« la remise »

( 3 mn de lecture )

épisode 19

Cela faisait une semaine que Périos occupait « la remise ». Il avait construit ses meubles lui-même, après ses journées de travail. Antiek allait l’aider parfois. Senna tentait bien quelques questions -elle mourait de curiosité- mais Antiek restait muet.
Senna mettait un point d’honneur à ne pas aller voir, à ne pas entrer dans « la remise ». Elle bouillait littéralement. Tout le monde était allé voir mais pas elle. Elle attendait que Périos l’y convie. Elle se sentait parfois ridicule avec tous ses principes.
Elle avait fait venir d’Otilia, deux lourds paquets, que Belbo avait entreposés dans sa chambre. Elle posait sur eux un regard impatient.

Le moment qu’elle attendait tant se produisit enfin. Elle était allée au potager prélever une des dernières courges de l’hiver. Périos était sur le seuil de son logis. Il la salua et lui sourit.
« Me feras-tu l’honneur de visiter ma petite maison, dame Senna ? »
Senna crut percevoir une lueur ironique dans ses yeux rieurs.
« J’avais fini par croire que tu ne me le demanderais jamais, Périos. Mais pas maintenant, je viendrai en fin d’après-midi. »

« Il peut bien attendre quelques heures, songea-t-elle, il m’a fait attendre près de deux semaines, après tout ! »

Et puis cela rendait la visite plus officielle, elle ne visiterait pas à la sauvette, presque en cachette, mais au su et au vu de tous. Elle se mit immédiatement à songer à la tenue qu’elle porterait pour l’occasion.

Escortée de Belbo, chargé des deux paquets, elle entra. Belbo posa les paquets sur le sol, puis ressortit. Elle avait revêtu une longue tunique rouge dont les bords étaient brodés de fils multicolores. Une ceinture verte soulignait sa taille. Une étole assortie couvrait ses cheveux. Elle était l’image d’une parfaite maîtresse de domaine. Périos qui était en train de ranger des bols en terre cuite, faillit les laisser échapper, en apercevant Senna.
La pièce dans laquelle ils se trouvaient, tenait lieu de bureau et de chambre. Sur la table s’empilaient déjà registres, inventaires, et divers rouleaux. Un châlit se trouvait dans le coin opposé, recouvert d’une couverture que Périos avait ramenée du dortoir. Un meuble bas, sans porte, contenait quelques vêtements. Un bol, une assiette creuse, un gobelet se trouvait sur une étagère. Une patère où étaient suspendus deux capes…
Une bassine et un pot d’eau était posé sur une espèce de sellette. Au dessus de celle-ci, une petite pièce de tissu était suspendue, à portée de main. Tout était impeccablement propre et rangé.
Deux petits dessins, enfin, étaient fixés au mur par un clou. C’étaient deux paysages.
Senna s’en approcha, les scruta longuement et se retourna vers Périos :
« C’est toi qui les a faits ? » demanda-t-elle étonnée.
Il hocha la tête. Il expliqua :
« Plus jeune, j’aimais beaucoup dessiner, un maître me donnait même des cours… et puis, il y a eu la guerre… »
Périos laissa sa phrase en suspens. Senna se mordit les lèvres. Elle imagina le bouleversement qu’avait connu la vie de Périos. Membre de la plus haute caste, otage, et maintenant asserv. Elle baissa les paupières, se tint une seconde les yeux fermés.
Puis d’un ton faussement joyeux elle annonça :
« Je t’ai apporté trois cadeaux pour fêter ton emménagement, tu ne les ouvres pas ? »
Périos ouvrit les paquets lentement, avec soin.

Il découvrit d’abord un tapis. C’était une espèce de lirette avec des bandes blanches et rouges qu’il déroula sur le sol près du lit. Puis une couverture de laine qui était assortie au tapis. Enfin, un large rideau de porte.
« Je n’allais pas te laisser vivre sans avoir de quoi fermer ta pièce, il n’y a qu’un contrevent. Il serait dommageable pour moi que mon intendant prenne froid en plein hiver ! » Senna sourit. Périos sans doute sensible à l’intention qu’avait eue Senna, la regarda pendant quelques secondes.
« Merci, cela me touche beaucoup. Je ne peux rien dire d’autre. »
Il esquissa un geste de la main, mais laissa retomber son bras.

Publié par l'excédée

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