L’ absence

( 4 mn de lecture )

épisode 33

L’ air avait changé. Une brume rase stagnait au-dessus des champs désormais nus. Les figuiers du jardin portaient des fruits qui n’arriveraient pas à maturation. La vigne s’endormait. Certes, il y avait encore de belles journées, mais celles-ci étaient suivies de semaines d’une pluie battante et froide. Les gelées blanches du matin devenaient de plus en plus fréquentes.

Chaque matin, Senna se levait sans retard, prenait ses notes, consultait les listes, donnait ses ordres. Valia, plus présente que jamais, la couvrait d’attentions muettes : une tenue chaude préparée, une infusion posée près du registre, un geste de tendresse sur l’épaule. Senna ne pleurait plus. Elle s’était refermée.
Le nom de Périos n’était plus jamais prononcé.

L’hiver arriva d’un coup. Une neige fine recouvrit les champs. On en profita pour entretenir les haies, bâtir de nouvelles claies, abattre certains arbres. Le bois débité fut mis à sécher. Il servirait dans deux hivers. L’atelier tournait lentement : presque toute la laine avait été tissée. Les trois femmes recrutées s’étaient montrées robustes et vives. Belbo n’avait d’yeux que pour l’une d’elle.
A tel point, que pressentant ce qui allait se passer, Senna demanda à Antiek d’avoir une conversation avec lui. « Il ne faudrait pas que Klesia tombe enceinte. Du moins, pas toute suite… » avait-elle ajouté dans un demi-sourire.

Merek, lui, s’était fondu dans le quotidien. Il n’essayait pas d’être un second Périos. Il s’en inspirait juste. Il faisait au mieux, avec calme et opiniâtreté. La plupart du temps, il était souriant voire même jovial et savait communiquer à tous sa bonne humeur. Il semblait avoir su tirer de son destin tragique, un recul sur les évènements, rien ne lui semblait grave.
Leur lien n’était pas affectif mais ils s’appréciaient. Une forme de connivence professionnelle s’était installée entre eux, peu à peu. Senna s’était même surprise plusieurs fois à lui parler longuement, à lui demander conseil sur des sujets fort éloigné de leurs préoccupations quotidiennes.

Un soir, alors qu’ils étaient penchés sur une carte du domaine, Senna, changeant soudain de sujet, lui demanda
« Tu es déjà allé à Makada, Merek ? »
Merek leva les yeux :
« Plusieurs fois, dame Senna. Quand j’étais libre. J’accompagnais des cargaisons d’encens et de sel. On naviguait jusqu’à Thenor, puis trois bonnes semaines de piste nous attendaient. Trois semaines, au mieux. C’était un voyage incertain. Long. Parfois périlleux. Il fallait vraiment vouloir y aller. »
Merek n’ajouta rien. Senna se tut, ne lui posa pas d’autres questions. Elle replia la carte.

Trois jours plus tard, Belbo se présenta au bureau avec un air embarrassé. Il tenait un rouleau, ficelé de corde grossière. Il semblait piteux, ses joues étaient rouges. Il baissait les yeux.
Il lui tendit le rouleau et dit timidement :
« C’est de lui. Il m’avait dit de te le donner après son départ. Mais je… j’ai oublié. Je ne sais pas comment c’est possible, mais j’ai oublié. Pardon, Senna. Je suis décidément stupide… »
Il semblait si malheureux que Senna se contenta de secouer la tête.
Belbo parti, Senna défit lentement le lien. Trois dessins. Le plus grand représentait le domaine, vu du talus, où ils s’étaient arrêtés en revenant des champs du nord. Il était travaillé, plein d’infimes détails. Le cœur de Senna se serra, en se remémorant ce souvenir. Les deux suivants étaient des croquis. Elle, de dos, assise sous le figuier, et elle encore, à demi penchée sur un plan. Elle ferma un instant les yeux puis elle roula les feuilles avec soin et les glissa dans un coffret.

Enfin se furent les prémices du printemps. Quelque choses dans l’air, des passereaux plus nombreux, les premières feuilles dans les haies…Les chemins séchaient, l’herbe repoussait.
L’ activité reprenait aussi. Hommes et bêtes semblaient sortir de leur engourdissement. Les premiers rouleaux de draps tissés furent emballés et empilés dans l’ancienne remise, prêts à être expédiés vers Otilia.
Les travaux dans les champs reprirent peu à peu. On remit les chevaux et les mules au pré, les brebis dans les enclos. La période de l’agnelage était passée. Les petits sous leur mère agitaient leur queue et donnaient de petits coup de tête dans les pis.

Un matin, Senna sortit sur le seuil. Accompagnée de deux asservs, elle sema des graines de fleurs, dans une bande de terre autour de la maison.

Publié par l'excédée

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