu le souvenir de mon exaltation d’alors. Le décor était magique pour l’enfant que j’étais. Plus que les nuages qui traversaient le ciel, c’étaient les maisons, les villas avec leurs terrasses, les vasques et les statues, qui m’avaient fasciné. Avant les projections, je m’imaginais explorant les lieux, passant d’une villa à l’autre, enjambant les rambardes, entrant par les portes-fenêtres, visitant toutes les pièces dont l’accès était interdit. J’y étais retourné devenu adulte. La magie n’avait que partiellement opéré : je savais désormais que l’intérieur des maisons n’existait pas.
Le Passage de l’Industrie avait perdu son lustre et ses boutiques. Seuls subsistaient un marchand de tissu et un grossiste de fournitures d’emballage. On apercevait en passant devant la vitrine, sacs en papier ou en plastique, rouleaux de bolduc, rouleau de papier cadeau, papier de soie, papier kraft, étiquettes autocollantes dorées « plaisir d’offrir, joie de recevoir ». Pas d’hôtel, plus de pension. Par acquit de conscience, j’étais entré dans quatre ou cinq immeubles et avais parcouru les rangées de boîtes à lettres. La boutique du grossiste était maintenant fermée. Il devait donc être un peu plus de midi. J’étais rentré chez moi.
***
Je travaillais alors en tant que correcteur, dans une petite maison d’édition, maintenant disparue, spécialisée dans les biographies familiales publiées à compte d’auteur. L’activité me laissait libre d’occuper mon temps à ma convenance, j’étais payé à la page. A l’époque, je travaillais sur des épreuves dactylographiées que j’annotais au crayon, signalant en marge, avec des stylos de couleur, les erreurs à corriger. Sur la table basse du salon étaient empilés trois dictionnaires, que je consultais rarement maintenant, ainsi qu’un atlas routierdans lequel je vérifiais systématiquement le nom des villes et villages cités par les auteurs.
J’y avais trouvé deux « Rosoy ».
Regardant à nouveau la photo, j’avais tenté de retrouver ce qui s’était passé l’année de mes dix ans. Il avait fallu noter les années scolaires, repères vraiment fixes de ma vie d’enfant, et écrire en regard les classes fréquentées. Les noms de mes instituteurs étaient là, présents : Coquebert, Laferrière, Dupuis, Delors et Pinquier.
L’école, avais-je compris ce jour-là, avait représenté le seul point d’ ancrage de mes premières années : j’y récitais des poésies, y apprenais les affluents des fleuves, j’y jouais comme les autres, aux billes, à la tiquette et aux osselets. Je m’y bagarrais comme les autres et le petit sac écossais à coulisse blanche qui contenait mon goûter pour l’étude était le même que celui de mes condisciples. L’odeur aigrelette de la mandarine oubliée plusieurs jours dans le sac avait envahi un instant le salon, puis le goût de l’eau que le plastique de la gourde lui donnait vint emplir ma bouche.
La seule chose qui m’avait distingué était mon statut particulier d’orphelin. Cette mère morte me nimbait d’une aura particulière. Ce furent les autres, par leur attitude, leurs remarques méchantes ou leur gentillesse appuyée qui me firent comprendre combien j’aurais dû être malheureux et perpétuellement attristé par cette perte. Je ne l’étais pas.
En septembre 1963, j’allais entrer en 7 e (c’est ainsi que les classes se numérotaient à l’époque ). La rentrée des classes était plus tardive que maintenant. Où habitions-nous alors ? J’avais remonté le temps tirant sur le fil tendu au travers du dédale des rues et avenues. Je m’étais alors souvenu avoir joué sur les trottoirs du square Bolivar et sur son terre-plein planté de quelques arbres.
Où avais-je donc passé les vacances d’été ? Rosoy ?
Je m’étais surpris à m’agacer de ces questions dont les réponses ne menaient nulle part. Je ne savais même pas ce que je cherchais exactement. J’avais reposé les photos, repris mon manteau et, sans trop savoir où aller, j’avais quitté l’appartement. J’avais choisi d’aller en direction de la place Clichy. Glissant la main dans une de mes poches, j’y avais retrouvé le laconique faire-part de décès de G. Le libellé formel n’indiquait pas de famille, seulement des proches et des amis, des confrères et collaborateurs.
Qui, depuis cette dernière entrevue avec G. dans son cabinet d’avocat cossu, dix ans plus tôt, avait pu se souvenir de mon existence et avait décidé de m’envoyer ce faire-part ?
J’avais franchi la grande passerelle qui surplombe le cimetière Montmartreet qui aboutit à la place Clichy. Certaines tombes ne devaient jamais recevoir le soleil sous cet immense pont, avais-je songé et j’avais plaint leurs occupants perpétuels doublement enterrés.
J’étais machinalement entré dans une des nombreuses brasseries de la place et avais commandé un café au comptoir. Je voulais téléphoner. J’étais descendu au sous-sol. La cabine se trouvait face aux toilettes entre deux fûts vides de bière pression et quelques chaises d’osier qu’on avait empilées là. Le sol composé d’une sorte de mosaïque de triangles de carrelage marron moucheté, beige et rouge foncé, le joint gris et sale, épaissi d’une crasse accumulée au fil des années, la peinture des murs, marron clair, maintenant maculée de tâches, les portes marron foncé percées de trous, réparées de contreplaqué, tout, jusqu’aux fentes-tirelires qui interdisaient l’accès des toilettes aux éventuels resquilleurs, tout rendait l’endroit incroyablement triste et sordide.
Deux sonneries et Yvonne avait décroché. Je m’étais à nouveau présenté. J’avais immédiatement abordé le sujet qui me préoccupait.
« Savez-vous qui m’a envoyé le faire-part ? Je me demande cela depuis ce midi… »
Il y avait eu quelques secondes de silence au bout du fil.
« Voyons, mais c’est Michka ! » m’ avait répondu Yvonne comme si l’évidence de la réponses’imposait.
– Michka ? Qui est Michka ?
– Mais, c’était un ami de G. et de ton père, voyons… Il était là ce matin au cimetière. Tu ne l’as pas vu ? »
J’avais bredouillé, expliquant que sans doute je ne l’avais pas reconnu, que trop d’années avaient passé.
« Michka comment ?
– Pardon ?
– Quel est le nom de famille de Michka ?
– Kontchalovic. Michka Kontchalovic. »
Je m’étais alors lancé à l’eau.
« Est-ce qu’il est plutôt maigre, avec le nez cassé ? » Yvonne avait ri. Un rire de petite fille qui vient d’entendre une bêtise.
« Je ne suis pas sûre qu’il apprécierait vraiment la description, mais oui, ça ressemble à Michka.
– Savez-vous comment je peux le joindre ? J’aimerais le rencontrer. »
Il y avait eu un blanc au bout du fil. Le silence avait duré un peu trop longtemps.
« Allô, Yvonne ? Vous m’entendez ? Allô ? »
J’avais perçu un soupir. Yvonne avait repris.
« Michka n’est pas le genre d’homme que l’on joint quand on en a envie. C’est lui qui rencontre les gens et seulement s’il a besoin de les rencontrer. Je vais voir ce que je peux faire. S’il veut te voir, il te contactera. » Elle avait raccroché avant que je puisse ajouter un seul mot.
C’est en remontant du sous-sol, que je m’étais souvenu avoir donné à Yvonne un faux numéro.
***
Je jouais dans une des pièces, qui donnait sur une porte-fenêtre. Les deux petites Jaguar type E, l’une gris-argent, l’autre verte, dérapaient sur un carrelage aux motifs entrelacés. J’entendais les adultes parler, ils étaient sur la terrasse située à l’arrière de la maison qui permettait d’accéder au jardin. Ils étaient attablés. En levant la tête, je voyais mon père assis face à G, et un autre homme, qu’ils appelaient Michka, qui était debout entre eux. La conversation était animée et je ne pouvais la suivre. Mon père m’appela à plusieurs reprises, j’abandonnai les Jaguar. Il me tendit un petit appareil Kodak et me montra la touche sur laquelle appuyer.
Je me réveillais brusquement. Je me souvenais enfin de Rosoy.
La maison appartenait à G. Nous y avions passé, mon père et moi, plusieurs dimanches, conviés par G. à ces « bols d’air qui me feraient du bien » ajoutait-il chaque fois, en me frictionnant la tête. Quelquefois, même, arrivés le samedi en fin d’après-midi, nous y avions dormi.
Située dans un petit village de l’Oise, la maison était invisible de la rue, il fallait franchir un porche, traverser une cour fleurie pour y accéder. Pierre et briques, hautes fenêtres, larges persiennes, allées pavées, c’était une demeure bourgeoise. Derrière la maison s’étendait un immense jardin en pente, presque un parc. Plusieurs bassins de pierres maçonnées, agrémentés de plantes aquatiques, abritaient des poissons rouges et dorés. Dans le fond du jardin, poussaient en désordre, des buissons de petits fruits rouges. G. me chargeait d’aller ramasser framboises, fraises ou cassis selon la saison.
Une femme du village venait préparer les repas et nous servait à table. Elle ressemblait à l’ illustration d’une fermière telle qu’elle était présentée sur les grandes images qui ornaient les murs de la classe : tablier à carreaux sur un gilet boutonné, chemisier à fleurs, petit foulard. Elle passait la matinée dans la cuisine, préparant selon les saisons, un lapin, une poule, ainsi qu’une quantité de légumes qu’elle avait apportés dans un immense cabas noir.
Le matin, je faisais mes devoirs, installé sur une petite table dans le salon. Mon père se retirait avec G. dans le bureau, je les entendais discuter. G. ressortait parfois du bureau, cigare à la bouche, venant dans le salon récupérer sa volumineuse serviette ou s’enquérir de l’heure du repas auprès de la femme de peine, puis rejoignait mon père dans le bureau.
Un de ces dimanches matin, le téléphone avait sonné. Une heure plus tard, Michka Kontchalovic était arrivé. Il était entré et avait négligemment suspendu son manteau en gabardine à une patère dans l’entrée. En m’apercevant, il avait eu un sourire. L’ homme, malgré – ou à cause- de son sourire peut-être, m’avait fait peur. Il ne m’avait pas adressé un seul mot et s’était dirigé vers la porte du bureau où il était entré sans même avoir frappé. A travers l’entrebâillement de la porte, j’avais vu mon père et G. se dresser de leurs sièges comme surpris. Mon père était venu refermer la porte et m’adresser du revers de la main, un signe m’intimant l’ordre d’aller jouer ailleurs.
***
Alors que j’étais en train de fouiller mes poches à la recherche de mon trousseau de clefs, j’avais entendu la sonnerie aigrelette du téléphone. Lorsque j’avais enfin réussi à ouvrir le deuxième verrou, la sonnerie avait cessé. Bien que le téléphone fût devenu muet, je m’étais précipité dans le salon, trébuchant au passage sur un coin de tapis.
J’avais ôté mon manteau que j’avais jeté sur le canapé et m’étais lourdement assis. J’ avais pendant un moment regardé d’un air distrait, les toitures en zinc, les conduits de cheminées à travers les vitres du salon.
Le téléphone sonna à nouveau, me faisant sursauter.
« Allô ? C’est monsieur Noblet, le photographe… j’espère que vous me remettez !? »
Je l’avais rassuré sur ce point.
« Vous n’allez pas me croire, continua-t-il, mais je viens de revoir Gigi ! Non, mais je vous jure, je n’entends pas parler d’elle pendant plus de vingt ans et la même semaine quelqu’un la cherche et elle débarque dans ma boutique. Si c’est pas un hasard incroyable ! » Il semblait infiniment réjoui.
« Je lui ai dit qu’on la recherchait pour un petit héritage, et je lui ai donné votre numéro… j’espère que c’était ce qu’il fallait faire, s’inquiéta-t-il un court instant.
– Elle vous a laissé le sien ou donné son adresse ?avais-je demandé sans trop d’espoir.
– Même pas ! Elle m’a dit qu’elle vous appellerait. A bien y réfléchir, je me dis après coup, qu’elle a eu l’air plus contrariée qu’autre chose… »
J’avais coupé court aux exclamations et explications enthousiastes du photographe, je l’avais vivement remercié et avais conclu en lui disant que j’espérais que Gigi appellerait pour que cette affaire se termine au plus vite.
J’avais raccroché, songeur. L’ improbable réapparition de Gigi m’avait laissé dubitatif, j’en éprouvais même un certain malaise. Cela ne tenait pas debout. Je ne croyais pas aux coïncidences, pas plus que je n’y crois aujourd’hui.
Comme pour me prouver le peu de cas qu’il fallait faire de cette histoire, j’avais saisi un nouveau manuscrit sur la petite pile des documents en attente. Armé de mon crayon à papier et de mes stylos couleur, j’étais parti à la découverte de la vie de Robert Langlois, industriel du Nord.
Je tentais de rester concentré et relisait scrupuleusement, une fois à l’endroit, une fois à l’envers, chaque phrase, scrutant les mots, les accords, proposant parfois une variante à la syntaxe d’une formule ambiguë.
Malgré cela, mon esprit revenait sans cesse vers Gigi. Je m’interrompais souvent, agacé, presque inquiet.
J’avais même regardé longuement le téléphone, comme s’il s’agissait maintenant d’un adversaire muet. Je pensais, presque pour me rassurer, que Gigi n’ appellerait vraisemblablement pas. Dans le cas contraire, je pourrais toujours répondre qu’il s’agissait d’une erreur ou d’un faux numéro.
Rasséréné, j »avais enfin pu me remettre au travail.
Elle avait appelé en fin d’après-midi. J’avais décroché après trois sonneries. Elle s’était immédiatement présentée : «Je suis Georgina Dorlier, c’est Antoine Noblet qui m’a donné votre numéro, il a dit que vous me cherchiez de la part d’un notaire et qu’il fallait que je vous appelle. Alors voilà, je vous appelle»
Elle avait dit cela d’une seule traite, d’une voix enrouée, presque masculine et avait terminé par un rire emprunté.
« Attendez, je reprends le dossier. » avais-je bredouillé, pris de court, pour me donner un peu de temps. A l’autre bout du fil, j’entendais le souffle presque rauque de sa respiration. J’avais feuilleté le manuscrit comme l’aurait fait quelqu’un à la recherche d’une page précise.
« Oui, voilà, je l’ai ! Tout d’abord, il faut que vous compreniez bien que je dois préalablement m’assurer que vous êtes bien la personne que nous recherchons avant de transmettre cette information au notaire qui m’a mandaté. » J’avais pris un ton docte et assuré.
« Pour cela, avais-je continué, il faudrait que vous nous fournissiez une pièce d’identité et un extrait d’acte de naissance -un simple livret de famille suffira-. Nous devons absolument établir votre degré de parenté avec le défunt.
-Mais c’est qui le défunt ? Je vais vous le dire, moi, s’il était de ma famille ! avait-elle proposé.
-Nous ne sommes absolument pas autorisés à vous le communiquer pour l’instant. »
Mon aplomb me surprenait moi-même.
« Et je vous envoie ça où ? ça au moins vous pouvez me le dire, nan ? » Une trace de gouaille parisienne était apparue dans sa voix.
« Chère madame, il n’est pas question ici de photocopies mais d’originaux. Il faudra donc vous déplacer pour que nous puissions juger sur pièces. Notre bureau -vous avez de quoi noter?- notre bureau se trouve 25 rue du Général Leclerc à Gennevilliers. Vous avez noté ? » Je m’étais senti sûr de pouvoir, quelle que fût l’issue, me sortir de la situation.
« Gennevilliers ? Vous pensez que je vais aller jusqu’à Gennevilliers ! » Il y avait maintenant de l’indignation, presque de la colère dans sa voix. Je crus qu’elle allait raccrocher, mais elle avait repris d’une voix presque plaintive :
« Mais…Y a pas un autre moyen ? » avait-elle demandé d’un air geignard.
– Voyons…voyons… – j’avais adopté le ton de celui qui réfléchit et cherche une solution- Je peux peut-être, exceptionnellement, venir authentifier ces pièces à votre domicile, si vraiment vous ne pouvez vous déplacer… » j’avais laissé ma phrase en suspens.
Elle avait immédiatement accepté, elle m’avait alors donné son adresse et son numéro de téléphone.
Rendez-vous avait été convenu pour le vendredi suivant.
« 205 rue du Faubourg Saint Martin, escalier B, c’est au quatrième sur la droite, pas avant dix-sept heures ! ».
***
La rue avait été commerçante, elle l’était moins désormais si l’on exceptait les bazars chinois et les deux supérettes. J’y étais passé plusieurs fois avec mon père lorsque nous nous rendions à la gare de l’Est. Nous descendions jusqu’au métro Jaurès, traversions le canal Saint-Martin. A cet endroit, se trouvait un hôtel un peu miteux qui avait pour enseigne une tortue, je crois. Il fallait ensuite continuer jusqu’à la rue Louis Blanc. Se tenaient, sur le trottoir de gauche, les établissements Claverie, qui faisaient commerce de matériel médical. Dans les vitrines étaient exposés, ceintures dorsales, genouillères, gaines lacées et renforcées de couleur chair. Ces objets – les gaines surtout- m’attiraient et me dégoûtaient, à la fois.
Au 205, bien que le crépi eût été ravalé, le petit immeuble ne payait pas de mine. Je passai la porte cochère, la cour était pavée et sentait la poubelle. Je m’engageai dans l’escalier.
La femme qui m’avait ouvert n’avait plus rien de commun avec celle de la photo. Des cheveux roux retenus par quelques pinces encadraient un visage bouffi. Elle avait sous les yeux des poches qui soulignaient son état. Elle s’était maquillée. La démarcation visible laissée par le fond de teint près des tempes, le rouge à lèvres qui s’infiltrait dans les rides de la lèvre supérieure la rendaient presque pitoyable. Seule la fossette rappelait ce qu’elle avait été. Ses yeux ne pétillaient plus, son air mutin avait été effacé. On aurait dit une vieille poupée.
Tirant sur sa robe en jersey qui la boudinait, puis me tendant une main que je m’empressais de serrer, elle s’écarta de la porte pour me faire entrer dans son petit appartement.
Un désordre contenu régnait un peu partout, mais le canapé avait été dégagé ainsi que la table du salon, à l’exception d’une pile de magazines à la une desquels s’étalaient des têtes couronnées aux noms à rallonge, des vedettes dont j’ignorais jusqu’au nom, et des titres en blanc sur noir, qui annonçaient mariages, baptêmes et couronnements.
Sur un buffet bas trônaient deux photographies encadrées. La première était le même portrait signé Noblet, mais agrandi. Sur la seconde, on apercevait Gigi en jupette plissée, parmi une foule d’autres figurants en costume.
Après les salutations d’usage, elle m’indiqua une chaise et me proposa un apéritif.
Je n’avais pas osé refuser. Elle avait ouvert les portes du buffet, découvrant ainsi une large collection de bouteilles et m’avait demandé ce que je voulais boire.
« Un porto m’irait très bien. »
Elle m’avait servi dans un verre trop grand et s’était versé whisky, dont elle avait bu la moitié en deux gorgées.
« J’ai pas bien compris votre nom, avait-elle dit en se raclant la gorge.
– Eusèbe Lemarchand. » J’avais choisi ce prénom étrange, pour qu’il soit remarqué, qu’il soit retenu, qu’il attire l’attention. Le nom de famille serait vite oublié, seul resterait cet étrange prénom. Quand elle penserait à moi, elle penserait à ce type qui s’appelait Eusèbe, Eusèbe, comment, déjà ?
Cela n’avait pas manqué. Elle avait marqué un temps d’arrêt.
« Eusèbe, eh ben ça n’est pas courant comme prénom..
– C’était le prénom du grand-père de ma mère. Elle était d’origine italienne. Sa famille est venue s’établir en France avant la guerre de 14. »
J’avais ajouté une ou deux anecdotes puis j’avais ensuite enchaîné sur les recherches auxquelles les notaires doivent parfois se livrer pour retrouver d’éventuels héritiers . Je lui avais demandé si elle pouvait me fournir ce fameux extrait de naissance ou à défaut me présenter un livret de famille.
Elle avait attiré à elle une grande enveloppe dont elle avait sorti les pièces demandées.
J’avais scrupuleusement recopié les indications de sa carte d’identité et demandé si je pouvais emporter l’acte de naissance.
Elle s’était resservi un whisky et j’avais réussi à terminer mon porto. Je m’étais levé, comme pour prendre congé, et m’étais approché des deux cadres posés sur le bahut comme si je venais de les remarquer.
« Ah mais c’est la photo qui nous a orientés vers vous ! » avais-je dit en désignant l’agrandissement.
J’avais continué : « C’est pour cela que nous devons nous assurer que vous êtes bien la personne que nous recherchons. Il se peut très bien que le défunt n’ait été qu’un de vos admirateurs et qu’il ait conservé cette photo… sans que vous soyez pour autant la légataire désignée ». Mon charabia, espérais-je, devait lever ses derniers doutes et préparer mes explications futures.
Tout en examinant la deuxième photo, j’avais poursuivi :
« Et le cinéma ? Vous êtes toujours actrice ? » J’avais employé le présent intentionnellement : j’avais pensé qu’ elle se sentirait flattée que je puisse imaginer qu’actrice, elle l’était encore.
« J’en ai fait, oui, quand j’étais plus jeune. Oh, pas de grands rôles, disons que j’ai fait quelques apparitions.. »
Je m’étais assis à nouveau, jouant la surprise.
« Oh ! mais racontez un peu, ça doit être palpitant : l’atmosphère des plateaux, le tournage ! « Moteur, coupez ! », les colères du metteur en scène, les techniciens qui s’agitent, enfin, c’est l’idée que je m’en fais évidemment.. Peut-être que dans la réalité, ça n’est pas comme cela que ça se passe. » avais-je ajouté avec enthousiasme.
Elle avait insisté pour me servir un second porto que j’avais accepté et elle avait rempli son propre verre d’un troisième whisky encore plus généreux que les précédents.
Elle m’avait parlé de ses participations, de ses « apparitions » comme elle disait, elle semblait intarissable. Je la relançais, posant d’autres questions qui l’orientaient vers le sujet qui m’intéressait.
« Et pour trouver des rôles ?
– Oh pour ça, j’avais un impresario…
– Et vous l’aviez trouvé comment ?
– Disons que c’est plutôt lui qui m’avait trouvée.. » Elle avait eu un petit sourire qui lui avait tordu la bouche dans une expression amère.
« Un beau salopard, oui ! s’était-elle exclamée. Ah ça, il a bien profité de moi !
– Comment ça ?
– Il m’a fait miroiter beaucoup de choses, il m’a promis monts et merveilles. J’ai fait des choses pour lui… Avec le recul, je pense que je n’aurais pas dû. » Elle avait cessé de parler comme si elle repensait à ces choses. J’avais respecté son silence.
Elle avait soudain repris et sa voix était pleine de colère :
« Ah quand j’y repense… Quelle ordure, ce Michka ! »
J’avais sursauté sous la violence de son ton et j’avais demandé du tac au tac :
« Michka… Michka Kontchalovic ? »
Elle m’avait alors jeté un regard soupçonneux :
« Comment vous savez ça vous, comment vous connaissez son nom ? »
– C’est à cause du prénom, nous avons eu affaire avec un Michka Kontchalovic, il y a quelques années. Une affaire louche, d’ailleurs. Alors quand vous avez dit le prénom, ce nom m’est revenu tout de suite à l’esprit et m’est sorti de la bouche ! » C’est tout ce que j’avais trouvé en guise d’explication.
J’avais alors regardé ma montre.
« 19 heures déjà ! Il est tard, je n’ai pas vu le temps passer ! Il faut que je vous laisse, avais-je expliqué en montrant l’enveloppe, je dois encore repasser au bureau. Si cela vous arrange, je reviendrai vous expliquer quelles sont les suites de votre affaire… »
Elle avait hoché vigoureusement la tête. Déjà, elle se resservait un whisky.
J’avais presque fui. De quoi avais-je eu soudainement peur ? Quelles révélations n’avais-je pas voulu entendre ?
