8 courts au présent

1.
Il fuit devant ses poursuivants. Par moments, il lui semble que l’avance qu’il a sur eux se réduit, à d’autres, au contraire, qu’elle augmente sensiblement. Parfois, il entend leurs halètements, le bruit de leur course. Il puise alors dans ses dernières forces avec l’énergie du désespoir, ignorant la douleur cuisante dans ses muscles et le feu dans ses poumons.
Il adapte sa course aux inégalités du terrain, il fuit à travers une lande caillouteuse où ne poussent que de maigres bosquets d’épineux, trébuchant, tombant même, mais se relevant chaque fois.
Et derrière lui, la meute de ses poursuivants.
Toujours.
Une vingtaine d’hommes armés qui l’a mis au ban du village. Mais cela ne leur suffit pas.
Il court. Le trait d’arbalète vient le cueillir au creux des reins.

2.
L’homme sort la clef de sa poche. C’est une grosse clef en ferraille, comme on en faisait encore au siècle dernier. Il tire sur le battant de la porte dont le bois a gonflé. La porte résiste et racle sur le sol. Elle cède et se referme presque violemment. Il verrouille la porte et glisse la clef dans la poche de sa grosse veste.
Il jette le sac sur son épaule, un simple sac de jute qui semble lourd. Ses genoux ploient un instant sous la charge, puis l’homme ajuste sa prise. Il s’éloigne de quelques pas.

Il s’arrête, se retourne, hésite. Il semble réfléchir puis il se remet en route.
Il pleut. Des jours et des jours que la pluie tombe. De la pluie sur les pâtures, sur les champs depuis longtemps moissonnés, sur les arbres auxquels s’accrochent encore quelques feuilles. Tout est noyé dans une brume de pluie.

Le chemin qui l’éloigne de la maison n’est plus que boue. Une boue épaisse qui colle aux semelles.
Il jette encore un coup d’œil sur la maison. Il prend la clef dans sa poche, la regarde, puis la lance au loin.
Il ne reviendra pas.

3.
Il a dû perdre connaissance. Il ouvre les yeux. Il ne peut pas bouger. Entravé.

Obscurité. Ses doigts rencontrent le mur contre lequel il est adossé. Des pierres suintant l’humidité. Il est assis à même le sol. De la terre rugueuse où se mêlent de fins graviers.

Il règne une odeur pestilentielle, mais peut-être est-ce sa propre odeur.
Tout est silencieux, il a beau tendre l’oreille, il ne perçoit aucun bruit.
Son pouls s’accélère. Il se force à respirer profondément puis il appelle. Il appelle de plus en plus fort, ses appels deviennent des cris.
Sa salive a un goût amer. Une nausée : de la bile lui remonte dans la gorge.

Absence de repères. Depuis combien de temps est-il là ? Quelques heures ? Une journée ou une nuit ?
Au bout d’un temps infiniment long, un verrou grince.

4.
Raide sur son tabouret, la femme fixe l’homme attablé en face d’elle. Elle peut deviner le fil de ses pensées. Il parle beaucoup ; trop. Elle, elle garde le silence, acquiesçant parfois d’un court hochement de tête. Elle sourit. Son sourire est poli, figé.
La taverne bondée résonne de conversations ponctuées de rires. Le feu rougeoie dans l’âtre, il fait beaucoup trop chaud à son goût.
De la sueur coule le long des tempes de l’homme. Elle réprime un frisson, malgré la chaleur.
On dépose une cruche et deux gobelets sur leur table. Il la sert, remplit son gobelet, et n’attendant pas, vide le sien et se sert à nouveau. Elle le regarde en silence.
Il s’essuie du revers de la manche.
Il essaie de s’emparer de son poignet, elle se dérobe.

5.
Il a commencé à neiger le matin.
Avec un crissement régulier, ses pieds s’enfoncent dans la neige. La couche n’est pas bien épaisse. Quelques centimètres tout au plus recouvrent les trottoirs. Sur la chaussée, les véhicules roulent au pas, soulevant une boue grise sur leur passage.
Des bouches d’égout s’élève de la vapeur révélée par les néons des lampadaires.
Face à lui, aveuglant, le flot continu des voitures.
L’air froid et humide transperce son pardessus.
Il accélère le pas. Malgré ses gants, ses mains sont gelées.
Quelques boutiques sont encore ouvertes. Les rideaux de fer qu’on baisse, tombent un à un.
Il est en retard.
Il pousse la porte du bar. Pas trace d’elle.

6.
Les hommes déposent le blessé sur le lit. Une gangue de sang mal coagulé le recouvre.
Il n’est qu’une plaie.
Inconscient, il ne bouge pas.
Seule la poitrine se soulève.

– Tu peux faire quelque chose ?
Elle ne répond pas tout de suite.
Trente-et-une brûlures. Des incisions. Nettes, irrégulières.
Au couteau.
Au sécateur. Elle pose les doigts. Les retire aussitôt.
– Je peux faire en sorte qu’il ne souffre plus.
Un silence.
– Qu’il ne se réveille pas.

Personne ne répond.

7.
Il avance dans un couloir éclairé par une unique et faible ampoule. Il s’arrête devant une grande armoire qu’il ouvre. Elle est vide. Il repousse les portes qui se referment dans un grincement.
Une pièce se trouve à sa gauche. Vide, elle aussi, à l’exception d’une grande table ovale recouverte d’une couche de poussière. Un détail l’intrigue. Une trace, comme si on y avait pris récemment un objet. Il passe dans la pièce suivante. Une chambre, d’après le sommier métallique. Une des fenêtres à guillotine est soulevée. Le vent soulève par instants des lambeaux de rideaux grisâtres.
Un bruit dans son dos. Il se retourne vivement. Personne. Il rebrousse chemin, descend le grand escalier, jette un dernier coup d’œil en arrière et referme la porte. Il n’entend pas les nombreux chuchotements qui proviennent de la maison.

8.
Adossé au frigo, l’homme boit une canette de bière. Le néon, allumé, se reflète dans les vitres, faisant ressortir la noirceur de la nuit. Seul le déclenchement du frigo, à intervalles réguliers, trouble le silence. Il bascule lentement son corps en avant et se dirige vers la table d’un pas lent. Il tire une chaise, qui racle sur le carrelage, et s’assoit lourdement. Sur la table, quelques papiers épars, des enveloppes ouvertes, deux bouteilles de vodka. Vides.
Il enfouit son visage dans ses mains, puis relevant la tête, se passe les mains dans les cheveux.
Il prend une des lettres, la relit plusieurs fois, la jette. Telle un avion de papier, elle vole une seconde dans les airs, avant d’atterrir sur le sol dans un bruissement doux.
Il considère le pistolet posé sur la table. Puis sa main le saisit.



Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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