Pandore

Chaque fois que ses doigts effleuraient une pince à linge, le souvenir revenait, la percutant, la projetant dans un gouffre. Elle y basculait.
Elle se souvenait de cette minute précise, de sa position, bras relevés saisissant un torchon pour le jeter dans la panière orange posée à ses pieds sur l’herbe.
Il était allée droit sur elle et avait prononcé ces simples mots : «  Bon, eh bien je ne suis pas immortel ! ». Elle s’était figée, n’avait pas compris immédiatement. Pendant une poignée de secondes, il y avait eu un blanc dans son esprit, un vertige. Puis elle avait été submergée par cent pensées à la fois. Pas l’une après l’autre, non, mais simultanément. Une averse de pensées, comme une pluie de grêle.
Incapable de dire un mot, elle s’était emparée de la panière à linge, et s’était retrouvée dans leur chambre. Elle s’était lourdement assise sur le lit.
Son monde s’écroulait, sa vie s’écroulait.
Avec le recul des années, elle comprenait maintenant qu’elle n’avait pensé qu’à elle, pas vraiment à lui, à ce que cette annonce d’une mort prochaine signifiait pour elle.
Leur vie. Leurs voyages, leurs pique-niques dans les dunes, leur vieillesse qu’ils n’imaginaient pas l’un sans l’autre. Leur insouciance. Depuis, elle n’avait plus jamais été insouciante.


Elle aurait pu, encore maintenant, décrire chaque mot, chaque geste qui avait suivi.
Mais elle devait repousser ce souvenir, sinon ils s’enchaînaient tous, la laissant au bord des larmes.
Les souvenirs… Ils surgissaient en permanence dans son quotidien au gré d’un geste, d’un nom de ville, d’un endroit, d’une musique. Des dizaines de fois par jour. Chaque jour.

Elle avait enfermé les photos, les films, dans des dossiers de son ordinateur. Les dossiers s’appelaient Pandore. Il ne fallait pas qu’elle les ouvre.


Elle avait consigné les lettres manuscrites, les leurs, celle qu’il lui avait écrites, les siennes, récupérées dans les jours qui avaient suivi sa mort, dans la grande armoire dont la porte grinçait.
Elle ne pouvait pas les relire. Elle regardait parfois le dossier à sangle, fermé, où s’entassaient ces centaines de lettres .
Encore maintenant, elle retrouvait des petits mots dans des livres, des brouillons, des chemises contenant des factures. Ses yeux s’attardaient quelques instants alors sur l’écriture fine, racée, dont la seule vision la bouleversait. Et la ronde des souvenirs se mettait à nouveau à tourner.


Elle se disait qu’il faudrait en faire quelque chose mais n’en trouvait pas la force.

Elle vivait encore avec lui en fait. Elle mettait son écharpe rouge à motif de poissons, cette écharpe de coton, indienne ou japonaise, et c’était comme si lui la mettait. C’était l’un des seuls objets qu’elle avait pu « apprivoiser », des cinq ou six qu’elle avait conservés.


Lorsqu’elle allait à sa voiture, il lui arrivait encore d’ouvrir la portière côté passager, puis elle se rendait compte que c’était elle qui allait devoir conduire, alors elle secouait la tête comme pour s’ébrouer.



Elle considérait sa mémoire comme une malédiction, mais pour rien au monde elle n‘aurait voulu l’effacer. C’était son enfer mais aussi une sorte de paradoxal et douloureux trésor.

Maintenant, elle remplissait sa vie d’occupations vaines et creuses. Elle faisait semblant. Elle jouait à être en vie.

Publié par l'excédée

écriture, gravure, iris, David Austen, Yourcenar, Marc Aurèle, Rome, bidouilles, camping sauvage, art déco, de Stijl, Silverberg, escapades, récup', Asimov, Hadrien, Balkans.

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