***
Ce matin-là, j’avais fini de corriger un petit manuscrit et j’avais décidé de le rapporter à la maison d’édition. Elle n’était pas située trop loin de chez moi, et le trajet à pied pouvait s’apparenter à une promenade printanière dans Paris. J’avais traversé le square qui jouxte le lycée Jacques Decour, longé la grande façade avant de descendre la rue des Martyrs. C’était un lundi et la plupart des magasins étaient fermés, devantures closes, rideaux de fer abaissés, étals vides encombrés de cageots retournés.
J’avais continué passant derrière Notre-Dame de Lorette, perdu dans mes pensées. Je n’avais pas fait attention à la femme accompagnée d’un jeune enfant en tricycle qui s’avançait vers moi, zigzagant à ville allure.
Celui-ci me heurta la jambe et malgré l’écart que je fis au dernier moment, me fit presque tomber du trottoir. La femme s’arrêta quelques instants pour s’excuser et s’assurer que j’ allais bien. Elle repartit en courant derrière l’enfant qui avait continué à filer sur son petit engin.
J’avais fait quelques pas, ressentant encore la violence du coup, lorsque je m’entendis hélé.
« Monsieur! Monsieur ! Attendez ! ». Je m’étais vivement retourné. Une jeune femme était accroupie et ramassait des feuilles qu’elle tentait de replacer dans un dossier. Je me rendis soudainement compte que je n’avais plus sous le bras la chemise cartonnée qui contenait le manuscrit.
Je l’avais rejointe, parcourant la dizaine de mètres qui nous séparait, et m’étais accroupi à mon tour en grimaçant. Nous avions récupéré les derniers feuillets éparpillés.
« Vous devriez éviter d’avoir des accidents de tricycle ! » avait-elle dit en me tendant le dossier. Elle m’avait alors souri. J’étais resté sans voix devant ce sourire devenu maintenant ironique. Je m’étais repris en toussotant.
« Oh, oui, désolé, excusez-moi, le choc m’a … Je vous remercie vraiment. » Et j’avais levé le dossier comme pour le lui montrer.
« Sans vous le travail de la semaine était fichu, avais-je expliqué.
– Vous êtes écrivain ? Ses yeux avaient plongé dans les miens et j’avais senti sa voix se teinter de curiosité.
– Non, juste correcteur.. avais-je soupiré. Évidemment, c’est moins glorieux… »
Je m’étais senti gêné de cet aveu. J’avais un instant été jugé digne d’intérêt. Élevé, le temps de répondre à la question, au rang des hommes remarquables, je venais de retomber au nombre des ordinaires que rien ne distingue.
Non, pas pitoyable, non… Seulement médiocre, sans doute, aux yeux de cette jolie femme.
Car jolie, elle l’était. Une trentaine d’années, peut-être moins – j’ai toujours eu du mal à estimer l’âge des gens- des cheveux blonds retenus par une barrette, semblable à un pinceau, qui dépassait d’une sorte de demi-chignon, des yeux noisette, à peine maquillés, mais l’étaient-ils, en fait ?
Elle portait un pantalon court, bleu turquoise, assorti à une veste du même tissu. Elle était lumineuse.
« Je vais vers Saint-Lazare, peut-être pourrions-nous aller boire quelque chose, un café, un thé ? avais-je proposé, il faut de toute façon que je remette de l’ordre dans tout ça avant de le rendre. » et j’avais à nouveau montré le dossier. « Et puis ça me ferait vraiment plaisir que vous acceptiez .. »
Elle avait consulté sa montre.
« Je n’ai pas beaucoup de temps mais va pour un café ! »
Elle s’appelait Jacqueline.
« Plus personne de mon âge ne porte ce prénom, soupira-t-elle. Seules les tantes et les speakerines s’appelaient comme ça. Enfin j’ai échappé à Simone, voyons les choses positivement. »
Nous avions discuté et je lui avais laissé mon numéro en expliquant que j’aurais plaisir à la revoir. Elle avait reposé sa tasse vide en heurtant la soucoupe et adressé un sourire. Elle avait à nouveau regardé sa montre, s’était levée précipitamment.
« Je vais être en retard ! Il faut que je file ou je vais rater mon train ! » Elle me fit un baiser aussi rapide qu’inattendu sur la joue. « Je vous appelle, promis ! » Elle partit en courant presque. Elle portait des ballerines bleues.
Après avoir déposé le manuscrit à la maison d’édition, j’avais pris le bus pour rentrer chez moi.
Madame Da Cunha, la concierge de l’immeuble, lessivait le carrelage de l’entrée. Elle s’était interrompue, repoussant du pied le seau fumant dont quelques gouttes du contenu giclèrent sur le sol déjà rincé.
Je m’apprêtais à traverser le hall en évitant scrupuleusement les surfaces lavées, voulant par-là, lui montrer l’attention que je portais à son travail quand elle m’arrêta.
« Il y a deux messieurs qui voulaient vous voir, mais ils n’avaient pas le code. Je les ai vus parce que je venais juste de commencer à laver ici, alors j’ai ouvert pour leur demander ce qu’ils voulaient, mais je leur ai dit que vous étiez sorti et je ne les ai pas laissés entrer. On ne sait jamais. C’est bizarre de venir voir quelqu’un quand on n’a pas le code, on téléphone avant pour l’avoir, non ? »
Madame Da Cunha m’interrogeait du regard maintenant. Elle attendait mes explications.
« Vous êtes sûre que c’est moi qu’ils voulaient voir ? Vous ont-ils dit quelque chose de particulier ?
– Ils ont juste dit qu’ils repasseraient. Mais moi, je trouve ça bizarre.. »
J’avais cherché une explication plausible à lui fournir, quelque chose de susceptible de la rassurer.
Je recevais peu de visiteurs, ma profession n’impliquait pas d’ éventuelles visites de collègues, seuls quelques coursiers venaient de temps à autres déposer de nouvelles épreuves à corriger.
Je n’avais rien trouvé à lui dire.
***
J’avais gravi les cinq étages lentement, en réfléchissant. Arrivé sur le palier du quatrième, j’avais même observé un arrêt, une main posée sur la rampe. Que me voulaient ces deux hommes ? Je ne doutais pas un seul instant qu’ils ne fussent envoyés par le fameux Michka.. Mais quelle en était la raison ? La demande formulée auprès d’Yvonne ? Mon soudain intérêt pour Gigi ? J’avais repris mon ascension vers le cinquième étage, en secouant la tête, mécontent de moi. Dans quelle histoire avais-je eu la mauvaise idée de me lancer ?
Jamais auparavant je ne m’étais posé de questions sur les affaires de mon père. J’en ignorais tout. Même lorsqu’il avait disparu, je n’avais pas un instant supposé qu’elles puissent être à l’origine de son départ inexpliqué.
J’allais avoir seize ans, de grands V surmontés d’une croix de Lorraine, tracés à la peinture blanche réclamaient un OUI au referendum. Les stigmates de cette défaite s’étalaient encore sur les murs un peu partout dans Paris.
J’étais, à l’époque, déjà interne dans un lycée privé situé dans l’ouest parisien. Je n’en sortais que pour les vacances et pour quelques week-ends. Pour ces occasions, c’était G. qui venait me chercher.
Je posais ma minuscule valise à l’arrière de sa voiture et nous partions retrouver mon père.
Ce n’était plus à Rosoy que nous allions. G. avait vendu la maison. Nous traversions la vallée de Chevreuse : sa nouvelle propriété se trouvait à quelques kilomètres de Rambouillet. L’endroit était isolé, le parc était ceint de murs, de grandes grilles fermaient le portail, c’était presque un château.
Un samedi de mai, comme à l’habitude, nous avions pris la route du « Manoir ». G. semblait soucieux et parlait peu. Je m’étais concentré sur le paysage offert par les forêts que nous traversions, évitant de le déranger.
A notre arrivée, j’avais récupéré ma valise et m’étais dirigé vers l’entrée de la maison.
G. m’avait interrompu : « Attends, ne monte pas tout de suite, il faut que nous parlions ! » Il avait parlé très fort, je m’étais figé sur place, me demandant quelle faute j’avais bien pu commettre.
Il s’était repris. D’une voix devenue douce, il avait répété : « Allons dans mon bureau, il faut que je te parle. »
J’avais posé ma valise dans le hall d’entrée et l’avais suivi. La vaste pièce servait aussi de bibliothèque. G. m’avait indiqué un des énormes fauteuils en cuir qui la meublaient et avait pris place en face à moi. Un guéridon nous séparait sur lequel était posé une boîte à cigarettes ouverte et un cendrier. Il avait saisi une cigarette et claqué le couvercle de la boîte. Il s’était acharné trois ou quatre fois sur son briquet avant de parvenir à allumer sa cigarette et à tirer une première bouffée. J’étais resté muet, face à lui, ne sachant quelle attitude adopter. Enfin, dans un premier nuage de fumée, rejeté longuement par le nez, il avait reposé violemment le briquet sur la table, me faisant sursauter, et m’avait fixé.
« Ton père est parti, et je pense que nous ne le reverrons pas dans les jours qui viennent… ».
Je ne vis pas immédiatement la nécessité de l’entretien. Mon père disparaissait souvent sans que je sache où il était parti, ni quand il allait revenir. Mon enfance avait été ponctuée de ces absences paternelles.
G. avait repris un air soucieux maintenant :
« Je sais ce que tu penses… mais cette fois-ci, cela risque de durer un peu plus longtemps… »
Je voulus l’assurer que cela ne constituait pas vraiment un problème pour moi, mais il me coupa la parole. Il haussa un peu le ton.
« Tu ne comprends pas ! Ce que je suis en train de te dire, c’est que je ne sais même pas si tu le reverras ! »
Mon sang me sembla refluer, je me sentis blêmir puis mon cœur se mit à battreà grands coups. G dût se rendre compte de mon malaise.
« Mais ne t’inquiète pas, je pourvoirai au nécessaire et tu continueras à aller au même lycée. Je ne pourrai, hélas, pas venir t’y chercher aussi souvent que je le voudrais. Pour les vacances, j’ai pris des dispositions. Tu seras accueilli par une de mes amies. Bien sûr, tu seras averti si jamais ton père donne de ses nouvelles. »
G. avait écrasé sa cigarette dans le cendrier.
« Voilà, mon garçon, je suis désolé de t’avoir appris ces choses de façon aussi abrupte. Tâchons maintenant de passer ce week-end de manière acceptable. »
Le dimanche soir, G. m’avait déposé à la porte de l’internat. C’était l’une des dernières fois où je l’avais vu.
Je me rends compte maintenant combien cette vie aurait dû me paraître singulière. Or, si je me remémore cette époque, rien ne m’avait semblé vraiment étrange ou vraiment inquiétant. J’avais peu de liens avec mon père. La place qu’il m’accordait me suffisait, je n’avais pas le sentiment d’avoir besoin de plus.
Sa « disparition » m’affectait malgré tout : déposé devant la porte de l’internat, je m’étais demandé ce qu’il adviendrait de moi, si G. à son tour venait à disparaître.
Un peu troublé, j’avais constaté que je ne savais même pas quelle était notre dernière adresse.
***
Un samedi sur deux, Solange venait m’attendre au portail du pensionnat. Elle me ramenait chez elle à bord de sa Renault 16, martyrisant la boite de vitesse tout au long de la vingtaine de kilomètres qui nous séparaient de sa maison. Solange était gaie et presque toujours de bonne humeur. Rien ne semblait jamais être grave avec elle. « Ça va s’arranger ! » devait être sa formule préférée.
Sans doute forçait-elle le trait parfois, pour me rassurer. Qu’étais-je à ses yeux sinon un gamin de seize ans dont la mère était morte et dont le père venait de disparaître du paysage, un très jeune homme qu’un ami lui avait confié -jusqu’à quand ?- contre rétribution…
Le premier samedi, Solange après m’avoir fait visiter la maison et montré ma chambre, avait tenu à mettre les choses au clair. Elle me donnerait vingt francs d’argent de poche par quinzaine, argent, avait-t-elle précisé, qui lui serait versé par G. Elle ajouta que nous irions tous les deux mois m’acheter des vêtements, les fournitures nécessaires pour le lycée et que G. se chargeait du reste. Je n’avais pas demandé quel était ce « reste ». Il m’était apparu surtout que j’avais vécu jusqu’ici dans une parfaite insouciance. Je prenais soudain conscience des contingences. Je me sentis alors impuissant et démuni face à la situation.
J’étais resté silencieux. Solange m’avait pincé la joue en souriant. « Ne t’inquiète pas, ça va aller ! » Pour la première fois depuis longtemps, ému de ce geste, j’avais eu envie de pleurer.
Notre vie commune s’organisa. Elle me présentait comme son neveu, venu étudier au lycée de C.
Solange était veuve et n’avait pas d’enfants. Il avait semblé normal au voisinage qu’elle se chargeât de moi.
Pendant les vacances, nous partions dans une maison que lui avait légué son père. C’était un ancien moulin. Même à Pâques, il y faisait froid : les chambres étaient dépourvues de chauffage, la cheminée du salon n’apportait qu’un tiède réconfort, seul le fourneau à bois de la cuisine dispensait la chaleur nécessaire. La bouilloire vidée puis remplie, fournissait l’eau chaude de la toilette et des vaisselles. Il n’y avait pas de salle de bain.
Le soir, nous restions dans la chaleur de la cuisine. Solange préparait deux bouillottes, et j’allais m’enfouir sous un millefeuille d’édredons.
En été, tout changeait. Nous mangions au jardin. Solange me gavait d’œufs à la coque, de tartes aux fruits et de tartines de confitures. Le matin, elle m’envoyait à l’épicerie du village. J’enfourchais alors un vélo équipé de sacoches rigides qui bringuebalaient et m’acquittais de cette fausse corvée avec entrain.
Je passais mes après-midi à lire.
G. ne réapparut que lorsque j’eus obtenu mon « bachot ». Je n’avais évidemment pas été prévenu de sa venue. Il arriva en fin d’après-midi. Il me serra la main. Solange sortit la bouteille de champagne sans doute achetée en prévision de l’événement. Nous trinquâmes à ma réussite.
« Il faut maintenant décider de ce que tu vas faire à la rentrée, m’indiqua-t-il. Tu n’es pas encore majeur et la situation est un peu.. un peu particulière, reconnaissons-le. »
J’avais hoché la tête, attendant la suite. Je supposais que G. avait déjà réfléchi et décidé quel tour il entendait donner à ma vie.
G. avait repris. « J’ai pensé que nous pourrions t’inscrire à la Faculté. Une licence est toujours utile. Qu’en penses-tu ? »
Je n’en pensais rien. Je ne m’étais pas posé de questions jusqu’alors, ou, pour être exact, je m’en étais posé trop. L’examen de ma situation me ramenait toujours aux mêmes points. Je ne détenais aucune réponse, je n’étais pas à même de décider de quoi que ce soit.
J’avais acquiescé à nouveau.
« Lettres ou Droit ?
– Lettres !
– J’aurais préféré Droit, avait-il dit dans un sourire. Une sorte de déformation professionnelle. N’y vois pas de jugement. Tes notes en grec et en latin sont par ailleurs excellentes, je tenais à t’en féliciter. Eh bien, c’est une affaire réglée. Nous allons te trouver une chambre et t’inscrire. Pour les week-ends et les vacances, Solange continuera à t’accueillir, n’est-ce pas ? »
Il avait jeté un bref coup d’œil à Solange, qui avait à son tour hoché la tête en silence.
« Eh bien, c’est entendu, répéta G.en se levant. Je ne peux pas rester parmi vous, croyez que j’en suis désolé : j’ai un rendez-vous important, avait-il dit en regardant sa montre. J’espère que vous m’en excuserez. Mon garçon, je te tiens au courant ! ».
Il s’était levé, il avait rapidement embrassé Solange et m’avait serré la main.
Je l’avais raccompagné jusqu’à la porte. Alors qu’il était sur le seuil, j’avais pris la parole en me raclant la gorge.
« Et mon père ? avais-je demandé d’une voix peu assurée.
– Toujours pas de nouvelles, mon garçon… avait-il répondu en me tapotant le bras. »
Je l’avais regardé monter dans sa voiture, démarrer et disparaître.
***
Les deux hommes n’étaient pas revenus. Chaque jour, madame Da Cunha m’interpellait : « Vous savez, les deux hommes, ceux qui n’avaient pas le code, eh bien je ne les ai pas revus ! » Je la remerciais chaque fois avec le même enthousiasme un peu forcé, louant sa vigilance et sa conscience professionnelle. J’avais fini par me persuader qu’il s’agissait d’une erreur. Malgré cela, je ne pouvais m’empêcher, lorsque je sortais de l’immeuble de jeter un regard alentour, de lorgner dans les voitures en stationnement, de m’arrêter aux devantures afin de vérifier qu’on ne me suivait pas.
Le téléphone restait muet, aucun message sur le répondeur ne clignotait au retour de mes absences.
Je venais de terminer la correction d’une nouvelle autobiographie et j’avais décidé de m’accorder une journée de répit.
J’avais repris le dossier qui contenait le peu que mon père m’avait transmis. Je ne doutais pas un seul instant que G. ne se soit abstenu d’en expurger les pièces les plus sensibles ou celles que j’imaginais compromettantes pour lui, s’il y en avait eu.
Le dossier ne comportait qu’un bulletin de décès, un livret de famille, le double de la déclaration de succession établie par le notaire, des titres de propriété et quelques relevé de banques. S’y ajoutait une reconnaissance de dette, rédigée et signée de la main de mon père – j’avais reconnu son écriture, petite et pointue- d’un montant de 10000 francs, datée de novembre 1964, barrée de rouge.
G. en était le créancier. La dette avait été remboursée…Je m’étais confondu en suppositions.
La sonnerie du téléphone m’avait sorti de mes sombres conjectures.
« Allô ! Allô ? C’est Jacqueline ! Vous vous souvenez ? » La voix fraîche et animée de ma correspondante m’avait amené un sourire. J’imaginais, au bout du fil, la jeune femme en tenue turquoise.
« Bien sûr que je me souviens ! J’avais perdu l’espoir que vous me rappeliez…
– Je tiens souvent parole, m’assura-t-elle. Comment va votre jambe ? » Elle criait un peu dans le combiné
« Je pense éviter l’amputation !
– Quoi ? Je n’ai pas bien entendu, il y a beaucoup de monde autour de moi, je suis à la gare !
– Je vais bien, tout va bien, c’est gentil de prendre de mes nouvelles. J’ai tenu compte de votre conseil, j’ai évité toute nouvelle rencontre avec un tricycle. Grâce à quoi je pourrai courir vous rejoindre dès que nous aurons fixé le lieu et l’heure de notre rendez-vous ! Un café n’est pas suffisant, je vous dois au moins un dîner. Robert Langlois aussi vous le doit !
– Qui ça? Oh… je n’entends vraiment rien.
– Robert Langlois ! Avais-je presque hurlé dans le téléphone.
– Qui est Robert Langlois ?
– Le type étalé sur le trottoir. Du moins sa biographie…
– Ah oui, c’est vrai, le type, enfin, sa biographie.
– Êtes-vous libre ce soir ?
– Non, pas ce soir… demain, ça sera mieux. Je rentre de voyage, je suis épuisée.
– Connaissez-vous «La Mascotte » ? C’est dans la rue des Abbesses…
– Non, mais je trouverai, m’avait-elle assuré. »
Nous étions convenus de nous retrouver à dix neuf heures trente. Ma main tremblait un peu quand j’avais raccroché. Après avoir marché de part en part dans le salon, sautant d’une idée à l’autre, j’avais repris ma place dans le fauteuil et j’avais tenté de me concentrer sur la déclaration de succession. Mon esprit cependant s’échappait sans cesse. J’avais finalement reposé les feuillets et appelé le restaurant pour réserver une table.
***
« Et vous n’avez pas eu l’idée d’appeler le notaire ? Votre père a bien dû laisser une adresse tout de même !»
Jacqueline me faisait face, cette fois, toute habillée de rouge. Sa tenue était complétée d’une sorte de calot, rouge lui aussi, comme en portaient les hôtesses de l’air dans les années soixante. Il fallait qu’elle fût bien sûre de son charme pour porter un tel couvre-chef. Beaucoup de femmes ne s’y seraient pas risquées.
Je venais de lui raconter les résultats de mes dernières recherches au sujet de mon père.
« Ni de vous adresser à l’état civil ? Vous auriez peut-être une idée de l’endroit où il a vécu ses dernières années ! Il doit bien y avoir un moyen de savoir où il a été enterré, de savoir qui a payé l’inhumation… Et puis, il y a les titres de propriété, vous les avez lus au moins ? Je suis sûre que non ! On trouve tout un tas de renseignements dans ce genre de documents, vous savez..»
Nous avions au cours du repas, abordé quantité de sujets, comme si nous étions pressés de nous connaître. Tout s’était passé dans une avidité joyeuse. Nous avions parlé, passant d’un sujet à l’autre. Nous éprouvions une urgence mutuelle à tout découvrir de l’autre.
Jacqueline venait de province et s’était installée à Paris quelques années auparavant. Mariée jeune, elle avait divorcé « avant de commettre la bêtise d’avoir des enfants » avait-elle expliqué.
« Je m’ennuyais terriblement. Femme de cardiologue, en province, c’est affreux. Je devenais une caricature. » Elle avait mangé jusqu’à la dernière miette de sa tarte aux quetsches, avec une application méthodique. « J’ai décidé de devenir mal élevée » Et elle avait reposé sa cuillère dans un claquement de langue.
J’avais ri. J’avais pensé que je devais lui paraître un personnage bien falot, une sorte de vieux garçon
aux habitudes établies et incurables.
« Et maintenant, que faites-vous, j’entends, professionnellement ?
– Maintenant, je travaille pour un commissaire priseur, il organise de grandes ventes d’antiquités. Je vais voir les pièces chez les propriétaires qui habitent en province, je fais des recherches sur certains objets pour affiner l’estimation, bref, je lui facilite le travail. J’ai du temps de libre, il me rémunère correctement et parfois même, je rencontre des vendeurs intéressants. »
Nous avions continué à discuter une fois sortis du restaurant. En bas de la rue Dancourt, j’avais hélé un taxi pour elle. Elle avait déposé un baiser sur ma joue.
« J’ai passé une excellente soirée ! ». Elle avait donné au chauffeur une adresse que je n’avais pas saisi. « Je vous appelle, c’est promis ! ». Le taxi avait démarré, elle m’avait fait un petit signe de la main.
Rentré chez moi, et malgré l’heure tardive, j’avais consulté les premières pages des actes de vente. Les appartements avaient été achetés en 1976 à peu de temps d’intervalle. Trois mois après cet investissement, mon père était mort.
J’avais été contacté par l’étude de Maître Michelot, notaire à B. C’était donc par son intermédiaire que j’avais appris le décès de mon père. Il s’était chargé d’établir la succession et les actes de notoriété. Quand j’avais signé les documents, j’avais découvert que mon père me laissait de quoi vivre sans avoir à m’inquiéter du quotidien. J’avais laissé l’étude Michelot continuer à gérer mes biens.
G. m’avait proposé son aide et conseillé d’acquérir un appartement pour y vivre.
J’avais vécu jusqu’à maintenant dans des meublés, des chambres d’étudiants, dans des internats. J’avais été accueilli que ce fût chez G. ou chez Solange et je n’avais jamais rien eu qui m’appartînt réellement, même un lit. Cette pensée me donna le vertige. J’étais désormais majeur, j’avais terminé ma licence, j’étais devenu grâce à l’héritage paternel, indépendant financièrement : il fallait donc que je songe à ce que serait ma vie. Je n’avais jamais eu à me poser la question en ces termes-là.
J’occupais, à cette époque un poste de professeur de lettres, dans un lycée privé catholique. J’y étais logé et nourri, ce qui était pour moi l’essentiel. J’y restais les week-ends, profitant de mon temps libre pour préparer mes cours et m’adonner sans retenue à mes lectures. Les quelques élèves internes qui ne repartaient pas chez eux ressemblaient à des condamnés. Je les croisais au réfectoire, je les voyais, depuis ma fenêtre, dans la cour ou bien arpenter les mêmes allées du parc. Ils m’apitoyaient, je revoyais en eux l’adolescent que j’avais été et je savais trop bien quelles pensées pouvaient être les leurs.
Je n’avais pas démissionné immédiatement. Pendant les congés, j’avais pris des rendez-vous avec de multiples agences immobilières et j’avais visité nombre d’appartements. La plupart d’entre eux ne correspondaient absolument pas à ce que je désirais et avais défini. J’allais ainsi de quartiers en quartiers, découvrant même des arrondissements où je n’avais jamais mis les pieds, sous la férule impatiente des employés de diverses agences. J’avais pris goût à cette quête qui me faisait arpenter des rues inconnues, pénétrer dans des résidences fraîchement sorties de terre, des immeubles anciens nécessitant un ravalement ou encore des villas redécoupées en lots, nichées au fond de confidentielles impasses. Trop chers ou trop petits, pas assez lumineux ou trop bas de plafond, trop modernes ou trop vieillots, mal situés ou mal orientés, tels étaient mes commentaires. Chaque fois se rejouait la même scène. Mes verdicts sans appel désespéraient ou agaçaient ceux qui m’avaient fait visiter. Et puis à la fin du mois de juin, j’avais enfin trouvé le lieu où je désirais m’installer.
***
« Bien sûr, certains travaux s’imposent.
– Bien sûr, avais-je acquiescé.
– Mais je vous assure que là où il est situé, ce bien ne peut que prendre de la valeur, avait insisté l’agent immobilier. C’est le bon 18e, vous savez. C’est très couru maintenant. Et puis les ateliers d’artiste cela va devenir rare. »
J’avais hoché la tête en silence. L’atelier n’était pas très grand, une trentaine de mètres carrés, mais une mezzanine en augmentait la surface. Il faudrait, bien sûr, refaire toute l’électricité, sans doute changer partiellement la verrière, la cuisine se limitait à la présence d’un vieil évier, il n’y avait pas de salle de bain. Mais la lumière entrait à flot, la vue était belle, et le volume général m’enchantait. Une petite pièce, tenant du cagibi, trouée d’une petite fenêtre laissait la possibilité d’installer un bureau ou une chambre d’amis.
L’atelier était au dernier et cinquième étage de l’immeuble. Il donnait sur une petite rue proche de la rue Lamarck. Derrière, une cour permettait d’accéder à l’autre escalier. Depuis un modeste carré de terre, un catalpa s’élançait vers la lumière offrant ses grappes mauves.
Je m’étais collé le front contre une des vitres, m’absorbant dans la contemplation des toits parisiens, des cheminées encore coiffées de leurs minuscules chapeaux de zinc ou collets de tuile rouge, des houppiers d’arbres qui laissaient deviner les squares et les parcs.
« Je le prends. » L’agent avait marqué une pause, surpris sans doute par la rapidité avec laquelle je m’étais décidé.
« Vous le prenez ? » A son ton, on ne pouvait dire s’il demandait une confirmation ou s’il s’étonnait de la formule que j’avais employée.
« Oui, je l’achète. »
Je n’avais même pas négocié – j’ai toujours été très mauvais en affaires- et lorsque de retour à l’agence, l’homme s’était empressé de remplir en trois exemplaires une offre d’achat, j’avais signé sans relire.
J’avais emménagé six mois plus tard, une fois les travaux terminés. Il y avait désormais une haute bibliothèque qui occupait presque tout un pan de mur, un canapé qui courait sur l’ensemble du mur opposé et qui formait un angle sous la verrière. Une petite cuisine carrelée d’orange et de blanc, contiguë à l’ancien cagibi transformé en une minuscule chambre d’amis. Sur la mezzanine, se trouvait ma chambre et une petite salle de bain.
J’avais découvert mon nouveau quartier, empruntant des itinéraires variés, marchant le nez en l’air. Des impasses, des ruelles pavées, des squares minuscules, des villas encloses dont je pouvais deviner les jardins en coulant le regard à travers des portails toujours fermés.
La concierge, Madame da Cunha, briquait chaque jour le hall de l’immeuble. C’était une petite femme menue, aux cheveux noirs coupés courts. Quand elle vous regardait, vous ne pouviez qu’être saisi par le bleu de ses yeux.
Assez rapidement, j’avais pris l’habitude de discuter avec elle quand je la croisais. Il fut convenu qu’elle viendrait faire le ménage une fois par semaine, me préparerait cinq repas que je n’aurais qu’à réchauffer et qu’elle s’occuperait du linge. J’étais jeune, j’avais alors 24 ans,et jamais encore je n’avais dû me préoccuper de ce genre de détails. Je m’étais rendu compte alors que je ne savais pas faire grand’ chose.
***
C’était Gigi qui m’avait rappelé, sans doute impatiente de toucher son pécule. J’avais expliqué que ce type de recherche était long et devait être confié à un généalogiste. Elle avait semblé déçue.
« Et vous croyez qu’il lui faudra combien de temps encore ? avait-elle demandé d’une voix un peu pâteuse.
– Un bon mois je pense. Je comprends votre impatience… Ah ! Au fait ! j’ai parlé au notaire qui m’emploie, de notre connaissance commune !
– Notre connaissance commune ?
– Mais oui ! Ce monsieur Kontchalovic…Vous vous souvenez ? Je vous avais expliqué que nous avions eu affaire à lui dans une histoire qui n’était pas très claire. »
Elle avait ricané et affirmé d’un ton amer.
« Avec Michka, rien n’était jamais clair de toute façon. Et qu’est-ce qu’il a dit votre notaire ?
– Qu’il aimerait quand même avoir le fin mot de l’affaire et que si vous en étiez d’accord, vous pourriez peut-être nous fournir des éclaircissements, contre rétribution, cela va sans dire » avais-je rajouté.
Elle n’avait pas répondu tout de suite. Elle devait estimer le montant de la somme qu’elle pourrait retirer de ses confidences.
« Et combien qu’il serait prêt à mettre sur la table, votre notaire ?
– Je ne sais pas, nous n’avons pas abordé ce sujet précis… Peut-être mille francs, peut-être plus, tout dépendrait des informations que vous seriez susceptible de nous apporter. Comprenez bien que cette histoire remonte aux années soixante voire soixante-dix, les recours légaux ne sont plus possibles, l’étude ne peut plus se retourner contre monsieur Kontchalovic. Non, c’est la curiosité qui nous anime. Nous aimerions connaître enfin les tenants et les aboutissants de cette… comment dire…escroquerie, mais le terme est peut-être un peu fort… »
Elle m’avait coupé la parole :
« Vous ne seriez pas les premiers à vous être fait avoir. Déjà, à l’époque, le Michka c’était le roi des embrouilles. Je pourrais vous raconter ce que je sais de lui, mais je vous préviens, j’aimerais pas avoir d’ennuis après. Je voudrais pas que ça lui remonte aux oreilles.
– Soyez assurée, chère madame, que nous nous en tiendrons à la plus totale discrétion. Les notaires, je vous le dis en confidence, ne sont pas du genre à ébruiter leurs erreurs de jugement, cela peut nuire à leur réputation, et donc à leurs propres affaires. Je vous le dis, vous n’avez rien à craindre. »
Elle avait laissé un blanc. J’imaginais qu’elle devait encore réfléchir. Pour la pousser à prendre une décision, j’avais rajouté :
« N’en parlons plus, je ne voulais pas vous mettre dans l’embarras. J’expliquerai à mon employeur que vous n’êtes pas intéressée par sa proposition, ce n’est pas un problème.
– Passez demain en fin d’après-midi ! » Dans sa précipitation, elle avait presque crié, comme si elle avait eu peur que je ne raccroche.
Quand je repense, rarement maintenant, à cette période de ma vie, je me demande encore ce qui me poussait à poursuivre mes recherches. Savoir ne changerait rien à cette étrange enfance, à cette adolescence solitaire. Savoir pourquoi, et où, mon père avait passé ces années, ce qu’il avait vécu et avec qui, ne me rendraient rien. Qu’est-ce que cela changerait au final ?
Que voulais-je comprendre ? La teneur de ses affaires ? La nature des fils qui tissaient ses étranges relations avec G. et Michka ? Voulais-je faire la preuve de son honnêteté ? Connaître l’origine de l’argent paternel était-il si important ?
Je m’étais posé ces questions mille fois et j’avais conclu à la vanité de ma quête. Pourtant, je m’étais obstiné.
***
J’avais sonné puis frappé à la porte de Gigi pendant plus de cinq minutes. Elle n’avait pas ouvert. J’avais collé une oreille sur sa porte, mais je n’avais entendu aucun bruit. Après un dernier coup de sonnette, j’avais bruyamment descendu quelques marches puis étais remonté le plus silencieusement possible. Aucun bruit dans l’appartement. Gigi ne voulait pas m’ouvrir ou bien elle était sortie et allait revenir. Cette situation me contrariait : quelle décision prendre ? Trouver une cabine et lui téléphoner semblait le plus logique. Je pouvais aussi la rappeler de chez moi et lui fixer un nouveau rendez-vous un autre jour ou encore lui laisser un mot dans sa boîte à lettre.
Je pouvais attendre qu’elle revienne – à condition qu’elle fût sortie- et rester indéfiniment sur ce palier triste.
J’étais finalement ressorti de l’immeuble et avais marché lentement vers la rue Louis-Blanc, m’arrêtant devant les vitrines dans lesquelles étaient exposés des objets dont je n’avais nul besoin. Mon esprit était ailleurs : je n’arrivais pas à me décider, je ne savais quelle suite donner maintenant.
Alors que je m’abîmais dans la contemplation de la devanture d’un magasin de chaussures, il m’avait semblé repérer dans le reflet de celle-ci, les silhouettes de deux hommes, vêtus de gabardines, qui paraissaient m’attendre. Ils étaient arrêtés près d’un banc et discutaient, relevant tour à tour la tête dans ma direction.
Je fis encore quelques mètres et me plantai, cette fois, devant la boutique d’un caviste. J’avais la confirmation de ma première impression. Les deux hommes m’avaient emboîté le pas, se tenant à distance cependant. J’étais entré dans la boutique déclenchant une petite clochette joyeuse. J’avais repoussé la porte qui raclait un peu sur le sol, déclenchant une deuxième fois la clochette. Exagérant mon geste, j’en avais profité pour regarder dans la rue. Les deux hommes étaient bien là, ils tournaient maintenant le dos à la boutique et consultaient ce qui pouvait être un plan.
J’avais fait l’emplette d’une bouteille de Saumur et j’étais ressorti de la boutique, faisant résonner à nouveau la clochette. J’avais continué à remonter la rue et m’étais engouffré dans le métro. Sur le quai de la station Louis-Blanc, j’étais seul.
Revenu chez moi, j’avais composé le numéro de Gigi à plusieurs reprises. Je comptais les sonneries qui devaient résonner dans l’appartement, je raccrochais au bout de dix.
Vers vingt heures, c’était Gigi qui avait appelé.
« C’est Madame Dorlier. Je suis désolée mais il a fallu que je parte de Paris ce matin. J’ai ma sœur qui est malade et qui habite en province, voilà, fallait que j’y aille pour m’occuper d’elle jusqu’à ce qu’elle aille mieux, j’ai même pas eu le temps de vous prévenir. » Elle avait prononcé cela d’un seul souffle. Elle avait repris avant que j’aie eu le temps de dire un seul mot.
« Et puis, pour notre affaire, j’ai bien réfléchi, j’ai rien à vous dire sur Kontchalovic. Ça sert à rien de remuer tout ça » Pressée d’en finir, elle avait raccroché, ne me laissant pas même le temps de dire une phrase.
J’avais laissé passer une vingtaine de minutes, puis avais composé son numéro. Elle avait décroché au bout de quatre sonneries.
« Allô ? Allô ? »
J’avais raccroché sans dire un mot.
***
« Venez me me rejoindre vers 18 heures. Vous verrez, il y a un tout petit square juste devant l’hôtel où j’habite.
– Vous habitez à l’hôtel ? » J’étais surpris.
« Plus personne de nos jours ne fait cela. Plus personne n’a les moyens de le faire ! »
Jacqueline avait ri.
« Eh bien moi, je le fais. L’hôtel est tenu par un des cousins de ma mère. Il me loue une chambre contre de menus services. Je le remplace parfois au comptoir, je passe l’aspirateur si sa femme de chambre est souffrante, je réponds au téléphone quand il doit s’absenter, enfin, je fais ce genre de choses, vous voyez ? »
Je m’étais donc retrouvé devant l’Hôtel Royal dans une des rues proches de la Poterne des Peupliers.
L’hôtel s’élevait sur quatre étages et n’affichait que deux étoiles. J’avais franchi la double porte de plexiglas et m’étais trouvé presque immédiatement devant un petit comptoir en formica. La moquette rouge était usagée et le papier peint à motifs gaufrés blanc et gris devait dater des années soixante. Sur le mur de gauche, un grand plan du Paris touristique étendait ses couleurs pastel trouées d’une Tour Eiffel surdimensionnée et des principaux monuments de la capitale.
Sur la droite, on devinait la salle des petits déjeuners, à cette heure fermée, mais dont on distinguait les tables à travers les rideaux d’une porte-fenêtre.
A côté du comptoir, un peu en retrait, l’escalier menant aux étages était tendu d’un tapis rouge lui aussi, retenu par des tringles de laiton.
Assis derrière le comptoir, un homme déjà âgé semblait somnoler, négligemment appuyé sur un coude. Il avait relevé la tête à mon entrée, et m’avait gratifié d’un sourire las.
« Bonjour ! Vous devez être l’ami de Jacqueline ! Elle m’a dit de vous accueillir : elle est sortie faire une course et n’est pas encore rentrée… »
Il me désigna l’unique fauteuil près du guéridon qui occupait presque toute la place disponible dans la réception.
Je m’étais enfoncé dans ce fauteuil aux ressorts fatigués. Il m’était revenu alors le souvenir d’un hôtel semblable. Nous y avions vécu quelques semaines, mon père et moi. Je devais avoir alors six ou sept ans.
Je ne pourrais dire comment il s’appelait, je ne me souviens que d’une façade claire dont les fenêtres étaient entourées de briques, d’une porte en plexiglas comme celle que je venais de franchir, de la grosse poignée ronde en laiton, légèrement creuse, dans laquelle je pouvais me voir, à hauteur d’enfant, et qui me renvoyait l’image déformée d’un petit garçon au nez incroyablement gros.
Dans quel quartier ? Je ne sais…Je n’avais conservé en mémoire qu’une statue plantée au milieu d’ une place animée. La place était bordée de cafés et de brasseries qui se ménageaient une terrasse grâce à des bacs plantés d’arbustes qui délimitaient ainsi un territoire abrité par de larges stores de tissu. Nous traversions cette place et nous engagions dans une longue rue qui menait à l’hôtel.
Comme à l’hôtel Royal, un plan touristique était punaisé sur un des murs et chaque fois ou presque, que nous franchissions le hall, s’y trouvaient deux ou trois touristes, appareils photos enfermés dans leur épais étui de cuir fauve qui pendaient en bandoulière. Je les voyais suivre du doigt un itinéraire sur le plan. Invariablement le doigt passait par la tour Eiffel, effleurait ensuite Notre-Dame, puis semblait accélérer vers le Louvre avant d’aboutir à l’Arc de Triomphe.
Ces touristes semblaient tous américains, c’est du moins ce que j’avais déduit de leurs échanges animés et enthousiastes et de leur accent identique à ceux des cow-boys de cinéma.
J’avais oublié ce séjour dans l’ hôtel, mais il me revient un souvenir qui m’émeut aujourd’hui : ce devait être en été ou au tout début de l’automne, je portais des culottes courtes, grises. J’étais tombé ce jour-là, et mes genoux écorchés m’avaient valu les soins attendris de la gérante de l’hôtel. Elle n’avait pas tenu compte des protestations de politesse de mon père qui avait assuré pouvoir s’en charger lui-même. Elle m’avait assis sur son haut tabouret derrière le comptoir et avait sorti d’un tiroir une petite trousse rouge ornée d’une croix blanche. Après m’avoir lavé les genoux à l’eau tiède, elle avait tamponné les écorchures d’une compresse imbibée de mercurochrome. Pour clore l’exercice, elle avait affirmé que j’avais été très courageux et m’avait embrassé dans les cheveux et m’avait caressé la joue. Alors seulement, je m’étais mis à pleurer silencieusement.
Nous occupions une chambre à lits jumeaux. Il y avait un lavabo dans un des coins, près de la fenêtre, caché par un paravent de bois et garni d’un tissu à fleurs. Une salle de bain commune aux chambres de l’étage offrait le luxe d’une baignoire et d’un bidet. Les toilettes, elles aussi, étaient sur le palier.
Le soir, mon père m’amenait dans la salle de bain, faisait couler l’eau dans la baignoire, s’assurait de sa température. Il sortait de sa grosse trousse de toilette une boîte en écaille, et me tendait un savon qui sentait extraordinairement bon. Plus tard, bien plus tard, j’ai senti à nouveau cette odeur dans une parfumerie. « C’est du vétiver, monsieur. » m’avait précisé la vendeuse.
Mon père m’observait pendant que je me lavais, m’indiquant les parties oubliées.
« Et le cou ? N’oublie pas de laver derrière les oreilles ! ». Quand il jugeait l’opération convenablement accomplie, il s’approchait de la baignoire et déployait une grande serviette dans laquelle je m’enroulais. Il me sortait du bain rapidement et au fur et à mesure que je m’essuyais, il me tendait maillot de corps, veste puis pantalon de pyjama, et enfin, chaussons.
Une fois regagnée la chambre, il allumait la lampe de chevet, me mettait au lit et partait.
Le matin quand je m’éveillais, la lampe était éteinte et mon père, déjà habillé, écrivait, attablé au petit bureau devant son lit.
Le bruit de la porte en plexiglas m’avait tiré de ma rêverie. J’avais vivement levé la tête et vu Jacqueline, les bras chargés d’un gros bouquet de fleurs, s’avancer en souriant. Elle portait ce jour-là une courte jupe plissée en tissu écossais orange et vert, une espèce de boléro orange, assorti à ses collants. Elle avait noué un petit foulard vert à son cou.
Pendant qu’elle franchissait en trois pas l’espace qui la séparait du comptoir pour poser le bouquet, sans doute destiné à égayer la réception, je m’étais levé du fauteuil trop bas et trop mou, effectuant pour cela quelques mouvements hasardeux des bras et des jambes. Je m’étais senti un peu ridicule. Heureusement, Jacqueline avait échangé quelques mots avec l’homme du comptoir, et lorsqu ‘elle s’était retournée, j’étais debout et avais pu reprendre une position verticale que j’estimais plus digne. Je devais être rouge vif.
« Bravo ! Vous avez triomphé d’Hector !
– Hector ? »
Elle avait eu un mouvement de menton vers le fauteuil.
« Hector, le fauteuil… Il est redoutable. Vous êtes un Achille . »
Elle se haussa vers moi et m’embrassa la joue.
« Venez, je vous fais découvrir le quartier ! »
***
Nous avions traversé le Parc Montsouris pour nous retrouver dans un de ces étonnants villages parisiens. Nous avions parcouru le petit dédale où des glycines et des vignes-vierges partaient à l’assaut des façades de pavillons en meulière. Des grilles défendaient les minuscules jardinets laissant apercevoir cependant un perron ou une table de jardin lilliputienne. Je ne pus m’empêcher d’envier les gens qui habitaient là. Je leur attribuais une vie confortable et douce, presque tranquille. Ces maisons parisiennes me renvoyaient l’image de ce que je n’avais jamais eu étant enfant : une maison de famille et une stabilité quasi-immuable. Les habitants de ces maisons ne déménageaient pas.
J’imaginais des soirées passées à lire sous un abat-jour de soie plissée, puis une formule : « Je monte me coucher, tu éteindras ? ». J’imaginais des chambres aux murs tendus de toile de Jouy, aux bois de lit cérusés, aux fenêtres masquées par de lourds doubles-rideaux. Ces maisons représentaient une apaisante insouciance bourgeoise dont je fus soudainement jaloux.
« Vous êtes jaloux ? me demanda Jacqueline en riant presque.
– Comment avez-vous deviné ? »
Elle se mit à rire vraiment.
« Tout le monde est jaloux devant ces maisons ! expliqua-t-elle.
– Vous aussi ?
– Non, pas moi, j’habitais dans ce genre de maison. Bien plus grande évidemment, c’était à Chartres… Eh bien, j’ai fini par m’y ennuyer totalement… la vie bourgeoise, les convenances, les directives à la femme de ménage, les parties de bridge du samedi soir, c’est… » Elle sembla se remémorer une vie antérieure.
« C’est comme si plus rien ne devait jamais advenir.. sauf si on considère que contrer à trois piques est ce qu’il y a de plus hardi dans la vie… » Elle se mit à loucher en faisant une horrible grimace qui se voulait comique et désabusée.
Elle me prit le bras.
« Venez, on va aller acheter de quoi faire une dînette ! »
Elle m’avait alors entraîné vers la rue d’Alésia et ayant rejoint la rue de Tolbiac, nous avions dévalisé la boutique d’un traiteur, de quoi transformer la dînette en une séance de dégustation gastronomique.
***
Devant l’insistance de Jacqueline et sur ses conseils réitérés, je m’étais résolu à joindre maître Michelot. Comme je m’y attendais, la succession de mon père remontant à une bonne dizaine d’années, ce n’était plus maître Michelot, maintenant décédé, mais maîtres Balleroy et Régnault, notaires associés, qui veillaient désormais aux destinées immobilières, successions, contrats et secrets de famille de la petite ville de B.
La secrétaire m’avait fixé un rendez-vous avec maître Balleroy qui saurait, elle en était persuadée, me renseigner aussi sûrement que maître Michelot l’eût fait lui-même.
Je m’étais donc retrouvé quelques jours plus tard dans le bureau de maître Balleroy. Murs tendus de tissu vert amande décorés de deux huiles représentant une campagne que je présumais locale, large bureau notarial recouvert d’un maroquin vert foncé sur lequel se trouvait une sorte de porte-stylo en verre taillé. Un petit semeur en bronze, posé sur une sellette, prenait dans son tablier ramené en poche plissée, une éternelle poignée de grains de blé qu’il s’apprêtait à lancer. La pièce inspirait confiance, ici on prenait au sérieux le labeur des honnêtes gens. Mais il fallait aussi, sans luxe ostentatoire,impressionner un peu, il fallait que venu acheter une grange, on sentît bien qu’on était ce jour-là autorisé à pénétrer un milieu qui n’était pas le sien. Le notaire se devait de rester un notable.
Maître Balleroy incarnait sa fonction. Il était vêtu d’un sobre costume, taillé dans un lainage de qualité, ses boutons de manchettes n’offraient aucune fantaisie, le nœud de sa cravate était impeccable. Il devait avoir une cinquantaine d’années et un léger embonpoint qui seyait à sa charge.
Après une poignée de mains ferme et cependant chaleureuse, il m’avait indiqué le siège en face de son bureau et il s’était assis lui-même ouvrant immédiatement un dossier assez épais.
« C’est maître Michelot, n’est-ce pas, qui avait réglé la succession… » commença-t-il.
J’avais acquiescé. Le notaire avait rapidement feuilleté près de la moitié du dossier.
« Nous avons en charge la gestion des biens immobiliers que votre père vous a légués, ainsi qu’une d’assurance-vie.. Vous désirez voir les comptes ? »
D’un geste de la main, j’avais décliné.
« Je vous fais toute confiance. Je ne me suis inquiété de rien pendant tout ce temps, c’est plutôt à moi de vous présenter des comptes. » J’avais souri de mon bon mot.
« En fait, je viens pour que vous me donniez des renseignements sur le déroulement de cette succession. Mon père n’était pas originaire de B. il n’y avait pas d’attaches familiales, j’aimerais savoir par quel hasard maître Michelot s’est retrouvé chargé de la succession. Pour tout dire, j’ignore tout des dernières années de mon père, je ne sais même pas qui s’est chargé de l’organisation de ses obsèques, ni même où il a été inhumé. » J’avais fait une pause, le notaire avait attendu silencieusement, j’avais repris après avoir tenté de retrouver toutes les phrases préparées à l’avance et qui m’échappaient maintenant.
«J’aimerais essayer d’en savoir un peu plus, voilà tout. » avais-je murmuré en guise d’explication.
Maître Balleroy avait feuilleté plus avant dans le dossier. Cela avait pris quelques minutes.
Il avait relevé ses lunettes et s’était calé dans son fauteuil.
« D’après les pièces du dossier, vous comprendrez que je ne peux reconstituer qu’à partir de cela,
votre père a contacté l’étude en 1976 et a chargé maître Michelot de l’achat de plusieurs biens immobiliers, divers appartements, dont un à Paris, deux à Lyon et Bordeaux, ainsi qu’un petit immeuble à Toulouse. Ces achats se sont échelonnés pendant toute l’année 76, la dernière acquisition ayant eu lieu en février 77. Une somme substantielle a été versée sur l’assurance-vie ouverte à votre nom. Le mois suivant, votre père nous a contactés, par téléphone puis par courrier pour vous désigner comme son héritier et nous a laissé le nom de son avocat parisien qui pourrait nous fournir ultérieurement et si nécessaire votre adresse. »
J’avais interrompu le notaire.
« Vous voulez dire que maître Michelot n’a jamais rencontré mon père ?
– C’est cela oui, enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre. Tout s’est fait par courrier et par téléphone.
Son certificat de décès nous est parvenu en mai de la même année, toujours par la poste, sans aucun autre détail…Après vérification, l’ Étude a entamé les démarches successorales. C’est tout ce que je puis vous dire. C’est tout ce que je suis autorisé à vous dire.
– Autorisé ?
– Votre père dans sa dernière lettre, avait demandé que rien d’autre ne soit divulgué… mais que ceci vous soit remis au cas où vous viendriez un jour à l’étude.. » Il m’avait tendu une mince chemise que j’avais ouverte avec empressement. Ce n’était pas une lettre, comme je l’avais espéré, juste quatre feuillets sur papier pelure, probablement des doubles carbonés. Je les avais rapidement parcourus sans en comprendre un traître mot.
« Rien d’autre ? Avais-je demandé au notaire.
– Non, rien d’autre. »
Comme pour mieux le signifier, il avait claqué le rabat et renoué la sangle de tissu.
Il avait ramené à lui un bloc-notes, avait débouché son élégant stylo-feutre laqué noir.
« Je vais prendre votre adresse pour pouvoir néanmoins vous envoyer les comptes annuels! »
Il avait griffonné mon adresse et fixé au moyen d’un trombone sur le dossier, la page détachée du bloc-notes.
« Ma secrétaire va reporter tout cela dans notre fichier » m’avait-il précisé.
Maître Balleroy avait souri, s’était levé et je m’étais levé à mon tour.
« Votre père vous a laissé un joli patrimoine. A l’époque, un investissement de près d’un million de francs, cela représentait beaucoup d’argent. Si vous avez d’autres questions, ou besoin d’un conseil, n’hésitez pas à nous recontacter… »
Il m’avait raccompagné à la porte de son bureau qu’il avait ouverte pour moi et m’avait serré la main.
J’étais ressorti de l’étude avec ce chiffre en tête. Je n’avais jusqu’à maintenant jamais réalisé l’importance de la somme.
J’avais redescendu la rue principale, puis m’étais dirigé vers la gare. L’omnibus qui me devait me ramener à Paris n’entrerait en gare que deux heures plus tard.
***
Le lendemain de mon rendez-vous chez le notaire, j’avais appelé Yvonne. Elle était une des dernières personnes de mon entourage à avoir connu mon père. Elle avait été la maîtresse de G., peut-être pourrait-elle me dire quelque chose de leurs affaires communes. Elle semblait être restée en relation, d’une manière ou d’une autre, avec Michka Kontchalovic. Peut-être pourrais-je obtenir une information au détour de la conversation, un maigre indice qui me permettrait de poursuivre ma recherche.
Yvonne était le dernier fil ténu qui me rattachait à cette histoire pleine de « peut-être ».
Elle avait paru surprise de mon appel mais avait accepté mon invitation pour le samedi de la semaine suivante.
Il avait été convenu d’un goûter où le chocolat serait à l’honneur.
« J’ai déjà acheté du cacao et du lait concentré ! » avais-je argumenté pour la décider.
« Et puis cela me fera vraiment plaisir de vous voir. Il n’y a plus beaucoup de gens qui m’ont connu petit garçon. C’est quelque chose de troublant, non ? Vous savez, Yvonne, vous êtes en fait un des rares témoins de mon enfance… »
Je m’étais surpris à éprouver une sorte de vertige en disant cela.
Je lui avais indiqué mon adresse, elle viendrait vers seize heures.
« Vous avez mon numéro de téléphone ? N’hésitez pas à m’appeler si vous avez un problème pour trouver.. Vous avez de quoi noter ? »
Elle avait gentiment assuré que tout était dans son petit carnet. J’avais insisté.
« Ce numéro, je n’arrive pas à m’en souvenir, vous pouvez vérifier ? » Elle avait soupiré puis relu le numéro que j’y avais noté.
« Non, m’étais-je exclamé, pas 29 58 ! 28 59 ! A la fin, c’est 28 59… Je me trompe souvent, c’est vraiment idiot, j’inverse toujours… » Elle avait ri de mon ton faussement contrit.
Dans la foulée, j’avais tenté de joindre Gigi, mais les sonneries s’étaient succédé sans qu’elle décrochât le téléphone. J’imaginais l’appartement abandonné, avec les photographies sur le bahut, la petite entrée encombrée de chaussures et les vêtements suspendus à la patère, enfin le téléphone sur la petite table, que j’entendais sonner, comme si je m’ étais trouvé moi-même dans cette entrée, et qui sonnait, sonnait, sonnait dans le vide. Je m’étais alors résolu à écrire un courrier avec en-tête, signalant qu’elle n’était pas la personne désignée dans le testament et que nous lui adressions nos excuses et néanmoins nos remerciements.
Jacqueline était absente de Paris. Elle m’avait prévenu d’une suite de visites en province chez des vendeurs d’objets anciens. Elle avait organisé une sorte de circuit, elle ne reviendrait pas avant quelques jours. Je me retrouvais désœuvré et sans perspectives immédiates.
J’avais considéré la pile de manuscrits qui m’attendaient, posés sur la table basse. J’avais saisi le dernier sous la pile et m’étais attelé à la tâche.
J’avais bien avancé dans la correction. Agréable surprise, le texte de Louis-Marie Roussel, maître pâtissier maintenant en retraite, était bien rédigé et agréable à lire. Peu de fautes d’orthographe et une syntaxe correcte avait épargné mon crayon cet après-midi là. Je m’étais interrompu vers quinze heures pour aller poster le courrier destiné à Gigi.
Descendant l’escalier, je m’étais presque heurté à madame da Cunha qui lessivait le palier du troisième étage.
Nous avions échangé les salutations d’usage, mais comme j’allais continuer à descendre, elle m’avait arrêté.
« A partir de la semaine prochaine, je ne serai pas là. On part à Viana. Mon mari a eu ses congés plus tôt que prévu, il a échangé avec un collègue, parce que sa femme a besoin d’être opérée, et les dates, elles n’allaient pas. » Elle avait énoncé cela d’une traite puis elle avait enchaîné.
« C’est ma cousine Carlinda, comme d’habitude, qui va me remplacer à la loge dans la journée et pour le courrier et pour le ménage. Pour les repas, par contre, la première semaine, ça va pas être possible. Elle sera pas disponible. C’est pas encore les vraies vacances et elle doit s’occuper de ses enfants.
– Ne vous inquiétez pas, madame da Cunha, je m’occuperai de ça moi-même. Une semaine, ça ira. Vous partez quand ?
– Dimanche matin, il y a de la route et moi je ne conduis pas.
– Vous devez être contente de partir, j’espère que vous allez bien profiter de vos congés ! »
Je lui avais fait la bise, comme tous les ans lorsqu’elle m’annonçait son départ en vacances.
***
Yvonne avait été ponctuelle. Elle était arrivée à seize heures sonnantes. Elle était essoufflée après les cinq étages de la montée et tentait de dissimuler la difficulté éprouvée, mais les ailes de son nez étaient pincées et palpitantes et elle prenait de longues inspirations. Elle avait pourtant souri en me tendant la pyramide de papier suspendue au bout d’un bolduc marron qui venait d’un pâtisser renommé, puis elle m’avait embrassé.
« J’espère qu’ils n’ont pas trop souffert du voyage ! »
J’avais posé le paquet sur la table basse et l’avait aidée à ôter son manteau de demi-saison, que j’avais suspendu au porte-manteau.
« Assieds-toi, je t’en prie..tu veux une verre d’eau ? » avais-je proposé, passant spontanément au tutoiement.
Yvonne s’était assise. J’avais remarqué alors combien elle avait de jolies jambes malgré son âge.
Elle portait des collants clairs très fins, des escarpins, et sa jupe, telle qu’elle était assise, se relevait un peu, laissant voir des genoux parfaits que des femmes bien plus jeunes auraient enviés.
Ses cheveux teints en blond étaient roulés en chignon, comme lors de notre dernière rencontre et elle était parfaitement maquillée. Yvonne malgré son âge était restée une femme élégante et sa beauté bien que fanée, transparaissait encore.
Elle avait reposé le verre d’eau, s’était levée et approchée de la verrière. Elle avait longuement contemplé les toits, l’horizon de zinc parisien, et sans doute repéré les quelques monuments qu’on devinait plus qu’on ne les voyait.
« Tu as vraiment une belle vue… » Elle s’était retournée vers moi en souriant.
« Pourtant, m’étais-je exclamé, le plus bel endroit, mon meilleur souvenir, c’est la maison de l’avenue Mathurin Moreau !
– Ce n’était pas une maison…avait-elle protesté.
– Pour moi si ! Il y avait un jardin. Tu sais, je me souviens de presque tout.. Je me souviens de la salle de bains. Il y avait plein de savonnettes dans des petits emballages en carton. Ils me faisaient rêver, ces petits savons…Et puis des flacons de parfum. Attends, je me souviens encore du nom de l’eau de toilette ! « Eau de Roches » ! m’étais-je exclamé en claquant des doigts.
– « Eau de Rochas »…m’avait-elle repris. Oui, c’est vrai .. « Eau de Rochas. »
– Et puis la verrière, avec les vitraux, dans ta chambre..
– Tu étais entré dans ma chambre ? avait-elle demandé jouant l’indignation. C’était interdit.
– Je n’étais pas entré dans ta chambre, j’y avais dormi une fois. Tu ne te souviens pas ?
– Ah oui … La fête.. Je dois même avoir encore quelques photos.
– Fais moi plaisir, apporte-m’en une la prochaine fois que tu viendras…
– Mais je ne crois pas que tu sois sur aucune, tu devais déjà être au lit…
– S’il te plaît, Yvonne, fais-moi plaisir : c’est une toute petite trace de mon passé. Je voudrais avoir une image nette, j’aimerais pouvoir me dire « j’ai vraiment vu ces gens ce soir-là, ça a vraiment existé », tu comprends ?.
– Alors, si c’est important, je vais les chercher. »
Elle avait semblé, elle aussi, transportée dans ce passé, revenue près de trente ans en arrière.
Nous avions longuement discuté. J’avais mis à l’épreuve ma mémoire et mes souvenirs d’enfant.
***
Je portais un short en toile et une chemisette, des sandales aussi, ce devait être au début de l’été juste avant les vacances. Dès la sortie de l’école, j’avais rejoint la maison d’Yvonne. Celle-ci m’avait embrassé. Elle s’était penchée vers moi comme chaque fois et j’avais pu profiter de son parfum. Yvonne avait deux odeurs : celle des jours chauds, légère et fleurie comme ce jour-là, et celle d’hiver, plus capiteuse, plus lourde, qui me tournait la tête. Elle m’avait prévenu que mon père viendrait me chercher. C’était inhabituel : ordinairement je rentrais tout seul. J’avais juste acquiescé, je n’avais pas posé de questions. C’est Yvonne qui m’avait fourni d’elle-même une explication.
« G. est là, je pense qu’ils doivent régler des affaires. Je te donne ton goûter, après tu iras jouer dans le jardin, n’est-ce pas mon grand ? » J’avais hoché la tête et l’avait suivie dans la cuisine.
Elle avait pris mon cartable, qu’elle avait posé à l’entrée de la salle à manger. Elle m’avait ensuite tendu un sachet qui renfermait un pain au raisin et servi un verre de limonade.
Le goûter avalé, j’étais allé m’asseoir sur la dernière marche du perron central. Une colonie de fourmis m’avait occupé. J’avais joué longtemps à les empêcher de progresser, déposant brindilles, petits tas de graviers, obstacles qu’elles avaient vite surmontés. Remontant la colonne, j’étais parvenu au mur de l’immeuble voisin recouvert de vigne vierge, dans lequel les fourmis semblaient disparaître. Déçu, j’étais revenu au perron et après avoir écrasé quelques dizaines de fourmis, armé de deux graviers, je m’étais lassé du jeu.
J’avais sorti de ma poche la petite Jaguar verte et ménagé un circuit sur la terrasse couverte. J’entendis alors les pas d’Yvonne sur les graviers. Mon père était entré. Il avait esquissé un rapide signe de la main dans ma direction et avait suivi Yvonne dans la maison. La Jaguar après un tête-à-queue, était sortie de la route et avait fait plusieurs tonneaux.
Maintenant installé devant la porte ouverte de la cuisine, j’entendais le bruit des glaçons qu’Yvonne devait démouler et jeter dans un bol. Je m’étais risqué à regarder . Elle avait posé le bol sur un plateau ainsi qu’ une espèce de pince et avait disparu vers le salon .
Quand elle était revenue, je lui avais demandé si je pouvais aller prendre mon cartable.
« Attends, je te l’apporte ! ». J’étais donc resté sur le seuil, respectant cette frontière infranchissable.
Je ne sais plus combien de temps j’avais dessiné, toujours assis devant la porte de la cuisine. J’avais été tiré de mon occupation par les voix de G. et de mon père qui étaient sortis par la double porte du vestibule.
« On fera ça le 21. Amène le petit. Il reste toujours tout seul à l’appartement… Pour une fois, tu peux bien le prendre avec toi. On le fera dormir dans la chambre d’Yvonne. »
Mon père avait objecté. Je n’avais pas bien saisi ce qu’il avait opposé, il me tournait le dos. J’avais relevé la tête. J’avais croisé le regard de G. un court instant, puis j’avais baissé la tête, me mettant à ranger les crayons dans ma trousse, enfouissant celle-ci dans mon cartable.
« Pour le reste, je compte sur toi. » avait-rajouté G.
Les deux hommes s’étaient serré la main. J’avais fermé mon cartable, m’étais levé et étais allé attendre mon père près de la porte du jardin. Nous avions pris le chemin du retour en silence.
***
Nous étions passés dans ma minuscule cuisine. J’avais préparé le chocolat, Yvonne opinait à mes commentaires qui reprenaient mot pour mot, ceux qu’elle m’avait faits tant de fois. « Et surtout, non sucré ! Parce que j’ai déjà mis du sucre ! » Nous l’avions dit à l’unisson, Yvonne et moi. J’avais presque éclaté de rire.
Nous nous étions souri.
« Je tenais à te remercier de tout ce que tu as fait pour moi, Yvonne. » L’émotion devait percer dans ma voix.
Elle avait tendu la main et m’avait pressé le bras puis elle était allée dans le salon et en avait rapporté les pâtisseries.
« Dans la cuisine, ça sera mieux… Barquette au marron ou millefeuille ? »
J’avais choisi la barquette au marron.
Nous avions cérémonieusement dégusté les gâteaux et bu notre chocolat. J’avais reposé ma cuillère sur la petite assiette.
« Tu as connu Solange ?
– Solange ? C’était une amie de ton père ?
– Non, une amie de G. Enfin, pas vraiment une amie… Disons une connaissance. G. m’avait confié à elle après le départ de mon père.
– Jamais entendu parler, non. Tu es toujours en contact avec elle ?
– Oui, nous ne nous sommes pas perdus de vue… Tiens, d’ailleurs je la vois dimanche. C’est notre repas mensuel. Tu sais, j’aimerais aussi que nous ayons, toi et moi notre repas mensuel, maintenant que nous avons pu renouer… Tu en serais d’accord ?
Elle m’avait regardé avec un sourire affectueux.
« Tu étais un petit garçon charmant, tu sais, et tu es devenu un homme charmeur et délicat. Je suis partante pour le repas ou le goûter mensuel ! »
Nous étions passé au salon et j’avais enfin pu aborder le sujet qui me tenait à cœur.
« Il y a diverses choses que j’aimerais savoir au sujet de mon père…
– Je ne sais pas grand-chose, tu sais. Je ne l’ai pas beaucoup fréquenté.
– Oui.. mais c’était l’ami de G. Ils étaient en affaires, avais-je insisté.
– G. ne me racontait rien des ses affaires, confia-t-elle. Je savais juste qu’ils étaient associés. Oui, ça, il me l’avait dit. Mais G . ne me racontait pas beaucoup de choses, tu sais.
– Mon père m’a laissé beaucoup d’argent à sa mort, avais-je expliqué, j’aimerais comprendre d’où cet argent pouvait provenir.
– Je n’étais plus avec G. à cette époque, tu sais bien… »
Elle avait longuement expiré par le nez comme l’on fait lorsqu’on est contrarié. J’étais resté silencieux et m’étais dirigé vers mon petit bureau. J’avais sorti du tiroir l’enveloppe qui contenait les photos et lui avait tendu celle où figuraient Michka, G. et mon père.
Yvonne avait longuement fixé la photo, puis il m’avait semblé que son regard restait dans le vague. Elle avait finalement relevé la tête vers moi.
« C’est à Rosoy n’est-ce pas ? »
J’avais acquiescé. Elle avait repris :
« J’y suis allée quelques fois avant que nous nous séparions… » et elle m’avait rendu la photo.
« Je ne sais quoi te dire, G. ne me confiait rien de ce qui avait trait à ses activités professionnelles.
– Mais Michka, Michka Kontchalovic, tu es bien restée en contact avec lui ! Tu es bien un peu au courant de ses affaires ou de ses occupations, non ?
– Nous nous sommes vus de loin en loin, oui… Michka, travaillait à l’époque dans l’import- export, il avait une espèce de bureau commercial.
– Dans l’import- export ? C’est toujours ce qu’il fait maintenant ?
– Je suppose, oui.
– Et avec quels pays commerçait-il à l’époque, tu t’en souviens ? »
Yvonne semblait lasse de mes questions mais elle répondit cependant.
« La Yougoslavie, je crois, la Bulgarie aussi, si je me souviens bien. Michka est Yougoslave, tu sais ? »
Elle s’était tue, et de mon côté je m’en voulais un peu de l’avoir ainsi pressée de questions.
« Excuse-moi, Yvonne, mais il y a des pans entiers de ma propre histoire qui m’échappent, avais-je soupiré à mon tour. Je pensais jusqu’à maintenant que ça n’avait pas d’importance. J’essaie de reconstituer, de comprendre pourquoi mon père est parti et a disparu un jour, j’essaie juste de comprendre… »
Elle s’était levée et était allée à nouveau observer les toits. Elle était restée silencieuse pendant quelques minutes.
« Fouiller le passé n’est pas toujours bon, tu sais. Cela fait souvent du mal, même. »
Puis consultant sa montre, elle s’était exclamée : « Oh! Il faut que j’y aille ! Je suis déjà en retard. J’ai rendez-vous avec une amie, nous allons au cinéma. »
Elle m’avait souri à nouveau. Je l’avais aidée à enfiler son manteau, elle avait saisi son sac puis m’avait caressé la joue en guise d’au revoir.
***
Jacqueline était rentrée le mardi suivant. Je l’avais invitée à dîner, mais elle avait décliné. Le cousin de sa mère, celui qui tenait l’hôtel, avait fait un malaise et allait devoir prendre du repos. Il lui avait demandé de le remplacer en soirée. Elle ne pouvait évidemment pas refuser. L’hôtel était complet, elle allait être très occupée. Sentant sans doute ma déception, elle avait alors proposé que nous déjeunions ensemble le vendredi.
« Alors nous ferons cela chez moi ! J’ai du temps pour préparer le repas…avais-je proposé.
– Vous cuisinez souvent ?
– Pas vraiment, non.. ma concierge est en vacances, c’est elle qui prépare mes repas habituellement. Alors cette semaine, j’improvise des salades étranges, avais-je menti. Vous me direz ce que vous en pensez.. »
Je lui avait donné tous les renseignements nécessaires pour qu’elle puisse parvenir jusqu’à chez moi et nous avions raccroché.
Jusqu’au jeudi, j ‘avais pris mes repas dans diverses brasseries, ne commandant que des salades. J’avais scrupuleusement noté les ingrédients utilisés pour chacune d’entre elles, interrogeant le serveur sur la composition des assaisonnements. Le vendredi matin, j’étais passé rue Lepic et rue des Abbesses où j’avais rempli mon cabas de diverses victuailles. Rentré à la maison, je m’étais acquitté de la préparation du repas, qui se résumait à la réalisation d’une salade composée.
Deux coups de sonnette m’avaient interrompu alors que je dressais la table dans la cuisine.
Jacqueline portait une tenue presque extravagante. Mélange de costume de science-fiction et de haute couture. Bottes blanches vernies à semelles compensées, collant à larges rayures verticales, et un ensemble composé d’une mini-jupe et d’un boléro blanc eux aussi. Elle portait cette fois une espèce de béret rond qui tenait presque du casque.
Elle m’avait sauté au cou et avait eu ensuite une petite moue affligée devant mon embarras.
« Vous êtes décidément l’homme le mieux élevé du monde, le plus réservé ou le plus…
– Guindé ? avais-je suggéré
– Guindé, oui, voilà… »
Je m’étais effacé pour la laisser entrer, elle avait franchi le seuil. J’avais désigné son ensemble.
« C’est du Courrèges ? Du Paco Rabanne ?
– C’est du ma-tante-est-couturière ! Vous aimez ? » Elle avait reculé d’un pas puis avait pirouetté, faisant un tour sur elle-même. J’avais secoué la tête en guise d’assentiment.
« Vous êtes une femme vraiment surprenante !
– Vous ne savez pas encore à quel point… » Elle avait paru songeuse un instant puis avait ri.
Nous étions passé à table. Jacqueline m’avait raconté son périple. Elle m’avait décrit les vendeurs provinciaux avec un humour empreint de férocité. Je lui avais narré par le menu le rendez-vous avec maître Balleroy. Je lui avais aussi parlé des affaires d’import export avec la Yougoslavie auxquelles mon père avait été vraisemblablement associé.
« Vous n’êtes pas beaucoup plus avancé, avait-elle constaté. Il doit bien y avoir une explication.. Vous croyez que cela a un rapport avec la Yougoslavie ?
– Je n’en sais absolument rien. La logique voudrait qu’il y ait un rapport, mais j’ignore lequel. Je ne vois même pas par où, ni comment, commencer à chercher… »
Le saladier était vide. Nous avions grignoté le dessert acheté chez le pâtissier.
Jacqueline avait soupiré.
« Il faut que je retourne travailler…
– Que faites-vous demain ? On pourrait aller faire un pique-nique au Bois, je suis très fort en sandwiches aussi, vous savez !
– Demain, non, impossible, on va avoir besoin de moi à l’hôtel toute la journée. En revanche dimanche, je suis libre comme l’air.
– Ah, dimanche, c’est moi qui suis occupé. Je pars dans les Yvelines. Autant dire le bout du monde, une véritable expédition. Je déjeune chez Solange, une femme qui s’est occupée de moi pendant longtemps, quand j’étais plus jeune. Je ne peux pas me dérober. Un jour, je vous raconterai…
– Bon alors, je vous appellerai la semaine prochaine. Je repars vraisemblablement lundi matin, une série de statuettes polychromes du côté de Lille…Je pense que je rentrerai le lendemain. »
Elle avait à nouveau regardé sa montre.
« Mais là, il faut vraiment que j’y aille, mon patron va m’assassiner, on doit terminer le catalogue de la prochaine vente, c’est un boulot de dingue ! »
Elle avait remis son boléro, avait arrangé ses cheveux et recoiffé son étrange béret. En partant elle m’avait ébouriffé les cheveux, et posé deux bises sur chaque joue.
« Je vous appelle ! » Elle avait commencé à dégringoler les marches en agitant la main, sans se retourner.
La discussion avec Jacqueline m’avait remis en tête les feuillets transmis par le notaire. Dans le train qui me ramenait de B. je les avais lus et relus, essayant de comprendre pourquoi mon père avait cru bon de me les laisser. Les feuillets roses et bleus s’apparentaient à des bons de transport ou à des feuilles de route, l’un d’entre eux avait toute l’apparence d’une déclaration en douane, on devinait la trace du tampon-dateur d’un organisme officiel mais celui-ci était quasiment illisible. Sur aucun des feuillets n’était mentionnée la nature de la marchandise transportée, ni sa provenance.
Après le départ de Jacqueline, j’avais repris la chemise qui les contenait. Je m’étais aidé de ma loupe miraculeusement retrouvée sur une des étagères de la bibliothèque. J’avais scrupuleusement observé chacune des feuilles. Sur l’une d’elles, le nom d’un poste frontière avait été biffé et un autre avait été indiqué en marge. Il avait été rajouté au crayon à papier d’une main si légère qu’il en était devenu presque imperceptible. Je m’étais appliqué à reconstituer les caractères de la mention manuscrite. « Pourtalet » avais-je finalement déchiffré. Encore maintenant sans que je sache exactement pourquoi, j’avais estompé le mot encore un peu plus à petits coups de gomme jusqu’à le réduire à une trace définitivement inintelligible. Il m’était peut-être apparu que ce nom constituait le seul indice contenu dans ces feuilles et que j’en serais désormais le seul détenteur.
J’avais ensuite scruté avec attention la trace du tampon sur la déclaration en douane. 10II69, c’est à peu près ce que j’avais réussi à lire. Le mois où mon père avait disparu. Que s’était-il passé le 10 février 1969 qui méritât que cette feuille fût conservée ?
***
Solange guettait mon arrivée sur le perron. Le train du dimanche, celui que je prenais lorsque j’allais la voir, arrivait à 11 heures 27 à la gare de Rambouillet. Il me fallait alors prendre un taxi qui me déposait, une quinzaine de minutes plus tard, devant chez elle. Ce serait le même taxi qui viendrait me chercher à 16 h 30 pour effectuer le trajet en sens inverse.
Lorsque G. m’avait inscrit à la Faculté, j’avais continué pendant près de trois ans à regagner la maison de Solange chaque week-end. Solange me gâtait, me pressait de questions sur mes études et ma vie à Paris, m’entourait d’attentions presque maternelles. Le dimanche soir, lorsque je repartais, ma valise contenait des vêtements lavés et repassés.
Nous avions poursuivi notre routine presque familiale. Chaque été, nous partions encore nous installer quelques semaines au « Moulin » et lorsque j’avais commencé à enseigner, j’avais pris l’habitude de lui rendre visite un dimanche par mois.
Elle n’avait plus alors de nouvelles de G. et j’avais compris qu’elle n’en aurait plus. L’ espèce de contrat qui les unissait et dont j’avais été l’objet était arrivé à son terme : j’étais financièrement indépendant.
J’étais descendu du taxi et j’avais réglé la course. Solange avait descendu les trois marches du perron et était venue à ma rencontre. Je l’avais prise dans mes bras et l’avais serrée contre moi en l’embrassant. Elle riait en disant que j’allais l’étouffer et qu’on allait m’accuser d’être un tueur de vieilles dames. Nous étions entrés dans la petite maison, et j’avais entendu, provenant de la cuisine, le vrombissement de la soupape de la cocotte-minute. Solange s’était précipitée. «les haricots verts ! ». Elle avait éteint le feu sous la cocotte puis était revenue vers moi en s’essuyant les mains sur son tablier. « On mange dans cinq minutes ! Mets la table ! »
Elle avait sorti du four une pintade et j’avais été mis à contribution pour la découper.
Après le repas, nous nous étions promenés. Nous avions marché jusqu’à l’orée de la forêt, parlant de tout et de rien, nous remémorant les anecdotes qui avaient émaillé la période où j’étais son protégé.
Nous étions lentement revenus vers sa maison. Il était presque 16 h 30. Le taxi ne tarderait pas à arriver. Comme chaque fois, je percevais la tristesse qui s’emparait de Solange au moment de mon départ.
« Tu viendras au «Moulin » cet été, ne serait-ce que quelques jours, tu me le promets, n’est-ce pas ?
– Comme tous les ans, Solange. Je te le promets.
– Je suis idiote de me mettre dans des états pareils… mais tu le sais, tu es mon « neveu » préféré… ».
Je l’avais prise à nouveau dans mes bras. Elle qui m’avait si souvent consolé lorsque adolescent, j’avais de la peine, me semblait maintenant bien petite et bien fragile.
Le taxi était arrivé. Je l’avais embrassée encore. Elle avait longtemps agité la main, sa petite silhouette disparaissant au premier tournant.
J’étais arrivé chez moi presque deux heures plus tard pour découvrir que j’avais été cambriolé.
La porte était légèrement entrebâillée, une méchante éraflure griffait le panneau près d’une des serrures. Le pêne de la seconde serrure avait été arraché de la gâche qui pendait, ne tenant plus que par une vis. J’avais poussé la porte du doigt, retenant ma respiration, le cœur battant à tout rompre. Presque tétanisé à l’idée de ce que j’allais découvrir, j’avais fait un pas dans l’appartement.
***
Dès le lundi matin, j’avais appelé le commissariat de quartier.
J’avais passé une nuit exécrable, me réveillant en sursaut à de nombreuses reprises, certain d’avoir entendu du bruit dans l’escalier. J’avais tendu l’oreille, en vain bien sûr, mais prêt à sauter du lit. J’avais laissé la lampe de la cuisine allumée, autant pour me rassurer que pour signaler ma présence dans l’appartement et ajusté la chaîne de sûreté. J’avais même tiré le bureau contre le porte. Au moins celle-ci était-elle presque fermée.
« Si c’est pour déposer une plainte, il faut venir, monsieur » m’avait expliqué mon interlocuteur.
J’avais à peine pris le temps d’avaler un café, je m’étais rapidement habillé et j’avais presque couru jusqu’au commissariat.
Expliquant sommairement au planton mon intention de déposer plainte, j’avais été invité à patienter sur un banc de bois adossé à un mur, le long d’un couloir. Nombre de gens passaient et repassaient sans qu’il me fût rien demandé. J’entendais le cliquetis de deux machines à écrire. Par l’entrebâillement d’une des portes, j’avais distingué un bureau et une chaise grise, des classeurs gris eux aussi, sur une étagère.
Dans le couloir où je patientais, j’avais pu lire ad nauseam des affiches de recrutement, la conduite à tenir en cas d’agression, les précautions à prendre en cas d’accident, ainsi qu’un panneau représentant les équivalences d’alcoolisation et les sanctions encourues. Enfin, un homme s’était avancé et m’avait demandé ce qu’il pouvait faire pour moi. Je m’étais alors dressé sur mes pieds, en proie à une légère panique. J’avais réussi à dire que j’avais été victime d’un cambriolage, que c’était la première fois, et que je ne savais pas ce qu’il fallait faire. L’homme m’avait alors tapé deux fois sur le bras et m’avait demandé de le suivre jusqu’à son bureau.
Il m’avait désigné la chaise grise. Je m’étais assis, soulagé de pouvoir enfin raconter mon histoire.
« Je suis l’Inspecteur Jean Massin, Officier de Police Judiciaire, je vais enregistrer votre plainte. A la suite de cela, si cela nous semble nécessaire, nous enverrons une patrouille dans la journée. Vous allez ensuite contacter votre assureur et lui envoyer la copie de votre dépôt de plainte. Et ça sera à lui de jouer ! » L’inspecteur avait dit tout cela, comme s’il récitait une leçon bien apprise. Il avait ensuite intercalé du papier carbone entre deux feuilles blanches, engagé les feuilles dans la machine à écrire et tourné la mollette pour faire remonter la liasse en position.
« Je vous écoute ! Nom, prénom, date de naissance.. »
J’avais raconté mon retour de Rambouillet et le motif de mon déplacement, l’absence de la concierge, la porte fracturée, j’avais fait la description de l’état de l’appartement.
Peu de choses au final avaient été volées, me semblait-il, mais tout ou presque avait été retourné, certains tiroirs avaient été vidés. Il m’avait demandé de préciser.
« Comme si on avait fouillé pour trouver quelque chose de précis ?
– Oui ! m’étais-je exclamé, Voilà ! Vous venez de.. C’est cela, exactement cela, je n’arrivais pas jusqu’à maintenant à saisir ce qui me..me troublait. Je viens de comprendre cette impression que je n’arrivais pas à saisir.
– A part l’appareil photo, qu’est-ce qu’on vous a volé ?
– Je ne sais pas… rien qui ait vraiment de la valeur, je crois. »
Mais au moment où j’avais prononcé ces mots, l’image de la chemise contenant les feuillets, remise par maître Balleroy s’était imposée à moi.
«En fait… il faudrait que je vérifie, je n’ai touché à rien, je n’ai pas osé.. Peut-être quelques papiers personnels, quelques documents qu’ un notaire venait de me remettre. Cela faisait partie de la succession de mon père.
– Des documents importants ?
– Je ne sais même pas s’ils sont importants.
– Je vous pose la question parce que, voyez-vous, il y a deux ou trois détails qui m’interrogent, dans votre cambriolage… »
Jean Massin m’avait expliqué que les cambrioleurs évitaient en général les derniers étages des immeubles, leur fuite en cas de problème étant rendue plus complexe. En second lieu, il fallait dans mon cas, qu’ils eussent été avertis de l’absence de la concierge, puisqu’elle occupait normalement la loge même le dimanche. Il y avait ma propre absence ce dimanche-là, qui sans être fortuite n’en était pas moins exceptionnelle. Enfin, il y avait l’accès à l’immeuble lui-même qui était protégé par un code.
« Voyez-vous où je veux en venir ? » m’avait-il demandé en plantant son regard dans le mien.
J’essayais de suivre le cheminement de sa pensée. Je tentais d’assembler les remarques qu’il venait de faire mais mon esprit devait être suffisamment troublé pour que tout y tournât en boucle sans que je puisse parvenir à une conclusion cohérente.
Voyant que je restais muet et conservais un air probablement hébété, il avait repris la parole.
« Cela n’a pas été fait au hasard. Les cambrioleurs ont été renseignés. Votre absence, la concierge, le code. CQFD… » Il m’ avait adressé un sourire désolé.
« Réfléchissez et si une idée vous vient, rappelez-moi ». Il avait dégagé les feuilles de la machine, il m’avait demandé de les relire, puis d’ y apposer ma signature.
« On passera faire un relevé d’empreintes dans la journée, contactez votre assurance avant de tout ranger, surtout. Pour les serrures, ils vous indiqueront la marche à suivre ! »
L’Inspecteur s’était levé, j’en avais fait de même, il m’avait à nouveau tapoté le bras, puis avait ouvert la porte du bureau.
« Réfléchissez, et n’hésitez pas à me rappeler ! »
***
Le serrurier venait de terminer son travail. Il rangeait ses outils avec application.
« Je serais vous, je réfléchirais à une serrure à trois points. On ne pose plus que ça, maintenant. »
Il avait manœuvré la porte à plusieurs reprises, faisant jouer les verrous de l’intérieur, puis de l’extérieur en essayant les deux clefs chaque fois. Il avait regroupé les clefs sur des anneaux brisés et rassemblait maintenant les restes des anciennes serrures.
L’intervention avait duré près de deux heures. Lorsque le serrurier était arrivé, j’avais déjà commencé à ranger.
J’avais ramassé toutes les feuilles éparses. J’avais regroupé dans un seul et unique dossier les épreuves des biographies en attente de correction, me promettant d’y remettre de l’ordre dès le lendemain. J’avais à nouveau empilé dossier, dictionnaires et atlas routier sur la table basse.
Une fois le serrurier parti, je m’étais attaqué à la bibliothèque, j’avais redressé les deux tableaux du salon, remis en place le tiroir du bureau et reposé la petite lampe, après en avoir changé l’ampoule. Comme je l’avais pressenti, le dossier que G. m’avait donné et la chemise contenant les feuillets que m’avait remis le notaire avaient disparu. J’avais bizarrement retrouvé l’enveloppe contenant les photos sous le canapé.
Jusqu’à tard dans la soirée, je m’étais livré à cette remise en ordre, profitant de cette étrange corvée pour trier et jeter ce qui aurait dû l’être depuis que j’habitais là. Je n’avais été interrompu dans ma tâche qu’en toute fin d’après-midi par Carlinda, la cousine de madame da Cunha. Elle avait sonné et en ouvrant la porte, je l’avais trouvée affolée et pleine d’agitation. Je l’avais rassurée en la faisant pénétrer dans l’appartement afin qu’elle constate d’elle-même que les dégâts étaient somme toute limités. Je l’avais surtout dissuadée de faire revenir en urgence, du Portugal, sa cousine qui méritait bien de finir ses congés. Elle s’était engagée à n’en rien faire, j’ avais été tenté de le lui faire promettre sur la Vierge, mais j’avais renoncé. Elle s’était calmée puis lancée dans une diatribe sévère contre cette époque où l’ on n’était plus à l’abri de rien.
Vers vingt et une heures, il m’avait semblé avoir atteint mon but. Tout était à nouveau à sa place. L’appartement avait repris son aspect habituel. Presque satisfait, je m’étais servi un verre de Muscat et je m’étais affalé sur le canapé. Tout en sirotant mon verre, j’en étais revenu au conseil reçu au commissariat : « Réfléchissez ! »
Réfléchir, je ne faisais plus que ça. J’avais tourné les remarques de l’OPJ dans tous les sens. Qui était au courant de l’absence de madame da Cunha ? Qui savait que je devais m’absenter de Paris ce dimanche-là ? A qui avais-je confié le code de la porte de l’immeuble ?
Deux ou trois noms me revenaient sans cesse à l’esprit, provoquant mon énervement et mon agacement.
J’avais beau tenter de repousser ces hypothèses improbables, les conclusions restaient les mêmes. A vingt-trois heures, la bouteille de Muscat vidée, j’étais allé me coucher. J’étais à moitié ivre.
***
Le mardi matin, j’avais bien évidemment appelé Yvonne. Elle n’avait pas décroché. Je n’avais pas laissé de message.
Je m’étais attelé à ce que j’estimais le plus urgent : remettre en ordre les six existences qui m’avaient été confiées par l’éditeur.
Assis sur le canapé, j’avais distribué les feuilles en cherchant des indices dans chaque page, puis ordonné celles-ci, heureusement numérotées. La tâche s’avéra plus simple que je ne m’y attendais, mais néanmoins beaucoup plus longue. Ce n’est qu’en début d’après-midi que j’avais rappelé Yvonne. Elle avait cette fois, décroché immédiatement.
L’annonce du cambriolage dont j’avais été victime l’alarma et l’inquiéta. Je l’avais rassurée en expliquant, sans entrer dans les détails que fort peu de choses avaient disparu. C’est elle qui se mit à me poser mille questions sur l’origine possible de la chose. En ce qui la concernait, non bien sûr, elle ne s’était livrée à aucune confidence à qui que ce fût.
Elle avait posé le combiné le temps d’aller vérifier qu’elle avait encore dans son sac, le petit répertoire dans lequel elle avait noté, sous mon adresse, le code d’accès à l’immeuble.
« J’ai toujours mon carnet ! » s’était-elle exclamée comme soulagée. Elle avait enchaîné :
« Tu as une serrure trois points ? Moi, c’est ce que j’ai fait poser… Tu devrais y réfléchir. »
J’avais écourté la conversation prétextant le rangement que je devais poursuivre.
« Quoi qu’il en soit, on se rappelle pour notre premier goûter mensuel ! Je t’embrasse, à bientôt !» Le ton de ma voix s’était voulu guilleret. J’ignore si j’avais réussi à donner le change.
J’avais consacré le reste de l’après-midi à la correction complète d’un des manuscrits. Mais je m’étais vite rendu compte que je consultais de plus en plus souvent ma montre. Jacqueline était-elle rentrée de son voyage ? Allait-elle m’appeler dès ce soir ou, comme c’était le plus probable, attendre le lendemain ?
La cousine de madame da Cunha m’avait distrait de mon obsédante impatience. Elle était arrivée un peu avant dix-sept heures avec le repas du soir qu’elle m’avait préparé. Elle s’était affairée dans la cuisine, vidant le contenu des petites boîtes en plastique dans deux casseroles.
« Voilà, comme ça, vous n’aurez plus qu’à réchauffer ! C’est du poulet avec du riz et des légumes. Des haricots avec de la tomate. Et en dessert, des petits pastéis de nata… »
Au moment où elle avait prononcé ces mots, j’avais pris conscience de ma faim : je n’avais rien avalé depuis la veille. Carlinda partie, j’avais allumé le gaz sous les casseroles.
Le mercredi en fin d’après-midi Jacqueline n’avait toujours pas appelé. J’avais à plusieurs reprises songé à téléphoner au Royal, j’avais même cherché dans l’annuaire le numéro de l’hôtel et puis j’avais renoncé, indécis et mécontent de moi.
J’avais abandonné le travail en cours, incapable de me concentrer, j’avais tourné en rond, me levant et me rasseyant, pris un livre que j’avais rapidement refermé, agacé. Vers dix-sept heures, j’avais enfilé une veste et j’étais sorti. J’avais longuement marché, dévalant les rues tout d’abord en direction de la gare Saint-Lazare, bifurquant ensuite vers la Chaussée d’ Antin. Je m’étais retrouvé devant l’Opéra, sans même m’en être rendu compte. Au fil de ma déambulation, j’avais tenté de reprendre mes esprits, de calmer l’angoisse qui m’étreignait, de trouver des explications simples aux événements qui venaient de se produire.
J’avais besoin que Jacqueline me rassurât, que sa bonne humeur, tel un baume, agisse sur moi. J’étais persuadé qu’elle réussirait à me faire rire de cette histoire, inventant une explication farfelue qui rendrait mes craintes infondées. Il fallait que je lui parle le plus vite possible.
Je m’étais engouffré dans la bouche de métro de la station Opéra et j’avais dévalé les marches.
***
Le trajet avait tout au plus duré un quart d’heure pendant lequel j’avais fixé le panonceau de la ligne 7, décomptant les stations, guettant le signal sonore annonciateur de la fermeture des portes. « Place d’Italie », « Tolbiac », j’étais déjà debout, la main sur la poignée de la portière. « Maison Blanche ». J’avais fusé sur le quai, courant presque vers l’escalier. J’avais monté une volée de marches. L’escalator dans lequel je m’étais jeté ensuite était à l’arrêt, et surpris, j’avais trébuché sur la première marche. Je n’avais évité la chute que de justesse, me rattrapant à la rampe in extremis.
L’incident avait eu un effet paradoxal : j’avais recouvré mon sang froid et avais jugé mon attitude complètement inepte.
Arrivé devant l’Hôtel Royal, j’avais pris une longue inspiration et franchi le sas de la double porte.
L’homme derrière le comptoir de la réception était bien plus jeune que celui qui s’y tenait la seule fois où j’étais venu y attendre Jacqueline. Il avait levé la tête à mon entrée et m’avait adressé un sourire.
« Bonjour monsieur, vous désirez ?
– Bonjour, c’est à la fois simple et un peu… » j’avais toussoté pour m’éclaircir la voix.
« Voilà, j’aimerais parler à Jacqueline, si elle est là. Je suis un de ses amis.
– Jacqueline ?
– Oui, je sais, c’est un peu cavalier de ma part de ne pas avoir signalé ma venue, mais… »
L’homme m’avait regardé avec gêne.
« Jacqueline, Jacqueline comment ? C’est une cliente de l’hôtel ? » J’étais resté muet. Je prenais conscience que j’ignorais jusqu’au nom de Jacqueline.
« C’est une parente du propriétaire de l’hôtel, avais-je expliqué, elle loge ici…vous savez bien ! »
L’homme avait froncé les sourcils.
« Il n’y a personne du nom de Jacqueline, ici. Je suis désolé, monsieur…
– Mais c’est impossible ! Je suis venu il y a une vingtaine de jours. Elle connaissait fort bien l’homme qui tenait l’accueil. Nous avons… » L’homme me regardait avec un étonnement croissant.
« Écoutez, je suis le gérant de cet hôtel et je puis vous assurer qu’aucune Jacqueline n’y travaille ou n’y loge. Quel jour dites-vous que vous êtes venu ? »
J’avais fouillé ma mémoire.
« C’était un mardi. Il y a environ trois semaines. » J’avais pris un ton presque implorant.
L’homme avait reculé de quelques pages dans son cahier de réservation en secouant la tête.
« Non aucune cliente de ce prénom..
– Mais c’est impossible ! Alors, qui était l’homme qui vous remplaçait à la réception ?
– Attendez, le mardi, je prends parfois une après-midi de congés. Peut-être était-ce notre extra. Il nous est adressé par une agence de placement. C’est souvent le même. »
Le gérant semblait désormais prendre de l’intérêt à mon histoire.
« Je vais vérifier, si vous voulez bien m’accorder deux minutes… je vais m’informer auprès de Lise. Lise est notre femme de chambre.» m’avait-il expliqué
Il avait alors décroché le téléphone intérieur et enfoncé une des touches.
« Lise ? C’est moi, oui… Il y a trois semaines, à peu près, c’est Thierry qui est venu me remplacer le mardi ? » Il m’avait lancé un regard qui se voulait rassurant.
« Ah, non ? Ce n’était pas Thierry ? Tu ne le connaissais pas ? Tu ne l’avais jamais vu ?» Le gérant me regardait toujours et répétait les réponses à mon intention.
« Non, rien de grave, je te remercie. »
Il avait raccroché.
« C’est vraiment bizarre. Si c’est une arnaque, elle est bien montée ! Cette Jacqueline, elle a réussi à vous soutirer de l’argent ? »
J’avais secoué la tête en signe de dénégation. « C’est plus compliqué que ça… » avais-je avoué.
L’homme m’avait souri avec commisération puis il avait proposé de contacter l’agence de placement dès le lendemain matin.
« Il doit bien y avoir une explication..On va faire ce qu’il faut pour tirer cela au clair, de toute manière, je n’aime pas du tout l’idée que n’importe qui se soit occupé de l’hôtel en mon absence. » m’avait-il assuré.
Je lui avais laissé mon nom et mon numéro. Je l’avais remercié de sa patience, en ajoutant que j’étais bien conscient de m’être conduit de façon stupide. Il m’avait tapoté l’épaule.
« Je vous tiens au courant ! Et puis, personne n’est à l’abri d’une erreur…reste la déception de s’être fait avoir et d’avoir été victime de sa propre naïveté… Ne vous en faites pas trop.. »
Nous nous étions serré la main, il m’avait accompagné jusqu’à la première porte qu’il avait ouverte pour moi et il m’avait encore tapoté l’épaule.
***
Je n’ai aucun souvenir du trajet que j’avais emprunté pour rentrer chez moi. Seule reste l’impression de brouillard dans lequel je me trouvais. Un sentiment d’irréalité, d’impossibilité, m’étreignait. J’essayais, en vain, d’accorder ce que j’avais vécu et ce que je venais de découvrir. La brutalité du choc que j’avais ressenti se muait en égarement.
Je passais en revue les moments passés avec Jacqueline, j’y cherchais des failles et n’en trouvais aucune. Il ne restait plus que la duplicité dont elle avait fait preuve. Pourtant, malgré moi, je lui avais cherché des excuses. J’avais échafaudé des hypothèses alambiquées pour expliquer ce qui l’avait amenée à se jouer de moi de la sorte. J’avais encore l’espoir qu’il s’agisse d’une de ses fantaisies, qu’elle allait m’appeler pour me détromper sur ses intentions, pour m’expliquer que tout cela n’était jamais qu’une sinistre plaisanterie. Au fond de moi, je doutais qu’il en fût ainsi, mais je m’étais raccroché à ce faible espoir.
Le lendemain, sans illusions, j’avais appelé tous les commissaires-priseurs de Paris. Je m’étais fait passer pour l’un des vendeurs démarchés par Jacqueline, et avais demandé à parler à « Mademoiselle… Oh, excusez-moi, son nom m’échappe, c’est idiot..seul son prénom me revient…Jacqueline… elle est venue la semaine dernière.. », mais chaque fois, la réponse avait été la même : aucune Jacqueline ne travaillait là.
A la poste, aidé des annuaires de la proche banlieue, j’avais poursuivi mes appels, puis j’avais abandonné. J’étais rentré chez moi. La cousine de madame da Cunha, m’avait arrêté dans le hall devant sa loge.
« Il y a du courrier pour vous.. j’espère que c’est des bonnes nouvelles ! »
Elle avait entrebâillé sa porte et saisi une grande enveloppe qu’elle m’avait tendue.
« Je monterai tout à l’heure pour vous apporter le repas ! J’ai fait une spécialité de Viana. C’est avec de la morue et des pommes de terre ! »
J’avais réussi à sourire et à la remercier. J’avais entrepris l’ascension des cinq étages, l’esprit vide. J’avais peu et mal dormi ces trois dernières nuits. Je me rendis compte alors que j’étais épuisé.
Arrivé dans l’appartement, j’avais suspendu ma veste puis j’avais décacheté la grande enveloppe kraft. J’en avais sorti une assez grande photo et une lettre où figuraient quelques lignes manuscrites. Elle était signée d’Yvonne.
« J’ai retrouvé cette photo dans un de mes albums, j’espère qu’elle te permettra de raviver certains de tes souvenirs.
Affectueusement, Yvonne
Ps : je ne me souviens même plus des noms des gens ! »
La photo en noir et blanc, était de grand format, tirée sur papier brillant. Le bord blanc en était dentelé comme cela se faisait à l’époque.
.
Une dizaine de personnes posaient pour immortaliser le moment. Une femme blonde aux cheveux très frisés, était assise à la droite d’Yvonne qui, avec G. sur sa gauche occupait la position centrale sur le canapé, ils étaient encadrés de deux femmes qui occupaient les accoudoirs, jambes croisées. Devant eux, deux hommes étaient assis sur le sol. Un couple se tenait derrière le canapé sur lequel il s’appuyait. Les femmes arboraient des robes de cocktail, la plupart d’entre elles avaient autour du cou un rang de perles ou un collier voyant. Les hommes étaient vêtus de smokings ou de costumes sombres, ils étaient tous cravatés. Les visages masculins s’ornaient d’ une fine moustache, excepté pour deux d’entre eux.
Chacun levait une coupe de champagne, comme pour porter un toast en direction du photographe.
Tous, enfin, étaient coiffés d’un petit chapeau conique en carton, décoré ou non de papier crépon.
J’avais scruté les visages, espérant reconnaître un des invités présents ce soir-là. J’avais essayé sans beaucoup de succès de me remémorer cette fête. Malgré mes efforts, j’aurais même été incapable de désigner avec certitude la femme blonde qui m’avait apposé, en riant, quelques gouttes de champagne derrière l’oreille et qui m’avait affirmé que cela me porterait chance.
Je me souvenais, en revanche, de notre arrivée. Nous étions entrés par la porte donnant sur le vestibule. C’était la première fois que je ne passais pas par la porte de service qui donnait sur la cuisine. Nous étions parmi les derniers, et l’appartement habituellement calme résonnait du bruit des conversations et du rire des femmes. De la musique, un genre de musique que je n’avais jamais entendu, s’élevait du tourne-disque. J’étais allé maladroitement dire bonsoir à tous les invités. Les femmes m’avaient embrassé. J’avais été presque étourdi par leur parfum et par l’odeur de leurs joues poudrées. Les hommes m’avaient plus cérémonieusement serré la main.
Assez rapidement, mon père m’avait adressé un signe et j’allais le suivre, lorsque nous avions été interrompus par une des femmes.
« Vous n’allez tout de même pas le coucher tout de suite, il n’a même pas goûté le champagne ! » s’était-elle exclamé d’une voix haute et roucoulante. Elle s’était alors levée, avait trempé un doigt dans sa coupe, et l’avait passé dans le pli de mon oreille.
« Cela te portera chance ! » Elle m’avait embrassé.
« Va te coucher, maintenant, et fais de beaux rêves ! »
J’avais suivi mon père dans le couloir qui menait à la chambre d’Yvonne.
Mon père n’apparaissait pas sur la photo. Encore une fois, avais-je pensé, il se dérobait.
Yvonne m’expliqua quelques jours plus tard, que c’était lui qui avait pris la photo.
***
Je m’étais demandé s’il n’aurait pas fallu rappeler l’Inspecteur Massin qui m’avait reçu pour le mettre au courant des découvertes que j’avais faites, pour lui faire part de mes déconvenues. Dans mon esprit, l’appeler aurait signifié que j’abandonnais tout espoir de jamais revoir celle qui était encore pour moi « Jacqueline ». Il m’était trop difficile de renoncer complètement à mes illusions, à admettre que j’avais été le jouet d’une espèce de machination. Cela m’était juste insupportable.
Les deux habituels coups de sonnette de Carlinda, m’avaient tiré du sommeil profond dans lequel j’avais sombré. Je m’étais réveillé en sursaut. Je m’étais levé du canapé où j’avais dormi et j’étais allé lui ouvrir. Elle s’était dirigée vers la cuisine. Un rassurant bruit de casseroles m’en était immédiatement parvenu. Le téléphone avait sonné à ce moment-là, me dispensant d’entretenir une conversation enjouée avec la cousine de madame da Cunha, ce dont je me sentais bien incapable.
J’avais décroché. C’était Jean Massin. Après les salutations d’usage, il m’avait rapidement mis au courant du motif de son appel.
« Vous serait-il possible de passer au commissariat ? J’ai ici deux collègues qui ont envie de vous rencontrer. Ils ont des informations qui peut-être vous éclaireront, et ils aimeraient aussi vous poser deux ou trois questions… Si vous préférez, vous pouvez aussi passer demain matin, ils seront là …» Remettre au lendemain n’aurait servi à rien. J’avais pensé qu’il valait mieux en finir au plus vite. J’avais donc assuré que cela ne me posait pas de problème de venir l’après-midi même.
« Dix-huit heures, cela vous convient ? avait proposé le policier. Nous serons plus tranquilles à cette heure-là. »
J’avais assuré que je serais bien là à l’heure dite, qu’il m’était arrivé, d’ailleurs, une chose étrange dont je voulais lui parler. Pendant que je parlais, j’avais vu Carlinda ressortir de la cuisine, me faire un signe auquel j’avais répondu tout en continuant à m’entretenir avec l’OPJ. Elle avait tiré la porte derrière elle.
« Alors à tout à l’heure ! » L’Inspecteur avait pris une intonation cordiale, presque joyeuse.
J’avais consacré l’heure précédant mon entrevue au commissariat, à réfléchir sur ce qui s’était produit. Tout se mêlait et s’entremêlait. Je ne savais pas quels rôles avaient tenus les uns et les autres dans cet épisode particulier de ma vie, ce qui était fortuit, ce que j’avais imprudemment provoqué en entamant des recherches. La réapparition soudaine de Gigi au studio Noblet puis son silence prolongé, la rencontre avec celle que je continuais à appeler Jacqueline et sa brusque disparition, les confidences d’Yvonne, les deux hommes venus jusqu’à chez moi, ceux qui m’avaient suivi, les feuillets remis par maître Balleroy et qui avaient été volés, le rôle enfin de Michka Kontchalovic dans cette histoire, tout cela me laissait sans réponse, mais le sentiment de gâchis était là. Je m’étais demandé comment j’allais pouvoir reprendre mon existence routinière et bien réglée. A quoi rimait tout cela ?
J’avais enfilé ma veste et j’étais parti vers le commissariat. Le planton avait prévenu l’OPJ de mon arrivée. Jean Massin était lui-même venu me chercher. Il n’y avait plus personne dans les couloirs, tout était silencieux. Il m’avait dirigé vers son bureau dont la porte était ouverte.
A l’intérieur, deux hommes nous attendaient. Le premier était assis sur une des chaises de moleskine grise, l’autre sur un tabouret posé contre le mur, dans l’encoignure d’ un meuble à classeur. Tous deux s’étaient levés à notre arrivée. Nous nous étions serré la main. Jean Massin avait rapidement fait les présentations.
« Voici l’Inspecteur Principal Gilbert Meunier et le l’Inspecteur Yves Bertin. »
Le plus jeune, Bertin, avait tiré son tabouret et s’était rapproché du coin du bureau. Il s’était assis entre l’OPJ et l’Inspecteur Meunier.
« Mais asseyez-vous, je vous en prie… » et Jean Massin m’avait désigné la seule chaise vide face à son bureau.
***
Meunier, le plus âgé, avait ouvert un dossier dont il avait extrait quelques photos. Il avait posé la première, c’était un portrait d’ Yvonne, et sous celui-ci, il en avait posé une seconde : on nous apercevait, Yvonne et moi, sur le trottoir devant la Brasserie de la mairie du XX e.. .
Disposant lentement les photos comme s’il s’était agi des cartes d’un jeu de réussite, il avait continué.
J’avais immédiatement reconnu Georgina Dorlier sur la troisième photo qui était récente. Sous la photo de Georgina, il en avait posé une autre. On m’y voyait entrer dans l’immeuble du 205 de la rue du Faubourg Saint-Martin. Un cinquième cliché vint rejoindre les deux premières séries. Il s’agissait de Michka Kontchalovic. La photo devait dater un peu : Kontchalovic y apparaissait plus jeune de quelques années. Il était dans la rue et baissait la tête en marchant de sorte qu’on ne voyait qu’une partie de son visage. Meunier compléta la paire : j’échangeais une poignée de main avec Kontchalovic, après l’inhumation de G., au cimetière du Père Lachaise. La dernière série vint rejoindre les autres sur le bureau. Jacqueline souriait en fixant l’objectif, cheveux relevés en chignon strict, robe noire sans manche, rang de perles auquel étaient assorties ses boucles d’oreilles , puis Jacqueline presque de dos composant le code de la porte d’entrée de mon propre immeuble. Et, comme pour couronner l’ensemble, l’officier des R.G. avait placé au-dessus des autres, une photo quasiment identique à celle que je détenais : mon père, Kontchalovic et G. attablés à la terrasse d’un café chic, presque dans la même position que sur celle prise à Rosoy, et qui devait dater des années soixante ou soixante-dix.
J’avais relevé la tête et consulté du regard les trois hommes. Tous trois me fixaient en retour, attendant que je prenne la parole.
« Depuis combien de temps me surveillez-vous ? » Je m’étais directement adressé à Meunier.
« En fait, vous n’étiez pas surveillé. Ce sont les quatre autres qui l’étaient. Quand vous êtes apparu dans l’histoire nous ne vous y attendions pas. Nous nous sommes alors rendu compte que vous vous intéressiez aux mêmes personnes que nous et que surtout, vous risquiez d’interférer dans nos propres.. nos propres recherches, nous avons essayé de comprendre votre rôle et vos…, comment dire …vos motivations exactes ». L’officier s’était à plusieurs reprises interrompu pour choisir ses mots.
« Les deux hommes, devant l’immeuble de Georgina Dorlier, c’étaient des hommes à vous ?
– Évidemment. Ils ne se sont pas vraiment cachés, je crois… » Meunier avait souri.
– Et ceux qui ont essayé de pénétrer dans mon immeuble ? »
Le jeune Bertin avait eu l’air surpris.« Vous nous racontez ? »
J’avais relaté l’incident qui avait perturbé madame da Cunha, expliquant que j’avais mis cela sur le compte d’une erreur et que d’ailleurs rien de tel ne s’était reproduit. Bertin avait pris note dans son carnet.
« Passons aux photos, maintenant… » m’avait intimé Meunier.
Je ne savais par où commencer, d’autant qu’il m’apparaissait clairement qu’ils devaient savoir à peu près tout de ce que j’allais leur raconter : les photos sur le bureau le prouvaient. J’avais donc choisi de commenter chacune d’entre elles, en essayant de rassembler ce que j’avais appris des personnes y figurant.
A partir de mon récit, Bertin ou Meunier me demandaient des précisions ou posaient quelques questions. J’avais été incapable de répondre à la plupart d’entre elles.
Lorsque j’avais commencé à parler de Jacqueline, ma gorge s’était nouée. J’avais détaillé nos rencontres. J’avais alors pris conscience du peu de fois où nous nous étions vus, en regard de la place que Jacqueline avait pris dans ma vie. Combien de temps avions-nous passé ensemble ? Quelques heures au final, quelques heures où elle n’avait fait que tenir un rôle. Rien de ce qu’elle m’avait raconté sur sa vie n’était vrai.
« Elle s’appelle en fait, Anastasia Pavic, c’est la plus jeune nièce de Kontchalovic » m’avait indiqué Meunier en faisant rebondir son stylo sur la photo. J’avais cillé.
« Elle a quitté la France juste après votre dernier rendez-vous. Quand vous la pensiez en voyage dans le Nord, elle avait déjà rejoint Belgrade, avait-il ajouté.
– Mais elle n’avait aucun accent ! »
Mon ton ne marquait pas l’étonnement. Au contraire, je m’étais exclamé de façon vindicative, comme l’aurait fait un avocat pour défendre sa cliente. Malgré moi, je le compris, je me raccrochais encore à l’infime possibilité que Jacqueline ne fût pas cette Anastasia.
Meunier avait repris d’une voix calme :
« Elle a été élevée en France, sa mère était Française. »
Je m’étais un peu tassé sur ma chaise. Comme vaincu, j’avais entamé le récit de ce qui s’était passé la veille, lors de ma visite impromptue à l’Hôtel Royal.
« Nous l’avons appris presque en même temps que vous, avait expliqué Bertin. Le bureau de placement a porté plainte, et le renseignement nous est remonté. Nous avons contacté le gérant de l’hôtel en début d’après-midi, il nous a raconté. »
Meunier avait entrepris de ranger les photos. En face de moi, l’inspecteur Massin m’adressait des regards empreints de sympathie.
« Venons-en maintenant au dernier point. Nous avons besoin de savoir quels sont les documents qu’on vous a volés. »
J’avais alors décrit les quatre feuillets de papier pelure, précisé que selon moi, l’un d’entre eux pouvait ressembler à une déclaration de douane, que j’avais réussi à déchiffrer une date.
« Quelle date ? m’avait immédiatement demandé Meunier.
– 10 février 1969. »
Bertin avait noté à nouveau dans son carnet.
« Et maintenant, qu’est-ce qu’il va se passer ?
– Maintenant, vous allez rentrer chez vous et cesser d’intervenir dans cette affaire. Lorsque nous en saurons plus, vous serez mis au courant si cela est possible.
– Et.. et c’est tout ? m’étais-je étonné.
– C’est tout, oui ! avait conclu Meunier en finissant de rassembler ses notes dans le dossier. »
Tous s’étaient levés alors. J’en avais fait maladroitement de même. Après une poignée de mains, Bertin et Meunier s’étaient rassis. Massin m’avait raccompagné jusqu’à la sortie du commissariat. J’avais marché à ses côtés, tel un boxeur sonné après un combat perdu.
Sur le seuil, il m’avait tapé sur l’épaule.
« Ne vous inquiétez pas, Meunier a l’air sévère comme ça, mais il connaît son métier. Nous aurons tôt ou tard le fin mot de l’histoire…Enfin… s’était-il repris, nous aurons l’essentiel de ce qu’ils veulent bien nous dire. »
Il avait souri et m’avait serré la main .
***
Je n’avais pas eu envie de rentrer chez moi. L’expression « chez moi », elle-même, m’avait semblé soudain dépourvue de sens. J’avais aimé habiter cet appartement, j’avais aimé y vivre. Les événements de la semaine écoulée avaient changé ma vision des choses.
Ce qui avait changé, peut-être pour la première fois, c’était le regard que j’avais porté sur ma vie. Cette vie m’était apparue terne, routinière et sans grand intérêt : je n’avais pas de soucis d’argent, ma vie professionnelle était réduite et sans ambition, je fréquentais peu de gens. C’était une vie sans inconfort majeur, sans réel bonheur non plus.
L’irruption de Jacqueline, quelles que fussent ses motivations réelles, dans ce paisible train-train et les recherches auxquelles je m’étais livré, étaient a posteriori une sorte de révélation : je risquais de passer à côté de l’essentiel.
J’avais marché dans le quartier, faisant plusieurs fois le tour des mêmes pâtés de maison, sans porter attention à ce qui m’entourait, réfléchissant à un avenir que je voulais différent. A la nuit tombante, je m’étais retrouvé devant l’immeuble. J’étais finalement rentré.
J’avais dormi d’un sommeil lourd et sans rêves. Mais au réveil, m’était immédiatement revenue en mémoire l’entrevue qui avait eu lieu au commissariat.
Concernant Yvonne, les informations avaient été claires et concises. Quelque temps après sa liaison avec G., Yvonne était devenue la secrétaire de Kontchalovic, et cela pendant plusieurs années. Elle était ensuite restée en contact étroit avec lui jusque dans les années soixante-dix. Par la suite, ils s’étaient rencontrés de loin en loin, à l’occasion de dîners ou de déjeuners dans des restaurants parisiens. Après vérification cependant, il avait été établi qu’Yvonne s’était rendue en Yougoslavie par deux fois, à quelques mois d’intervalle, en 1977.
La date avait retenu mon attention. C’était en 1977 que mon père était mort après avoir organisé sa succession chez maître Michelot.
De Michka Kontchalovic, j’ en avais appris un peu plus. Il avait été le gérant d’une petite société d’import export, comme me l’avait effectivement expliqué Yvonne. Les échanges se faisaient principalement avec certains pays de l’Est, mais surtout avec la Yougoslavie. Kontchalovic avait acquis la nationalité française, mais avait conservé son statut de citoyen yougoslave. Il faisait de fréquents voyages jusqu’à Belgrade où il s’occupait, là encore, d’une entreprise de transport dont il était propriétaire. Les Transports Kontchalovic sillonnaient les Balkans, traversaient ensuite l’Italie, puis la France. La société Kontchalovic Impex réceptionnait ensuite les chargements et se chargeait de les commercialiser. Les camions repartaient alors vers la Yougoslavie, chargés d’un fret de produits français. Il n’y avait rien d’illégal dans tout cela. Les affaires de Kontchalovic étaient florissantes jusqu’en 1980.
« Pourquoi le surveillez-vous, alors ? avais je demandé.
– Parce que depuis la mort de Tito, rien ne va plus là-bas. Ça s’agite dans tous les sens. Il y a des mouvements d’indépendance assez agressifs, des fonds qui circulent, de l’argent qui arrive, des armes qui sont achetées. Tout ce que nous avons vu de ce côté de la frontière, c’est qu’après une période où Kontchalovic Impex avait réduit la voilure, tout est reparti de plus belle !
– Mais quel rapport avec les années soixante ? »
Bertin avait jeté un regard à Meunier. Massin, lui aussi, avait fixé l’Inspecteur Principal.
« Kontchalovic, nous l’avons compris, était un agent de la faction serbe, déjà à cette époque .. »
Meunier avait toussoté après sa déclaration. Je devais avoir l’air de celui qui ne comprend pas grand-chose. De fait, je n’y comprenais rien. Meunier l’avait constaté.
« Nous pensons que les sociétés de Kontchalovic, n’étaient que des écrans pour des transports de fonds. Que ces fonds mis de côté à partir des années soixante, sont depuis quelques mois rapatriés dans les Balkans. »
Meunier avait repris : « L’hypothèse la plus vraisemblable, c’est qu’une partie de cet argent a disparu et que Kontchalovic le cherche, peut-être même le cherche-t-il depuis longtemps. Autre hypothèse, il a lui même organisé le détournement… » Meunier avait pris une longue inspiration avant de finir sa phrase. « Lui ou… un de ses associés… Je vous laisse conclure… »
J’avais alors mieux compris l’intérêt des feuillets dérobés pendant le cambriolage.
Assis sur le canapé, une tasse de café posée devant moi, j’avais examiné ce que sous-entendaient les propos de l’inspecteur Meunier.
***
J’avais passé l’après-midi à la bibliothèque Sainte Geneviève. Par orgueil sans doute, j’y avais chaque année renouvelé mon inscription. J’aimais le lieu, la salle de lecture et sa double voûte, les fenêtres qui laissaient entrer la lumière à flot pendant la journée, les lampes de bureau qui transformaient chaque table en un minuscule îlot baigné d’un soleil d’opaline. L’ambiance était studieuse. Il me semblait faire partie, lorsque j’y lisais, d’un cercle prestigieux et restreint d’impétrants.
La procédure pour obtenir un livre relevait à l’époque d’un protocole minutieux. Une série de casiers contenaient les fiches tapées à la machine. L’auteur et l’ouvrage trouvé, la cote du livre devait être recopiée sur un petit formulaire. Le formulaire, remis au comptoir, ouvrait alors le droit, une fois la carte présentée, à un temps d’attente plus ou moins long. Les livres arrivaient d’un endroit mystérieux apportés par un appariteur qui portait une blouse. Ils étaient déposés sur le comptoir et remis à leur futur lecteur.
J’avais donc consulté l’article de l’Encyclopédie historique de l’Europe, j’avais poursuivi par une indigeste brochure des « Données yougoslaves » qui était ce que j’avais trouvé de plus récent.
J’étais passé ensuite aux Presses Universitaires de France qui faisaient l’angle entre la place de la Sorbonne et le boulevard Saint-Michel, où j’avais acheté un « Que sais-je » sur la Yougoslavie.
J’avais demandé au libraire s’il avait connaissance d’une librairie yougoslave à Paris, comme il en existait une pour les publications russes ou allemandes.
« Peut-être trouverez-vous dans la rue du Simplon…Il y a beaucoup de Yougoslaves qui vivent par-là… Mais je ne garantis rien, j’en ai juste entendu parler. Vérifiez d’abord ! »
Joignant le geste à la parole, il avait sorti un annuaire et me l’avait tendu par dessus le comptoir. J’avais parcouru les pages dédiées aux librairies, sans succès. J’avais malgré cela décidé de faire un tour rue du Simplon avant de rentrer chez moi.
Je m’étais engouffré dans la bouche du métro Saint-Michel. Le trajet, par la ligne 4 était direct et n’avait pris qu’une vingtaine de minutes.
Rue du Simplon, les immeubles s’alignaient avec une rigueur toute haussmannienne. La rue était absolument rectiligne. J’étais passé devant une église orthodoxe dont le fronton triangulaire brisait le rythme sage des immeubles, un ou deux restaurants, pour l’heure fermés, qui affichaient un menu que j’avais supposé typiquement yougoslave. Je m’étais arrêté devant une épicerie dont la vitrine et l’étal s’ornaient d’affichettes dont le sens m’échappait. J’étais entré.
Les étagères croulaient de conserves et de bocaux multicolores, parfaitement rangés. Les piments et poivrons se déclinaient du blanc au rouge, du vert au jaune. Une petite armoire réfrigérée contenait des fromages, des bouteilles de lait que j’imaginais fermenté. Sur une longue table centrale, des paquets de biscuits, de gâteaux secs, s’empilaient voisinant avec des sachets de bonbons de marques inconnues.
La vendeuse s’adressa à moi dans une langue chantante à la consonance slave.
« Oh, excusez-moi, je ne comprends pas votre langue. Je suis entré un peu par hasard. Mais vous pouvez peut-être me renseigner…Je cherche une librairie… une librairie yougoslave ou qui vendrait des livres ou des revues consacrés à l’histoire contemporaine. Disons de 1945 à nos jours. »
Elle avait secoué la tête comme si elle était désolée.
« Il n’y a ici que les journaux et quelques revues, mais ce n’est pas historique. » Elle avait désigné d’un mouvement de la tête un présentoir qui offrait une grande variété de journaux.
« Mais si vous avez un peu de temps, je vais appeler mon mari. Il est très intéressé aussi par l’Histoire. » Elle semblait chercher ses mots. Me voyant sourire, elle ajouta : « Je ne parle pas bien le français, c’est difficile pour moi. Mais mon mari parle très bien. »
« Zlatko ? Zlatko ! Est-ce que tu peux venir ? Il y a un client français qui veut te demander quelque chose ! » Elle avait élevé la voix en direction de l’arrière-boutique. Quelques secondes plus tard, un homme en blouse, d’une cinquantaine d’années aux cheveux déjà grisonnants, avait soulevé le rideau pour passer dans la boutique. La vendeuse s’était adressée à lui dans leur langue.
L’homme avait acquiescé, m’avait souri et m’avait tendu la main.
« Nous n’allons pas discuter ici, nous allons boire un thé derrière, nous serons plus tranquilles. Venez donc. »
En buvant du thé, nous avions parlé près d’une heure. Il était allé chercher dans son appartement une pile de revues et il avait tenté de m’expliquer pourquoi tant de rumeurs couraient sur la disparition de stocks d’or pendant et après la guerre.
Zlatko m’avait aussi traduit deux articles. Le premier relatait la disparition de ces fameux stocks d’or. Le second, plus folklorique, mentionnait une grosse quantité d’or, lui aussi disparu, fractionné et caché quelque part en Italie.
Je l’avais remercié du mieux que j’avais pu pour le temps qu’il m’avait consacré. Il avait ri en m’expliquant que l’Histoire était sa passion et que tout le monde dans le quartier en avait assez de lui à cause de ça. Nous nous étions serré la main. En partant, j’avais acheté un drôle de petit pain rond, un paquet de biscuits et un bocal de poivrons.
***
Il m’était difficile d’imaginer mon père ou G. récupérant ne serait-ce qu’ une infime partie d’une cargaison d’or détourné vers l’Italie. En revanche, je pouvais concevoir que Kontchalovic n’ait pas hésité à détourner une partie des fonds qui lui avaient été confiés.
Il semblait logique de déduire que la brusque disparition de mon père signifiait que celui-ci avait réussi à son tour à s’emparer de cet argent.
Comme l’avait dit Meunier : « Je vous laisse conclure… »
Une seule chose m’avait paru ne pas cadrer. C’était l’apparente inaction dont avait fait preuve Kontchalovic vis-à-vis de mon père. Avait-il réellement perdu sa trace ? Mon père avait-il réussi à se cacher, ou à fuir, pendant près de dix ans ? Était-il parti vivre à l’étranger et n’était-il revenu en France que pour y mourir ?
Pendant les trois semaines qui avaient suivi, j’en étais revenu à mes occupations habituelles . J’étais venu à bout de mes travaux de correction. Les deux seuls événements notables avaient été la venue du peintre qui avait effacé la méchante éraflure sur ma porte d’entrée et le retour de congés de madame da Cunha quelques jours après. Aussitôt la voiture déchargée et les valises posées dans sa loge, elle était montée chez moi. J’avais entendu son pas vif dans l’escalier et reconnu ses caractéristiques coups de sonnette. Je lui avais ouvert, l’invitant à entrer dans l’appartement.
Elle m’avait assailli de questions et il avait fallu que je lui raconte par le menu toutes les péripéties du cambriolage, de la découverte au dépôt de plainte, en passant par l’intervention du serrurier puis du peintre. Pendant que je lui parlais, elle avait jeté des regards suspicieux comme pour vérifier que rien ne manquait et que tout avait été convenablement rangé.
« Ma cousine m’a déjà tout raconté, mais il fallait que je vérifie. » m’avait-elle expliqué d’un ton péremptoire qui ne souffrait aucune objection. Puis elle était redescendue après m’avoir précisé qu’elle reviendrait le lendemain pour le ménage, et le soir même pour m’apporter le repas.
Le téléphone avait sonné juste après son départ. C’était Jean Massin qui me demandait de passer au commissariat afin d’y rencontrer à nouveau les inspecteurs Meunier et Bertin. Rendez-vous avait été pris pour quinze heures.
Comme la première fois, Bertin et Meunier étaient déjà présents à mon arrivée, assis aux mêmes places. Nous nous étions salués et Meunier avait immédiatement pris la parole.
« Nous sommes venus vous faire part de deux ou trois informations. Nous aurions aussi des questions. » Il avait continué après une très courte pause.
« Concernant les documents qui vous ont été dérobés, nous avons bien retrouvé aux Douanes, la déclaration du 10 février 1969. Bizarrement, ce convoi ne s’est jamais présenté au poste frontière de Vintimille, par lequel il aurait dû passer d’après la feuille de route qui l’accompagnait.
Nous supposons donc qu’une seconde fiche de transport a été établie, mais nous ignorons pour quelle destination. Vous souvenez-vous par hasard, d’un détail qui nous permettrait de savoir par où est passé le chargement ? Après tout, vous avez eu ces documents en main avant qu’ils ne vous soient volés, et vous avez eu tout le loisir de les regarder de près… »
Meunier avait plongé son regard dans le mien, attendant ma réponse. J’avais essayé de rester imperturbable et j’avais soutenu son regard.
« Bien sûr, je les ai vraiment lus et relus, mais c’était des feuilles de papier pelure, le carbone n’était vraiment pas très lisible, vous savez… Il m’a fallu une loupe pour déchiffrer la date du tampon. Franchement, j’ai bien identifié qu’il devait s’agir de bons de transport et de feuilles de route, mais pour moi, cela ne correspondait à rien. Je ne peux vraiment rien en dire d’autre…
– Rien n’était rajouté sur l’une d’elle ? avait-insisté Bertin.
– Non, rien… enfin, rien que j’aie pu remarquer, avais-je menti. »
Meunier avait fait une sorte de grimace qui traduisait sa déception, mais il n’avait plus insisté. C’était alors moi qui avais posé une question :
« Pouvez-vous m’expliquer enfin ?
– Nous pensons que le chargement, quel qu’il ait été, est bien parti mais n’est jamais arrivé là où il était censé le faire…et qu’il a bel et bien disparu. Nous pensons que c’est vraisemblablement votre père qui est à l’origine de cette.. cette disparition. » Comme à son habitude, Meunier pesait ses mots et paraissait les choisir avec circonspection.
« Nous ne savons pas si tout cela été organisé par Kontchalovic ou si c’est à la seule initiative de votre père. Ce qui est troublant, c’est que votre père a précisément disparu à ce moment-là, n’est-ce pas ? »
Pour Meunier, c’était une question de pure forme.
« Mon père m’a pourtant laissé à la charge de G… Kontchalovic aurait eu alors un moyen de pression sur mon père, non ? » avais-je hasardé.
Bertin s’était raclé la gorge, avait cherché l’assentiment de Meunier, qui l’avait donné d’un bref mouvement de tête. Bertin s’était alors lancé.
« Dans la mesure où c’était G. qui pourvoyait à vos besoins, Kontchalovic vous avait sous la main en permanence. Et puis, pour faire… pression, encore eût-il fallu que Kontchalovic sache où votre père se trouvait. Or, ce n’était pas le cas. A notre avis, il a toujours ignoré où votre père avait disparu. Il ne pouvait espérer qu’une chose : que votre père essaie d’entrer en contact avec vous… mais… cela ne s’est pas produit. »
J’avais noté que Bertin, imitant la prudence verbale de Meunier, choisissait lui aussi ses formules avec soin.
L’explication de Bertin se tenait, avais-je dû convenir. Meunier avait ensuite enchaîné.
« Lorsque G. est mort, il a fallu que Kontchalovic trouve un moyen de vous garder à l’œil. Ce faisant, il a lui-même provoqué sans le vouloir vraiment, votre intérêt et par la suite votre..votre.. enquête. A la sortie du cimetière, avec Yvonne Bompart, vous avez peut-être posé trop de questions… »
Je l’avais coupé.
« Non, ce n’est pas à ce moment-là. J’ai rappelé Yvonne, enfin, madame Bompart un peu plus tard, je voulais savoir qui m’avait envoyé le faire part de décès. »
« Vous voyez bien, Kontchalovic avait un coup d’avance…Quand il a su que vous vous intéressiez à lui, il a rapidement mis sur vos talons deux de ses acolytes. Lorsque vous êtes allé au studio Noblet, il a été assez simple d’y faire réapparaître la Dorlier . Enfin, nous supposons que c’est ce qui c’est passé, à peu de choses près. La pièce maîtresse de son jeu a bien entendu été sa nièce… » Meunier avait eu une sorte de rictus. « la fameuse Jacqueline-Anastasia… » Son ton et tout ce qu’il sous-entendait m’avaient piqué au vif et j’avais eu un imperceptible sursaut.
« Il n’en reste pas moins que Kontchalovic est désormais en possession des feuillets transmis par votre père. » Meunier avait soupiré et levé les sourcils, soudain dubitatif.
« Il n’y a plus qu’à attendre et voir dans quelle direction il bouge… » avait-il ajouté d’un ton fataliste. Il avait observé une pause. Il m’avait regardé dans l’attente peut-être d’une dernière question ou d’une dernière remarque. Mais je n’avais rien ajouté.
« Je crois que nous en avons fini, cette fois. » Il s’était levé signifiant par là que l’entretien était clos. Je m’étais à mon tour levé, ne sachant trop quelle contenance adopter.
***
Je n’avais plus reçu de nouvelles du commissaire Meunier ni de Jean Massin. Aucun homme avec ou sans couvre-chef ne m’avait plus suivi ni ne s’était présenté devant mon immeuble. Je recevais des manuscrits que je corrigeais et rapportais. J’avais seulement modifié le chemin pour me rendre à la maison d’édition. Je ne voulais plus emprunter la rue où j’avais rencontré Jacqueline. « Anastasia » me reprenais-je chaque fois que je l’évoquais malgré moi. J’avais honoré ma visite mensuelle à Solange après avoir prévenu madame da Cunha de mon absence ce dimanche-là, ce qui m’avait semblé après-coup une précaution bien inutile. La routine avait repris le dessus, les choses, leur cours normal. Il me semblait cependant jouer un rôle trop longtemps tenu, tel un vieil acteur auquel on propose la prolongation d’une pièce qu’il n’aime plus et dont il s’est lassé.
Les événements qui avaient suivi la mort de G. me laissaient des impressions contradictoires. Je n’avais été, au final, que le jouet de ceux qui m’avaient manipulé, mais du moins avais-je tenté de répondre aux questions que j’avais évité de me poser jusqu’alors.
Assis sur le canapé à lire les autobiographies que l’on me confiait, je me surprenais à m’interrompre et à réfléchir plus qu’à mon habitude au sens de ces vies que je parcourais, à ce qui avait dicté le choix d’une ligne de conduite ou à ce qui avait mené ces gens à prendre telle décision plutôt qu’une autre.
Mon père avait-il été conscient, au moment où il les commettait, des conséquences de ses actes ? Avait-il simplement agi dans la précipitation, profitant d’une occasion unique, et pensé qu’il trouverait un peu plus tard le moyen de revenir ? Ces questions en avaient amené d’autres. Mon père avait-il été pris de remords ? Qu’avait-il voulu me signifier en confiant au notaire les quatre feuilles de papier pelure ? Était-ce une sorte de justification ? Une tentative d’explication ?
Je laissais vagabonder mes pensées, espérant en tirer une conclusion que j’aurais pu tenir pour définitive. Que voulais-je en fait qu’il me fût révélé? Que ce père maladroit et distant m’avait aimé malgré tout ? Que ce père qui m’avait laissé derrière lui avait regretté son geste ? Je n’avais aucune chance, avais-je pensé, de le savoir jamais.
J’avais fouillé dans ma mémoire à la recherche de souvenirs que j’aurais voulus significatifs.
Je m’étais souvenu d’une promenade dans le quartier où nous habitions, motivée par l’achat d’une brioche, un dimanche après-midi, et du thé au lait qui avait ensuite agrémenté cet inhabituel goûter. Je devais avoir six ou sept ans.
Quel âge mon père avait-il à cette époque-là ? Si mes anniversaires étaient fêtés, les siens ne l’étaient pas…
Fouillant dans le maigre dossier remis par G. j’ avais retrouvé dans un des actes de ventes sa date de naissance : « né le quatorze avril mil neuf cent vingt-trois ».
J’avais ensuite tenté de reconstituer ce qui avait été le dernier week-end passé en sa présence. Tous les week-ends se ressemblaient. Nous les passions au « manoir » de G, où j’arrivais le samedi midi. Les deux hommes s’enfermaient dans le bureau pour y travailler. Les repas, préparés à l’avance comme à Rosoy, étaient réchauffés au four ou dans une grande marmite. Le dimanche, je finissais une quelconque dissertation ou devoir de mathématiques dans la chambre qui m’était attribuée. En fin d’après-midi, j’étais admis dans le bureau, où G. avait allumé un feu. Il me servait alors un verre de Porto que je buvais trop vite. Mon père et G., quant à eux, buvaient un whisky tiré d’une carafe rectangulaire en cristal taillé au goulot de laquelle pendait un collier de métal, comme c’était la mode à cette époque-là. Nous dînions assez tôt, d’un potage et des restes du repas de midi. Puis il était l’heure pour moi de repartir. Mon père, sur le perron, me serrait la main. Il avait pris cette habitude depuis que j’étais entré au lycée et je m’étais senti flatté qu’il en fût ainsi désormais.
Rien ne distinguait le dernier week-end passé avec mon père de tous les autres, si ce n’est, avais-je cru me souvenir, que ce soir là, renonçant à la poignée de main, il m’avait rapidement embrassé.
***
La sonnerie aigrelette du téléphone m’avait tiré de mes divagations. C’était Yvonne.
« J’ai pensé que cela te ferait peut-être plaisir de venir déjeuner chez moi. Je pourrais ressortir mes albums-photos et cela te rappellerait sans doute des souvenirs… »
J’étais resté quelques secondes sans répondre, me remémorant la conversation avec Meunier concernant Yvonne.
« Allô, tu m’entends ?
– Oui, Yvonne, excuse-moi… Oui, c’est une bonne idée, cela me fera très plaisir ! m’étais-je repris en tachant de prendre un air naturel. Oui, bien sûr que je vais venir. Quel jour as-tu en tête ?
– Eh bien, samedi ou dimanche, comme ça t’arrange le mieux… »
Nous étions convenus du samedi et j’avais noté son adresse. Elle avait deux fois épelé le nom de la rue comme si elle avait craint une erreur de ma part.
« C’est au quatrième, tu te souviendras ? La porte à gauche en sortant de l’ascenseur ! Si tu oublies, de toute façon, c’est écrit sur la boîte aux lettres ». Sa voix était un peu plus aiguë en disant cela.
« Ne t’inquiète pas, je trouverai, l’avais-je assurée. Je te remercie encore. Alors, à samedi ! Je t’embrasse.
– Je t’embrasse aussi. A samedi ! ».
Elle avait raccroché.
Le vieil ascenseur, tendu de velours rouge, me hissa avec lenteur jusqu’au quatrième étage. Il fit entendre un claquement sec en s’arrêtant et la cabine eut un léger rebond. J’avais ouvert la grille et m’étais dirigé vers la première porte à gauche.
J’avais sonné. Yvonne avait immédiatement ouvert comme si elle s’était tenue derrière la porte à attendre mon coup de sonnette. Elle m’avait fait entrer et m’avait embrassé. Elle m’avait débarrassé de mon pardessus et précédé le long d’un couloir. Le parquet grinçait à chacun de nos pas et j’avais trouvé, je ne sais pourquoi, ce bruit réconfortant. Une porte vitrée s’ouvrait sur un salon.
Elle m’avait indiqué d’un geste, le canapé. D’où j’étais assis, je voyais la petite salle à manger qui donnait sur le salon. La table y était dressée. Nous avions bu un porto puis tout en discutant étions passés à table. Le repas avait été émaillé d’anecdotes se rapportant à l’époque où elle s’occupait de moi. Nous avions pris le café au salon en feuilletant ses albums photos. Quelques clichés avaient été pris dans la maison de l’avenue Mathurin Moreau. Je ne connaissais aucune des personnes qui y figuraient, excepté G. ou Yvonne. Sur l’une d’elles, cependant, apparaissait mon père en compagnie de G. Les deux hommes, en costume-cravate, posaient sur la petite terrasse. G. souriait. Mon père, légèrement de trois-quart, gardait un air sérieux.
La sonnette qui retentit alors, me fit sursauter. Yvonne reposa l’album et se leva prestement.
« Excuse-moi, je reviens tout de suite. » s’était-elle excusée.
Elle avait tiré la porte du salon derrière elle et j’avais entendu le bruit sec de ses talons sur le parquet du couloir. J’avais perçu le bruit de la porte, ouverte puis refermée, et le son de paroles où j’avais cru distinguer une voix d’homme. La conversation s’était prolongée de quelques minutes puis les pas d’Yvonne et de son visiteur avaient fait grincer le parquet, en direction du salon. Je m’étais levé.
Yvonne avait poussé la porte. Kontchalovic était entré.
Michka Kontchalovic avait une soixantaine d’années. Il émanait de lui une assurance, une autorité qu’on percevait immédiatement. Il devait pouvoir soumettre quiconque d’un regard, avais-je pensé. Il affichait le même sourire que dans mon souvenir d’enfant. Un sourire de façade, un sourire froid et vide. Son nez, à la cloison déviée, rendait son visage encore plus impressionnant.
En deux pas, il fut devant moi et me tendit une main que je serrai. Je devais être livide.
Mon cœur s’était mis à battre à tout rompre. J’avais jeté des regards vers Yvonne, mais celle-ci avait fait en sorte de ne pas les remarquer. Une légère rougeur pourtant avait coloré sa gorge et son visage. Elle semblait mal à l’aise.
« Michka, assieds-toi, je t’en prie. Tu prendras bien un café ? J’allais justement en refaire… » Sans attendre la réponse, elle s’était éclipsée dans la salle à manger en direction de la cuisine. Kontchalovic avait ôté son écharpe qu’il avait pliée et qu’il avait posée sur le dossier du fauteuil sur lequel il s’était assis, ne me laissant pas d’autre choix que de reprendre ma place sur le canapé.
Je ne savais que dire. Michka se taisait, souriant toujours et m’observant avec attention.
Je m’étais senti pris dans un piège que j’aurais moi-même contribué à tendre. Je redoutais tout ce qui allait suivre. « Kontchalovic a toujours un coup d’avance. » m’avait prévenu Meunier. Michka connaissait à peu près tout de mes faits et gestes, de mes recherches, de mes rencontres. Je savais ne pas être de taille face à un adversaire tel que lui. Adversaire, était-ce le mot ?
***
Il avait tiré de son paquet de Gitanes, une cigarette sans filtre qu’il avait allumée avec lenteur. Il avait reposé le briquet sur le paquet puis rejeté par le nez, un nuage âcre d’épaisse fumée. Tirant une nouvelle bouffée, il m’avait fixé de ses petits yeux durs, comme s’il me jaugeait.
« Yvonne m’a fait part, il y a quelques semaines, de votre envie de me rencontrer. Mais je n’étais pas disponible. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur…avait-il commencé. Alors ! Pourquoi désiriez-vous me voir ? » avait-il poursuivi et son sourire s’était accentué.
Je m’étais un peu raclé la gorge craignant que ma voix ne déraillât, m’accordant encore une seconde de réflexion.
« En fait, je m’étonnais d’avoir reçu le faire-part du décès de G. Je n’avais plus de contacts avec lui depuis près de dix ans, vous savez, et je me demandais qui avait bien pu se donner la peine de me retrouver…Cela a piqué ma curiosité… Et puis la mort de G., l’ambiance au Père Lachaise et ma rencontre avec Yvonne m’ont… je ne sais pas… m’ont donné l’envie… comment dire…Disons que je ne m’étais jamais intéressé aux raisons qui ont poussé mon père à disparaître. J’étais jeune, tout cela faisait juste partie de ma vie et je n’avais jamais éprouvé le besoin d’en savoir plus. C’était juste un fait. » Je m’étais interrompu, cherchant les mots.
« Peut-être n’était-ce qu’une sorte de défense…Ce n’est pas facile d’être en quelque sorte abandonné par son père, surtout à l’adolescence. J’ai évité, jusqu’à ces dernières semaines, de me poser trop de questions. En fait, je crois que j’ai refusé de le faire. »
Kontchalovic m’avait écouté avec une attention presque palpable. J’avais senti sur moi son regard acéré.
« Et maintenant, avait-il demandé, maintenant ?
– Maintenant ? avais-je répondu, comme si je n’avais pas compris le sens de sa question.
– Oui, maintenant, en savez-vous plus ? Avez-vous compris pourquoi il a disparu ?
– Disons qu’aucune des personnes que j’ai rencontrées n’a pu me fournir d’explication valable. A l’époque où G. était en vie, il ne m’ a rien confié et surtout je ne lui ai jamais rien demandé…J’ai bien rencontré un notaire, pour tâcher d’en savoir un plus sur l’argent que j’ai hérité.. mais, exceptés quelques papiers auxquels je n’ai pas compris grand-chose, il n’a pu me fournir aucun détail supplémentaire. Je n’ai rien appris de plus. J’ai rencontré aussi une femme, qu’il avait dû fréquenter, j’ai pensé un moment qu’il était parti avec elle. Mais non, cela n était pas ça non plus.. Alors, non, pour répondre à votre question, non, maintenant, je n’en sais pas plus. » J’avais ponctué la fin de mon explication d’un petit soupir. J’avais continué :
« Mais peut-être allez-vous pouvoir m’apprendre des choses que j’ignore, vous devez en savoir plus que moi… » avais-je repris en le regardant d’un air empreint de naïveté.
Kontchalovic m’avait considéré en silence, me jaugeant.
Ce fut à ce moment là qu’Yvonne était réapparue portant un plateau où s’entrechoquaient tasses, cafetière et sucrier. Elle avait déposé les tasses et le petit sucrier entre nous et avait versé le café. Michka l’avait suivie du regard pendant qu’elle disparaissait de la pièce sans un mot. Il s’était retourné ensuite vers moi. Il avait bu une gorgée de café et reposé sa tasse.
« Je ne sais pas où il est parti, je n’en sais rien. Je suis comme vous, avait-il repris. C’est pour moi de l’histoire ancienne maintenant. Ça n’a plus d’importance tout ça. »
Il buvait son café à petite gorgées.
« Il faut savoir tirer un trait, avait-il poursuivi, on s’évite des déconvenues qui peuvent être désagréables…et inutiles» avait-il rajouté après une seconde de réflexion.
Kontchalovic avait reposé sa tasse maintenant vide et avait allumé une nouvelle cigarette. Il s’était penché légèrement en avant, posant un bras coude plié sur un de ses genoux. Il tenait sa Gitane entre le pouce et l’index et en tirait de courtes bouffées. Il avait repris sur un ton qu’il voulait de confidence :
« Il est mort. Les morts ne reviennent pas, ils gardent leurs secrets. On ne gagne rien à fouiller leur passé. » Je n’avais rien répondu.
« Votre père est parti, emmenant beaucoup d’argent avec lui. Mon argent. Cet argent vous ne le retrouverez pas et moi non plus, je crois . Inutile de vous en dire plus. Inutile de me demander les détails. Croyez-moi, tirez un trait sur tout cela, je vous le répète. » Il s’était redressé après avoir éteint sa cigarette.
En le regardant, j’avais songé que nous remplissions tout deux parfaitement nos rôles. J’avais endossé celui de l’innocent qui ignore tout, et Kontchalovic celui de l’ homme dupé qui a finalement accepté sa défaite. Je voulais le convaincre que je ne savais rien, Kontchalovic, quant à lui, voulait s’assurer que c’était bien le cas. Il se devait de me dissuader d’aller plus avant dans mes recherches, pour pouvoir se livrer plus librement aux siennes, usant pour cela d’avertissements qui n’en étaient pas.
Nous nous étions considérés en silence pendant quelques instants.
Il avait claqué des mains sur ses cuisses, comme pour signifier que l’entretien était terminé et s’était levé. Tout en remettant son écharpe, il avait haussé la voix pour interpeller Yvonne.
« Yvonne ? Je m’en vais ! Ne te dérange pas, je connais le chemin ! »
Je m’étais levé à mon tour et c’était moi qui l’avait raccompagné jusqu’à la porte. Il avait rapidement enfilé son pardessus, nous nous étions serré la main. Ce n’est qu’en franchissant le seuil qu’il s’était retourné vers moi, plantant son regard une dernière fois dans le mien. « Ah oui, vous avez le bon souvenir de ma nièce Jacqueline.. ». Sur cette flèche, Kontchalovic négligeant l’ascenseur, avait commencé à dévaler l’escalier sans se retourner.
***
Yvonne, une fois Kontchalovic parti, était immédiatement revenue dans le salon. J’avais coupé court à ses explications et ses excuses, lui assurant que je me souvenais parfaitement lui avoir demandé de rencontrer Michka et que je ne voyais aucun mal à ce que cette entrevue ait eu lieu ce jour-là. J’avais pris un air presque guilleret pour lui dire au revoir en lui rappelant que je l’attendais à mon tour pour notre futur goûter mensuel.
J’avais marché un long moment. Mes pas m’avaient dirigé vers un large boulevard que j’avais suivi en empruntant le terre-plein central. Les bourrasques de vent emportaient les dernières feuilles de platanes. J’avais respiré cet air de fin d’automne, laissant errer mon regard sur la valse des feuilles tourbillonnant sur le sol au gré des rafales. J’avais essayé de mettre de l’ordre dans mes pensées. Sautant d’une idée à l’autre, j’avais pris des décisions contradictoires, abandonnées sitôt prises. J’avais déambulé de la sorte jusqu’à la place de la Bastille. De la bruine s’était mise à tomber. Incapable de m’engouffrer dans le métro, j’avais attendu longtemps un bus dont j’avais longuement inspecté le trajet sur le plan. J’avais regardé, à travers la vitre qui se couvrait de buée sous mon souffle, défiler des rues inconnues, des vitrines, des boutiques. J’étais descendu au terminus à la gare du Nord et j’avais continué à pied, reprenant le cours agité de mes pensées. La nuit tombait lorsque j’avais atteint mon domicile. J’étais las.
Affalé sur le canapé, je m’étais emparé de mon atlas routier, j’avais cherché le col du Pourtalet. On y parvenait, venant de Laruns, par une route qui ne traversait aucun village. La frontière passée, la première ville importante semblait être Huesca. De là, on pouvait rejoindre Saragosse.
J’avais imaginé mon père sur cette route, passant la frontière avec son chargement. Était-il au volant d’une voiture, d’une camionnette ? Du moins, la déclaration en douane prouvait-elle qu’il n’avait pas redouté d’être contrôlé. Où était-il allé ensuite ? Avait-il poursuivi en direction de Saragosse ou plus loin ?
Je me devais de prendre une décision. Si, comme je le supposais, Meunier faisait encore surveiller Kontchalovic, il serait rapidement mis au courant de notre furtive rencontre chez Yvonne. Il me convoquerait à nouveau afin d’apprendre ce qui avait été dit, et de cela, je n’avais nulle envie.
J’avais consacré toute la journée du dimanche à corriger le dernier manuscrit en souffrance. Je l’avais rapporté à l’éditeur dès le lundi matin. J’en avais profité pour lui signaler que je désirais faire une pause de quelques semaines, que je prenais des vacances, que j’avais besoin de soleil et que je reprendrais contact avec lui dès mon retour..
Au guichet des renseignements de la gare Saint-Lazare, toute proche de la maison d’édition, j’avais obtenu, après une attente qui m’avait semblé interminable, les horaires des trains qui m’intéressaient et acheté un billet sans réservation. J’étais passé ensuite à la mairie d’arrondissement où j’avais fait établir une copie de mon acte de naissance.
De retour chez moi, le voyant du répondeur téléphonique clignotait. Comme je l’avais supposé, j’avais reçu un appel de l’inspecteur Massin m’informant que Meunier désirait me rencontrer à nouveau et qui me priait de le recontacter. J’avais rappelé Massin et réussi à différer le rendez-vous au jeudi. J’avais besoin d’encore un peu de temps…
***
J’avais saisi mon petit sac de voyage, j’avais jeté un regard circulaire sur l’appartement, à la recherche d’un objet oublié et, satisfait, j’avais fermé derrière moi.
J’avais frappé à la porte de la loge et expliqué à madame de Cunha que je devais m’absenter de Paris pendant quelques jours. Je lui avais recommandé de conserver mon courrier et de ne pas le déposer à l’appartement.
J’avais filé, espérant attraper le train de 17h 28 en direction de Pau. Je l’avais raté de peu. Pendant plus de deux heures, attablé devant un demi, assis sous la terrasse vitrée d’une des brasseries jouxtant la gare, j’avais regardé le manège des passants, les banlieusards pressés qui couraient pour attraper leur train, les taxis qui manœuvraient et déposaient leur passagers, les voyageurs avec ou sans valise qui se hâtaient, ou ceux qui fraîchement descendus du train, tentaient de s’orienter, plan en main. J’avais contemplé tout cela, comme si je ne devais plus jamais revenir, comme si mon départ était définitif. Mais peut-être l’était-il, avais-je songé. Mon projet, ma décision de partir, m’apparurent soudain ridicules et inutiles. J’avais été sur le point de renoncer.
J’avais finalement échoué dans un omnibus de nuit. Réveillé à chaque arrêt, éclairé par la lumière crue des réverbères sur les quais, j’avais peu dormi. Pourtant, j’étais satisfait d’avoir pris la décision de partir.
Dès neuf heures, j’avais franchi la porte d’un loueur de véhicule. Une heure plus tard, je m’étais arrêté à Laruns pour boire un café et changer de l’argent. J’avais, la veille, retiré une somme importante dans ma propre agence bancaire, suffisamment, je l’espérais, pour me permettre de rester quelques semaines et mener à bien mes recherches. Dans le rétroviseur, nulle voiture à ma suite, je l’avais vérifié nombre de fois. J’avais passé la frontière au col du Pourtalet.
Trois voitures me devançaient au poste frontière, moteur arrêté. Deux routiers patientaient dans la file qui leur était réservée. J’avais présenté un passeport au garde-frontière qui l’avait à peine consulté et m’avait fait signe de passer après avoir jeté un coup d’œil à la plaque de la voiture.
J’avais roulé au pas, traversant le petit no man’s land jusqu’à la guérite espagnole. Abritée sous une espèce d’auvent recouvert de tôle ondulée, elle m’apparut d’une incroyable tristesse. Sur sa droite, un bâtiment de bois foncé, sans doute les locaux de la douane, rivalisait de laideur avec les pires constructions des années soixante-dix.
Le garde-frontière m’avait demandé mes papiers, ceux du véhicule. Il m’avait ensuite demandé si je venais pour tourisme ou pour affaires.
« Pour les vacances ! » avais-je expliqué et j’avais eu l’impression de mentir. J’avais dû rougir et mon cœur s’était mis à battre trop vite. Il m’avait souhaité la bienvenue en Espagne et j’avais bredouillé en espagnol une phrase de remerciement.
J’avais roulé une centaine de mètres et j’avais souri. L’angoisse qui m’avait étreint s’était envolée.
J’avais tenté d’imaginer ce qu’avait ressenti mon père près de vingt ans plus tôt. Avait-il souri, comme j’étais en train de le faire ? Avait-il été inquiet ? Avait-il eu peur lorsque le douanier avait consulté ses papiers ?
Trois heures plus tard, j’avais pris une chambre à l’ « Hotel Real » de Saragosse. Le nom de l’hôtel n’avait pas été pour rien dans mon choix : j’y voyais presque une revanche.
Au comptoir de l’hôtel, un vieil homme en uniforme lie-de-vin, boutons dorés et épaulettes galonnées, avait pris mon passeport et avait tendu une clef lourdement lestée d’une boule en laiton au jeune bagagiste qui se tenait près du comptoir.. Celui-ci s’était emparé de mon petit sac de voyage malgré mes protestations et m’avait invité à le suivre. Nous avions gravi l’escalier jusqu’au deuxième étage. Au bout d’un long couloir, il s’était arrêté devant la porte de la chambre, avait cérémonieusement ouvert celle-ci . Il m’avait précédé et avait déposé le sac sur le porte-bagage. Il avait ensuite tiré les doubles rideaux, qui découvraient des volets dont les portisols étaient relevés. Après m’avoir souhaité un bon séjour, il s’était retiré sans attendre de pourboire.
J’avais entrouvert la fenêtre, les rideaux ondulaient aux rares souffles de vent. Je m’étais jeté sur le lit, j’avais dormi une bonne partie de l’après-midi.
Tôt le lendemain, de la poste centrale, j’avais commencé à passer mes appels téléphoniques. J’avais appris l’espagnol lorsque j’étais au lycée, j’en avais de vagues souvenirs. L’essentiel pour me débrouiller me revenait peu à peu. J’avais préparé un petit laïus qui devait permettre à mon interlocuteur de comprendre la raison de mon appel.
J’avais essayé de me mettre à place de mon père, de penser à sa manière. J’imaginais que de son côté, il avait essayé de prévoir quelle serait ma démarche. Ce double jeu d’esprits en miroir, décalés dans le temps, en quelque sorte m’émouvait. J’espérais qu’il avait vu juste. Je n’avais plus qu’à agir de façon conforme à ce qu’il avait prévu.
« Bonjour, mon appel est un peu bizarre, je pense, pour vous. Je suis le fils de Michel M. Je pense que mon père est venu déposer un testament, ou du moins des documents pour moi. Cela a dû se produire entre 1969 et 1976. Mais, même de cela, je ne suis pas sûr… Est-ce que vous pouvez me renseigner à ce sujet ? ».
J’étais, dans la plupart des cas, mis en attente. J’entendais la personne que j’avais au bout du fil, poser le combiné. La réponse arrivait au bout de quelques minutes.
« Nous n’avons rien à ce sujet, non… Êtes-vous sûr que c’était bien à notre étude que cela a été déposé ? »
Je remerciais la personne, assurant que je m’étais sans doute trompé en effet et je raccrochais.
Je passais au numéro suivant. J’avais été un instant complètement découragé. Ce voyage, ces appels ne rimaient à rien. J’avais échafaudé sur de vagues intuitions quelque chose qui n’existait que dans mon imagination.
Le cinquième appel fut pourtant le bon, j’en fus moi-même surpris. L’homme qui prit la communication me proposa immédiatement un rendez-vous pour la fin de l’après-midi.
« Cela fait longtemps que j’attends votre appel ! Mais comme vous dites, vous les Français, mieux vaut tard que jamais ! Je vous attends vers 17 heures. Etude Esteban Sanchez Ferrer de Asis. Notre bureau se trouve Paseo de l’Independencia, au numéro 10. C’est au premier étage. »
J’avais remercié puis raccroché. J’avais ressenti un mélange de soulagement et d’appréhension. Qu’allais-je découvrir ? Y avait-il d’ailleurs quelque chose à découvrir ? Je touchais au but et pourtant je redoutais presque de l’atteindre.
Désœuvré jusqu’à l’heure du rendez-vous, j’avais déambulé dans Saragosse. J’avais bu sous les arcades un chocolat qui m’avait rappelé celui d’Yvonne.
***
L’homme qui m’avait ouvert la porte avait une soixantaine d’années. Il portait une courte barbe impeccablement taillée et une moustache. Je lui avais trouvé une ressemblance avec Fernando Rey, ressemblance accentuée par son large front et ses cheveux gris, comme crantés, qu’une raie basse sur le côté du crâne, divisait dans une asymétrie étudiée. Il m’avait souri et serré la main.
Il parlait assez correctement français, nous avions utilisé pour nous exprimer un mélange de nos deux langues. Il s’était dit satisfait de recevoir enfin ma visite. Cela faisait longtemps qu’il l’attendait, avait-il dit, et il avait ri.
Nous étions passés dans bureau, il m’avait désigné le fauteuil en face de lui. Il s’était assis à son tour.
« Il faudrait tout de même que je m’assure de votre identité… ». J’avais sorti alors ma carte d’identité, mon passeport et l’ extrait d’acte de naissance que j’avais pris la précaution de faire établir avant mon départ. Comparant l’acte qu’il avait sous les yeux et les pièces que j’avais posées sur son bureau, il avait encore souri en repoussant mes papiers vers moi.
Il avait ôté ses lunettes qu’il avait essuyées avec soin, en prenant son temps, il avait reculé son fauteuil monté sur roulettes pour me considérer. Puis s’étant à nouveau rapproché, il s’était emparé d’un petit dossier.
«Votre père est venu me voir deux fois. Le première en 1969, en février ou mars, je crois, et la seconde en 1976. La première fois, c’était pour affaires. Il avait besoin de conseils pour placer en toute discrétion, une somme importante. Mais sur cela nous reviendrons plus tard.. La deuxième fois, c’était pour organiser sa succession. Il m’avait expliqué qu’il avait un fils en France, qu’il n’avait pas vu depuis très longtemps, qu’il lui était impossible d’entrer en contact avec ce fils, que d’ailleurs ce fils dont il s’était fort peu occupé – ce sont ses mots exacts- devait sans doute lui en vouloir beaucoup…Mais qu’il espérait que peut-être un jour ce fils viendrait…ou peut-être qu’il ne viendrait pas…» Le notaire avait alors fait une pause. L’homme semblait vraiment réjoui de m’avoir en face de lui. « Parfois les pères font des choses que les enfants ne pardonnent pas, n’est-ce pas ? » Il m’avait regardé par dessus ses lunettes. « C’est difficile à expliquer, mais parfois, eh bien, parfois, les enfants cherchent à comprendre. Si vous êtes là, c’est que vous avez cherché. Cela redonne de l’espoir à tous les pères. » Il avait encore souri.
De la main, il avait tapoté le dossier.
« Je l’ai donc aidé à placer cet argent. A l’époque les taux étaient très intéressants, ici, en Espagne. Il avait eu l’air satisfait des mes conseils. Voyons… Il y a maintenant l’ équivalent de quarante-cinq millions de pesetas.. quarante-cinq et demi, même. Belle somme n’est-ce pas ? »
Il s’était emparé de sa calculatrice et de son index avait parcouru le clavier.
« Quelque chose comme deux millions de vos francs, tout de même ! L’argent est actuellement à la Caixa de Zaragosa…Il faudra quelques jours pour en disposer. »
Je n’avais rien dit, j’avais hoché la tête, pris de court, et j’avais attendu la suite.
« Lorsque votre père est venu me voir la seconde fois, il m’a dit qu’il était très malade, que les médecins lui avaient annoncé juste quelques semaines à vivre. C’est ce qu’il m’avait dit, mais il avait parlé aussi de l’Argentine et je ne suis pas sûr d’avoir compris s’il comptait se rendre là-bas pour y vivre ses derniers jours ou pour y faire un séjour plus court. »
Esteban Sanchez avait toussoté et avait eu un léger haussement d’épaules.
« Nous ne sommes pas là pour juger de ce que disent nos clients. Je l’ai donc aidé à rédiger ce testament en espagnol et je l’ai fait enregistrer, c’est comme cela que l’on fait ici. Il avait l’air content de mes services. Vous savez, il m’avait fait comprendre qu’il n’avait plus de contact avec vous, que, comme je vous l’ai dit, peut-être vous étiez fâché ou en colère contre lui, mais qu’il ne pouvait de son côté vous contacter en aucune manière. Il a répété encore que peut-être un jour vous auriez envie de comprendre, et que si c’était le cas, peut-être que vous réussiriez à venir jusqu’ici. » Le notaire s’était tu.
Je ne savais pas quoi dire.
« Eh bien, vous avez réussi à venir ! Je suis content pour lui. »
J’avais repris un peu mes esprits, une foule de questions tournaient dans ma tête.
« Comment avez-vous été prévenu de sa mort ?
– Par courrier, j’ai reçu un avis qui provenait d’une toute petite commune du sud de l’Andalousie. – Un acte de décès. Je suppose qu’il n’est pas allé en Argentine, finalement.
– Et c’est tout ? Juste un courrier ?
– Cela suffit généralement, vous savez.
– Il est enterré là-bas ?
– J’ai reçu la facture des obsèques, c’est comme cela qu’on dit, n’est-ce pas, obsèques ? »
J’avais hoché la tête.
«L’étude a réglé. La somme a été déduite de la succession. » avait-il ajouté. « Nous avons transmis l’information à un notaire en France, comme votre père me l’avait demandé. Et puis, mon rôle s’est arrêté là. »
Le notaire avait un peu reculé son fauteuil pour ouvrir le dernier tiroir de son bureau. Il en avait extrait une bouteille et deux petits verres. Il m’avait consulté du regard et j’avais hoché la tête en souriant. Il avait rempli les verres et m’avait tendu le mien.
« C’est de l’Orujo, je le fais venir de Galice » avait-il expliqué, puis il avait soulevé son verre. « ¡Salud ! »
Il nous avait resservi.
« J’ai failli oublier… »
Il avait fait une pause et avait sorti du dossier une enveloppe qu’il m’avait tendue.
« Il a laissé ça aussi… » J’avais saisi l’enveloppe et avais reconnu la petite écriture pointue de mon père.
Sur l’enveloppe, seulement mon prénom…
***
Le lendemain matin, j’avais réglé ma note et quitté l’ hôtel. J’avais repris ma voiture et m’étais arrêté dans la première station-service où j’avais fait le plein et acheté une carte routière de l’Espagne. Carte dépliée sur le capot, j’avais étudié l’itinéraire et pris quelques notes. J’avais près de neuf cents kilomètres à parcourir d’après le rapide calcul auquel je m’étais livré.
De ma traversée de l’Espagne, je conserve le souvenir de files de camions fatigués derrière lesquels je restais longtemps avant de pouvoir doubler. Parallèles à la nationale sur laquelle je me traînais, s’étiraient des kilomètres de chantier d’une autoroute en construction. Pelleteuses et bulldozers éventraient les sols, y creusant une saignée d’ocre rouge, soulevant des nuages de poussière et de terre qui ralentissaient encore s’il était possible, ma progression. Je traversais des villes et des villages qui, à mes yeux, se ressemblaient tous. Vers quatorze heures, je m’étais arrêté pour déjeuner, dans un de ces bars qui font aussi hôtel et restaurant et qui jalonnent les routes. L’ immense salle à manger carrelée, presque déserte à mon arrivée, s’était remplie peu à peu de chauffeurs routiers. Le raclement des lourdes chaises en bois sur le sol, les conversations sonores, les rires, les exclamations qui devaient se faire plus fortes que le son des télés disposées aux quatre coins de la pièce, tout résonnait. J’avais pris le café au comptoir du bar, fuyant la salle de restaurant. J’avais longtemps observé un homme qui manipulait une machine à sous qui clignotait et émettait d’étranges sons glougloutants. Il tapait, plus qu’il n’enfonçait, les boutons qui figeaient tour à tour chacun des trois rouleaux tournoyants puis relançait la machine en abaissant d’un geste nerveux le levier latéral. Les parties duraient à peine quelques secondes. Il glissait alors une nouvelle pièce dans la fente et le manège recommençait. Parfois, trois fruits identiques s’affichaient et une avalanche de petites pièces tombait, saluée par la machine elle-même qui émettait alors un jingle frénétique. L’ homme raflait la poignée de pièces dont il se servait pour alimenter à nouveau la machine. Sur une dernière chute de pièces qu’il avait ramassées et coulées dans sa poche cette fois, il était parti.
« Jackpot ! » avais-je songé. J’avais eu le sentiment que le jeu de hasard auquel il s’était livré ressemblait au mien. Ni lui ni moi ne pouvions être sûrs de gagner quoi que ce fût, ni même de récupérer notre mise.
J’avais encore roulé près de trois cents kilomètres. Vers dix-huit heures, j’avais repensé à mon rendez-vous au commissariat. Massin avait dû m’appeler plusieurs fois déjà, peut-être Meunier et Bertin avaient-ils perçu ce que mon absence avait d’étrange. Je n’étais parti que depuis quatre jours, Paris me semblait loin désormais.
Vaincu par la fatigue et par la lassitude de la conduite, j’avais fait halte pour la soirée. J’avais passé la nuit dans un hôtel triste en bord de route. J’avais mal dormi, recroquevillé sous une couverture devenue trop fine pour la saison. Je m’étais réveillé plusieurs fois, aussitôt assailli par le doute et une infinité de questions.
***
J’avais atteint ma destination peu avant onze heures. Les ruelles étroites et pavées m’avaient dissuadé d’aller plus avant et j’avais laissé la voiture en bas du village. C’était une sorte de médina dans laquelle je m’étais engagé. La rue principale montait vers une église dont je ne distinguais que le clocher. Des maisons blanches au petit balcon en fer forgé, d’autres avec une grille qui barrait l’accès à la porte d’entrée, laissaient voir des patios carrelés emplis d’une profusion de pots de fleurs. Les chats, maîtres des lieux, fuyaient à mon approche, se coulant à travers les barreaux des grilles.
J’avais poursuivi ma lente ascension vers le sommet de la rue. Parvenu à la place de l’église, je m’étais engagé dans une rue plus étroite encore, puis j’avais fait demi-tour. Après plusieurs tentatives infructueuses, j’avais finalement demandé mon chemin à un vieil homme. Il était assis sur une chaise paillée, au seuil de sa maison. Repoussant de l’index sa casquette vers l’ arrière, il avait réfléchi presque soucieux, semblait-il, de me fournir les meilleures indications possibles, puis il s’était lancé, m’indiquant avec force mouvements de la main, le chemin que je devais emprunter.
Trois rues plus loin, je m’étais à nouveau égaré. J’avais déambulé dans un dédale de rues désertes. Je n’avais vu personne auprès de qui me renseigner. Et puis soudain, sans que je sache trop comment, je m’étais retrouvé au début d’une rue bordée de petits pavillons. Une centaine de mètres plus bas, je pouvais apercevoir le cimetière.
J’avais poussé la grille. Je m’étais dirigé vers le mur qui abritait les niches tombales toutes décorées de fleurs artificielles et d’une plaque de marbre à l’effigie de la Vierge. Une femme disposait de nouvelles fleurs blanches et roses dans le vase d’une des niches tombales. Elle m’avait jeté un regard à la dérobée, puis ayant posé les vieilles fleurs dans une feuille de journal qu’elle avait roulée et enfournée dans un cabas, elle était partie. J’avais commencé à passer en revue toutes les niches. La plus sobre d’entre elles était celle de mon père.
J’avais retrouvé ma voiture. J’avais une fois encore relu la lettre laissée par mon père avant de démarrer. Après quelques kilomètres, je m’étais engagé sur une piste qui descendait vers la mer qu’on apercevait en contrebas d’un petit promontoire. Quelques kilomètres encore et j’avais garé la voiture au début d’une allée bordée de palmiers. A son extrémité, je distinguais un homme assis sur une large pierre qui faisait office de banc adossé à la maison. Alors que j’étais à une vingtaine de mètres de lui, il s’était levé et était venu à ma rencontre. Il m’avait considéré quelques instants, ne disant mot. Il m’avait tendu une main que j’avais serrée, puis il m’avait étreint en une sorte d’accolade maladroite.
« Tu n’as pas eu trop de mal à trouver ? » furent ses premiers mots.